Archives par étiquette : Tito

Faire parler les archives des non-alignés

Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić, direction artistique Barbara Matijević – au Théâtre de la Bastille.

© Théâtre National de Bretagne

Mila Turajlić s’installe devant son ordinateur côté jardin, comme le public elle est face à l’écran. Elle est la cheffe d’orchestre du moment proposé et raconte un pan de l’Histoire de la Yougoslavie. D’une manière plus ouverte elle fait aussi parler les archives des pays non-alignés, via un grand écran sur lequel son visage s’imprime. Elle a choisi de ne pas se présenter comme une conférencière, elle regarde les images qu’elle commente avec le public .

Sur les étagères du bâtiment qui abritait les actualités yougoslaves à Belgrade, la cinéaste et artiste serbe découvre en effet des centaines de bobines oubliées portant de nombreuses traces de la présidence yougoslave de Tito qui documentent l’émergence du mouvement des non-alignés. Né en 1961 pendant la guerre froide ce mouvement visait à regrouper les États qui ne se considéraient comme alignés ni sur le bloc de l’Est ni sur le bloc de l’Ouest. Par archives elle entend non pas quelque chose de statique « les archives ne fixent pas » dit-elle, mais comme quelque chose qui évolue.

Extrait de Non Aligned, Stevan Labudovic

Chaque soir, Mila Turajlić crée un nouveau montage à partir d’images, lacunaires et souvent muettes, et comme elle le constate, les réactions du public influent et modifient le récit. Elle travaille les images en direct, peut accélérer ou ralentir, faire une pause, intervenir. Dans ce face à face avec le passé, existent des variations selon le pays dans lequel se déroule la représentation et les réactions fluctuent. Ce qui touche à la guerre d’Algérie par exemple, n’a pas le même impact en France qu’ailleurs.

Si Mila Turajlić a choisi de ne pas verrouiller le récit en un objet fermé et dit avoir choisi l’espace scénique comme lieu du récit. Cela laisse plus de liberté à sa lecture historique et sa réflexion, en rapport avec l’avancée de la numérisation et le côté fragmentaire et fluctuant des images. Elle parle d’un pays, la Yougoslavie, qui n’existe plus ou en tous cas pas sous la même forme, une pensée historique engloutie autour du non-alignement et du socialisme. Pour elle ces images ne sont pas des preuves historiques mais « les vecteurs d’une pensée politique ».

Extrait de Non Aligned, Stevan Labudovic

Ce film s’articule aussi autour d’un homme, Stevan Labudović – né le 28 décembre 1926 au Monténégro, mort le 25 novembre 2017 à Belgrade, en Serbie – qui fut cameraman pour les actualités cinématographiques Filmske novosti. Mila Turajlić l’a rencontré, il l’a accompagnée dans sa démarche, elle dit qu’il était une archive vivante. Il avait couvert pendant quarante ans de nombreux événements politiques et diplomatiques et filmé, entre autres avec Dragan Mitrović les cinquante-six déplacements à l’étranger de Tito, président de la Yougoslavie de 1953 à 1980. Tous deux se sont aussi filmés. On les voit courir, saisir le mouvement, la scène et l’arrière-scène. « C’est un soldat de l’image qui se situe comme un partisan qui a tourné des films de contre propagande et défendu des idées » résume-t-elle, en parlant du caméraman.

Pendant la guerre d’Algérie, sur le terrain, vêtu de l’uniforme algérien il a filmé les bases clandestines et opérations militaires pour l’Armée de libération nationale, branche armée du Front de Libération Nationale.  Sa caméra pesait dix-sept kilos. Il a aussi montré les carnets dans lesquels il avait consigné comment filmer un mouvement de libération. Avec l’image on entend son monologue intérieur à travers le texte qu’il commentait sur les images qu’il rapportait. Il était parti en Algérie pour trois mois il y est resté trois ans, et il est enterré à Belgrade sous drapeau algérien. L’Algérie lui a rendu hommage en 2017, un an avant sa mort.

© Théâtre National de Bretagne

Dans la marée des documents retrouvés, Mila Turajlić met le projecteur sur l’émergence du mouvement des non-alignés et les luttes d’indépendance dans le monde. Ce terme de non-alignement avait été inventé par le Premier ministre indien, Nehru, lors d’un discours prononcé en 1954 dans la ville ceylanaise de Colombo, et repris un an plus tard lors de la conférence de Bandung, dans l’Ouest de l’Île de Java, qui avait réuni une trentaine de pays d’Afrique et d’Asie, une étape importante vers la constitution du mouvement des non-alignés. Quelques années plus tard, en 1961, la conférence de Belgrade la première du genre, rassemblait vingt-cinq pays. Lors du discours d’ouverture, Tito affirmait les objectifs du mouvement, visant à dénoncer « l’exclusivisme des blocs, un danger pour la paix mondiale » et à promouvoir une industrialisation moins dépendante des technologies et des stratégies du Bloc de l’Est. Cette rencontre témoignait aussi des vives tensions opposant Tito au régime soviétique. Cela nous parle toujours aujourd’hui, dans les guerres et l’instabilité du monde actuel.

Sur la pellicule, Mila Turajlić observe les foules et essaie de décrypter et d’analyser les attitudes dans la solidarité qui se tisse. Elle observe aussi le langage corporel des grands de ce monde-là, d’autant que le plurilinguisme était peu d’actualité. On observe les poignées de mains, les manifestations contre le fascisme, les enfants agitant les drapeaux, les échanges de courriers, les enjeux et salamalecs politiques, ce qu’on pouvait faire et ce qu’il était inconcevable de faire.

On suit le yatch officiel de Tito, le Galeb /la Mouette, autrefois navire-école de la marine militaire yougoslave sorti en 1938 des chantiers navals de Gênes, qui a bourlingué sur l’Adriatique et dans le monde, menant le Président du canal de Suez avant sa nationalisation, en Inde et en Birmanie. Tito a rencontré les chefs d’État des pays non-alignés comme Nasser d’Égypte, Nehru de l’Inde, l’Empereur Hailé Sélassié d’Éthiopie, les chefs des différents pays d’Afrique francophone après les Indépendances. Elle évoque aussi le décret Laval, cette loi adoptée le 8 mars 1934 visant à contrôler le contenu des films tournés dans les colonies africaines françaises, une loi qui avait pour but d’empêcher les cinéastes africains et étrangers de filmer en Afrique, et. le cinéma, de diffuser des messages subversifs ou anti-coloniaux.

Stevan Labudović © Mila Turajlié

Dans les trésors de guerre retrouvés par Mila Turajlić la voix des non-alignés qu’on trouve dans de nombreuses bobines, ne sont ni numérisées ni indexées. On y voit la marche du monde et l’existence d’un corps collectif politique. Dans Faire parler les archives des non-alignés, à travers les archives dans lesquelles elle puise elle raconte une partie de l’histoire de son pays et crée un nouveau langage tout en posant la question de celui qui filme. Réalisatrice et productrice, ici actrice, elle interroge par ce spectacle la création artistique comme arme subversive, mêlant le témoignage, dont celui de Stevan Labudović, les archives filmiques et les images collectées au détour de ses recherches. Elle pose la question de la propriété des archives, mêle mémoire, histoire et oubli, sa démarche est passionnante.

Brigitte Rémer, le 30 avril 2026

Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić – direction artistique Barbara Matijević – régie générale Wilhem Mastagli – régisseuse Bastille Solange Fanchon – production Par Avion – production déléguée Théâtre National de Bretagne/Centre dramatique national (Rennes).

Du 9 au 16 avril 2026 à 19h30, relâche le samedi 11 et le dimanche 12 avril – au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 – métro : Bastille, Voltaire – site : www.theatre-bastille.com – tél. : 01 43 57 42 14 – En tournée, le vendredi 5 juin à 20h et le samedi 6 juin 2026 à 19h, Théâtre la Rose des Vents /scène nationale, Villeneuve-d’Ascq / Lille Métropole.