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Les Chœurs de “L’Art est public”

“L’Art est public” / Uni’Sons @ Luc Jennepin

Une production originale Uni’Sons avec une cinquantaine d’habitants du quartier de La Mosson, de la ville de Montpellier et de la Métropole, partageant et célébrant la Méditerranée en musique – en partenariat avec l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie et en co-production avec le Théâtre Jean Vilar de Montpellier. Avec : Adil Smaali, musicien et chanteur – Stéphane Puech, claviers et direction musicale – Rabie Houti, violon électrique – Annie Mégé, cheffe de chœur – Malika Aboubeker et Chloé Didier, chargées de projet. Un concert de musique Raï à l’Opéra de Montpellier, le 14 mai 2024.

Adil Smaali @ Luc Jennepin

Le coup d’envoi est donné par le directeur et fondateur d’Uni’Sons, Habib Dechraoui, devant les spectateurs d’un Opéra de Montpellier archi-bondé. Il rappelle l’action menée depuis plus de vingt ans par l’association Uni’Sons, lieu culturel implanté dans les Hauts de Massane. L’Association remplit avec justesse et passion une mission de transmission, d’éducation artistique et culturelle, d’accompagnement et de création d’événements artistiques. Son célèbre Festival, Arabesques, haut lieu de rencontre dédié aux arts du Monde Arabe depuis 2006 – dont le premier concert est programmé chaque année à l’Opéra de Montpellier depuis l’arrivée de Valérie Chevalier à sa direction – en est un bel exemple. Le projet musical d’Uni’Sons, L’Art est public, participe d’un objectif de cohésion sociale. Il est réalisé en coproduction avec le Théâtre Jean Vilar qui a accueilli les répétitions et programmé deux concerts en sortie de résidence.

Adil Smaali, musicien et chanteur, mène le concert dans une belle complicité et énergie avec les claviers de Stéphane Puech, le violon de Rabie Houti et dans une adresse au public débordant d’enthousiasme et participatif à souhait. Une longue introduction avant l’arrivée du chœur permet aux musiciens et au chanteur d’interpréter le morceau intitulé Yamina ; elle permet à Adil Smaali d’évoquer le Raï qui, à ses origines, véhicule des textes poétiques en arabe vernaculaire chantés par les doyens, accompagnés d’un orchestre traditionnel. Plus qu’une musique, le Raï est synonyme de vie, symbole de liberté d’expression, plus tard de transgression, porteur de la réalité sociale sans tabou ni censure. C’est un genre musical venu de l’Oranie, en Algérie, qui de forme musicale traditionnelle et chanson populaire s’est transformé et adapté aux instruments d’aujourd’hui tout en gardant le même esprit. Il porte l’espoir, est écouté dans le monde entier grâce aux artistes qui ont exporté sa vitalité et sa sensibilité, à commencer par Cheb Khaled, compositeur, chanteur et multi-instrumentiste ; Cheb Hasni surnommé le Rossignol du Raï – issu de la deuxième génération qui a fondé le festival de Raï en Algérie en 1985 – chanteur qui fut assassiné neuf ans plus tard à l’âge de vingt-six ans par une organisation terroriste ; ou encore Cheb Mami, chanteur et acteur dont la musique est un mélange éclectique de Raï et d’influences  méditerranéennes et occidentales. L’Orchestre national de Barbès créé en 1995 autour de Youcef Boukella, ancien musicien de Cheb Mami, est aussi devenu une figure-phare du genre. Chez les femmes, la grand-mère du Raï s’appelle Cheikha Remitti, disparue en 2006 à l’âge de quatre-vingt-trois ans, elle en est la légende. Le Raï est inscrit depuis 2022 sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité, par l’Unesco.

Stéphane Puech @ Luc Jennepin

Quand le chœur entre et se place à l’arrière-scène, sur un praticable éclairé par un écran où les couleurs vives se succèdent – rose, bleu, orangé, violet – et qui font ressortir pantalons noirs et vêtements sable, les musiciens les accueillent. Le violon chante, la voix monte l’échelle des sons et des quarts de ton accompagnée des claviers, les notes sont tenues puis se suspendent, entre basses continues et variation des aigües. Adil Smaali puise au plus profond, à la recherche du souffle. Il raconte, apostrophe, rappelle, c’est aussi un magnifique conteur. Ensemble, chœur et musiciens s’invitent, se répondent, se regardent en complicité, marquant des passages de relais de la musique au chant. Il y a de l’enthousiasme, de la joie de vivre, des morceaux méditatifs, d’autres d’une structure rythmique énergisante. Ils chantent et jouent dans l’écoute et le respect du vocal et de chaque instrument, avec des modulations sophistiquées et de savantes ornementations.

Opéra Orchestre national  Montpellier @ Luc Jennepin

Le premier morceau interprété par le chœur de L’Art est public vient de Cheikha Remitti et s’intitule N’ta goudami, littéralement Toi, face à moi autrement dit, Suis-moi, moi je te suis ! Cette grande dame du Raï et forte personnalité déclarait en 2005 au cours d’une interview à RFI : « Cette musique est implantée dans mon corps, dans ma tête. Je l’ai créée avec la flûte gasbah et le tambourin gallal, sans utiliser ni stylo, ni papier. Ces deux instruments ont procréé ce style, mais dedans il y a aussi d’autres influences : l’oranais, le chaâbi… » Suivait Aïcha, la célèbre chanson de Cheb Khaled, chanson d’amour écrite en 1996 par Jean-Jacques Goldman, nommée meilleure chanson de l’année aux Victoires de la Musique l’année suivante, très vite devenue une chanson-phare, reprise et adaptée dans d’autres langues par différents chanteurs, en France et dans le monde. Deux chansons françaises s’enchaînaient ensuite, les bien connues La Bohême, de Charles Aznavour et Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf, dans une époustouflante adaptation Raï avec la montée en puissance du chœur, suivies du poème écrit par le Cheikh Abdelkader Bentobdji, Abdelkader Ya Boualem – repris en chanson par Rachid Taha, Khaled et Faudel qui ont marqué la scène musicale française et algérienne à la fin des années 90, entre autres lors du grand concert Raï 1,2,3, Soleils entré par la grande porte au Palais omnisports de Paris-Bercv, en septembre 1998.

Annie Mégé @ Luc Jennepin

Puis l’un des morceaux les plus populaires du groupe Raïna Raï créé en 1980 et pionnier du Raï moderne – qu’on appelle aussi Raï électrique – Til taila, Le temps passera, a jailli, faisant fusionner les rythmes et instruments traditionnels et les instruments rock. La dernière chanson interprétée par le chœur s’intitule Alaoui, signée de l’Orchestre National de Barbès, elle mêle les musiques populaires du Maghreb aux influences rock ou reggae et s’appuie sur une musique et une danse traditionnelles guerrières très connues de l’ouest algérien. Se mêlaient à ce répertoire enlevé et diversifié le violon de Beata Dreisigova et la superbe voix de Fatima Lachtouk invitée à se produire pour la première fois en public.

Fatima Lachtouk @ Luc Jennepin

Cette soirée du 14 mai à laquelle nous étions conviés par Uni’Sons à l’Opéra de Montpellier fut réellement généreuse. L’intensité de son projet L’Art est public, devenu réalité grâce à la créativité de ses deux bonnes fées, Malika Aboubeker et Chloé Didier, grâce aux musiciens qui ont accompagné et soutenu les choristes et par la cheffe de chœur, Annie Mégé, qui a mené l’ensemble de main de maître. Elle a su insuffler à toutes et tous ce goût musical entre rythmes et ruptures franches, quand la note s’éteint, transformant l’ensemble en un chœur ardent et rigoureux. La belle présence du chanteur Adil Smaali, dans sa gestuelle et son adresse au public s’inscrit dans le partage entre le don et le contre don, comme l’a développé l’ethnologue Marcel Mauss, dans son Essai sur le don.

Rabie Houti @ Luc Jennepin

Romantiques, nostalgiques et rythmiques à la fois les mélodies Raï interprétées au cours de la soirée, issues des traditions et portées au présent, sont un cri, une chambre d’écho, comme une marche dans le désert. Cette soirée Opéraï s’est terminée dans la danse et la convivialité, au son des instruments à percussions comme bendirs et karkabous rejoignant le chant, les claviers et le violon électrique, dans la joie du public croisant celle des musiciens et des choristes. Chapeau bas!

Avec les choristes : Hayat Abidi. Nadia Abzaoui, Laure Allouche, Martine Alvarez, Catherine Aubert, Agenor Beaux, Boualem Bellouati, Jamila Boumediene, Latifa Bounzel. Latifa Brizini. Marie-Françoise Camps, Emilie Cano, Caroline Carrera, Mireille Col, Isabelle Crippat, Marie-Odile Crochet, Véronique Dabat, Zahra Dahbi, Isabelle Decout,

Au salut @ Luc Jennepin

Myriam Douls, Beata Dreisigova, Silvia Duran Lopez, Sonia Foulquier, Claude-Isabelle Graziani, Fatna Heredia Luque, Geraldine Herrero, Myriam Kessari, Anissa Khelkhal, Fatima Lachtouk, Farida Madeleine, Anissa Marre, Clara Meffre, Alain Mora, Laura Murruni, Romélie Nain, Francoise Poujol, Marie-Francoise Pringuey, Jacques Richard, Claire Roche, Julia Roche, Sawssen Rouaichi, Salima Rouaichi-Assal, Magali Sanchez, Irène Sancho Sitja, Corinne Seguin, Céline Soulier, Nicole Thuilleaux, Elisabeth Villard, Maissa Zaïz, Maï Zamore, Maya Zerrad – Uni’Sons est une association soutenue par  l’État, dont la Direction des Affaires Culturelles Occitanie, la Région Occitanie, La Caf de l’Hérault, le Département de l’Hérault, Montpellier Métropole et Ville de Montpellier.

Brigitte Rémer, le 17 mai 2024

Concert du 14 mai 2021, à 20h, à l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie, Place de la Comédie 34000 Montpellier – Unis’ons/ L’Art est public, 475 Avenue du Comté de Nice, 34090 Montpellier – tél.  04.67.10.06.79 – site :  www.unisons.fr

Casablanca, Not The Movie 

Photographie Yoriyas Yassine Alaoui © br

Installation photographique de Yassine Alaoui Ismaili, alias Yoriyas, à la Galerie L’Art est Public, de Montpellier.

C’est un projet qui a débuté en 2014 et témoigne de la réalité de Casablanca, la plus grande ville du Maroc, dans les contrastes et contradictions de sa vie quotidienne. L’auteur, Yassine Alaoui Ismaili, alias Yoriyas y est né en 1984 et y vit toujours. La breakdance fut son premier mode d’expression, ainsi que la performance, avant de se passionner pour la photographie. Sa démarche reste la même, celle de l’exploration de l’espace urbain et public.

Armé de son appareil, Yoriyas Yassine Alaoui rend compte de la manière dont on habite la ville et raconte son histoire. En sociologue il observe les groupes sociaux, en chorégraphe il capte les mouvements de la rue. Il travaille dans la spontanéité et l’instantanéité, la luminosité des couleurs, la mathématique des lignes et nous donne à entendre les bruits de la ville.

Yoriyas Yassine Alaoui © br

Le titre de son exposition, Casablanca, Not The Movie, fait référence au film Casablanca de Michaël Curtiz, tourné en 1942 avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman qui a laissé un impact émotionnel profond, en noir et blanc. Quand Yoriyas Yassine Alaoui tournait dans le monde avec sa compagnie de danse et qu’il disait être né et venir de Casablanca, les gens faisaient immédiatement référence au film, ancré dans la mémoire collective, mais qui pour lui n’a pas grand-chose à voir avec SA ville.

Comme un clin d’œil et à l’opposé, Yoriyas Yassine Alaoui attrape les couleurs, à travers d’immenses ciels d’un bleu si bleu, des roses qui accrochent le regard, des contrastes. Il saisit les photos au vol, pour montrer la ville et la restituer telle qu’il la voit et regarde souvent en contre-plongée, comme s’il captait depuis le plateau de danse qu’il a longtemps pratiqué les scènes et événements qui s’offrent à lui. Son sujet domine la scène et son regard n’est pas sans humour ni références. Il voyage dans une poétique où se croisent un sujet une/des couleurs. Son apparente légèreté dépasse le danger et la pauvreté de la rue et montre la vie comme elle va, dans son mouvement et ses collections d’instants spontanés avant qu’ils ne s’effacent, dans ses visages d’enfants et d’ados, dans les animaux et objets symboles du pays comme les chevaux de la fantasia, le sable blanc et les parasols, pour mieux démonter la carte postale cliché de la ville et du pays. « Mes photos représentent mon chemin, ma mémoire dit-il, les contrastes et l’énergie de la ville. Je me souviens très bien de mes venues à Casa, quand j’étais enfant, pour rendre visite à ma grand-mère, je regardais l’horizon de la terrasse de mon oncle, on voyait quelques bateaux puis rien. Casablanca était la fin du monde. Il n’y avait rien au-delà ! »

Yoriyas Yassine Alaoui © Uni’Sons

Yoriyas Yassine Alaoui montre ses images sur trois types de supports : à partir de montages et juxtaposition d’images sur supports classiques ; sur papiers peints version grand format, elles recouvrent certains murs ; à partir de vidéos. L’ensemble reconstruit son regard, il faut prendre le temps de dénicher jusqu’aux plus petites icônes pour composer le puzzle de son observation et de ses réflexions sur la ville, à partir de la rue.

L’artiste a reçu plusieurs distinctions dont le Contemporary African Photography Prize en 2018 et le Prix des Amis de l’Institut du Monde Arabe pour la jeune création contemporaine en 2019 et pour la danse, le prix Taklif du Festival Danse Contemporaine On Marche Marrakech 2023. Il a exposé et performé dans des institutions internationales comme la Fondation d’entreprise Hermès à Paris, 836m Gallery de San Francisco et l’Institut pour La photographie de Lille. En tant que commissaire pour l’exposition inaugurale du Musée national de la Photographie de Rabat, Sourtna/ صورتنا il a sélectionné les oeuvres de jeunes photographes émergents, disant avec fierté, dans son texte d’introduction : « C’est important, pour moi, de les montrer ensemble, pour mettre en valeur leur cohérence, leur dynamisme et leur complémentarité, et encourager la transmission d’une génération à l’autre. C’est une chance historique. »  Il a participé à l’exposition We Are Afrika : The Power of Women and Youth, organisé par la banque mondiale, à Washington, en 2022.

Yoriyas Yassine Alaoui © br

L’agenda de Yoriyas Yassine Alaoui est bien rempli. Pour la Galerie L’Art est Public, à Montpellier, il a animé un atelier auprès d’un groupe de douze jeunes issus de différents horizons sur le thème Photographie – Tirage – Accrochage – Collage. Pour lui, « la photographie peut avoir une dimension politique, sociale ou culturelle. Quand on parle de la rue, c’est aussi une manière d’évoquer les changements opérés dans un pays ! »

Né en 2020 pour fêter vingt ans de l’association Uni’Sons, L’Art est Public est un projet qui cultive la diversité par l’art et l’engagement, et joue un rôle de premier plan dans le paysage artistique et socioculturel de Montpellier. Son quartier général se situe sur les Hauts de Massane, au nord de La Mosson. C’est là que la galerie, lieu culturel innovant, a élu domicile, aux côtés d’Uni’Sons dont le Festival Arabesques pour la diffusion des musiques et des arts du monde arabe est l’un des fleurons, et qui se mue, hors festival, en Caravane Arabesques permettant de faire voyager l’inspiration et le partage dans les écoles, les quartiers et les lieux culturels de la région.

Yoriyas Yassine Alaoui © br

L’exposition Casablanca, Not The Movie de Yoriyas est la quatrième proposée par L’Art est Public. La première présentait la figure emblématique du monde arabe, Oum Kalthoum L’Astre d’Orient, dont le parcours témoigne de l’histoire sociale et politique de l’Égypte autant que du panarabisme, et de l’élan donné par une femme arabe aux femmes arabes ; la seconde, présentait L’Émir Abd El-Kader, un homme, un destin, un message, figure mystique et guerrière à la tête de la résistance algérienne ; la troisième montrait le travail graphique d’Ali Guessoum, sur le thème : Ya pas bon les clichés, démontant les représentations stéréotypées. Lieu d’évidences et de pensées, L’Art est Public ose la diversité en action. Vaut le détour !

Brigitte Rémer, le 28 décembre 2023

Casablanca, Not The Movie, jusqu’au 5 avril 2024, du mardi au vendredi 14h30/18h00, le samedi 11h00/18h00, à la Galerie L’Art est Public, 475 avenue du Comté de Nice, Montpellier – tél. : 04 99 77 28 09 – site : unisons.fr

Hasna El Becharia, pionnière des femmes Gnawas

© Jean-Luc Jennepin

Concert dans le cadre du Festival Arabesques, le 10 septembre 2023 – Théâtre Jean-Claude Carrière, Domaine d’O de Montpellier.

Quand Hasna El Becharia s’avance, pantalon de satin rouge et robe caftan verte, la salle fait silence. On l’aide à s’installer confortablement et l’on comprend très vite que talent et tempérament sont au rendez-vous.

Hasna El Becharia est née d’une mère algérienne de Béchar, située à 80 kilomètres de la frontière marocaine et d’un père originaire d’Erfoud, au sud-est du Maroc et Maître du diwan – ce genre musical d’origine iranienne et repris dans le monde arabe, pratiqué par des populations d’origine subsaharienne. Elle est une des premières à chanter la musique Gnawa au féminin (comme Asmâa Hamzaoui, pionnière en tant que femme Maâlem) et mène sa carrière artistique avec engagement et clairvoyance. A partir de 1972 elle crée un groupe musical avec trois amies musiciennes. Ensemble, elles jouent et chantent dans les mariages, mêlant le sacré et le profane. En 1976 elles remportent un grand succès dans un concert organisé à Béchar par l’Union nationale des femmes algériennes, puis en 1999 vient chanter à Paris, invitée par le Cabaret Sauvage dans le cadre du festival Femmes d’Algérie. Elle tourne ensuite sur les scènes de nombreux pays dont l’Algérie, le Maroc, l’Égypte, le Portugal et la France.

© Jean-Luc Jennepin

En 2015, elle revisite avec une dizaine d’autres musiciennes de différentes générations regroupées autour de Souad Asla, l’héritage musical de la Saoura, partie occidentale du Sahara algérien, dans ses différentes formes – Ferda, Djebaraiate, Hadraa et Gnawa, dans le spectacle Lemma qu’elles présentent au Festival Culturel International de la Musique Diwane, à Alger. La voix de Hasna El Becharia est belle et grave. On la surnomme la rockeuse du désert. Sur la scène du Théâtre Jean-Claude Carrière, au Domaine d’O, elle est balayée de lumières et superbement entourée de Sabrina Chedad au chant, bendir et kerkabou, Khedja Touati au kerkabou, Noureddine Rahou, à la batterie et au chant, Fatima Abbi, au chant et kerkabou, Kamel Belghanami à la basse. Elle prend d’abord sa guitare (électrique) dont elle s’accompagne un long moment, plus tard son guembri, puis son harmonica et ne quittera pas la scène de sitôt, prolongeant le concert, au plaisir des spectateurs.

© Jean-Luc Jennepin

Hasna El Becharia a puisé dans l’héritage familial son sens du chant et du rythme, les variations rythmiques qu’elle élabore sont riches et elle sédimente plus d’une trentaine d’années d’expérience, s’exprimant dans une grande liberté. Elle a conquis le Sud-Ouest de l’Algérie et Béchar sa ville d’origine, berceau du blues du désert. Aux sonorités Gnawas et au chant soufi traditionnellement masculin, elle marie le folk rock armée de son guembri et de sa guitare électrique et participe de la préservation du patrimoine poétique et musical de la région de la Saoura. C’est un plaisir de la voir et de l’entendre, le public suit et parfois danse.

© Jean-Luc Jennepin

Le Festival Arabesques, qui a concocté une programmation sensible et variée en sa cuvée 2023, s’est poursuivi jusqu’au 17 septembre et a réservé de nombreuses surprises. Sa mise en oeuvre est réalisée par l’équipe Uni’Sons sous la direction artistique de Habib Dechraoui qui a monté la manifestation il y a dix-huit ans, à la force du poignet, avec pour objectif de faire venir les habitants les plus éloignés de la culture et ne s’autorisant pas à passer les barrières des institutions de diffusion. Il a trouvé l’exact créneau permettant un rassemblement vraiment populaire, au sens le plus noble du terme, où l’on peut venir en famille écouter musiques et chants d’Afrique et du Nord et du Moyen Orient, siroter un thé à la menthe en dégustant quelques pâtisseries orientales, chiner au souk et à la librairie – tenue par Le Grain des Mots, se recouvrir de henné ou acheter de l’artisanat palestinien. Le pari était au départ risqué, c’est un pari réussi et qui chaque année se ré-invente, que les pouvoirs publics, locaux, municipaux, régionaux et nationaux soutiennent. Pour que vivent les cultures !

Brigitte Rémer, le 18 septembre 2023

Avec : Hasna El Becharia, guembri, guitare, harmonica – Sabrina Chedad, chant, bendir, kerkabou – Khedja Touati, kerkabou – Noureddine Rahou, batterie, chant – Fatima Abbi, chant, kerkabou – Kamel Belghanami, basse.

Dimanche 10 septembre, 16h00, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, entrée Nord, 178 rue de la Carrierasse, Montpellier – tramway T 1, arrêt Malbosc, bus n° 24 – T 2 Station Mas Drevon – Dans le cadre du Festival Arabesques, programmé du 5 au 17 septembre 2023 au Domaine d’O de Montpellier – Site : www.festivalarabesques.fr

Carte blanche au Festival Gnaoua et Musiques du Monde

© Jean-Luc Jennepin

Concert en dialogue avec le Festival d’Essaouira, avec : Maâlem Hamid El Kasri, guembri Karim Ziad, batterie – Torsten de Winkel, guitare – Mustapha Antari, percussions – Mehdi Chaïb, saxophone – dans le cadre du Festival Arabesques, Domaine d’O, à Montpellier, le 9 septembre 2023.

Ce soir-là le domaine d’O est en chagrin, endeuillé par le séisme qui a ravagé la région du Haut-Atlas, au Maroc, la veille au soir. Arabesques, dédié aux musiques du Maghreb et du Moyen-Orient, festival inscrit dans le tissu local et qui fait partie du vivre ensemble à Montpellier, avait mis le Maroc à l’honneur, en cette dix-huitième édition. Son fondateur et directeur de programmation, Habib Dechraoui et la présidente d’Uni’Sons, Fadelha Benammar Koly introduisent le concert, les musiciens ont été consultés pour savoir s’ils pourraient honorer la soirée. Si les festivités telles que déambulations et soirée DJ ont été annulées, tous ont choisi de se retrouver, et de  jouer.

© Jean-Luc Jennepin

Carte blanche au Festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira donc, complémentairement à d’autres soirées de musique Gnaoua programmées dont nous avons rendu compte dans Ubiquité-Cultures (concert de Majid Bekkas et à venir, celui d’Hasna el Becharia). Les Gnaouas sont descendants d’anciens esclaves noirs issus des populations d’Afrique subsaharienne, métissés à la population locale. Ils sont arrivés essentiellement du Soudan au Maroc musulman, ont subi une conversion forcée et ont opéré une forme de syncrétisme à mi-chemin entre islam et animisme, formant une religion nouvelle organisée en confrérie. Chaque confrérie a un Maître/le Maâlem, un code vestimentaire, un rite spécifique qu’il met en action au cours de guérison et d’exorcisme allant jusqu’à la transe. Gardienne d’un savoir mystique ancestral, la musique gnaoua est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2019.

La soirée a mis à l’honneur le festival d’Essaouira fondé par Neila Tazi et qu’elle dirige depuis 1998. C’est « un festival populaire, gratuit et ouvert » qui met à l’honneur « altérité, diversité, créativité, ce vivre ensemble dans un monde de repli identitaire » dit-elle. Le Festival propose une plateforme pour que les musiciens gnaouas se produisent dans un contexte profane et touchent un public plus large. Cette soirée du 9 septembre fut précédée à la Kasbah d’O, espace média du Domaine d’O pour Arabesques, d’une table ronde sur le thème : Des  Maâlems d’hier à aujourd’hui – les racines vivantes de la musique Gnawa, réunissant plusieurs grands Maîtres et montrant son passage d’une dimension sacrée à une incarnation sur scène.

© Jean-Luc Jennepin

Pour Arabesques, le Maâlem Hamid El Kasri est au guembri et au chant et dès ses premières notes accompagnant une voix de velours et une présence forte, le public est conquis. A certains moments, il l’apostrophe et celui-ci répond. Le grand Maître est entouré de quatre musiciens, tous plus brillants les uns que les autres, dont Karim Ziad, directeur artistique du Festival Essaouira, à la batterie ; Torsten de Winkel, compositeur, à la guitare ; Mustapha Antari aux percussions ; Mehdi Chaïb au saxophone et à la flûte. Ils présentent leur dernière création, issue de la résidence qu’ils ont effectuée lors de l’édition 2023 du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira. On se situe entre soufisme, fusion et qualité rythmique groove. Chaque solo, au cours de la soirée porte un univers qui fait voyager le spectateur. Le chant choral et psalmodié, dialogue. Quatre musiciens vêtus de caftans jaunes formant un chœur, jouent des qraqebs, sorte de crotales utilisées par paires au gré de mouvements d’ouverture et de fermeture, ils rythment la musique, de manière plus ou moins lente, et chaloupent. Les figures musicales se répètent à l’infini dans leurs subtiles variations, développant un phrasé à la fois hypnotique et entrainant.

© Jean-Luc Jennepin

Interviewée par la journaliste Yassine Elalami (cf. L’Opinion, mardi 27 juin 2023), à la question : « Quelles sont vos principales sources d’inspiration pour créer ces rythmes ? » le Maâlem Hamid El Kasri répond : « Tout d’abord, je puise ma créativité dans les profondeurs de la tradition gnaouie. Ensuite, je m’ouvre aux influences et aux rencontres. Les voyages, les échanges avec d’autres artistes, qu’ils soient gnaouis ou issus d’autres horizons musicaux, me permettent d’explorer de nouvelles sonorités, de fusionner les genres et de repousser les frontières. Enfin, la vie elle-même est une source infinie d’inspiration. Les émotions, les expériences, les moments de joie ou de tristesse, tout cela se reflète dans mes compositions. »

Cette carte blanche au Festival Gnaoua et Musiques du Monde dialoguant avec le Festival Arabesques offre une soirée puissante jusqu’aux profondeurs de la musique soufie, par le charisme du Maâlem Hamid El Kasri et par la précision et le doigté des musiciens, malgré une actualité lourde. De chaleureux remerciements !

Brigitte Rémer, le 17 septembre 2023

Samedi 9 septembre, 21h30, Grand Amphithéâtre du Domaine d’O, entrée Nord, 178 rue de la Carrierasse, Montpellier – tramway T 1, arrêt Malbosc, bus n° 24 – T 2 Station Mas Drevon – Dans le cadre du Festival Arabesques, programmé du 5 au 17 septembre 2023, à Montpellier – Site : www.festivalarabesques.fr

Natacha Atlas et Majid Bekkas

Natacha Atlas  © Jean-Luc Jennepin

Double plateau, dans le cadre du Festival Arabesques – Amphithéâtre d’O, Domaine d’O de Montpellier.

L’Amphithéâtre d’O est habillé de rose tyrien et bleu, couleurs soirée de fête. De grandes lanternes délimitent l’espace scénique. En contrebas, un dancefloor où le public peut descendre s’immerger dans les rythmes. La soirée est détendue, accueillante, le séisme n’a pas encore frappé le Maroc.

C’est un double plateau qui est proposé ce soir-là, deux parties se succèdent, l’une après l’autre. Au cours de la première, Majid Bekkas, musicien marocain et éminent représentant de la musique Gnawa, multi-instrumentiste, remplit ce bel espace, entouré de trois musiciens : Michael Homek au clavier, Manu Hermia au saxophone et au bansurî – une grande flûte traversière indienne classique, faite de bambou – Karim Ziad à la batterie qu’on retrouvera deux jours plus tard au cours de la soirée Gnawa/Festival d’Essaouira.

Majid Bekkas et Michael Hornek  © Jean-Luc Jennepin

Majid Bekkas est au chant et au guembri, un luth à trois cordes et à la caisse de résonance recouverte d’une peau, instrument emblématique des Gnawas, il joue aussi de la kalimba, petit instrument à percussions appelé sanza dans certains pays comme le Cameroun et le Congo, le public accompagne les rythmes, en tapant dans les mains, les phrases se répètent. Originaire de Zagora, au Sahara marocain, Majid Bekkas vit à Salé situé en face de Rabat. Il joue d’abord du bandjo et travaille sur des répertoires proches du chaâbi marocain, cet ensemble de genres musicaux populaires en vigueur depuis les années 1980 au Maroc, qu’on trouve dans les plaines atlantiques et le Moyen-Atlas. Puis il se familiarise avec les musiques du désert et les rythmes des danses issues des cultures arabo-berbères, de celles du désert et celles d’Afrique subsaharienne. Il se forme à la culture des confréries gnawas avec un maître musicien. Il apprend aussi la guitare et se passionne pour le blues de John Lee Hooker, BB King, Ray Charles, pour l’Afrique de Fela Kuti et Farka Touré, et travaille blues et musique soul. Il rencontre les grands musiciens de jazz au milieu des années 80 et joue sur les scènes internationales avec, entre autres, Louis Sclavis, Archie Shepp, Pharaoh Sanders, Randy Weston. Majid Bekkas mêle les influences blues, jazz et soul, aux sonorités de la musique Gnawa, ce qui marque sa musique de touches très personnelles. Il est à lui seul une sorte d’underground marocain.

Majid Bekkas et ses musiciens © Jean-Luc Jennepin

« Ma vie c’est la musique gnawa dans toute sa diversité, malaxée à sa large dimension africaine. »  Sa voix charismatique fait chalouper un public qui lui est fidèle, qui colle à la scène et danse. Le chanteur-musicien a de nombreux albums à son actif, il a reçu en 2016 le prix de l’Académie Charles Cros pour son album Al-Qantara. Sa présence est chaleureuse, la soirée est douce et rythmée.

La seconde partie du concert se passe en compagnie de Natacha Atlas, une voix reconnue dans le monde entier, mêlant les traditions vocales occidentales et moyen-orientales. Elle est accompagnée d’une pianiste éblouissante, Alcyona Mick, de Asaf Sirkis à la batterie, Andy à la basse, Hamill et Viola Bishai au violon et Hayden Powell à la trompette. Même lieu même dancefloor que précédemment, où se réunissent les plus inconditionnels des spectateurs.

Natacha Atlas et ses musiciens © Jean-Luc Jennepin

Chanteuse belge d’origine égyptienne par son père, juif égyptien aux ascendances palestiniennes, anglaise par sa mère, Natacha Atlas est née et a grandi d’abord à Bruxelles dans les quartiers de Schaerbeek et Molenbeek imprégnés de culture maghrébine, puis en Grande-Bretagne où elle est partie vivre avec sa mère à l’âge de huit ans. Elle chante essentiellement en langue anglaise et arabe, très à la marge, en français. Par l’éclectisme de son style, on la classe comme Interprète de musiques du monde. Elle commence sa carrière au sein du groupe anglais Transglobal Underground, créé à Londres en 1991. A la recherche d’une nouvelle image emblématique, la diaspora maghrébine la soutient. Elle sort en 1996 son premier album solo, Diaspora, une « invocation à mes racines » dit-elle, reçoit une Victoire de la Musique en France, en 1999, pour son interprétation et pour l’orchestration orientalisée de la chanson Mon amie la rose. Elle participe avec Samy Bishai à la musique du ballet Les Nuits, inspiré des Contes des Mille et une Nuits, chorégraphié par Angelin Preljocaj et présenté à Aix-en-Provence pour la manifestation Marseille-Provence 2013 – Capitale européenne de la Culture. Ibrahim Maalouf compose pour elle un album, Myriad Road, sorti en novembre 2015, aux tonalités jazz principalement et chanté en anglais.

Natacha Atlas défend l’altérité et la diversité, le rapprochement entre Orient et Occident. Longtemps, elle a eu du mal à se situer au regard de sa double culture. En 2001, on la nomme ambassadrice de bonne volonté de la Conférence des Nations Unies contre le racisme. Elle a enregistré une vingtaine d’albums, son chant est profond et sa voix chaude. Elle croise les traditions du jazz, sa voix en joue avec dextérité. Le concert qu’elle donne nous place au cœur d’une mélopée orientale tricotée à petits points avec l’intime, les inspirations magiques, le patrimoine, les variations de rythme, les airs latinos, les ballades. Elle travaille le métissage musical, portée par ses musiciens et leurs instruments et sait leur offrir des espaces où ils développent des thèmes en solo, dans l’expression de leur plaisir de jouer, et de notre plaisir.

Natacha Atlas et Alcyona Mick © Jean-Luc Jennepin

Le piano est particulièrement présent et dialogue avec la chanteuse, tous portent sa voix, son souffle et son répertoire d’un jazz oriental si particulier. Derrière sa présence, un peu lointaine et mystérieuse, par sa voix qui murmure, soliloque, dialogue, ou devient plus stridente, Natacha Atlas donne au public qui l’accompagne et la soutient la possibilité de se rencontrer sur le dancefloor. Belles rencontres. Belle soirée, en ses deux parties !

Brigitte Rémer, le 15 septembre 2023

Majid Bekkas © Jean-Luc Jennepin

En première partie : Majid Bekkas, guembri, kalimba, chant – Michael Hornek, clavier – Manu Hermia, saxophone, bansurî – Karim Ziad, batterie ; en seconde partie : Natacha Atlas, chant – Alcyona Mick, piano – Asaf Sirkis, batterie – Andy, basse – Hamill et Viola Samy Bishai, violon – Hayden Powell, trompette.

Vendredi 8 septembre, 21h, au Domaine d’O, entrée Nord, 178 rue de la Carrierasse, Montpellier – tramway T 1, arrêt Malbosc, bus n° 24 – T 2 Station Mas Drevon. Dans le cadre du Festival Arabesques, programmé du 5 au 17 septembre 2023, à Montpellier – Site : www.festivalarabesques.fr