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Ballaké Sissoko et Piers Faccini

Ballaké Sissoko kora et chant, Piers Faccini guitare et voix, production Talent Boutique – au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines / Centre Dramatique National,.

© Sandra Mehl

Soirée magique à Sartrouville en présence de Ballaké Sissoko grand maître de la kora, instrument emblématique de l’Afrique de l’Ouest et du guitariste auteur-compositeur anglais investi dans les musiques du monde, Piers Faccini, un sublime duo de musiciens, les musiques mandingues à l’honneur.

Derrière eux, les montagnes du Mali représentées au batik sur des toiles aux couleurs sienne, ocre et bordeaux de toute beauté, tendues de cour à jardin. Ballaké Sissoko est assis, l’instrument devant lui, il entre dans le paysage. Fils du musicien Djelimady Sissoko, son père ne souhaitait pas que son premier fils prenne la relève, Ballaké a donc appris à la dérobée, mais à treize ans à la mort du père il intègre l’Ensemble instrumental du Mali.

La clarté du son de la kora ouvre le concert et nous prend par la main pour quitter le bruit du monde. L’instrument possède une symbolique forte – la calebasse est reliée au cœur, le bois au végétal, la peau à l’animal et le fer à la magie, de même que les vingt et une cordes – trois fois sept. Selon la légende, la première kora était l’instrument personnel d’une femme-génie qui vivait dans les grottes de Missirikoro, au Mali.

© Jeune Afrique – Ggal

À côté de Ballaké Sissoko, debout et légèrement en retrait, Piers Faccini est à l’écoute, ses deux guitares près de lui. Quand il se place devant le micro, il engage un chant solo de sa voix grave et enveloppante, une tarentelle du sud de l’Italie en langue originale, la kora lui répond. Il y a une grande douceur dans leur dialogue et les deux instruments racontent, le pied bat la mesure et donne le rythme. Le chant et la musique deviennent mélopée et récit, et les sons sortent des montagnes. À certains moments ils s’impriment de lenteur et deviennent complaintes, à d’autres de légèreté et se font plus vifs. Piers passe à l’anglais et dans l’une des chansons fait l’effort du bambara. C’est lui qui nous sert de guide et traduit la couleur et le contenu des morceaux interprétés.

© Sandra Mehl

L’un des morceaux honore le rossignol qui niche au Sahel avant de s’envoler, haut dans le ciel ; un autre, d’une grande sensibilité, appelle une marche dans le sable du désert. La lumière se métamorphose, les basses sont profondes, les sons se superposent. La voix soudain devient psalmodie et passe des graves aux aigus. Le guitariste fredonne.

Puis la kora réaccordée parle aux ancêtres et se fait prière, psalmodie, supplique et imprécation. Ballaké Sissoko frappe la caisse et recherche des sons avec les mains. Les montagnes sont devenues blanches. Un morceau plus instrumental succède à d’autres, mêlés. Les deux instruments se font plus vifs et dans la joie de vivre, plus félins, nostalgiques parfois et se transforment en mélopée. Les motifs se répètent, la voix travaille aussi les aigus de manière récurrente en écho à la kora qui prend le relais. Piers Faccini joue de l’harmonica en même temps que de la guitare. Les montagnes deviennent glaciers et virent au bleu, puis au violet, l’ombre des musiciens s’inscrit sur le batik. Ballaké Sissoko habite sa kora, somptueuse comme une sculpture. Un grand morceau instrumental traverse la nuit.

© Sandra Mehl

Ballaké Sissoko et Piers Faccini se sont rencontrés à Los Angeles et ponctuellement dialoguent avec leurs instruments. Il leur a fallu cette vingtaine d’années pour élaborer un magnifique enregistrement, avec un disque édité en 2025, Our calling. Auparavant le guitariste avait été invité par Ballaké à chanter Kadidja dans son album intitulé Djourou. Le musicien, maître de la kora, improvisateur et compositeur surdoué et passionné, a aussi souvent été accompagné du violoncelliste Vincent Segal avec qui il a enregistré Chamber Music.

Entre Piers Faccini et lui se tisse un récit d’Afrique et une atmosphère de mélancolie. Les oiseaux traversent les frontières. La kora s’engage dans un solo, la guitare la rejoint, puis le chant. Ensemble, les deux musiciens inventent leur partition et leur langage pour le plus grand plaisir du public.

Brigitte Rémer, le 5 juin 2026

Vu le mercredi 20 mai 2026 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre Dramatique National, place Jacques Brel. 78500. Sartrouville – tél. 01 30 86 77 79 – RER C, station Sartrouville, puis navette du théâtre.

Prochains concerts : 12 juin 2026, Théâtre Cinéma/ scène nationale Grand Narbonne – 26 juin, Château de la Roche/ Saint-Priest-la-Roche – 14 juillet, Festival de Jazz, Gand (Belgique) – 2 août, Théâtre de la Mer, Sète.

Alif

Texte et mise en scène Abdelwaheb Sefsaf – composition musicale Georges Baux, Abdelwaheb Sefsaf, musicien Aliocha Regnard, actrice Adila Bendimerad – au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines / Centre dramatique national.

© Christophe Raynaud de Lage

Deux gradins en demi-cercle sont au chœur de la scénographie, sur lesquels sont dispersés des livres et de petites lampes de chevet. Une plateforme tournante est placée au centre. À l’arrière-scène le dessin d’un arbre en relief et de chaque côté, en hauteur, comme un tableau noir qui fera fonction d’écran où des images commenteront, de loin en loin, l’action, un dispositif réalisé par Souad Sefsaf, bien pensé, et qui sert le propos, éclairé par Nino Valette.

Huit spectateurs font office d’acteurs et prennent place dans les gradins, ils ont été approchés avant d’entrer dans la salle, le protocole est ainsi rapidement mis en place. À leur attention, le livre posé est une conduite du spectacle. Il porte le nom du rôle qu’ils sont invités à interpréter, donc à lire le temps venu : Madame Bazet la directrice d’école, Mokhtar, Djamel, Mohamed, Rachida, une surveillante qui sera aussi Gladys, Farid et Rimou. On est dans la campagne de Kabylie dans les années 50-60, chaque rôle est appelé et chacun prend place.

Et commence l’histoire, racontée par Abdelwaheb Sefsaf, son histoire. « En 1981 j’ai 11 ans, ma mère, s’appelle Lamia. « Dans les années 50/60, la campagne de Kabylie est rude. Très rude. Les hivers sont très froids. Y’a pas d’électricité. Pas d’eau courante. Faut descendre dans la vallée à dos d’âne. Ça prend des plombes. Et en hiver, l’eau est gelée… » La lumière bascule et on se trouve dans la salle de classe d’un lycée expérimental en France, décorée de calligraphies et affichant une grande photo de l’Alhambra. Le départ pour l’Algérie se prépare pour la fin juin, mais les bateaux sont pleins et il faut rogner quelques jours sur l’année scolaire, au grand dam de la directrice.

Lamia est née en 1942, dans une Algérie française où la scolarisation des Algériens n’est pas une priorité, elle n’a jamais appris à lire et à écrire. Avant 1830, en Algérie, l’arabe était partout, avec la colonisation il fut interdit. Le narrateur s’arrête un temps autour de la langue arabe, « langue du savoir, du droit, de la foi, de la mémoire, la colonne vertébrale d’un peuple » et il rappelle l’interdiction de son utilisation à partir de 1883. L’arabe devient donc langue étrangère en Algérie où l’Algérien n’apprend que le français et l’histoire de France. Il perd l’écriture arabe et ne s’exprime qu’en dialectal. Et quand arrive l’Indépendance, en 1962, « on demande à un peuple de réapprendre sa langue et sa pensée » car « quand on essaie de faire taire une langue, elle ne disparaît pas, elle attend. »

© Christophe Raynaud de Lage

Cette année, Abdelwaheb entre en sixième au collège expérimental Jules Vallès, dans la banlieue de Saint-Étienne où on tutoie les profs, où se mélangent les niveaux et où l’arabe est enseigné en première langue. Il est beau comme un sou neuf. Sur des images du quartier projetées sur les écrans (création vidéo Raphaëlle Bruyas) on entend fuser les conversations entre gamins : ta mère elle est ci, ta mère elle est ça… « Arrive Anne-Marie notre prof d’arabe et là toutes les certitudes basculent. » La pièce se construit autour de la jeune femme, qu’interprète Adila Bendimerad, et de sa pédagogie active. C’est là qu’une nouvelle vie commence… Elle demande aux enfants d’apporter un secret, quelque chose qui les touche à partager avec la classe, propose d’écrire une poésie, de raconter un héros ou une héroïne de son pays. Elle est calme et précise, et avec elle ils apprennent la douceur. On entre dans l’alphabet arabe avec la première lettre le Alif ٱلْأَلِف et Anne-Marie danse le Alif dans toutes ses vibrations. La musique l’accompagne.

© Christophe Raynaud de Lage

Ils apprennent aussi que la guerre entre frères ne fait pas Nation et que l’exil est « la terre du rêve » selon le grand poète palestinien Mahmoud Darwich. Les enfants apprennent leur pays par la langue et les chansons et quand ils questionnent leur professeure sur son départ du Liban elle répond : « J’ai emporté la langue et mes livres. » Elle se présente comme chrétienne maronite quand on le lui demande, dans un pays où cohabitent de nombreuses communautés. Les chansons se font entendre sur scène au fil du spectacle, interprétées par Abdelwaheb Sefsaf accompagné du talentueux musicien Aliocha Regnard, violoniste de formation spécialisé dans les musiques improvisées et jouant du nyckelharpa un instrument à archet sur lequel la main gauche détermine la hauteur des notes par un clavier muni de touches. La composition musicale est signée Georges Baux. Les chansons emblématiques du Monde Arabe sont reprises, celles des chanteurs et chanteuses adorés de toute la région Maghreb Moyen-Orient : Oum Kulthum, Mohamed Abdelwaheb, Farid El-Atrache et Asmahan sa sœur, morte très jeune, Warda, la Libanaise Fairouz, et d’autres. Le public chante avec.

Passe un orgue de barbarie, s’affichent les cartes géographiques des déchirements territoriaux, la professeure compare le Liban à l’Irlande dans sa division. Elle explique l’histoire, la colonisation et ne craint pas de répondre aux questions des enfants à travers son expérience. La poésie est son moteur, d’Imrou El-Qays, le roi errant au VIème siècle à Mahmoud Darwich et sa Chronique de la tristesse ordinaire. La parole se libère chez les élèves, en confiance avec leur professeure. L’un raconte le mariage arrangé de sa cousine, à quinze ans, l’autre, la découverte de cadavres dans la décharge publique. On sourit des vélos raccommodés où on freine avec les pieds ou avec la prière.

Dans le récit d’Abdelwaheb Sefsaf quatre ans ont passé dans l’apprentissage du pays auprès d’Anne-Marie, dans l’héritage colonial et la réalité sociale, dans les déchirements des guerres de la région et l’invisibilité des enfants nés de parents immigrés en France, et plus ou moins bien acceptés, avec l’Alif comme figure poétique dans la langue arabe. Avant de se séparer la professeure offre à l’élève ce qu’elle a de plus précieux, le livre emporté du Liban quand il a fallu quitter le pays Silence pour Gaza où Mahmoud Darwish parle de la résistance de la population de Gaza, dans les premières années de l’occupation (1967-1974). Le spectacle se termine sur Gaza où les oranges remplissent le ciel comme un espoir de vie.

© Christophe Raynaud de Lage

Le texte d’Abdelwaheb Sefsaf – acteur, chanteur et directeur du Théâtre de Sartrouville – simple et poétique, parle sans détour de la mémoire collective à travers la mémoire familiale. Sa construction autour de l’idée de la classe est une belle idée pour faire entendre les fractures du monde, la langue confisquée et la beauté de la langue arabe celle des poètes, avec cet Alif première lettre de l’alphabet qu’il a fallu réapprendre. Adila Bendimerad est une professeure pleine d’humanité et de passion pour son pays et pour la langue, l’actrice porte magnifiquement le rôle. Les acteurs et les spectateurs-acteurs intégrés dans la dynamique de la représentation remplissent leur partition, illustrant la diversité. Alif est un spectacle-témoignage sur l’héritage culturel et les problématiques d’intégration, très bien réalisé. Il s’inscrit dans la suite de la biographie d’Abdelwaheb dont nous rapportions dans notre article du 29 décembre 2018 un des précédents épisodes, Si loin si proche vu à la Maison des Métallos à Paris.

Formé à l’École Supérieure d’Art Dramatique de Saint-Étienne, d’Abdelwaheb Sefsaf collabore au départ avec Daniel Benoin et Jacques Nichet, puis fonde en 1999 le groupe de musique Dezoriental, qui connaît un succès international. Il écrit et met en scène entre autres Malik le Magnifik, une quête de soi et de vérité qui s’adresse particulièrement à la jeunesse, et pour la Nuit Blanche à Paris en 2024, Kaldûn Requiem ou le pays invisible qui met en vis-à-vis trois révoltes, celle des Communards exilés à vie en plein Pacifique, celle des Berbères condamnés à une même déportation et celle des Kanaks en Nouvelle-Calédonie. L’artiste a beaucoup de cordes à son arc et mène des projets d’action culturelle d’envergure auprès des publics au Théâtre de Sartrouville qu’il dirige, mêlant écriture, théâtre, musique et vidéo.

Brigitte Rémer, le 16 avril 2026

Avec : Adila Bendimerad, Aliocha Regnard (musicien), Nathalie Royer, Abdelwaheb Sefsaf, Souad Sefsaf – dramaturgie : Nathalie Royer – Musique additionnelle enregistrée Léa Maquart, Artyom Minasyan et Antony Gatta – scénographie Souad Sefsaf – construction du décor Alain Deroo, Ivan Issael et Henri Meiffren – création vidéo Raphaëlle Bruyas – création lumière et régie vidéo Nino Valette – costumière Emmanuelle Thomas – ingénieur du son Jérôme Rio – stagiaire à la mise en scène Louna Philip.

Mardi 14 et mercredi 15 et vendredi 17 avril à 20h30 – jeudi 16 avril à 14h15 et 19h30, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines / Centre dramatique national – place Jacques-Brel, 78500 Sartrouville – RER A : Sartrouville et bus 26 ou navette gratuite – tél. : 01 30 86 77 79 – site : www.theatre-sartrouville.com