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Le Suicidé, vaudeville soviétique

Texte Nicolaï Erdman, traduction André Markowicz – mise en scène Jean Bellorini, avec la troupe du Théâtre National Populaire de Villeurbanne – au Théâtre Nanterre-Amandiers.

© Juliette Parisot

Jean Bellorini et le Théâtre National Populaire avaient créé la pièce en décembre 2022 à Villeurbanne et l’avait présentée en février 2023 à la MC93 Bobigny. Ubiquité Culture(s) en avait rendu compte et propose ci-dessous lecture de son article, réactualisé. Aujourd’hui, derrière la farce absurde, l’œuvre résonne avec les dérives totalitaires de notre époque. Le spectacle est actuellement en tournée.

Après le grand succès remporté par sa première pièce, Le Mandat, mise en scène à Moscou par Vsevolod Meyerhold en 1925 et jouée dans toute l’Union soviétique – elle ne sera toutefois éditée qu’en 1987 au moment de la perestroïka – Nicolaï Erdman (1900-1970) est arrêté et exilé, contraint à la relégation à partir de 1933, pour avoir écrit un poème caustique envers Staline. Autorisé à revenir à Moscou en 1949, il côtoie l’écrivain Boulgakov, le compositeur Chostakovitch, l’acteur et metteur en scène Iouri Lioubimov, fondateur du Théâtre de la Taganka, et bien d’autres. II écrit de nombreux scénarios y compris pour des films primés à l’étranger mais sa seconde pièce, Le Suicidé, ne sera jamais jouée en URSS de son vivant. Après plusieurs tentatives, Lioubimov ne réussira à la monter qu’en 1990, après différentes tentatives, dont une en 1965 puis en 1982.

© Juliette Parisot

En se plongeant dans la première pièce de Nicolaï Erdman qu’il met en scène, Meyerhold avait repéré le talent particulier de l’auteur et écrivait : « Je considère que la ligne fondamentale de la dramaturgie russe Gogol-Soukovo-Kobyline trouve son prolongement brillant dans la pièce de Nicolaï Erdman, Le Mandat, qui ouvre une voie solide et sûre pour la création de la comédie soviétique.[1]» Si Le Mandat traite de l’imposture au pouvoir, Le Suicidé traite, de façon excentrique, de faux-semblants et de l’imposture au suicide, c’est une satire au vitriol du stalinisme et de la société soviétique, écrite en 1928. Le texte sera jugé dangereux.

Nous sommes à la fin des années 1920, dans un immeuble communautaire où Sémione Sémionovitch Podsékalnikov, homme ordinaire et chômeur, est pris d’une grande fringale qu’il essaie d’étancher en se souvenant des restes d’un saucisson de foie entamé à midi. Il réveille Maria Loukianovna, sa femme, qui, épuisée, a du mal à émerger et qui finit par lui apporter les restes du saucisson avec du pain, mais Sémione Sémionovitch décline sa proposition de tartinage et la situation dégénère : « Alors, quoi, je dois crever, d’après toi ? Crever ?  C’est ça ? Oui, Maria dis-le moi franchement : qu’est-ce que tu veux avoir ? C’est mon dernier soupir que tu veux avoir ? Eh bien, tu vas l’avoir, sûr. » Entendant du bruit, apparaît la mère de Maria pour demander des comptes, jusqu’au constat que font les deux femmes de la disparition soudaine de Sémione Sémionovitch. Maria Loukianovna est aux abois, imaginant le pire, et en référence à leur conversation, qu’il pourrait se suicider. Elle se tourne vers l’icône et remet son destin dans les mains des mères de Dieu. Puis l’information fait boule de neige et les gens se regroupent, Alexandre Pétrovitch et Margarita Ivanovna d’abord, chacun y allant de son couplet, avant que ne soit ramené sur le devant de la scène le disparu, comme un animal traqué. S’ensuit une série de quiproquos dans une galerie de portraits où s’entremêlent divers personnages, chacun cherchant à tirer profit du geste supposé du futur suicidé. Certaines scènes sont savoureuses comme celle où Sémione Sémionovitch appelle le Kremlin en direct : « Tout se tait quand un colosse parle à un autre colosse. Donnez-moi le Kremlin. N’ayez pas peur, mademoiselle, donnez-moi le Kremlin. Qui est à l’appareil ? Le Kremlin ? Ici Podsékalnikov, Pod-sé-kal-ni-kov. Un individu, un in-di-vi-du. Appelez-moi quelqu’un, je sais pas, le plus haut placé. Vous avez pas ça chez vous ? Bon, alors transmettez-lui de ma part que j’ai lu Marx, et que, Marx, il m’a pas plus. Chut ! Ne coupez pas… » Sémione Sémionovitch se délecte dans le quiproquo et cultive sa peur jusqu’à entrevoir sa gloire posthume.

© Juliette Parisot

La farce est féroce et grinçante, comique et grotesque – on est proche de l’esprit de Nicolas Gogol – et le vaudeville ouvre sur une véritable critique sociale. Jean Bellorini avait monté la pièce avec le Berliner Ensemble en 2016 et la remet en scène avec la troupe du Théâtre National Populaire, dans un esprit cabaret. Une quinzaine de comédiens défilent, interprétant des personnages archétypes entre autres un diacre, un écrivain raté, une vieille femme, un boucher, deux serveurs, un chœur tsigane, une couturière. Les musiciens (cuivre, accordéon et percussions) donnent du rythme. Humour et insolence s’affichent au générique des personnages qu’on retient dans les scènes les plus spectaculaires comme celle, musicale, du banquet ou celle du cercueil précédant la réapparition de Sémione Sémionovitch, toujours aussi affamé. La caricature pourtant n’est jamais loin et on peut dire que les idéaux brisés de la Révolution de 1917 – évoqués notamment dans les films d’Eisenstein – ne sont pas loin de la Russie et du totalitarisme de Poutine. Et Sémione Sémionovitch s’exprimant devant sa tombe, garde la tête froide : « Camarades, je veux manger. Mais, plus encore, je veux vivre… N’importe comment, mais vivre. Quand on coupe la tête à un poulet, il continue de courir dans la cour la tête coupée, même comme un poulet, même la tête coupée, mais vivre. Camarades, je ne veux pas mourir : ni pour vous, ni pour eux, ni pour une classe, ni pour l’humanité, ni pour Maria Loukianovna. »« À l’issue du Suicidé, le spectateur doit parler aux étoiles, qui ne le regardent même pas » écrit André Markowicz, qui signe la traduction.

Jean-Pierre Vincent avait monté la pièce en 1984 avec les acteurs de la Comédie Française. Jean Bellorini aujourd’hui, en tant que directeur du Théâtre National Populaire de Villeurbanne est un autre défenseur de l’esprit de troupe, il est aussi un excellent directeur d’acteurs et tous ici excellent dans leurs partitions. Le théâtre russe l’intéresse. Avant Villeurbanne il avait dirigé le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et présenté entre autres, en 2017, un très beau Karamazov et en 2019 une tout aussi puissant Onéguine d’après Pouchkine (cf. nos articles des 15 janvier 2017 et 23 avril 2019). Ardent partisan d’un théâtre populaire et poétique, il s’intéresse à toutes les littératures qu’il transpose sur scène dans la générosité d’un esprit de troupe qu’il pose comme une revendication : « Continuer à faire des spectacles, contre vents et marées, avec beaucoup de monde et la sensation d’une grande famille réunie sur scène. » Et il ajoute : « Je crois au langage comme arme. »

Brigitte Rémer, le 22 février 2026

© Juliette Parisot

Avec : François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Jacques Hadjaje, Damoh Ikheteah, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Damien Zanoly, avec la participation de Tatiana Frolova. Musiciens : Anthony Caillet (cuivres), Marion Chiron (accordéon), Benoît Prisset (percussions). Collaboration artistique Mélodie-Amy Wallet – scénographie Véronique Chazal et Jean Bellorini – lumière Jean Bellorini assisté de Mathilde Foltier-Gueydan – son Sébastien Trouvé – costumes Macha Makeïeff assistée de Laura Garnier – coiffure et maquillage Cécile Kretschmar – vidéo Marie Anglade – décor et costumes Ateliers du TNP. Le spectacle a été créé le 15 décembre 2022 au Théâtre National Populaire, Villeurbanne – [1] Rapporté dans la préface de Béatrice Picon-Vallin pour la publication de Le Suicidé, éditions Les Solitaires intempestifs, Paris, 2006.

Du 13 au 21 février 2026, mardi à vendredi à 20h, samedi à 18h30, dimanche à 16h, au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre – Ligne/ arrêt Nanterre-Préfecture – à pied par le parc ou la ville (10mn) : Sortie 1 Carillon – En bus : Sortie 3 boulevard de Pesaro (Bus 160 ou 259) – Bus 259 au 61 avenue Salvador Allende – tél. : 01 46 14 70 00 – site : nanterre-amandiers.com – En tournée, les 5 et 6 mars 2026, à Château Rouge, scène conventionnée d’intérêt national art et création, à Annemasse (74).

Barocco

Mise en scène, scénographie et costumes de Kirill Serebrennikov – composition, arrangements et direction musicale Daniil Orlov – chorégraphie Ivan Estegneev et Evgeny Kulagin – création vidéo Ilya Shagalov – en russe, allemand et anglais, surtitré en français – au Théâtre Nanterre-Amandiers.

© Fabian Hammerl

Il pleut sur la ville, les nuages sont bas et tout est sombre, l’écran posé à l’arrière-scène – qui livre au fil du spectacle son écriture vidéo, nécessaire et complémentaire à l’action en cours – le confirme. Les gens s’abritent sous des parapluies, par grappes de deux ou trois. On entre dans le spectacle par cette obscurité, on en ressort par le feu dans toutes les acceptions du mot, son mystère, son agressivité et la trame du parcours dramaturgique. Fire aurait pu être le titre du spectacle.

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov a travaillé sur Barocco en 2018 alors qu’il était assigné à résidence à Moscou. Son spectacle est un puissant manifeste pour la liberté, et comme un concerto visuel et musical où il entrechoque les parcours et lignes de crêtes, mêle théâtre, danse, musique baroque et vidéo. « La musique trompera vos tourments ! » dit un personnage. Son art majeur est de rassembler d’immenses talents – acteurs, danseurs, chanteurs et musiciens – pour donner sa vision des situations complexes, à travers le temps et le monde.

© Fabian Hammerl

Un ouvrier chausse ses crampons et les plante dans le tronc qui supporte un réverbère défectueux clignotant dans la ville, pour le réparer. Il s’électrocute dans le silence général, première image, saisissante. Suivent une série de tableaux : une voiture qui s’avance dans un lieu improbable de rencontres nocturnes où s’échangent les corps et l’argent « ô ma vie mon trésor… »  Un père qui tente en vain d’appeler son fils, jusqu’à le trouver et l’envahir de reproches, entre ironie et désespoir, « Mets ton réveil ! » lui lance-t-il ; une femme qui se métamorphose, revêtant son manteau de fourrure pour devenir la voix de la raison, respectable, prodiguant conseils et bonne parole qui se perdent dans le vide. Elle est un fil conducteur du spectacle (superbe Victoria Trauttmansdorff) marquant de sa présence anachronique un réel contrepoint aux désastres ambiants, tout comme l’est Felix Knopp, narrateur et autre fil conducteur.

Des images de manifestations s’affichent sur écran dont mai 68 et ses slogans bien connus fusant dans les porte-voix  : « il est interdit d’interdire » ou « le chef a besoin de toi, toi, pas de lui… » ou encore : « Soyez réalistes, demandez l’impossible. » Sont rappelés à nos mémoires les militants pacifistes qui résistent – de la protestation au sacrifice – s’aspergent de kérosène et s’immolent par le feu, dans différents pays  : c’est en 1963 à Saïgon, le bonze vietnamien Thich Quang Duc qui s’immole contre la répression anti-bouddhiste, une photographie de Malcolm Brown a fait le tour du monde et en témoigne ; c’est en janvier 1969,  Jan Palach, qui, à vingt ans, s’immole à Prague pour contester contre l’occupation des troupes russes, mettant fin au Printemps de Prague engagé par Alexander Dubček, et la lecture de la lettre qu’il envoie à sa mère, et au monde ; c’est en 1982, Semta Ertan, poétesse iranienne immolée à son tour pour dénoncer la xénophobie en Allemagne, où sa famille est réfugiée ; c’est aussi Hartmut Gründler, professeur de quarante-sept ans  et défenseur de l’environnement, qui s’immole en 1977 à Hamburg, pour dénoncer le nucléaire ; il y a aussi Irina Slavina, journaliste russe qui s’immole par le feu devant la Préfecture de police de Nijni Novgorod en 2020, après une perquisition dans une enquête visant les opposants à Vladimir Poutine, dont elle fait partie. Son message, posté sur Face book est sans ambiguïté : « Je vous demande de rendre la fédération de Russie responsable de ma mort. » C’est encore de nombreuses autres personnes qui crient : « Libérez-vous des dictateurs ! »

© Fabian Hammerl

« Les hommes ne servent à rien » entend-on de manière pessimiste, et on pourrait ajouter avec provocation, face aux politiques, l’image-symbole étant les sacs poubelles que chacun porte. Dans une ironie où la théâtralité prend le dessus, on assiste à l’uniformisation et à l’effacement des identités, avec la permutation des rôles par l’échange des perruques ; et par cette ressemblance de tous, portant les mêmes blousons de cuir, mêmes cheveux, même lunettes noires. Le texte défile sur écran. Tout se brouille, l’ici et l’ailleurs et « le monde ravage le monde. » Avec une séquence dansée par un solo de Polina Sonis, superbe, dans une robe blanche et enfermée dans une pièce, un sac poubelle volant, pour partenaire, le mélodica l’accompagnant.

Les morceaux musicaux issus du baroque permettent, à certains instants, de reprendre souffle et de confirmer ce que dit un des personnages : « Parfois, il y a tant de beauté dans le monde… » Les séquences qui se succèdent sont aussi guidées par la musique, essentiellement baroque, avec le talentueux chef de l’ensemble, Daniil Orlov, piano et clavier, accompagné d’Andreas Dopp, guitare – Arnd Geise, basse électrique – Hauke Rüter, trompette, bugle et mélodica – Niclas Rotermund, batterie, et par les voix, superbes, des acteurs-chanteurs. Pour reprendre souffle aussi et d’une toute autre manière, la séquence de deux bouffons, comme dans les lazzis de la Commedia dell’Arte, qui apporte son burlesque jusque dans la salle, fraise plissée version XVIème siècle autour du cou et bonnet de perles, tours de magie sur rythmes rock et percussions avec simulations de cartes à jouer et épée avalée (Nikita Kukushkin et Tilo Werner). Autre séquence de l’ordre du cabaret, les deux squelettes qui entrent en scène portés et animés par deux manipulateurs, rappelant l’humour de la  culture mexicaine devant la mort.

La danse apporte le feu par les interventions chorégraphiques pleines d’énergie qui ponctuent le spectacle (chorégraphie Ivan Estegneev et Evgeny Kulagi) et se déploient en différentes configurations. Ici, les danseurs sont porteurs de feuilles qu’ils enflamment comme des torches avant de se dévêtir et d’inscrire, chacun sur sa peau et sur le corps : FIRE ! AGIR ! « Je suis devenu le feu ! » Des témoignages sont repris qui nous laissent sous le coup de l’émotion comme cet homme, serrurier de profession, qui fonce sur une voiture de soldats au Moyen-Orient et qui ne quitte pas son véhicule enflammé, alors qu’il en aurait eu le temps ; celui qui ne revient pas de la guerre, celui qui en revient devenu sourd sous les bombes, brûlé, détruit, la dépression pour avenir. Un chant comme une ode à la mort s’élève du plateau, dans une sorte de procession.

© Fabian Hammerl

Un jeune brésilien se trouvant à Berlin (Beluma) raconte à sa mère sa vie de chanteur de rue avec d’autres émigrés, des exilés comme ceux qui viennent d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie. « Tu ne m’écoutes pas » lui reproche sa mère. Il chante, la saudade l’envahit. Ironie de la victoire, un bâton sur lequel on lit les mots sarcastiques de Joie, Bonheur, Prospérité passe sur scène de mains en mains, l’actrice-chanteuse, Yang Ge, magnifique soprano d’origine chinoise, monte sur une poutre transversale comme une victoire de Samothrace. On loue le soleil levant. Tout devient kitsch et couleurs de la dérision. Reviennent les jeunes (un groupe d’apprentis comédiens), comme à d’autres moments, dans leurs apparitions chorégraphiées.

© Fabian Hammerl

La suite du spectacle nous conduit jusqu’au grand réalisateur soviétique, Andreï Tarkovski, qui utilise dans tous ses films le feu et qui, dans ce qui sera son dernier, Le Sacrifice – tourné en 1986 sur l’île de Fårö à l’invitation d’Ingmar Bergman – met le feu à sa maison. Sur scène, le narrateur filmé en direct, met le feu à la maquette de la maison posée au centre du plateau. Sur l’écran, un paysage de nostalgie avec un arbre mort, sur scène ce même arbre planté. « À ceux qui ne sentent pas la terre brûler sous leurs pieds, il n’y a rien à conseiller » dit le texte.

Le spectacle se ferme sur le constat d’un monde où « tout s’écroule » où guerre et mensonge sont au zénith, où les peurs se multiplient. Le chef de l’ensemble musical, (Daniil Orlov) menotté et relié au policier par la main droite, est emmené. Sur sa route, côté jardin, il passe devant un piano à queue et tire le policier jusqu’au clavier. Il se met à jouer une pièce de Bach, divinement, de la main gauche, pendant de longues minutes, superbe séquence. À côté de lui, la maison brûle encore, il claque le couvercle du piano et continue sa route.

Sur un petit écran noir et blanc est donnée l’actualité politique, avant que le journaliste ne s’efface sous les feux de la censure. Des dessins de type BD commentent les événements sur le grand écran. Revient sur scène le groupe des jeunes acteurs en manteaux noirs, les praticables mobiles sont en mouvement, le feu embrase l’écran du rouge à l’orangé sur un solo de trompette (Hauke Rüter). Le soleil se couche et dans le ciel volent on ne sait quoi, des cerfs-volants ou bien des drones. Le chaos est là.

Plusieurs trames de récits s’entrechoquent dans la proposition dramatique de Kirill Serebrennikov et tous les styles se mêlent, du récit journalistique à la narration, des voix du quotidien aux mélodies du baroque, des corps en mouvement aux chorégraphies élaborées, et jusqu’à la tentation du kitsch et des paillettes. Barocco est d’une grande richesse, narrative et scénique, servi par des artistes d’excellence venant de partout, dans un contenu et des références, politiques et artistiques, qui nous percutent. Né à Rostov de père russe et de mère ukrainienne, Kirill Serebrennikov – qui est aussi réalisateur de films – a mis en scène de nombreux spectacles dans les théâtres dramatiques et opéras d’Europe, principalement de Russie, d’Allemagne et de France. Il a présenté au Festival d’Avignon Les Âmes mortes en 2016, Outside en 2019, Le Moine noir en 2022  ainsi que Lohengrin à l’Opéra de Paris, en 2023.*

© Fabian Hammerl

Dans Barocco, Kirill Serebrennikov décline le mot baroque dans tous les sens du terme, de la musique baroque du XVIIème jusqu’au sens de la légèreté, du fantasque et de l’extravagance. Il est le maître du grand écart et de la complexité exprimée, tirant les fils de ses différents récits avec virtuosité. La scénographie qu’il signe repose sur un jeu de praticables qui donne de l’espace et permet les métamorphoses nécessaires à la disparité des séquences, dans de somptueuses lumières créées par Sergej Kuchar et Daniil Moskovich. Le compositeur et directeur musical Daniil Orlov – qui a récemment fait ses débuts à l’Opéra national de Paris – travaille depuis 2019 en étroite collaboration avec lui. Ensemble, ils ont créé plusieurs opéras dont Parsifal au Staatsoper de Vienne, Le Franc-tireur à l’Opéra national d’Amsterdam, Così fan tutte au Komische Oper Berlin. Les chanteuses et chanteurs ainsi que les musiciens, les danseuses et danseurs, servent magnifiquement le spectacle qui passe du clair-obscur aux paillettes, du noir au rouge-et-or, du no man’s land aux manifestations politiques, et qui suit le fil du feu, de tous les feux et de toutes les résistances.

Le spectacle est dédié à Evgenia Berkovitch, metteuse en scène et Svetlana Petriychouk, dramaturge, artistes russes  condamnées à six ans de prison, sans motif si ce n’est celui d’exister et de créer. Et comment ne pas penser à Alexeï Navalny, avocat, militant et homme politique mort en février 2024 non pas du feu mais à petits feux dans des conditions plus que douteuses, dans la colonie pénitentiaire n°3, de Kharp, commune urbaine russe de l’Oural polaire, en Sibérie…

Brigitte Rémer, le 6 février 2026

Avec : Beluma, Odin Lund Biron, Felix Knopp, Aleksandra Kubas-Kruk, Nikita Kukushkin, Svetlana Mamresheva, Daniil Orlov, Victoria Trauttmansdorff, Nadezhda Pavlova,Tilo Werner, Yang Ge. Danseurs : Tillmann Becker, Steven Fast, Larissa Potapov, Polina Sonis, Davide Troiani. Apprentis comédiens : Raphaël Attal, Maud Coumau, Paul-Antoine Fresnais, Ali Latif, Zhu Lin, Charlotte Nebout, Élise Piffeteau, Gaël Porcier, Salomé Rousseaux, Alissa Safina, Axel Wallaert. Chanteurs : Mathis Jeanne, Bach N’Guyen, Yasmina Malgrange, Louise Vanderlynden. Musiciens : Daniil Orlov, piano et clavier – Andreas Dopp, guitare – Arnd Geise, basse électrique – Hauke Rüter, trompette, bugle et mélodica – Niclas Rotermund, batterie. Quintette à cordes : Natalia Alenitsyna, violon 1 – Andrzej Böttcher, violon 2 – Anatol Yarosh, alto – Noelia Balaguer Sanchis, violoncelle – Felix Liebig, contrebasse. Morceaux : Music for a while et Now the night is Chased Away/The Fairy Queen, de Henry Purcell – Bach Fantaisie en A mineur BWV922interrotte speranze de Monteverdi, adapté par Andréi Polyakov.

Création lumière Sergej Kuchar, Daniil Moskovich – création sonore Sven Baumelt – dramaturgie Joachim Lux et Anna Shalashova – direction de production artistique Alina Aleshchenko – direction technique Ilya Reyzman, assistante mise en scène Ekaterina Kostiukova – chef machiniste Alexander Reit – responsable des accessoires Julia Chaplygina – Production Thalia Teater, Hamburg , coproduction Internationales Musikfest, Hamburg, coréalisation Kirill & friends – Le spectacle est présenté ici dans sa version actualisée pour le Thalia Theater de Hambourg en 2023, il est conseillé à partir de 14 ans, certaines scènes peuvent heurter la sensibilité du public – * Voir aussi nos articles sur Le Moine noir, (cf. https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/le-moine-noir/), et sur Lohengrin (cf.https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/lohengrin/ ).

Spectacle présenté les Jeudi 5 février et vendredi 6 février 2026, à 20h30, au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre – Ligne/ arrêt Nanterre-Préfecture – à pied par le parc ou la ville (10mn) : Sortie 1 Carillon – En bus : Sortie 3 boulevard de Pesaro (Bus 160 ou 259) – Bus 259 au 61 avenue Salvador Allende – tél. : 01 46 14 70 00 – site : nanterre-amandiers.com

Presque égal, presque frère

De Jonas Hassen Khemiri, traduction du suédois Marianne Ségol, mise en scène Christophe Rauck – au Théâtre Nanterre-Amandiers, centre dramatique national.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

On entre dans un dispositif bi-frontal au bout duquel, de part et d’autre se trouve un écran. Christophe Rauck, metteur en scène, spatialise ainsi le diptyque qu’il propose sous le titre Presque égal, presque frère, en rassemblant deux pièces de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri : Presque égal à et J’appelle mes frères, qui traversent plusieurs temporalités. Le dispositif scénographique est signé Simon Restino, il permet aux acteurs de se mêler au public pour le prendre à témoin, la création lumière d’Olivier Oudiou construit des atmosphères.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Dans la première pièce, Presque égal à, s’entrelacent des parcours qui marquent de grands écarts entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. On entre dans la galaxie de l’économie et du rendement. « Je tombe » dit le premier acteur déjà au sol et se fondant à la poussière interstellaire d’où il voit la terre, vue du ciel. La galerie des portraits proposée par Christophe Rauck nous mène, dans une certaine distance humoristique, du XVIIIème siècle avec la réussite de Casparus Van Houten le roi du chocolat, comme une apparition sur fond de clavecin, à la brutalité du monde d’aujourd’hui dessinée à grands traits : les petits boulots et les moyens de survie pour Peter le vrai-faux SDF ; la recherche d’emploi d’Andrej, fraîchement diplômé, plein de bonnes intentions et bientôt chez Pôle emploi rempli d’amertume, « à l’avenir ! » ; le brillant universitaire, Mani, polarisé sur ses connaissances et déconnecté, en attente de reconnaissance ; le rêve de Martina d’avoir une ferme bio, taraudée par son double qui lui souffle le chaud et le froid, disant tout haut ce qu’elle pense tout bas et qui écoute, hébétée, les recommandations de la coach, vraiment très coach, « que deviendriez -vous si vous suiviez votre voie (voix) ? Freya jeune licenciée, en short et chaussettes jaunes qui attend son heure ; Erica virée du tabac qui l’emploie ; le bonimenteur à la veste à paillettes et son étude de marché qui nous fait de l’œil et joue de vitesse sur patins à roulettes

Le capitalisme et sa balance commerciale bat son plein, les billions voltigent, la folie de l’or rôde, les bingos entretiennent l’espoir. Les formes et les formules d’investissement pour « un taux minimum de rendement » s’inscrivent au sol dans un mouvement d’accélération et d’hystérie du monde. On voyage avec les personnages, leurs espoirs et désespoirs, leurs aspirations et leurs leurres, leurs utopies, du dialogue à la pensée in petto, du témoignage à la conférence, de l’apostrophe à la péroraison, du texte qui s’affiche sur écran et jusqu’à la duperie généralisée.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Tout se compte et se paye : l’animateur du mariage de la sœur de Martina, dont l’époux arrive en chapeau claque et voiture tamponneuse, le coaching de la dame en violet payée par les parents, les enchères permanentes, l’héritage de la petite ferme pour l’une qui déshérite l’autre, le parfum et les cigarettes volées, celui qui peut payer la rançon celui qui ne peut pas et se fait flinguer, le flashback de la dèche mais de la bonne humeur de la vie étudiante, le travail au black, la passion des riches pour la pauvreté, la « petite bourge de merde… » qui prépare sa réplique à la jalousie du mari : « Peter (le SDF) est tellement vrai !Tu es dans la théorie il est dans la pratique… » l’accident et la théâtralité autour, le tourbillon de la vie où « rien ne s’est passé comme prévu… » mais où il ne faut pas « baisser les bras. »

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Et comme « le show doit continuer », après l’entracte et deux heures de spectacle, le public est convié à la seconde pièce, J’appelle mes frères, introduite par quelques notes de clavecin qui font le lien avec la première partie, comme l’esprit de la mise en scène et dans le même dispositif scénographique. Tirée du roman au nom éponyme, Jonas Hassen Khemiri, l’a écrite en 2012, en écho à l’attentat de Stockholm en 2010 qui se voulait être une réponse aux caricatures du Prophète. Il s’est aussi exprimé après l’attaque de Charlie-Hebdo à Paris, en 2015. La pièce met en scène un homme, Amor, que ses amis appellent après l’explosion d’une voiture piégée au centre-ville, acte terroriste commis par un Irakien, et qui sème la panique. Un paysage de neige, le sol est blanc, une voiture sur le côté – cour ou jardin, selon -. Les appels par mobile sont au cœur du sujet et le lien entre les personnages. Shavi, l’ami d’enfance nouvellement père, Valéria, Ahlem, Tyra, le bordent de recommandations contradictoires, et le mobile devient un personnage principal du récit. L’angoisse, les mises en garde et les mots de tendresse et de provocation fusent. Les ami(e)s prennent place dans cette voiture pour le haranguer, une caméra renvoie des images sur l’écran.

Pour Shavi, en contemplation devant son nouveau-né, Amor, qu’il appelle Hélium parce qu’il tente de transformer les drames en légèreté – il est d’ailleurs souvent perché sur la voiture – les flash-back d’enfance et d’école reviennent. Shavi ne cesse de l’appeler pour des recommandations comme rester chez lui et se méfier de tout, dans un contexte de suspicion généralisée, de peur de l’étranger et de préjugés basés sur une montagne de stéréotypes. « Les bâtards de racistes sont entrés au Parlement… On vit dans un pays de racistes… » Et Amor de lui demander : « T’as voté quoi ? » Autre ami(e), Ahlem, le met en garde et le ton monte dans l’échange. « T’es toujours là ? » demande-t-il/elle. Et ils se rappellent ensemble les propos racistes essuyés comme « la montagne aux singes. » « Je me souviens, et tu étais du magnésium inflammable » lui répond Amor qui commence à douter de l’hospitalité autour de lui et qui, rangeant ses affaires, tombe sur le vieux couteau rouillé qu’il affectionne, et qu’il a la mauvaise idée de mettre dans sa poche, se rendant potentiellement suspect.

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Apparaît Valéria, maîtresse du développement personnel et vendeuse de rêve, puis Carolina, qui le taraude sur le droit des animaux et se découvre comme camarade de classe aussi. Entre temps, la voiture calcinée est remorquée. Amor qui était dans la ville à la recherche d’une mèche de perceuse pour sa sœur se sent en insécurité, déstabilisé car culpabilisé dès qu’il croise des policiers. La peur s’installe « dans notre deuxième pays » comme autant de caméras de surveillance dont les images remplissent les écrans, les pensées se télescopent, la folie monte. La guerre est dans les têtes. Amor se voit tuer les policiers et leurs chiens et raconte, tendu à l’extrême, couché sur la neige. Tournant sur lui-même, ses pieds dessinent les lettres de l’alphabet arabe. L’image en noir et blanc rapportée sur écran est belle, la solitude est là. La scène finale convoque une autre vision, sa grand-mère, dans sa part de simplicité et d’humanité. Face à elle, les temps se réfractent et se mêlent : « J’ai vingt-deux ans. J’ai cinquante-cinq ans… Tout me manque… » L’esprit de sa grand-mère, image sur écran et jeu sur scène. « Je t’ai suivi toute la journée, dit-elle. Il faut que tu rentres chez toi. Tu n’es pas seul, je suis là. » Dernier appel avec Shavi qui lui dit : « Je t’ai cherché… T’as entendu les explosions ? On s’appelle demain… » Et Amor le rappelant, l’implore de venir. « Attends-moi là mon frère… » lui répond Shavi qui arrive, l’amitié en bandoulière. Dans les phares de la voiture « j’ai vu un type, et ce type, c’était moi ! Mon propre reflet dans la vitre. »

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Comme un entomologiste, l’auteur dessine de courtes scènes, dans la première pièce comme dans la seconde, les acteurs interprètent plusieurs personnages et changent d’identité. Figure majeure de la scène contemporaine européenne, né en 1978 de père tunisien, et de mère suédoise, Jonas Hassen Khemiri a plongé dans l’écriture par les romans dont le premier, Un œil rouge, publié en 2003, remporta un vif succès et fut adapté au théâtre, puis au cinéma. En 2006 il publie un second roman, Montecore, un tigre unique, qui traite de l’immigration et de la montée du racisme en Suède s’appuyant sur son expérience, et parle de la difficulté du métissage Il écrit cinq autres romans, tous traduits dans de nombreuses langues dont un dernier, Les Sœurs, publié par Actes-Sud en septembre 2025.

À partir de 2006 Jonas Hassen Khemiri se lance dans l’écriture dramatique, avec une commande du Théâtre municipal de Stockholm. Montée par la metteuse en scène Farnaz Arbabi, unanimement saluée par la critique, sa première pièce, Invasion ! s’y joue à guichets fermés pendant deux ans, de 2006 à 2008, avant d’être montée à Oslo, puis à la Schaubühne de Berlin, en 2016. En France elle est publiée aux éditions Théâtrales en 2007 et créée en 2010, dans une mise en scène de Michel Didym au Théâtre Nanterre-Amandiers. Depuis, Jonas Hassen Khemiri a écrit cinq autres pièces.

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Christophe Rauck à la tête du Théâtre Nanterre-Amandiers depuis janvier 2021 après avoir dirigé différentes structures, s’empare de ces textes qui font exploser les stéréotypes. Au fil de son parcours il a mis en scène entre autres des textes de Brecht, Lagarce, Sara Stridsberg, Marivaux, Von Horvath, Shakespeare, Ostrovski. Avec Presque égal, presque frère il montre la violence de nos sociétés en une sorte de satire politique, mêlant le présent, le passé et le futur. Il s’empare de l’écriture de Jonas Hassen Khemiri et construit un parcours grinçant dans le langage d’aujourd’hui. La précision de son travail dans la conception générale comme dans l’art du détail et la direction d’acteurs, permet une montée dramatique puissante. Amor dans la seconde partie (Mounir Margoum) transmet une densité au personnage pleine de vérité, de reliefs et de couleurs. Christophe Rauck donne sens à la réalité des deux parties qui forment le spectacle, dans les images – dont il n’abuse pas, comme sur le plateau où le face à face des publics fonctionne grâce à la mobilité et l’attention des acteurs, et comme si nous nous interrogions réciproquement, de part et d’autre de la scène, sur le monde dans lequel on patauge.

                                   Brigitte Rémer le 30 janvier 2026

Avec – Virginie Colemyn : Silvana, Freya, la coach emploi, Angelika (Presque égal à), Tyra (J’appelle mes frères) – Servane Ducorps : Martina, la femme de pôle emploi (Presque égal à), Ahlem (J’appelle mes frères) – David Houri : Mani (Presque égal à), Le filateur (J’appelle mes frères) – Mounir Margoum : Peter, l’homme de Pôle emploi, le pasteur (Presque égal à), Amor (J’appelle mes frères) – Julie Pilod : Martina, Laura Lorenzo (Presque égal à) Valeria et Karolina (J’appelle mes frères) – Lahcen Razzougui : Caspar Van Houten, l’orateur de l’entracte, l’employé du magasin d’alcool (Presque égal à) Shavi (J’appelle mes frères) – Bilal Slimani : Andrej (Presque égal à), le vendeur (J’appelle mes frères) – Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance) : Ivan, petit frère d’Andrej (Presque égal à).

Dramaturgie, collaboration artistique Marianne Ségol – scénographie Simon Restino – musique Sylvain Jacques – lumière Olivier Oudiou – costumes Coralie Sanvoisin – maquillages et coiffures Cécile Kretschmar – vidéo Arnaud Pottier – assistant à la mise en scène Achille Morin. Avec la participation artistique du Jeune théâtre national. Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de traduction théâtrale. Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’Ache/agence théâtrale (www.arche-editeur.com.) Les textes sont publiés aux éditions théâtrales.

Du 28 janvier au 21 février 2026, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h, le dimanche à 15h, au Théâtre Nanterre Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre – Ligne/ arrêt Nanterre-Préfecture – à pied par le parc ou la ville (10min) : Sortie 1 Carillon – En bus : Sortie 3 boulevard de Pesaro (Bus 160 ou 259) – Bus 259 au 61 avenue Salvador Allende – tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83

Suzanne : une histoire du cirque

Seule en scène, Anna Tauber – réalisation et mise en scène, Anna Tauber et Fragan Gehlker – au Théâtre Nanterre-Amandiers / Centre Dramatique National.

© Jean-Claude Leblanc

C’est une histoire simple et composée, une histoire de vie, une histoire de cirque, celle de Suzanne Marcaillou, ex-voltigeuse, une vieille dame aujourd’hui. C’est aussi une histoire de transmission et de tendresse portée par Anne Tauber, « une circassienne hors-piste » comme elle aime à se définir.

Suzanne fut une magnifique artiste qui en duo avec son époux, Roger, voltigeait dans les airs, dans les années 50. À l’époque, ni filet ni filin, aucune parade, pas de sécurité. Une passion, un naturel, une folie. Ils s’appelaient Les Antinoüs, d’un nom qui pour les Grecs personnifie la beauté, et la référence à Hadrien dont Antinoüs au destin tragique est amoureux, et qui se noie dans le Nil. L’agrès des Antinoüs est un cadre aérien, Suzanne en explique la fabrication, alors bien artisanale, ils évoluent à dix mètres de hauteur.

C’est en se racontant avec cette même simplicité qu’Anna Tauber introduit le spectacle. Elle n’est pas sur scène d’ordinaire, mais en amont des spectacles, active pour leur organisation et leur diffusion. Une voisine de sa grand-mère lui parle de Suzanne et du parcours des Antinoüs, et organise la rencontre.

© Collage Axelle Gonay – Fonds des Antinoüs / Pierre Dannès et AlainJulien

Cette reconnaissance, comme une renaissance, est émouvante, Suzanne, passée dans l’oubli, se raconte. Anna Tauber et Fragan Gehlker la questionnent et l’aident à fouiller sa mémoire. Ensemble, ils cherchent dans les archives, Suzanne est pétillante, Anna impatiente. Née en 1933 la voltigeuse rencontre Roger après la guerre, en 1948, deux ans plus tard elle l’épouse, elle a dix-sept ans, lui en a vingt-six. Elle est un poids plume, lui est ouvrier bobineur et travaille sa musculature à la piscine et dans les salles de culture physique. Ils sont autodidactes et apprennent le cirque en observant les autres et les imitent, au départ. Ils ont pour référence les Clerans, qui ont marqué l’histoire de la voltige aérienne. Charlie Girardin et Stéphane Hégédus sont spécialistes du saut de la mort, dans les années trente, saut qui s’est révélé tragiquement mortel pour eux, à deux reprises, un numéro repris par Daniel Vatan et Gerard Hégédus, le fils de Stéphane.

Au-delà des Antinoüs qui présentent leur numéro de haute voltige avec saut périlleux arrière, de 1948 à 1965, c’est l’histoire du cirque que dessine Anna Tauber : vie et déclin du cirque Médrano en 1963 avant sa destruction en 1972, là où Suzanne fut ouvreuse à un moment de sa vie ; Piste aux étoiles à la télévision de 1956 à 1978 ; adjudication du cirque Amar au milieu des années soixante, cirque créé au début du XXème par Ahmed Ben Amar el-Gaid, originaire de Kabylie et qui mêlait danseuses du ventre, saltimbanques et dompteurs ; création du Centre National des Arts du Cirque en 1985.

© Jean-Claude Leblanc

Elle relate la tournée des Antinoüs avec Piaf et Zavatta, ce dernier s’entrainant dans leur jardin, parle du risque, de la fin de leur activité en 1965, puis de la mort de Roger, à l’âge de soixante-quinze ans, de la solitude ensuite et de l’anonymat. La vie d’Anna Tauber s’entremêle au récit, elle évoque la mort de son père, en 1999, à l’âge de cinquante et un ans, d’un cancer, alors qu’elle n’avait que douze ans. Quatre enfants et son souvenir de la seizième coupe du monde, France-Brésil, un an avant sa disparition et des images de match qui se superposent à celles du cirque, guidées par le son d’un violon.

Anna Tauber sort Suzanne de l’ombre et comme par magie, la voltigeuse, nonagénaire, retrouve ses vibrations. Une rencontre avec un admirateur du travail des Antinoüs, François, ex-funambule faisant du vélo sur corde permet de parler avec précision des sauts de l’ange de Suzanne et Roger, et appelle les émotions. Les souvenirs s’égrènent. On évoque le risque. Puis un temps de silence s’installe, Suzanne ne répond plus. La vie la rattrape, son appartement vient d’être vendu, elle risque d’être expulsée. Sa vie entière est là, déposée dans la maison. Par chance tout se réglera à l’amiable et le dialogue pourra reprendre, au grand soulagement d’Anna.

Un peu d’archéologie dans l’appartement permet de retrouver au fond d’une malle le cadre aérien des Antinoüs, non chromé à l’époque, les échelles pour monter en haut du chapiteau et toutes les petites choses utilisées par Suzanne et Roger. Une bobine de film 8mm de l’époque, véritable trésor sauvé du temps, montre le numéro des Antinoüs, donnant à Anna l’idée et l’envie de le recréer. Elle regroupe autour d’elle trois jeunes circassiens qui relèvent le pari : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley, guidés par Suzanne qui va jusqu’à réaliser une figure au trapèze. Ils travaillent à tire-d’aile la voltige mais aussi travaillent sur le porter-mâchoire, une sorte de languette de cuir qu’on serre entre les dents, et qui sert à se suspendre à un agrès, à se tenir en équilibre, ou à porter un voltigeur, comme le faisait Roger.

Le temps passe, le numéro se prépare. Suzanne va moins bien, elle ne viendra pas. On assiste au spectacle, réalisé avec, puis sans sécurité. L’écran se relève et montre la valise pleine des agrès des Antinoüs, dont le cadre aérien. Anna lit une lettre parlant de cette folie du cirque, de vie et de mort, de la mémoire, et dédicace le spectacle à Suzanne et Roger, et à son père. Dalida, née la même année que Suzanne, en 1933, qui accompagne le spectacle en plusieurs séquences, le ferme, cheveux au vent, avec la chanson de Serge Lama, Je Suis malade, qu’elle interprète pour nous.

Conçu sous une forme de conférence, Anna Tauber en cheffe d’orchestre, Suzanne : une histoire du cirque évoque la transmission et la mémoire du cirque, le travail des artistes pour apprivoiser les peurs, le risque et la mort à travers archives, récits et projections d’images. Ce travail, réalisé en duo avec Fragan Gehlker, acrobate à la corde lisse en grande hauteur, souvent sans sécurité, est réalisé avec beaucoup de sensibilité et de finesse, l’émotion au rendez-vous.

Brigitte Rémer, le 12 décembre 2025

© Jean-Claude Leblanc

Montage Ariane Prunet – voltigeurs au numéro de cadre retrouvé : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau, Luke Horley – à la longe, personne – caméra Raoul Bender, Lucie Chaumeil, Zoé Lamazou – documentation : Suzanne Marcaillou, François Rozès – costumes et accessoires : Marie-Benoîte Fertin, Héloïse Calmet, Lise Crétiaux – composition musicale finale Tsirihaka Harrivel – lumière Clément Bonnin – mixage son Alexis Auffray – étalonnage Axelle Gonnay – régie générale et lumière Elie Martin.

Du 26 novembre au 7 décembre au Théâtre (Éphémère) Théâtre Nanterre-Amandiers / CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre Cedex – site : nanterre-amandiers.com – tél. : 01 46 14 70 00 – En tournée : Du 17 au 20 décembre 2025 : Les Célestins (Lyon) – 21 et 22 janvier 2026 : Miramiro, Festival Smells Like Circus (Gand, Belgique) – 24 et 25 janvier 2026 : Latitude 50 (Marchin, Belgique) – du 28 au 30 janvier 2026 : Les Halles de Scharbeek (Bruxelles, Belgique) – 3 et 4 février 2026 : Maison de la Culture de Tournai (Belgique) – du 12 au 21 février 2026 : Le Centquatre (Paris) – du 13 au 19 mars 2026 : Théâtre Garonne (Toulouse) – 25 et 26 mars 2026 : Le Théâtre, scène nationale de Mâcon – 5 et 6 mai 2026 : La Passerelle (Saint-Brieuc).

Extinction

© Simon Gosselin

Textes de Thomas Bernhard, Hugo von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler – adaptation et mise en scène Julien Gosselin – traduction Anne Pernas, Francesca Spinazzi (Panthea) – avec la Volksbühne Am Rosa-Luxemburg-Platz de Berlin et la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur – au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, en partenariat avec le Théâtre Nanterre-Amandiers – dans le cadre du Festival d’Automne.

C’est un livre de Thomas Bernhard, Extinction – un effondrement, cinq cents pages écrites très serrées et sans paragraphes ni respiration, scindé en deux sections intitulées télégramme et testament, texte qui se révèle dans la dernière partie du spectacle. C’est une soirée en trois temps, deux entractes et beaucoup de mouvements, de styles et d’auteurs différents, évoquant l’écroulement de l’Empire Austro-hongrois et comme une véritable fin du monde. Extinction, le titre, sert le propos. Par le partenariat avec la Volksbühne Am Rosa-Luxemburg-Platz de Berlin où Julien Gosselin est artiste associé, les actrices et acteurs allemands et français se partagent le plateau pour dessiner ce monde viennois sur le déclin. De la Volksbühne : Zarah Kofler, Rosa Lembeck, Marie Rosa Tietjen et Max Von Mechow ; de la Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Victoria Quesnel, Maxence Vandevelde. La langue voyage avec souplesse de l’allemand au français et vice versa, par les sur-titrages. La caméra in situ est reine et suit les acteurs dans des pièces où le spectateur ne pénètre que par écran interposé. Le spectacle a été créé au Printemps des Comédiens de Montpellier en juin dernier, avant d’être présenté au Festival d’Avignon.

La première partie est exclusivement électro, signée Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde. Les spectateurs entrant dans le théâtre sont invités à monter sur le plateau pour danser et prendre un verre de bière, autour des DJ. Certains rejoignent le groupe des danseurs, d’autres s’installent et regardent le plateau qui ressemble à un dancefloor, une discothèque, avec néons, images et fumées. Une trentaine de minutes plus tard, deux femmes, Rosa et Victoria se fraient un passage dans la foule et s’extraient, se poursuivant en se jetant à la figure des mots d’amour en allemand, évoquant un village, Wolfsegg et un appel téléphonique pressant. Elles esquissent ainsi ce qui se développera dans la partie finale du spectacle.

Après un premier entracte au cours duquel le ballet des techniciens prend le relais pour construire la scénographie (de Lisetta Buccellato) – les différentes pièces d’une maison huppée dans laquelle se déroule une soirée mondaine – ce second temps du spectacle débute par des images de jeux de massacre et de tuerie, l’extinction concrète d’une aristocratie décadente. Cette partie nous mène dans l’univers d’Arthur Schnitzler, auteur autrichien comme Thomas Bernhard, à travers plusieurs récits dont Mademoiselle Else/Fräulein Else, un monologue intérieur écrit en 1924 qui montre, d’une soirée à l’autre la jeune femme au nom éponyme, issue de la bourgeoisie viennoise, contrainte à l’humiliation allant jusqu’à la prostitution, pour sauver son père, avocat, de la ruine ; Double Rêve/Traumnovelle, d’abord publié en feuilleton à partir de 1925, récit dans lequel les fantasmes d’Albertine et les pulsions de Fridolin circulent de l’un à l’autre et se répondent en une confession mutuelle d’aventures érotiques, vécues ou fantasmées ; La Comédie des séductions/Komödie der Verführung  publiée en 1924, peinture sensible de la société viennoise, dans laquelle rôde la figure de Sigmund Freud et dans un autre registre celle de Gustav Mahler, le jour où la première guerre mondiale éclate et où la catastrophe des deux guerres s’annonce. Lors d’un bal masqué chez le prince de Perosa, la comtesse Aurélie, soeur d’un écrivain, se décide pour l’un de ses trois prétendants, le baron de Falkenir, alors que les jeux de séduction emportent les autres invités, principalement la cantatrice Judith Asrael et la violoniste Séraphine Fenz.

© Simon Gosselin

Cette seconde partie montre la société viennoise d’avant-guerre en pleine décadence, la grande Histoire en toile de fond. Elle est presque exclusivement composée d’images projetées issues de la captation in situ. Franck Castdorf – qui a dirigé la Volksbühne Am Rosa-Luxemburg-Platz jusqu’en 2017 – avait utilisé cette technique, notamment dans Les Frères Karamazov à la Friche Babcock de La Courneuve. On y trouve aussi des passages de La Lettre de Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal, ami de Schnitzler, une sorte de manifeste de la dissolution de la parole et du naufrage du moi, significatifs de l’époque. Ils étaient juifs tous deux, faisant face à l’émergence de l’antisémitisme. Ces différentes histoires se tissent entre elles et les personnages interfèrent et se mêlent en fondu-enchaîné. Le spectateur est emporté par les mouvements de la caméra et entre dans l’intimité des personnages. De loin en loin, comme si l’on regardait par le trou de la serrure de la salle de bains ou de la chambre scénographiées aux deux extrêmes de l’espace scénique, côté jardin et côté cour, apparaissent quelques personnages qui nous permettent de pénétrer dans leur sphère privée et leurs doutes, à travers quelques bribes de dialogues et quelques scènes où l’on comprend que le réel leur pèse.

© Simon Gosselin

La troisième partie, après un second entracte et le démontage du décor dans une même chorégraphie des techniciens, est basée sur le récit de Thomas Bernhard, Extinction, mot-clé qui guide le concept d’ensemble du spectacle, extinction du monde, du couple, de la famille, extinction de l’espèce. La guerre est bien là pour le rappeler et l’aristocratie ne pose aucune limite. Cette partie prend la forme d’une longue narration, en allemand surtitré, remarquablement restituée par l’actrice Rosa Lembeck, – jeune femme qu’on suit de manière discontinue depuis le début du spectacle, et néanmoins sorte de lien entre les parties – dans un monologue acide contre sa famille, sur un plateau dépouillé où se côtoient intimité, violence et rage. Assise sur un tabouret posé sur une estrade, elle est entourée d’une poignée de spectateurs invités à rejoindre le plateau, séquence de théâtre dans le théâtre. Elle se raconte, endossant le rôle de Murau, le narrateur d’Extinction dans le récit de Thomas Bernhard, un riche héritier qui ne côtoyait plus sa famille depuis longtemps, et qui revient au château familial de Wolfsegg, en Autriche, pour enterrer ses parents – son père, ancien membre du parti nazi, sa mère, fervente catholique et maîtresse de l’archevêque Spadolini – et son frère. Il vient d’apprendre leur mort dans un accident de voiture. L’actrice débobine ce monologue, dans un texte plein de rancœur et de réminiscences.

© Simon Gosselin

Par le croisement des textes des grands auteurs qui balisent le spectacle, la littérature autrichienne est à l’honneur et se décode à travers les images montées en direct de la captation vidéo s’affichant en miroir avec les acteurs, sur scène. De courtes séquences prolongent en effet, de l’écran à la scène, le raffinement autant que la barbarie et l’apocalypse à venir, l’intellectualité et les références, la place de l’art et le nihilisme de Thomas Bernhard.

Comme dans ses spectacles précédents, Julien Gosselin pose un geste artistique radical, avec sa compagnie, fondée en 2009, à laquelle se sont joints pour Extinction les acteurs de la Volksbühne Am Rosa-Luxemburg-Platz. Après Les Particules élémentaires, de Michel Houellebeq il y a dix ans ; 2666, roman-fleuve de Roberto Bolaño, fut un marathon de douze heures sur la violence dans nos sociétés ;1993, d’Aurélien Bellanger une traversée sur l’idée européenne ; Le Marteau et la Faucille de Don DeLillo, touchait à l’absurde du monde des affaires ; Le Passé, à travers le portrait d’une femme, faisait déjà celui d’une fin du monde à travers cinq textes de Léonid Andréïev tissés ensemble. C’est toujours une expérience que d’assister à un spectacle de Julien Gosselin, le terrain est escarpé, et il slalome effrontément sur la ligne blanche entre théâtre, cinéma et ici, concert. Son évocation de mondes et de sociétés en décomposition en montre toutes les tensions. Il travaille aux frontières de la transgression artistique, brouillant le rapport scène/salle et questionnant le théâtre.

Brigitte Rémer, le 10 décembre 2023

© Simon Gosselin

Interprètes : Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Zarah Kofler, Rosa Lembeck, Lotic, Victoria Quesnel, Marie Rosa Tietjen, Maxence Vandevelde, Max Von Mechow – scénographie, Lisetta Buccellato – dramaturgie, Eddy d’Aranjo, Johanna Höhmann – musique : Guillaume Bachelé, Lotic, Maxence Vandevelde – lumière, Nicolas Joubert – vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol – son, Julien Feryn – costumes, Caroline Tavernier – cadre vidéo :  Jérémie Bernaert, Baudouin Rencurel – avec la participation de tous les départements de Si vous pouviez lécher mon cœur et de la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz – Le Théâtre de la Ville-Paris, le Théâtre Nanterre-Amandiers/CDN et le Festival d’Automne à Paris sont coproducteurs de ce spectacle et le présentent en coréalisation..

Théâtre de la Ville/Sarah Bernhardt, place du Châtelet. 75004. Paris – du 29 novembre au 6 décembre 2023, à 19h – tél. : 01 42 74 22 77 – sites : www.theatredelaville-paris.com – www. festival-automne.com – www.nanterre-amandiers.com – Prochaine dates : les 5 et 6 janvier 2024, Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz (Berlin, DE) – les 23 et 24 mars 2024, les Théâtres de la Ville de Luxembourg.

 

Samson

© Christophe Raynaud de Lage

Texte et mise en scène Brett Bailey – au Théâtre Nanterre-Amandiers – en anglais, xhosa et zoulou surtitré en français.

Consacré à Dieu dès sa conception et doué d’une force fantastique, rapporte l’Ancien Testament, Samson est venu sur terre pour lutter contre ses ennemis, les Philistins et délivrer Israël. Il appartient à la tribu des Dan. Amoureux d’une Philistine, Céleste dans la pièce – Dalila, dans la Bible – il l’épouse et sous sa pression lui révèle le secret de sa force : sa chevelure, composée de sept tresses. Mais elle le trahit et coupe les tresses pendant son sommeil. Il est fait prisonnier et sort de son cachot pour divertir ses ennemis. Sa force revenue au fil de la repousse des cheveux il écarte à mains nues les colonnes du palais afin de le faire s’écrouler, tuant ainsi plusieurs milliers de Philistins et signant sa propre mort.

© Christophe Raynaud de Lage

Partant de ce récit emblématique qu’il adapte, le metteur en scène sud-africain, artiste visuel et directeur artistique de la compagnie Third World Bunfight, Brett Bailey, livre sa vision de Samson et son interprétation à travers un style qui s’apparente à l’opéra. Il mobilise le théâtre, la danse le chant et la musique, ainsi que des images projetées sur un grand écran placé en fond de scène. Dans son geste de mise en scène, il mêle culture populaire et culture savante, passé et présent, luttes de pouvoir et défense des territoires, exil et altérité. Sa quête interroge le colonialisme et les différentes expressions du racisme. Apparaît ainsi à l’écran, derrière les miniatures persanes et enluminures chrétiennes qui sous-tendent le récit, à plusieurs reprises et parlant d’hier, cette image d’une rare violence, de corps noirs pendus dans les arbres, que Billie Hollyday, interprétait dans une des plus grandes chansons de tous les temps, Strange fruit, écrite par Abel Meeropol dit Lewis Allan, né dans le Bronx, à New-York, et qui a valeur de poignant réquisitoire contre le lynchage (vidéo de Kirsti Cumming). Parlant d’aujourd’hui, ce sont les mains d’une foule agglutinée s’accrochant à des grilles, qui sont montrées de manière récurrente… « Ta place est ici. Il n’y a plus rien là-bas… »

Pendant que le public prend place dans les gradins les acteurs se préparent avec un certain naturel en même temps qu’avec des gestes codifiés comme pour la préparation d’un cérémonial : balayage, pliage de tissus, installation de tapis et d’objets, de bassines, préparation d’encens. Côté cour les instruments de musique, notamment batterie, percussions et guitare, s’animent doucement, les musiciens s’installent, la musique monte. Au centre du plateau se forme un cercle, on chuchote autour de celui qu’on désigne comme l’élu, ici Samson, on le lave, on le purifie. Un couronnement se prépare. On le marie avec Céleste-Dalila, symbole de la femme tentatrice, belle jeune femme cachée derrière un masque. Côté jardin, un prédicateur intervient de loin en loin avec ses prières-commentaires, sa narration. « Tu veux changer le monde ? Sauveur ou bombe à retardement ? »

© Christophe Raynaud de Lage

Tout est rythme et danse, musique et chœur, balancements, expressivité. Tout est parabole. Une ville apparaît. Un galion passe. Les symboles se multiplient sur écran tels les abeilles, les oiseaux, les couleurs, les fleurs, les frères-loups, qui, la queue enflammée, provoquent un incendie avant que Samson ne devienne lui-même loup enragé. Sur scène et à travers le génie du grotesque passent trois personnages masqués mi-Père Ubu mi-Falstaff jouant de l’éventail et faisant fonction de chœur. « Je suis le fils du Soleil » clame Samson et quand il est agressé, sa longue chevelure de nattes argent cachant son visage, les trois musiciens lui donnent de l’énergie et dialoguent : « Tu te souviens de ton peuple, Samson ? » Le chœur coiffé de casques rouge, arrive, masqué et portant des paniers, Samson se déchaîne et les élimine. C’est le champ de bataille. Des flaques de couleur rouge dégoulinent de l’écran. Puis Samson exécute la danse des esprits. « Nulle part où aller nulle part où se cacher… » Imprécations, slam, chant, musique, transe, appels et réponses en écho ; purification, chant de grâce sur basse continue et chant choral se répondent. Le public est invité à accompagner les rythmes en tapant dans les mains. Puis les ancêtres parlent et le rappellent : « Tu as massacré les croisés, reviens vers ton peuple. » Et il se fond dans le bourdonnement des abeilles

Le retour au calme se fait par la narratrice qui entre avec retenue, remplit le plateau et le théâtre de sa voix de mezzo-soprano, douce et puissante, (Hlengiwe Mkhwanazi, magnifique) chantant l’aria Mon cœur s’ouvre à ta voix, de l’opéra-oratorio de Camille Saint-Saëns. Elle trouve le secret de sa force, exécute les gestes rituels qui apprivoisent Samson – maquillage et offrande – elle l’apaise. « Je suis venue demander grâce. Regarde ce gâchis. » À genoux elle lui redonne son identité perdue, lui en apportant les signes tangibles et restituant tous les symboles de sa culture : coffre, parures de ses rois, têtes de ses ancêtres, titres de ses terres et lui en fait offrande. « Ils croyaient en moi et je les ai abandonnés » se lamente-t-il. Elle prend place sur le trône tandis qu’il tente d’éteindre son cauchemar, s’assied à ses genoux et la caresse.  Son chant très doux remplit l’espace. On installe ensuite Samson sur un praticable blanc posé au centre, comme une figure totem ou une statue et alors que les images sur écran déboulonnent la statue de l’Empereur, la fracassant au sol. Encens, purification, rythmes et danses. Samson est avec son peuple et invoque le soleil, en langue ancienne. « Je suis le dernier fils du soleil » se rappelle-t-il alors qu’un astre ressemblant à un saint-sacrement passe sur écran.

© Christophe Raynaud de Lage

Sous couvert de chamanisme et de rituels, Brett Bailey décale la mythologie, qu’il fait sienne mais se perd parfois dans la narration. Il s’est nourri du Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns et la musique de Shane Cooper est jouée en direct et porte l’ensemble. Son univers plastique nous entraîne jusque dans le rêve et le fantastique, sa direction d’acteurs mène à la transe, expression première de Samson dans sa rage d’exister, rôle habité par Cebolenkosi Zuma avec force, grâce et violence dans les extrêmes de la transe. Une énergie se dégage de ce spectacle métaphorique en même temps que bien réel dans la guerre des communautés. En 2017, Brett Bailey présentait Sanctuary, sur la crise des réfugiés, leur perte d’espoir et de dignité, le lien avec leur communauté et leur pays d’origine, c’était un hommage aux migrants ; auparavant, en 2013, il avait présenté à Avignon, Exhibit B où se rejouait l’histoire coloniale, les thèmes dominant dans ses créations étant : migrations, colonisation, oppression. Samson, comme un coup de poing, traverse ces mêmes thèmes, entre le passé et le monde d’aujourd’hui.

Brigitte Rémer, le 16 janvier 2023

Avec : Shane Cooper, Nkosenathi Koela, Mvakalisi Madotyeni, Zimbini Makwetu, Marlo Minnaar, Hlengiwe Mkhwanazi, Apollo Ntshoko, Jonno Sweetman, Thukela Maka, Cebolenkosi Zuma. Musique Shane Cooper – chorégraphie Elvis Sibeko – scénographie : Brett Bailey, Tanya P. Johnson – vidéo Kirsti Cumming – lumière Kobus Rossouw – Son Carlo Thompson – régie Miliswa Mbandazayo – surtitrage Valentine Haussoullier – Administration de production Barbara Mathers (Third World Bunfight), Sarah Ford (Quaternaire) – Le spectacle a été créé le 8 mars 2019 au Festival Toyota US Woordfees, à Stellenbosch (Afrique du Sud) et présenté au Festival d’Avignon, en juillet 2021.

Du 10 au 15 janvier 2023 : mardi, mercredi à 19h30, vendredi à 20h30, samedi à 18h, dimanche à 15h, au Théâtre Nanterre-Amandiers/CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre cedex. RER A arrêt Nanterre Préfecture – Site : www.nanterre-amandiers.com – Tél. : 01 46 14 70 00.

Homme de théâtre et de compagnonnage, Jean-Pierre Vincent s’en est allé

© Jean-Louis Fernandez

Metteur en scène et directeur de théâtre, né en 1942, Jean-Pierre Vincent, s’est éteint dans la nuit du 4 au 5 novembre. C’était avant tout un ardent défenseur d’idées, un homme et un artiste engagé qui a traversé les grands moments du théâtre, des années soixante à aujourd’hui.

Au fil de son parcours, Jean-Pierre Vincent a su prendre de nombreux virages, tant dans le choix de ses textes et de ses créations théâtrales que dans les institutions dont il a eu la charge – entre autres le Théâtre National de Strasbourg qu’il dirigea de 1975 à 1983 ; la Comédie-Française où il fut administrateur de 1983 à 1986 et qu’il choisit de quitter après son premier mandat ; le Théâtre Nanterre-Amandiers dont il fut le directeur de 1990 à 2001, succédant à Patrice Chéreau. Fidèle à lui-même, il fut un témoin des grandes utopies de la société, s’investissant dans des formes de théâtre politique, défendant l’exigence artistique et la transmission.

C’est au Lycée Louis-le-Grand où il entre en 1958 qu’il se passionne pour le théâtre. Il y rencontre d’autres passionnés qui, comme lui, deviendront des personnalités du monde théâtral, dont le grand réalisateur et metteur en scène, Patrice Chéreau et celle qui deviendra son épouse, l’actrice et metteure en scène Hélène Vincent. Période de jeunesse, fondatrice et des plus fécondes où se crée un véritable réseau théâtral. Jean-Pierre Vincent monte La Cruche cassée, de Kleist, en 1963, sa première mise en scène où sous couvert d’un humour noir sont mis en exergue les abus de pouvoir du système judiciaire. Le groupe théâtral présente ensuite en 1964/65, L’intervention, de Victor Hugo, qui dénonce l’aliénation à partir du destin d’un couple ouvrier au bout du rouleau ; Fuenteovejuna, de Lope de Vega, révolte des vassaux contre un seigneur tyrannique ; L’Héritier de village, de Marivaux, dans un esprit grave et burlesque, spectacle présenté au Festival de Nancy, trois mises en scène de Chéreau. Dans les années 60 Jean-Pierre Vincent fait compagnonnage artistique avec Chéreau qui lui permet de rencontrer Roger Planchon et le Berliner Ensemble qu’il suit de près, se rendant souvent à Berlin-Est, malgré les dix-huit heures de train à assurer. Tous deux admirent le théâtre de Strehler, au Piccolo Teatro de Milan, qui nourrit leur réflexion artistique.

Ensemble, ils se lancent dans la vie théâtrale professionnelle, à Gennevilliers, avec L’Affaire de la rue de Lourcine, de Labiche, que monte Chéreau en 1966, puis au Théâtre de Sartrouville où ce dernier est nommé directeur, à 22 ans. C’est là que Chéreau met en scène plusieurs de ses pièces emblématiques dont Les Soldats de Jakob Lenz en 1967, qui reçoit le prix du Concours des jeunes compagnie, où il présente La Neige au milieu de l’été et Le Voleur de femmes, de Guan Hanqing, sorte de Shakespeare chinois, en 1967, Le Prix de la révolte au marché noir, première pièce de l’auteur dramatique et poète grec, Dimitri Dimitriadis, en 1968.

L’aventure de Sartrouville prend fin en 1968, avec une importante dette à la clé et Jean-Pierre Vincent se lance dans une nouvelle aventure, plus philosophique, en tandem avec le dramaturge Jean Jourdheuil avec qui il fonde le Théâtre de l’Espérance, en 1972. Ils s’entourent d’un groupe d’acteurs sur un projet de partage, entre autres Philippe Clévenot, Maurice Bénichou, Gérard Desarthe et Hélène Vincent, de plasticiens comme Lucio Fanti ou Gilles Aillaud, présentent Goldoni, Labiche, Marivaux, Rezvani, s’intéressent aux auteurs allemands dont Brecht. De Brecht, Jean-Pierre Vincent monte, en 1968, La Noce chez les petits bourgeois qu’il mettra à nouveau en scène en 1973, puis en 1974 ; Tambours et trompettes, en 1969 ; Dans la jungle des villes, en 1972, qu’il présente au Festival d’Avignon ; La Mère, en 1975 et Homme pour homme, en 2000. Il travaille avec Peter Brook dans Timon d’Athènes pour l’inauguration du Théâtre des Bouffes du Nord, en 1974. Michel Guy, Ministre de la Culture marquant, le nomme directeur du Théâtre National de Strasbourg.

Au cours de ses trois périodes institutionnelles où il dirige d’abord le TNS, puis la Comédie-Française et le Théâtre Nanterre-Amandiers, Jean-Pierre Vincent met en scène les auteurs allemands Büchner, Kleist, Grabbe, les grecs classiques : Eschyle, Sophocle, Sénèque, les « textes du passé français à des moments charnières de l’histoire culturelle » à travers Molière : Le Misanthrope (1977 et 1984), Les Fourberies de Scapin (1990), Tartuffe (1998). Dom Juan ou le Festin de pierre (2008), L’École des femmes (2012). Il monte Beaumarchais : Le Mariage de Figaro (1987), La Mère coupable (1990) – Marivaux : Les Acteurs de bonne foi (1970 et 2010), Le Jeu de l’amour et du hasard (1998) – Labiche : La Cagnotte (1971), La Dame aux jambes d’Azur (2015) – Musset : La Mort d’Andrea Del Sarto, peintre florentin (1978), Fantasio et Les Caprices de Marianne (1991), On ne badine pas avec l’amour et Il ne faut jurer de rien (1993). Il met aussi en scène les textes des auteurs contemporains : Thomas Bernhard, Edward Bond, Fatima Gallaire, Jean-Claude Grumberg, Vaclav Havel, Jean-Luc Lagarce, Valère Novarina, Botho Strauss, et d’autres. Entre temps il fait la mise en scène de trois opéras de Mozart : Don Giovanni, sous la direction musicale de John Pritchard, au Festival d’Aix-en Provence, en 1976 et en 1981 ; Les Noces de Figaro, sous la direction musicale de Paolo Olmi, à l’Opéra de Lyon, en 1994 ; Mithridate, sous la direction musicale de Christophe Rousset, au Théâtre du Châtelet, en 2000.

Au Théâtre National de Strasbourg (1975 à 1983) il monte plusieurs pièces de Bernard Chartreux dont Vichy-Fictions et Violences à Vichy en 1980, puis l’année suivante Palais de justice. Ensemble ils mettent au point des méthodes de travail basées sur l’observation et l’enquête, fouillant dans la mémoire récente, pour une écriture basée sur l’histoire proche et sur le réel. Plus tard, il met en scène d’autres travaux de Bernard Chartreux – avec qui il fera compagnonnage tout au long de son parcours – comme : Dernières Nouvelles de la peste présenté à Avignon en 1983, Cité des oiseaux dans la Trilogie d’Œdipe et les Oiseaux, qu’il mettra en scène à Avignon en 1989, Un homme pressé, création de 1992. Avec Michel Deutsch il fait, en 1975, une adaptation de Germinal, d’après le roman d’Émile Zola. Ils sont à la recherche d’une autre manière d’écrire et de faire du théâtre, de nouvelles formes de spectacles et d’autres styles de jeu. Il montera aussi de lui Convoi et Ruines, en 1980. Jean-Pierre Vincent donnera une place importante à l’école du TNS, qu’il intégrera pleinement à la vie du théâtre.

A la Comédie-Française (1983/1986), Jean-Pierre Vincent met en scène Jean Audureau (Félicité), Shakespeare (La Tragédie de Macbeth), Nicolaï Erdman (Le Suicidé), Pirandello (Six personnages en quête d’auteur), et fait entrer au répertoire Le Balcon de Jean Genet. Il invite Klaus-Michael Grüber et Luca Ronconi à faire une mise en scène, le premier monte une magnifique Bérénice, le second Le Marchand de Venise. Il accueille aussi de nouveaux pensionnaires dont Dominique Valadié et Jean-Yves Dubois. Il n’est pas très heureux dans cette institution très hiérarchisée qu’il quittera à la fin de son mandat.

Au Théâtre Nanterre-Amandiers où il succède à Patrice Chéreau (1990/2001) Jean-Pierre Vincent accueille en résidence Stanislas Nordey, et pendant une dizaine d’années fait alterner la création d’auteurs classiques et contemporains. Il reprend sa liberté et son bâton de pèlerin en 2001, crée le Studio Libre avec Bernard Chartreux entouré de ses fidèles compagnons de travail Jean-Paul Chambas, Alain Poisson et Patrice Cauchetier qui ont contribué avec lui à élaborer une nouvelle image critique du monde. Il monte plusieurs spectacles par an et les plus grands auteurs. Parallèlement à son travail de création, Jean-Pierre Vincent se passionne pour l’enseignement, créant des passerelles au Théâtre National de Strasbourg entre l’école et la création, formant des générations d’acteurs au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, à l’ENSATT de Lyon et à l’École Régionale d’Acteurs de Cannes.

En 2019 il présente au Festival d’Avignon L’Orestie d’Eschyle – Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides – avec le Groupe 44 de l’École supérieure d’art dramatique du TNS après un long chantier mené sur trois ans, « un texte-monde, notre source, notre origine, théâtrale et politique, notre repère » comme aime à le définir Jean-Pierre Vincent. Il préparait avec eux, pour 2021, une version d’Antigone, de Sophocle.

Défenseur du théâtre populaire, Jean-Pierre Vincent s’est inscrit dans le droit fil de l’esprit Jean Vilar. Il est l’homme des compagnonnages, a travaillé neuf ans avec Chéreau, six ans avec Jourd’heuil, et depuis 1973 avec Bernard Chartreux. Il a traversé un moment politique fort où 68 a fait basculer la société et conquis des libertés, où, derrière le rideau de fer s’écrivait un théâtre politique de référence ; un temps où l’on parlait de classe ouvrière et des craquements du communisme. Il a trouvé de nouveaux souffles au contact des jeunes apprentis comédiens et apporté sa lecture du monde. Un parcours bien rempli et d’influences diverses où la profondeur du texte et des idées côtoyait des esthétiques toujours renouvelées.

Brigitte Rémer, le 6 novembre 2020