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Un ennemi du peuple

© Jean-Louis Fernandez

Texte Henrik Ibsen – Mise en scène Jean-François Sivadier – à l’Odéon/Théâtre de l’Europe.

C’est une pièce d’Ibsen qui met sur le devant de la scène ce qu’on appelle en démocratie, la transparence, le lien entre le pouvoir et le citoyen, la dénonciation de la corruption et du mensonge. Deux frères s’affrontent face à la vérité, dans leur ville natale et préférée : Peter Stockmann, préfet, administrateur de l’établissement thermal qui fait la fortune de la ville, profil bon élève et réactionnaire à souhait (Vincent Guédon) ; Tomas Stockmann, médecin des Bains embauché par son frère, responsable des soins dans ce même établissement, qui se bat pour des idées et devient une sorte de lanceur d’alerte (Nicolas Bouchaud).

Le début de la pièce se passe chez Tomas, milieu de bonne bourgeoisie provinciale où il vit avec son épouse, Katrine (Agnès Sourdillon) et ses enfants. Il vient d’apprendre la contamination des eaux thermales et cherche des stratégies pour la rénovation du système hydraulique, nécessitant la fermeture de l’établissement. Il le fait savoir au journaliste du Messager du peuple, prêt à en diffuser l’information, et à son frère. Le préfet s’oppose formellement à la divulgation de la nouvelle, a fortiori à la fermeture de l’établissement, malgré les mises en garde sanitaires de Tomas. Tout au long de la pièce le ton va monter dans la partie de bras de fer qui oppose les deux frères Stockmann. Tomas se met sur le devant de la scène en imaginant pétitions, manifestations et révolution contre le mensonge et souhaite la participation des petites gens dans les affaires publiques. Décrétant que « le fardeau de la pauvreté » est déjà assez lourd à porter, Peter impose la dissimulation et la tricherie pour, dit-il, éviter la chute économique de la ville. Dans la flamboyance d’un discours sur l’intérêt général qu’il se fait confisquer au cours d’une assemblée populaire particulière, Tomas se saborde lui-même dans une surprenante volte-face et un déferlement de paroles incohérentes et d’insultes, à l’égard de ce qu’il appelle la majorité compacte. On le désigne comme « ennemi du peuple », provoquant sa mort sociale.

Né en 1828, mort en 1906, Henryk Ibsen connaît dans sa jeunesse l’éclatement de la famille, suivi de la pauvreté puis de l’échec par rapport à ses premières pièces qui n’ont guère de succès, et à ses déboires professionnels en tant que directeur de théâtre. Déçu par son pays, qui ne le reconnaît pas, il choisit de le quitter, part en Italie puis en Allemagne. C’est au cours de cet exil de vingt-sept ans qu’il écrira de nombreuses pièces dont Un ennemi du peuple, en 1883, montée pour la première fois en France par Lugné-Poe, dix ans après. Il avait auparavant  écrit Peer Gynt en 1867, Maison de poupée en 1879 et Les Revenants en 1881, écrira Le Canard sauvage en 1884 et Hedda Gabler en 1890. Loin de son pays, il règle ses comptes, son univers permet à ses personnages, enfermés dans une vie sans relief, de s’inventer un combat, des utopies, quelques mirages. C’est après son retour en Norvège qu’il écrit deux de ses pièces majeures, Solness le constructeur en 1892 et John-Gabriel Borkman en 1896.

Un ennemi du peuple est une pièce très manichéenne, sorte de tribune sur la démocratie, avec apostrophes au public et attaques frontales, qui pourrait relever du drame mais s’inscrit ici dans le registre de la comédie ou du polar politique. L’auteur lui-même disait : « Je suis un peu hésitant sur la question de savoir si je dois l’appeler comédie ou drame. » Les thèmes traités s’inscrivent dans l’exact sillon de notre actuel contexte de vie : enjeux politiques, écologie, montée du populisme, règne de l’argent et course au profit, corruption des élites, désinformation, machination et complot, violence sociale. Au texte d’Ibsen traduit par Eloi Recoing, des séquences ont été ajoutées, notamment un texte du philosophe Gunter Anders, adepte de l’exagération comme intention politique qui a travaillé sur l’impact des médias dans notre rapport au monde et sur la critique de la technologie ; une autre insertion consiste en des interrogations sur le théâtre et son public, situé au centre de la cérémonie comme « une masse molle » qui applaudit, que le spectacle soit bon ou non. On a ainsi l’impression, à certains moments, de paroles adaptées au goût du jour dans lesquelles Ibsen se serait absenté et l’on ne sait plus vraiment où l’on se trouve.

À cette tribune bien singulière se mêle le thème du journalisme à travers le personnage d’Hovtad, reporter au Messager du peuple (Sharif Andoura), profession relativement décriée, hier comme aujourd’hui, et le thème de l’éducation à travers le personnage de Petra Stockmann, fille de Tomas et professeure des écoles (Jeanne Lepers). D’autres personnages gravitent, comme Biling le représentant des petits propriétaires (Cyprien Colombo), Aslaksen (Stephen Butel) et le beau-père de Tomas, Morten Kill, traité en super marionnette (Cyril Bothorel). Sa fille, Katrine, longtemps solidaire de son époux, se met aussi à douter quand elle comprend que l’arène politique va les mener jusqu’à l’anéantissement social. Dans ce monde d’hommes, Agnès Sourdillon est avec justesse l’épouse de Tomas.

Thomas Ostermeier et sa troupe de la Schaubühne avait présenté la pièce au Festival d’Avignon en 2012, puis au TNP de Villeurbanne l’année suivante en transformant la pièce en happening politique et agit-prop. Dans la tribune finale il donnait la parole au public. Ici, la fin est une sorte de feu d’artifice où tout se délite et des poches d’eau (thermales…) voltigent et s’écrasent au sol. Jean-François Sivadier pousse du côté de la comédie et choisit d’être radical et provocateur. Il surligne et dynamite le cynisme du pouvoir avec une équipe qu’il connaît bien et qui s’en donne à cœur joie, Nicolas Bouchaud en tête, omnipotent, et en écho, Vincent Guédon dans la distance froide de sa fonction de Préfet. Sivadier a aussi créé la scénographie du spectacle avec Christian Tirole, fonctionnelle et belle, pleine de transparence et de reflets renvoyés par des rideaux de plastique tombant des cintres et créant des ambiances lumière adaptées aux différentes étapes de cette guerre fratricide – création lumière de Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin -. Côté cour, la cuisine familiale crée de la convivialité, les entrées et sorties des acteurs côté jardin passent par la salle les mettant au même niveau que le spectateur, le peuple, en une « fausse égalité », mais… « Qu’est-ce que le peuple ? » pose la pièce.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2019

Avec : Sharif Andoura Hovstad – Cyril Bothorel Capitaine Horster et Morten Kill – Nicolas Bouchaud Tomas Stockmann – Stephen Butel Aslaksen – Cyprien Billing Billing – Vincent Guédon Peter Stockmann – Jeanne Lepers Petra Stockmann – Agnès Sourdillon Katrine Stockmann. Traduction Eloi Recoing – collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit – scénographie Christian Tirole, Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin – costumes Virginie Gervaise – son Eve-Anne Joalland – Le texte est publié aux éditions Acte Sud-Papiers.

Du 10 mai au 15 juin 2019, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006. Paris. Site : www.theatre-odeon.eu – En tournée jusqu’en février 2020.