Toutes les petites choses que j’ai pu voir

D’après des nouvelles et poèmes de Raymond Carver – mise en scène et adaptation, Olivia Corsini – collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – au Théâtre du Rond-Point.

© Christophe Hagneré

La voiture immobilisée côté jardin, phares allumés, au profond de la forêt dans les arbres et la brume, distille d’emblée un grand sentiment de solitude, quand apparaît Tom, junkie, âgé de vingt-trois ans. Il se concentre sur son injection et semble osciller entre septième ciel et souffrance extrême, vision, illusion. Côté cour la cuisine de la grand-mère, frigo, table et chaises. Mystère et solitude planent le long des mots qui décrivent une réalité sociale sombre, aux États-Unis.

© Christophe Hagneré

Les descriptions de Raymond Carver (1938-1988), ont influencé une génération d’écrivains en marche vers le rêve américain et sa solitude glacée. Edward Hopper, dans son tableau Nighthawks / Noctambules, où le temps semble s’être arrêté et où personne ne regarde personne, pourrait le représenter. Poète et écrivain issu d’une famille modeste, Carver, dont on entend la voix en introduction au spectacle, présentant ses débuts difficiles d’écrivain, et dont les mots traduits apparaissent sur scène dans la nuit, s’est très tôt réfugié dans la lecture. Son parcours, chaotique, entre pauvreté, alcoolisme, besoin et envie d’écrire, ne l’a mené que tardivement dans la sphère des grands écrivains. Le réalisme et le souci de transcrire la vie des gens les plus modestes, et les drames ordinaires sont au cœur de son œuvre littéraire. Olivia Corsini y a puisé entre autres dans Tais-toi je t’en prie et Les Vitamines du bonheur, ainsi que dans des poèmes.

De la voiture, Tom (superbe Tom Menanteau), observe l’insolite de sa vie, entre et sort dans le jeu avec une fluidité gestuelle et une présence, remarquables. Il égrène ses peurs et danse sa fragilité. « Peur de voir une bagnole de flic pénétrer dans l’allée. Peur de s’endormir la nuit. Peur de ne pas s’endormir. Peur que le passé remonte. Peur que le présent s’envole. Peur de la sonnerie du téléphone en pleine nuit. » Cette sonnerie justement retentit à pas d’heure et met en vis-à-vis une femme paniquée qui lance un appel au secours à son interlocuteur ébahi, mais qui obtempère, et la rencontre (Arno Feffer). Elle, la grand-mère de Tom, épluchant les légumes, cigarette au bec, (Nathalie Gautier) elle qui serait prête à vendre son corps à un homme tombé de nulle part dont elle a capté le numéro de téléphone, et qui n’en revient pas. On est dans le drame de la misère. Le trouble est parfait.

© Christophe Hagneré

S’entremêlent les récits ponctués de lourds silences astucieusement agencés, sur une scénographie, sorte de matrice pour des personnages improbables qui apparaissent et disparaissent, tels des fantômes baignant dans des clair-obscur ou éclairés à la lueur du frigo ou d’une télé années 50 (scénographie et costumes Kristelle Paré, création lumière Anne Vaglio). Les générations se superposent, on y voit les parents et leur amour (Olivia Corsini/Nancy, Erwan Daouphars/Mike) leur séparation ensuite, la grand-mère, seule depuis la mort du grand-père à la scierie, à cinquante-quatre ans, le tout probablement avec une part autobiographique de l’auteur. On y voit des personnages glissant de l’un à l’autre, madame Vitamine déguisée en pomme verte et sa pub infernale, le shérif, actrice à moustaches, la jeune femme tout de blanc vêtue, annonçant sa rupture.

© Christophe Hagneré

Le spectacle voyage entre humour, absurde, irréalité, et jusqu’au fantastique. La solitude y est palpable du début à la fin dans une atmosphère magnifiquement rendue entre scénographie, lumières et composition musicale (création sonore Benoist Bouvot). À partir de ces drames de la vie ordinaire, Olivia Corsini pose un geste théâtral singulier où l’émotionnel le dispute au sensoriel. Actrice et metteuse en scène, née à Modena en Italie, elle s’est formé à l’école nationale d’art dramatique Paolo Grassi de Milan. Elle a ensuite travaillé dans la compagnie internationale Teatro de los Sentidos, du metteur en scène colombien Enrique Vargas, à Barcelone avant d’intégrer en 2002 la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où elle y a interprété les rôles principaux, jusqu’en 2013. Elle est formatrice dans différentes structures en Italie, France et Amérique latine et fonde la compagnie The Wild Donkeys avec Serge Nicolaï, en 2017. Comme actrice elle travaille aussi avec de grands metteurs en scène dont Roméo Castellucci et Cyril Teste. La lecture qu’elle propose de l’œuvre de Raymond Carver revue à travers les filtres de la théâtralité est magnétique et pleine d’humanité.

Brigitte Rémer, le 21 janvier 2026

Avec : Avec Olivia Corsini (Nancy) – Erwan Daouphars (Mike) – Fanny Decoust (Maryann) – Arno Feffer (Arnold Breit) – Nathalie Gautier (Clara Holt) – Tom Menanteau (Tom). Collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – scénographie et costumes Kristelle Paré – création sonore Benoist Bouvot – création lumière Anne Vaglio – chorégraphie Vito Giotta – régie générale et lumière Julie Bardin – régie son Samuel Mazzotti ou Rémi Base (en alternance) – régie plateau Charlotte Fégélé. Spectacle créé le 13 mai 2025 à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône – Raymond Carver est représenté par la Wylie Agency – Londres.

Du 7 au 17 janvier 2026, Théâtre du Rond-Point, du mardi au vendredi, à 19h30, samedi à  18h30, dimanche à 15h30, Salle Jean Tardieu – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris – site : France theatredurondpoint.fr – téléphone : 01 44 95 98 21 – En tournée : Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 5 au 16 mai 2026.

© Christophe Hagneré

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