Archives par étiquette : Théâtre Silvia Monfort

Une Maison de poupée

D’après Henrik Ibsen, Mise en scène Yngvild Aspeli et Paola Rizza – avec Yngvild Aspeli (en alternance avec Maja Kunsič et Viktor Lukawski en alternance avec Jofre Carabén (acteur·rices marionnettistes) – compagnie Plexus Polaire, spectacle en anglais surtitré en français – au Théâtre Silvia Monfort.

© Christophe Raynaud De Lage

Avec Une Maison de poupée dans la version proposée par la compagnie Plexus Polaire, Nora (Yngvild Aspeli) règne sur un monde de mannequins grandeur nature : Torvald Helmer, son époux, bientôt nommé directeur de banque, leurs trois enfants et la gouvernante, docteur Rank l’ami de la famille, Krogstad l’avoué, et Kristine Linde.

L’adaptation suit de près ce grand classique de l’auteur norvégien Henrik Ibsen, écrite et représentée en 1879. C’est Noël. L’action se passe dans le salon de la maison des Helmer où se trouvent Torvald et les enfants, mais la belle horlogerie bourgeoise très vite se dérègle autour de l’argent. Torvald le gagne et le contrôle, Nora dépense, dans une certaine insouciance. Pourtant la dépendance dans laquelle elle est enfermée, lui pèse.

© Christophe Raynaud De Lage

Le début est de bonne humeur. Dans le rôle qu’il lui a attribué, de « petite alouette », Nora charme son époux. Il vient d’obtenir une promotion comme directeur de banque. Les enfants se réjouissent de Noël et préparent le sapin. Nora est narratrice puis elle donne vie à chacun des mannequins tant dans une manipulation savante que par les modulations de sa voix. Nora/ Yngvild Aspeli est tous les personnages, un lourd défi théâtral dont elle se tire à merveille. On est dans une maison de poupées – au pluriel – dans le stricto sensu du terme, mais la maison est en carton… pirouette, alouette… !

L’arrivée impromptue de Kristine Linde sonnant à la porte, une amie de Nora perdue de vue depuis plusieurs années, change le cours des choses. Devenue veuve, elle vient implorer un emploi auprès de Nora et cette dernière s’engage à l’aider. Toutes deux se racontent. Nora parle du séjour d’un an qu’elle a dû organiser en Italie sur les conseils des médecins, pour son mari alors gravement malade, son père lui aurait prêté de l’argent. On comprend que le mariage est plutôt de raison que de passion et que Nora n’est pas heureuse, malgré l’apparence donnée par le couple.

Nora obtient de Torvald cet emploi promis, en toute bonne foi. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que l’attribution du poste provoque un licenciement, celui de Krogstad l’avoué de la banque. Or Nora a contracté secrètement un emprunt auprès de lui pour le séjour en Italie, échangé contre une reconnaissance de dette. Krogstad vient lui demander d’intervenir pour retrouver son poste. Prise de panique Nora tente de faire marche arrière auprès de son époux qui ne comprend plus et refuse. Le ton monte, comme l’atmosphère qui se trouble.

© Christophe Raynaud De Lage

Krogstad revient et ne pouvant obtenir gain de cause avance dans le chantage. Il menace d’écrire une lettre à Torvald Helmer, donc de la dénoncer. Prise de panique dans ce tourbillon de suspicion et coincée dans ses non-dits, Nora perd pied : les enfants s’effacent du plateau et disparaissent d’une manière singulière, d’étranges araignées sortent de trappes qui se soulèvent à peine et traversent la pièce. Petit à petit Nora est envahie de ces tarentules étranges aux paires de pattes de plus en plus grandes jusqu’à devenir monstrueuses, comme ces trolls sortis des légendes scandinaves dont Ibsen a tissé son théâtre dans Peer Gynt. Comme si ses propres démons allaient l’engloutir elle devient elle-même tarentule, cette araignée mythique de l’Italie. De tarentelle qui devient ici une danse de morsure, une danse enragée, à tarentule, il n’y a qu’un pas – à l’origine la tarentelle était d’ailleurs une danse thérapeutique pour soigner les morsures. On bascule dans un autre monde, celui du fantastique et de la terreur où l’enfermement se précise, où le piège se referme.

© Christophe Raynaud De Lage

Une séquence entre le docteur Rank, grand ami de la famille et Nora montre une lassitude commune. Rank déclare sa flamme avant de disparaître tandis que Nora voulait lui demander conseil sur ses affaires financières. Krogstad lui rend visite encore une fois et jette une lettre dans la boîte dont Nora n’a pas la clé. Ses pensées s’assombrissent. Quand Torvald – devenu acteur, interprété par Viktor Lukawski – prend connaissance du contenu de la lettre, secret de famille s’il en est, Nora enclenche son compte à rebours, sa fin peut-être par cette révélation, la fin du couple sûrement. Lui explose, mettant sa réputation dans la balance, agresse Nora et joue l’homme blessé d’avoir été trompé dans sa confiance. Coup de théâtre, une seconde lettre contredit la première, renvoyant la reconnaissance de dette. L’honneur est sauf, mais le mal est fait ! L’heure de vérité a sonné. Nora donne l’estocade finale lui lançant en plein visage ce que fut sa vie avec lui, qui ne l’a jamais considérée que comme une poupée. « Je ne peux pas passer une nuit de plus sous le toit d’un étranger » lui lance-t-elle avant de claquer la porte.

Construite comme une sorte de puzzle, la pièce eut un grand retentissement à sa création en 1879 au Théâtre Royal de Copenhague, elle mettait brusquement le projecteur sur la domination masculine, la pression sociale, l’émancipation de la femme et se terminait dans la rupture radicale et unilatérale de Nora. Elle garde aujourd’hui une grande force. Dans le langage marionnettique choisi par Yngvild Aspeli et Paola Rizza qui signent la mise en scène, les rôles se sont inversés. Saisie d’effroi, Nora est devenue marionnette, agressée par les tarentules réalisées dans des échelles différentes et jusqu’à devenir géantes, qui l’engloutissent dans sa culpabilité. Tandis que Torvald devenu acteur a changé de statut, mais reste tout aussi aveugle.

© Christophe Raynaud De Lage

C’est une lecture passionnante de la pièce, pourtant assez souvent montée, que propose la compagnie Plexus Polaire qui joue entre l’illusion et la réalité. Les mannequins magnifiquement sculptés, présents presque tout au long du spectacle comme témoins assistés, et manipulés avec brio, portent le trouble du double. Tout participe d’une virtuosité pluridisciplinaire dans laquelle le fantastique pénètre le quotidien : les costumes faits de splendides tissus, les chœurs et la bande son qui soulignent la psyché de Nora dans laquelle on pénètre, la lumière. Le spectacle a quelque chose d’hypnotique dans la pulsion donnée du personnage de Nora, perdue dans son mensonge et tiraillée dans ses contradictions, moteur de tous les autres personnages.

Yngvild Aspeli traduit les émotions de la pièce avec une grande inventivité et justesse entrainant le spectateur dans son cauchemar jusqu’à ne plus savoir qui manipule qui. Directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire basée en France et depuis 2022 du Nordland Visual Theatre / Figurteatret i Nordland en Norvège, elle s’est formée à l’école Jacques Lecoq et à l’Institut international de la Marionnette à Charleville-Mézières. Dans un court récit d’introduction, Yngvild Aspeli vient elle-même sur scène pour dire que l’idée de la pièce, Une Maison de poupée lui est venue grâce à un oiseau qui cognait contre la vitre alors qu’elle lisait. Norvégienne, comme Ibsen, elle sert de manière personnelle et puissante la dramaturgie de la pièce, dans un spectacle d’une grande beauté plastique.

Brigitte Rémer, le 20 mars 2026

Composition musicale Guro Skumsnes Moe – chorale Oslo 14 Ensemble – fabrication des marionnettes Yngvild Aspeli, Sébastien Puech, Carole Allemand, Pascale Blaison, Delphine Cerf – scénographie François Gauthier-Lafaye – chorégraphie Cécile Laloy – lumière Vincent Loubière en alternance avec Marine David – costumes Benjamin Moreau – son Simon Masson en alternance avec Raphaël Barani – régie plateau et manipulation des marionnettes Alix Weugue en alternance avec Léa Brès – fabrication décor Eclektik Sceno. Le spectacle a été créé le 16 septembre 2023 au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières. Il a reçu une Mention Spéciale du Prix de la Critique, en 2024

Du 19 au 29 mars 2026, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 20h, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris. Métro : ligne 13 arrêt Porte de Vanves – tramway arrêt Brancion – site : twww.theatresilviamonfort.eu – tél. : 01 56 08 33 88.

La Lettre

Mise en scène Milo Rau – texte Milo Rau et l’équipe – avec Arne De Tremerie et Olga Mouak, et les voix de Anne Alvaro, Isabelle Huppert, Jocelyne Monier, Marijke Pinoy – dramaturgie Giacomo Bisordi – au Théâtre Silvia Monfort.

© Christophe Raynaud de Lage

Une scénographie simple et ouverte sur la vie. Sur scène un bureau, deux chaises, des plantes, et trois drapeaux, dans un coin un petit lecteur de K7 audio. Un acteur et une actrice (Arne de Tremerie et Olga Mouak) – déjà sur scène quand le public entre – racontent des bribes de leur histoire. À mains nues et avec intensité, Milo Rau la théâtralise dans la reconstruction de la mémoire, en même temps qu’il questionne le théâtre.

Arne, reste obsédé par le souvenir de sa grand-mère, présentatrice à la radio flamande, qu’il fait revivre sur scène. La représentation s’ouvre sur la lecture d’une lettre de son arrière-grand-mère à sa fille, la grand-mère du comédien, la lecture de cette même lettre fermera le spectacle. Arne entrait juste à l’école de théâtre et travaillait La Mouette quand cette grand-mère bien aimée a rejoint les étoiles. Il est resté en état de sidération avec le personnage de Konstantin Gavrilovitch Treplev, artiste incompris par sa mère, une célèbre actrice dans la pièce de Tchekhov, ami non reconnu par Nina, celle qu’il aime et qui le trahit. Il tient à mettre la pièce en scène, mémoire de sa grand-mère et de ses débuts émouvants, au théâtre.

© Christophe Raynaud de Lage

Mi-camerounaise mi-réunionnaise, élevée à Orléans, Olga, est fascinée par la figure de Jeanne d’Arc – qui sauva sa ville d’Orléans convoitée par les Anglais et qui, accusée d’hérésie mourut brûlée vive sur la place du Marché, à Rouen. Cette figure se superpose à l’image de sa grand-mère souffrant de schizophrénie, morte brûlée vive au Cameroun dans un accident domestique et qui, elle aussi, entendait des voix.

Milo Rau a tissé des correspondances entre les deux histoires et les deux mythes, même s’ils sont de nature différente, entre le théâtre et la vie, comme il le fait, simplement mais brillamment, dans ses différents spectacles : ainsi dans The interrogation, avec Édouard Louis et Arne de Tremerie (cf. Ubiquité-Cultures du 4 juin 2022), et dans Everywoman avec Ursina Lardi (cf. Ubiquité-Cultures du 6 novembre 2022) ou encore dans Grief and Beauty, et dans Familie, où il parle de la mort (cf. nos articles des 28 janvier et 10 mars 2023).

Pourtant, malgré ce dialogue avec les morts, les acteurs restent bien ancrés dans le présent et la réalité. Ils questionnent ici le public et le mêlent chacun à son histoire, entrainant dans leur jeu trois spectateurs dont l’un/l’une devient grand témoin, par sa présence sur scène. Ce rapport au public se fait avec naturel, bienveillance et fantaisie, et se frotte à la biographie des acteurs et à leurs visions.

Puis on entre dans la lecture des didascalies de La Mouette, sur fond des quelques notes d’Arvo Pärt, dans la critique du théâtre dit bourgeois version Brecht, pancartes à l’appui, portées par le spectateur présent sur scène, annonçant les chapitres et notant les commentaires, comme dans les films muets. Olga évoque Le Procès de Jeanne d’Arc, film de Robert Bresson tourné en 1962, quelques images projetées sur scène. Là-bas, au Cameroun, sa grand-mère s’est enflammée sur les voix qu’elle entendait, voix enregistrées d’Isabelle Huppert, Anne Alvaro, Jocelyne Monier et Marijke Pinoy. Konstantin tente de se supprimer en se tirant une balle qui le blesse à la tête, sa mère continue à l’éreinter, refusant même de refaire son pansement, et se moque : « Il a raté sa tête comme il a raté sa pièce… » dit-elle avec fiel.

© Christophe Raynaud de Lage

Olga parle de son père, professeur, d’obédience socialiste et engagé au conseil municipal d’Orléans, du déni de sa mère qu’elle interroge par téléphone. Arne remet le Ne me quitte pas de Jacques Brel qui ne nous lâche pas. « On chantait avec ma grand-mère » dit-il, elle est morte dans un accident, au fond d’un lac, la chanson de Brel tournait encore. « Pendant dix ans je ne suis plus monté sur scène… Le théâtre est un moment violent… » poursuit-il. Après le drapeau bleu, le blanc s’agite, entre Brel et la mort de Jeanne d’Arc en 1431, à dix-neuf ans. « Un millier d’oiseaux blancs s’étaient envolés et une croix s’était dessinée dans le ciel » précise Olga.

Et si le temps efface la mémoire, comme le rappelle le texte, Arne lit la lettre que la mère de sa grand-mère lui avait envoyée, dans une transmission traversant les générations. « Vis ta vie. Je ne t’oublierai pas, ne m’oublie pas. Je t’embrasse pour toujours. Ta maman. » Le spectacle se ferme sur cette lettre d’amour qui ouvrait la représentation.

Créée pour le Festival d’Avignon 2025 et présentée en itinérance sur les territoires du Vaucluse, Milo Rau pose, avec La Lettre, la question du sens du théâtre. Il construit le langage scénique à partir du réel énoncé par les acteurs et qui devient matériau pour le texte, et spectacle. Les acteurs habitent leur histoire et traversent le temps à la recherche des âmes mortes qui les hantent et rendent hommage aux générations qui les ont précédés. C’est plein d’humanité et porté avec finesse, Milo Rau en donne toutes les nuances.

Brigitte Rémer, le 10 février 2026

Scénographie, son, lumière, costumes et accessoires, Milo Rau et Giacomo Bisordi – Assistanat à la mise en scène, Giacomo Bisordi et Edward Fortes – production Festival d’Avignon.

Du 28 au 31 janvier 2026, Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – tél. : 01 56 08 33 88 – site : theatresilviamonfort.eu – En tournée : du 20 au 22 mars 2026, Théâtre de la Manufacture, Centre dramatique national Nancy-Lorraine – du 20 au 30 mai 2026, Théâtre Public de Montreuil, Centre dramatique national.

Wolf

Spectacle de l’Ensemble Circa (Australie), direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – avec Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – au Théâtre Silvia Monfort, Paris.

© Andy Phillipson

C’est un spectacle tout en souplesse tant athlétique que chorégraphique. Les acrobates-danseurs font corps dans l’intercommunication, la fraternité et une réelle solidarité qui s’établit entre eux. Les pyramides qu’ils construisent, savantes et collectives, reposent sur des figures et équilibres fragiles qu’ils maitrisent magnifiquement, jouant de la gravité. La réception au sol est féline, élégante. À l’écoute les uns des autres et dans l’action permanente, ils sont aux aguets et font meute.

Le rythme est donné par la bande-son basée sur les percussions, qui appelle le côté sauvage et qui transmet l’énergie (création sonore Ori Lichtik). Ils portent des justaucorps coupés au genoux et surtout rayés chacun de manière différente, qui créent des effets d’optique dignes de l’Op art (création costumes Libby McDonnell). Les enchaînements sophistiqués se construisent dans une vitalité concentrée, un praticable blanc en fond de scène leur permettant apparitions et disparitions. Ils sont virtuoses dans leur art plein de raffinement.

© Andy Phillipson

Figures à deux, trois, quatre ou onze, ils montent toujours plus haut, dans des écritures élaborées et réglées au cordeau. Les femmes, comme les hommes, sont porteuses et les rôles sont interchangeables. Certaines séquences sont conçues pour sangles aériennes dans des technicités d’une grande habileté et habitées par la même élégance. Les passages de main à main ont la précision d’un engrenage d’horlogerie.

Créée en 2004, la compagnie Circa – anciennement Rock’n’Roll Circus – est basée à Brisbane, en Australie, mais parcourt le monde – New York, Londres, Berlin, Montréal etc. sont dans sa géographie. Yaron Lifschitz, directeur artistique mène l’Ensemble et se reconnaît dans trois mots-clés : qualité, audace et humanité. Il a, à son actif, de nombreux spectacles et événements culturels et artistiques dans le domaine de l’opéra, du théâtre et du cirque. Circa transmet l’image d’un cirque contemporain très performant et chorégraphié, plein de grâce. La troupe avait présenté au printemps dernier à la Philharmonie de Paris En masse, spectacle basé sur les musiques de Schubert et Stravinsky, autant dire que la danse et le cirque sont étroitement  mêlés.

Avec Wolf son nouveau spectacle, l’Ensemble Circa joue sur les extraordinaires portés et sauts, sur les mouvements coulés qui jamais ne s’arrêtent. Le geste est épuré, inventif et esthétique. Puissance et émotion se dégagent du spectacle qui repousse loin les limites de la pesanteur et fait preuve d’une extraordinaire vitalité. À peine ont-ils posé le pied au sol et les voici à nouveau haut perchés, le rythme du spectacle ne laisse aucun répit, la virtuosité est de chaque moment. Chapeau bas, on ne peut qu’admirer le travail et la maîtrise des acrobates-danseurs, l’inventivité du spectacle.

Brigitte Rémer, le 22 janvier 2026

© Andy Phillipson

Direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – Interprètes de l’Ensemble Circa : Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – création sonore Ori Lichtik – création lumière Alex Berlage – création costumes Libby McDonnell. Production Circa, Chamäleon Theatre Berlin – coproduction La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne – Diffusion française Antonin Coutouly, Kinetic Tour – Circa bénéficie du soutien du gouvernement australien.

Du 14 au 24 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 20h30, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – tél. : 01 56 08 33 88 – site : theatresilviamonfort.eu

Ombres portées

Mise en scène et chorégraphie, Raphaëlle Boitel – collaboration artistique, lumière, scénographie, Tristan Baudoin – musique originale Arthur Bison – compagnie L’Oublié(e) – au Théâtre Silvia Monfort.

© Pierre Planchenault

Tous sont issus du cirque en même temps qu’acteurs, danseurs et acrobates. Ils font famille le temps du spectacle, thème choisi par Raphaëlle Boitel pour la construction de sa dramaturgie. Dans cette entité, la famille,  pour le moins paradoxale et ambiguë, chaque personnage-archétype cherche à définir sa propre identité. Du haut de sa corde volante, K (Vassiliki Rossillion) déchire le silence et lance le récit, d’une voix lointaine : « Quand j’étais petite fille… »

Les personnages composent avec des agrès réinterprétés, comme autant d’échappatoires, et avec les figures dessinées par leur langage gestuel. Ils bâtissent l’intérieur de la maison autour d’une grande table et d’une TSF, jouent dans les entrebâillements, avec le sol, et dans l’épaisseur de l’ombre. L’ambiance est spectrale et les lumières (de Tristan Baudoin) un poème qui sculpte les corps et les rituels familiaux, donnant à l’ensemble une lecture onirique.  Ces différentes figures du silence, la part sombre de chacun, se prennent dans les filets de la lumière, écriture scénique à part entière, effaçant subtilement les personnages selon les moments ou les appelant sur le devant de la scène.

Dans un environnement très chorégraphié et ponctué d’acrobaties au sol et aériennes, Raphaëlle Boitel dessine petit à petit le jeu des relations intrafamiliales : le mutisme du père (Alain Anglaret), la mésentente ; les deux sœurs (Tia Balacey et Alba Faivre) dont l’une nous convie à son mariage (Nicolas Lourdelle, le gendre), jour sinistre qui catalyse les vieilles rancunes ; le secret, autour du frère adoptif (Mohamed Rarhib) ; les crises jusqu’à l’éclatement de la famille et la chute du père entrant dans l’immobilité et la perte de mémoire. « Avec ce projet, j’ai voulu sonder la question du non-dit », explique la metteuse en scène-chorégraphe dans le rapport à l’intime qu’elle dessine à partir de la cinématographie qui l’inspire.

© Pierre Planchenault

Par cet aspect de théâtre dans le théâtre, tout à coup apparaît Pirandello de Six personnages en quête d’auteur dans le trouble de la situation et la recherche de vérité, la quête de soi. Ici le théâtre s’insère au cœur de ces autres disciplines que sont le cirque et la danse, toutes magnifiquement maitrisées par les interprètes et, malgré la complexité des non-dits,  pleines de grâce dans la beauté du geste. Derrière le texte et l’environnement sonore, toutes ces figures s’entrelacent de manière naturelle et spontanée à travers les techniques des arts du cirque : la corde volante et la corde fixe, les sangles et l’acrodanse ce syncrétisme entre l’acrobatie, la gymnastique, les danses contemporaine et modern jazz.

Ombres portées montre une famille en noir, gris, blanc dans ses émotions, ses retraits et mystères, dans ses zones inexplorées, intempérées, parfois inexpliquées, auscultant la psyché de chacun. On y trouve aussi, par la distance de certains personnages, de l’humour et de l’absurde, comme chez Becket, ou dans les films muets. Hitchcock, années 50, n’est pas bien loin.

© Pierre Planchenault

Raphaëlle Boitel a commencé le théâtre à l’âge de six ans. Elle a appris au sein de l’École nationale des arts du cirque Fratellini, puis travaillé dans les spectacles de James Thierrée pendant une douzaine d’années, de 1998 à 2010. Elle crée en 2012, la compagnie l’Oublié(e), du nom de son premier spectacle « grande forme » qu’elle présente deux ans plus tard et qui sera suivi de 5èmes Hurlants en 2015 et de La Chute des Anges en 2018. Elle est chorégraphe pour des spectacles d’opéra, et conçoit un nouveau concept de représentation avec Horizon, à l’Opéra National de Bordeaux en 2020, repris en 2022 sur la Cathédrale Saint-Front de Périgueux, puis en 2023 au Palais-Royal. En 2021, année de la création de Ombres portées, elle crée Le Cycle de l’Absurde, spectacle de sortie de la trente-deuxième promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, avec quatorze apprentis-circassiens autour d’Albert Camus. Ses spectacles tournent. Elle crée Petite Reine au début 2024, un seul-en-scène de vélo acrobatique sur la question de l’emprise et de ses répercussions, et prépare un spectacle avec le Groupe Acrobatique de Tanger, Ka-in, qui sera présenté en 2025 au Spring, festival des nouvelles formes de cirque en Normandie.

© Pierre Planchenault

Autant dire que les spectacles signés de Raphaëlle Boitel sont atypiques. Ils travaillent autour de la résilience et cherchent à construire un théâtre total, croisant les disciplines à partir de l’espace, au sol et dans les airs, inventant de nouveaux agrès et mêlant plusieurs matières acrobatiques. Entre réalité et imaginaire, Ombres portées est de ceux-là, fort réussi.

Brigitte Rémer, le 20 novembre 2024

© Pierre Planchenault

Avec : Alain Anglaret (le père), Tia Balacey (la petite soeur – acrodanse), Alba Faivre (l’ainée – corde lisse), Nicolas Lourdelle (le gendre), Mohamed Rarhib (le frère – acrodanse et sangles), Vassiliki Rossillion (K – corde volante). Nicolas Lourdelle, machinerie, accroches, plateau – Thomas Delot, complice à la technique en création – construction décor, Les ateliers de l’Opéra National de Bordeaux – Nicolas Gardel, espace sonore et régie son – Anthony Nicolas, constructions, accessoires – David Normand, régie plateau – Tristan Baudoin en alternance avec Élodie Labat, régie Lumière – Julien Couzy, direction déléguée – Nicolas Rosset, administration générale – Jérémy Grandi, chargé de production – Léna Scamps, chargée de communication – Bureau Nomade, contact presse compagnie.

Du 5 au 23 novembre 2024, les mardi, mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, le samedi à 18h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – site : www.theatresilviamonfort.eu – tél. : 01 56 08 33 88. En tournée : le 5 décembre 2024, à La Faïencerie, Scène conventionnée de Creil (60) – les 23 et 24 janvier 2025, à La Passerelle, Scène nationale de Gap (05) – les 28 et 29 janvier 2025, au Théâtre Durance, Scène nationale Château-Arnoux-Saint-Auban (04) – les 6 et 7 février 2025, dans le cadre de la BIAC, LE ZEF, Scène nationale de Marseille (13) – du 19 au 23 mars 2025, au Théâtre des Célestins Lyon (69).

Jogging

@ Marwan Tahtah

Théâtre en chantier, une performance écrite, conçue et jouée par Hanane Hajj Ali (Liban) – direction artistique et scénographie Eric Deniaud – dramaturgie Abdullah Alkafri – spectacle en langue arabe surtitré en français et en anglais – au Théâtre Silvia Monfort, dans le cadre du Festival international Globe/Paris Villette.

Sept théâtres parisiens se sont fédérés pour ouvrir leurs portes aux nouvelles scènes du monde. Une douzaine de spectacles ont ainsi été diffusés pendant dix jours, venant de différents continents*.

Avec Hanane Hajj Ali, grande figure du théâtre libanais qu’on a vue à l’œuvre notamment dans Augures présenté à la MC93 de Bobigny où elle était en duo avec Randa Asmar (cf. notre article du 18 mai 2023) on s’attend à tout car elle déborde de vie, d’humour et d’audace, apostrophe le public et le prend à témoin, évoque des tragédies.

Survêtement et cagoule noirs, elle est déjà sur scène et s’échauffe – le corps et la voix – quand on pénètre dans le théâtre, musclant les abdominaux et déclinant les gutturales de la langue arabe. Hanane Hajj Ali porte Jogging, dans tous les sens du terme, seule en scène. Elle est femme, épouse et mère et s’apprête comme tous les jours, à courir, histoire de se cogner à la rue et aux espaces ouverts de Beyrouth tout en se promenant dans son espace intérieur. Le destin de Médée la hante, elle y superpose celui de plusieurs femmes infanticides, comme elle, et devient chacune de ces femmes, faisant référence, au fil du spectacle, non seulement à Euripide mais aussi à Heiner Müller dans son Médée-Matériau, Pasolini et Shakespeare.

@ Marwan Tahtah

Il y a Yvonne, une jeune femme d’une certaine classe, belle et instruite. Un peu de maquillage, une perruque, l’actrice se métamorphose. Dans sa vie apparemment épanouie Yvonne découvre la trahison de son époux, aux Émirats où il vit. Un monde s’écroule. Elle prépare une salade de fruits et empoisonne ses trois filles avant de mettre fin à ses jours. « Le film qu’elle a laissé a disparu dans les heures qui ont suivi » effaçant toute trace d’humanité et brisant la mémoire. Elle raconte avec douceur tout en découpant une banderole représentant trois petites filles et en chantant une berceuse, « Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive… » avant de mettre le feu au papier comme Médée mit feu à la robe de Créuse. Puis elle passe un imperméable et donne lecture d’une lettre : « Mon amour, Je vais certainement devenir folle. Je ne pense pas que je guérirai cette fois… » Ce n’est pas Yvonne écrivant à son mari, c’est la lettre qu’a laissée Virginia Woolf au sien avant de s’enfoncer dans la rivière, les poches pleines de cailloux. Hanane Hajj Ali se plait à nous mettre sur de fausses pistes, à mêler mythe et réalité, c’est sa signature, une forme de théâtralité et son art de tourner les talons.

@ Marwan Tahtah

Zahra est une autre figure évoquée par Hanane Hajj Ali et qu’elle a connue, femme de gauche et journaliste à la force du poignet après avoir été autodidacte. Avec un mariage arrangé par ses parents à l’âge de quinze ans, plus tard un divorce pour épouser l’amour de sa vie, Mohammad et mettre au monde trois fils. Mais la romance tourne court, et elle s’enferme sur elle-même avec pour exutoire un embrigadement religieux, au point de souhaiter, pour courtiser son Dieu, que ses fils meurent en martyrs. Ce fut le cas pour deux d’entre eux. Le troisième fait vaciller sa foi par une lettre envoyée, où elle comprend qu’il est aux mains du Hezbollah et qu’il aurait été torturé pour avoir refusé de tuer des femmes et des enfants, en Syrie. Et il lui demande, au nom de la vérité, de ne pas le célébrer en martyr, ébranlant le champ de ses croyances. « Maman. Mon heure a sonné. J’ai beaucoup hésité avant de t’écrire. Tu m’as appris à toujours dire la vérité. Ça m’a d’ailleurs coûté la vie… »

Et devisant sur ces destins de femmes et sur sa propre vie, Hanane Hajj Ali évoque Home, le poème de Warsan Shire, fille de migrants née au Kenya de parents somaliens, arrivée en Grande Bretagne à l’âge d’un an, aujourd’hui diplômée d’un Bachelor of Arts in Creative Writing : « Personne ne quitte sa maison A moins d’habiter dans la gueule d’un requin. Tu ne t’enfuis vers la frontière Que lorsque toute la ville s’enfuit comme toi… Je veux rentrer à la maison Mais ma maison est la gueule d’un requin Ma maison est le canon d’un fusil. Et personne ne voudrait quitter sa maison A moins d’en être chassé jusqu’au rivage A moins que ta propre maison te dise : Cours plus vite Laisse tes vêtements derrière toi Rampe dans le désert Patauge dans les océans Noie-toi Sauve-toi Meurs de faim Mendie Oublie ta fierté Ta survie importe plus que tout. »

@ Marwan Tahtah

De là, Hanane Hajj Ali dérive avec toutes les barques du monde qui amènent ces mineurs déposés par leurs mères et qui tentent de franchir la Méditerranée au péril de leur vie. Car c’est la figure de la mère qui la taraude, la figure de Médée. Elle se dévoile au sens littéral du terme, sort de sa valise une étoffe rouge-sang dans laquelle elle s’enroule, se métamorphosant d’une femme l’autre, désamorce les clichés de la femme arabe et reprend les imprécations de Médée. Le spectacle est d’une grande force, imprévisible au point de départ. Hanane Hajj Ali nous mène sur les pentes abruptes de sa narration et dans une succession de drames qu’elle décline, comme si elle nous invitait, dans sa cuisine, à préparer le repas avec elle. Sa présence est en soi théâtralité.

Dans le débat qui a suivi la représentation Hanane Hajj Ali a parlé des conditions de la création au Liban où seuls peuvent exister des espaces alternatifs, où les pièces passent par la censure. Elle évoque les mutations de Beyrouth où « l’on détruit pour reconstruire, où l’on construit pour détruire », la spéculation et la corruption, tout en se sachant, comme tous, « condamnés à l’espoir. »

Brigitte Rémer, le 8 juin 2024

Texte et conception Hanane Hajj Ali – direction artistique, scénographie Eric Deniaud – dramaturgie Abdullah Alkafri – lumière Sarmad Louis, Rayyan Nihawi – son Wael Kodeih – costumes Kalabsha, Louloua Abdel Baki – traduction Praline Gay-Para, Hassan Abdul Razzak. Co-production Arab Funds for Arts and Culture. Avec le soutien Heinrich Böll Stiftung – MENA Office (Beyrouth), Ambassade de France au Liban, Institut français au Liban, British Council, SHAMS Association, Collectif Kahraba, Al Mawred Athaqafy (Cultural Ressource), Moussem Nomadic Arts Centre (Bruxelles), Zoukak – Focus Liban 2016, Artas Foundation,, Orient Productions, Vatech, Khalil Wardé Sal – Le spectacle a été primée par le Vertebra Prize for best Actor au Fringe d’Edinburgh en 2017 et reçu le Prix Gilder-Coigney décerné par la League of Professional Theatre Woman en 2020. Un texte est imprimé en trois langues, arabe, français et anglais.

Vu au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015 – dans le cadre du Festival international Globe/Paris Villette programmé du 21 au 31 mai 2024 – Site : www.parisglobe.fr – contact :  h.hajali@mawred.org

*Se sont associés au Théâtre Paris-Villette le Théâtre 13 et le Théâtre 14, le Théâtre Silvia Monfort, les Plateaux Sauvages, le Théâtre de la Bastille, le Théâtre de la Concorde ex. Espace Cardin pour accueillir des spectacles venant d’Angleterre, Cameroun, Chili, Espagne, Hongrie, Italie, Liban, Mali, Québec, Royaume-Uni, Ukraine – Voir aussi nos articles sur Minga de una casa en ruinas de Colectivo Cuerpo Sur (Chili) et Tafé fanga ? Le pouvoir du pagne ? de la compagnie Anw Jigi Art (Mali).