Vents contraires

D’après le texte The Last library de Mike Kenny, traduction Séverine Magois, mise en scène Simon Delattre, compagnie Rodéo Théâtre – création Jeune public 2026, au Théâtre Dunois.

© Simon Gosselin

Le personnage principal est une bibliothèque. Au fond, une porte qui donne sur les couloirs, de chaque côté les rayons où se trouvent les livres classés par secteurs – Contes, Science-fiction, Romans, Jeunesse et l’étagère Retour des livres. Une vraie bibliothèque discrètement labyrinthe, qui laisse un espace de jeu au centre du plateau (scénographie Tiphaine Monroty). Les trois bibliothécaires s’affairent avant l’ouverture.

Entre une petite fille, vive et pleine de charme, marionnette de taille humaine manipulée par deux des bibliothécaires (création marionnettes Marion Belot, assistée de Leslie Bertho). On lui présente les rayons et l’espace de lecture et elle demande son inscription. Elle s’installe et entre dans une histoire. « Une bibliothèque, ça vit, c’est un organisme vivant… Quand tu as lu c’est à toi pour toujours… » lui dit-on.

© Simon Gosselin

Arrive un garçon, pas très épanoui, capuche de survêtement couleur verte sur les yeux (costumes Élena Bruckert). Petite musique quand les enfants-marionnettes se déplacent. Il se pose dans un coin, visage fermé et ne touche pas aux livres. Tandis qu’elle voyage dans son histoire, lui la regarde avec méfiance et maladresse. « Tu veux ma photo ? » se rebiffe-t-elle devenue l’héroïne pirate de son livre. Rappel à la réalité, la bibliothèque ferme, les enfants sortent. Tout s’éteint.

Au fil des jours, la petite lectrice revient, le contemplatif bougon fait un jeu d’approche.  Pourtant la nuit, dans la bibliothèque il se passe d’étranges choses. Les bibliothécaires retrouvent jour après jour des traces qui laisseraient à penser que quelqu’un s’y est installé. Le spectateur peut confirmer, pris à témoin de séquences nocturnes surprenantes où une femme apparaît sur le haut des étagères et semble hanter les lieux. Frisson d’angoisse dans la salle. Nuit après nuit se répètent les extravagances, le matin on retrouve une tasse vide, un trognon de pomme, des livres déplacés…

Chaque jour même protocole, l’une, puis l’autre des marionnettes-enfants s’installe. « T’es pas à l’école ce matin ? » demande la bibliothécaire. La glace se brise entre les deux enfants qui se présentent l’un à l’autre, Mona et Oscar. « Je suis au collège » dit l’un. L’autre s’enfonce dans Le monde de Narnia. « Au fond d’une armoire magique se trouve l’entrée de l’extraordinaire pays de Narnia… » Bruitage, sabre, trésor dans un coffre, « J’ai toujours rêvé d’être un personnage dans une histoire » trépigne Mona en même temps qu’elle questionne Oscar sur le livre qu’il aurait lu. Mais il sèche lamentablement et ne sait que répondre. « Je n’aime pas cet endroit, je déteste lire » hurle-t-il en s’enfuyant. Avec Mona qui s’identifie à ses héros, on entre dans les contes. « Il y a cent ans, en Inde… » et le spectateur devient aussi le héros dont on n’a jamais entendu parler. Avec les mouettes, il traverse les mers.

© Simon Gosselin

Tout à coup, par une lettre reçue de l’administration, la bibliothèque se trouve agressée face à la censure qui se profile. Ils reçoivent ordre de retirer certains livres. Sidérés, enfants et bibliothécaires déplacent alors les livres incriminés pour qu’on ne puisse pas les retrouver.  Suit une seconde lettre qui demande de dénoncer ceux qui lisent ces livres interdits tandis qu’Oscar et Mona commencent à tisser des liens. « Je me sens à l’abri ici. Ma mère cherche du travail, on bouge tout le temps » dit Mona. Oscar évoque un livre que lui lisait sa grand-mère, morte avant d’avoir pu le terminer. « Le Journal… »

Mona s’empare du Journal d’Anne Franck et comprend qu’Oscar n’a pas appris à lire. Elle ouvre le livre dont sort une lumière magique et lui en lit une partie. Puis Mona parle de poésie comme d’un refuge et rencontre Aleks, le fantôme de nuit, en réalité une jeune femme réfugiée, venant d’un pays en guerre, qui s’est cachée dans la bibliothèque. Les lumières baissent, des lampes de poche percent dans l’obscurité et sur la toile du fond de scène émerge un théâtre d’ombres qui commente son pays d’avant la guerre (création lumière Jean-Christophe Planchenault).

© Simon Gosselin

Une troisième lettre administrative annonce la fermeture de la bibliothèque, comme si le droit de rêver leur était désormais refusé. Enfants et bibliothécaires ainsi qu’Aleks, en fait, tous, mettent leur énergie à sauver les livres. Le spectacle se termine sur l’embarquement des livres à bord d’un grand voilier où Mona la pirate hisse le grand pavillon. Toutes voiles dehors, les personnages ont embarqué, prêts à parcourir le monde avec leur précieux butin.

Vents contraires est un très joli spectacle que propose Simon Delattre, dans lequel la fiction devient un outil de transformation du réel. À travers la représentation on parcourt de nombreux sujets avec ces trois-fois-rien d’un passage dans le silence d’une bibliothèque, ce lieu d’apprentissage et d’expériences, comme un refuge. Le travail du son y est subtil et présent (composition musicale Léopoldine HH, création son Julien Lafosse). Du rêve et de l’imaginaire aux réalités de la vie, les enfants-marionnettes, magnifiquement réalisés prennent vie, guidés à vue par trois acteurs, (Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers en alternance avec Guillaume Fafiotte), très précis dans leurs actions, dans un geste qui devient politique s’il s’agit de la guerre et de la censure, de la résistance. C’est une histoire à hauteur d’enfants, pleine de justesse et de sensibilité où se croisent la mémoire et l’expérience incarnée. L’échange qui a suivi avec les enfants spectateurs, a montré que l’imaginaire débordait bien les livres et que la magie du conte, comme du spectacle, opérait.

 Brigitte Rémer, le 22 mars 2026

Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Yann Richard – scénographie Tiphaine Monroty – construction du décor Marc Vavasseur – création marionnettes Marion Belot, assistée de Leslie Bertho, stagiaire aux propositions plastiques – création lumière Jean-Christophe Planchenault – composition musicale Léopoldine HH – création son Julien Lafosse – costumes Élena Bruckert – Jeu : Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers, en alternance avec Guillaume Fafiotte – régie générale Jean-Christophe Planchenauult – régie et accessoires Morgane Bullet assistée de Zoé Broneer, stagiaire aux accessoires – production et administration Bérengère Chargé – production et diffusion Claire Girod – administration de tournée et coordination EAC Mathilde Ahmed Sarrot – communication Sandrine Hernandez. Le spectacle a été créé les 29 et 30 janvier 2026 à la Maison de la musique à Nanterre.

Du 17 au 21 mars 2026 : les mardi 17 et mercredi 18 mars à 10h, jeudi 19 mars à 10h et 14h30, vendredi 20 mars à 10h + soir à 19h, samedi 21 mars à 17h, au Théâtre Dunois / scène pour la jeunesse, 7 rue Louise Weiss. 75013. Paris – métro : Bibliothèque de France ou Chevaleret – site : www.theatredunois.org