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Quatrevingt-treize 

Adapté du roman de Victor Hugo et mis en scène par Marion Bierry – scénographie Arthur Vlad, lumières Stéphane Balny, costumes Nora Scheidl – au Théâtre Poche Montparnasse.

© Sébastien Toubon

Paru en 1874, le dernier roman de Victor Hugo, Quatrevingt-treize a pour toile de fond les années dites de La Terreur, 1793/1794 où l’état d’exception fait régner la violence et la haine, quatre ans après la Révolution Française. Robespierre, qui vise le pouvoir, passe à l’action avec ses acolytes au moment où les Montagnards, qui occupent les gradins les plus élevés de la Convention, renversent les Girondins, aux origines bourgeoises et provinciales, dont les principaux leaders seront guillotinés.

À peine un siècle plus tard, Victor Hugo (1802-1885) se glisse dans l’Histoire au moment où le pays traverse une autre insurrection, celle de La Commune dont il est le témoin. Tout au long de sa vie l’auteur s’engage : contre la peine de mort dès 1829, avec la publication du Dernier Jour d’un condamné, un livre qu’il ne signe pas, suivi en 1834 du récit d’un détenu, Claude Gueux, à travers lequel il dénonce les conditions de détention au XIXème siècle, ainsi que la disproportion des délits et des peines prononcées. Il s’engage pour la justice sociale et donne à entendre la voix des exclus, comme dans Les Misérables. Tour à tour royaliste, républicain et socialiste il plaide pour l’instruction laïque, le suffrage universel et l’égalité des sexes.

© Sébastien Toubon

Dans Quatrevingt-treize, on retrouve ces idées humanistes d’Hugo qui nous mène dans la Vendée de 1793 où trois personnages s’affrontent : l’aristocrate Lantenac, fidèle à son passé (Stéphane Bierry) – « Qu’est-ce que vous chantez avec vos droits ? Droits de l’homme ! droits du peuple ! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens ! » – Son petit-neveu, Gauvain, tourné vers l’avenir et la République qui, plus tard, saura lui répondre (Alexandre Bierry) – « Tu as voulu me tuer au nom du roi. Je te fais grâce au nom de la République ! » – Le conventionnel Cimourdain, révolutionnaire inflexible, ancien prêtre et qui fut le précepteur de Gauvain, petite ressemblance avec Robespierre) et menant son neveu jusqu’à la guillotine (Thomas Cousseau ou Julien Rochefort) – « Accusé, soyez attentif. Vous avez devant vous la loi. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en présence de l’accusé, la justice n’ayant rien à cacher… Faites choix d’un défenseur… » Et Gauvain lui lancera en réponse avec détermination : « Je me défendrai moi-même ! »

© Sébastien Toubon

Le point de départ de Quatrevingt-treize est une corvette de la Royal Navy mise à la disposition d’émigrés royalistes français qui transporte le marquis de Lantenac, chargé de soulever la Bretagne contre la République, et de prendre la tête de la révolte contre-révolutionnaire de Vendée. Une canonnade conduit au naufrage du bateau, Lantenac est sauvé in extrémis par Halmalo, le frère du canonnier (Mathurin Voltz) qu’il a pourtant tué. Traqué par les révolutionnaires il prend le commandement des paysans royalistes et se conduit en chef de guerre impitoyable faisant massacrer les soldats républicains et capturer les femmes – vivandières comme femmes du peuple. L’une d’elle, Michelle Fléchard, parmi les plus déshéritées et mère de trois jeunes enfants, est invitée par le Sergent Radoub à suivre le détachement : « T’es de quel parti ? – Je ne sais pas – Avec les Bleus, avec les Blancs, avec qui es-tu ? – Je suis avec mes enfants… » Mais Lantenac l’arrête et la sépare des enfants, emmenés comme otages par les paysans. Sortie de son cachot, blessée et soignée par un mendiant, elle part à la recherche de ses enfants au milieu de mille périls.

© Sébastien Toubon

En contrepoint à la dureté de Lantenac, finalement prisonnier et condamné à mort, l’esprit humaniste et empathique de Gauvain devenu un républicain idéaliste fait pencher la balance du côté des justes. Il pardonne à son oncle et l’aide à s’enfuir. Cela lui vaut un simulacre de procès et une condamnation à mort, malgré la véhémence de la défense du Sergent Radoub (Benjamin Boyer). C’est ce dernier et Michelle Fléchard qui énoncent la fin du récit, après le « Vive la République ! » de Gauvain : « On mit cette tête charmante dans le collier… Le bourreau lui releva doucement les cheveux. Puis on entendit le bruit hideux. Au même instant, Cimourdain saisit son pistolet et se tira une balle en plein coeur. » Obsédé par la peine de mort, châtiment barbare et inutile, Victor Hugo est en avance sur son temps. Ses prises de position marquent la marche vers l’abolition qui sera actée un siècle après, en octobre 1981, par Robert Badinter.

L’adaptation du roman d’Hugo par Marion Bierry qui signe aussi la mise en scène est remarquablement faite, dans le style et l’esprit hugolien, et la scène recompose avec vie et passion l’Histoire, sans excès ni caricature, avec une équipe d’acteurs et d’actrice flamboyante. Chacun est un personnage-titre en même temps que la plupart interprètent tour à tour différents personnages. La scénographie est bien pensée et conçue pour le petit plateau du Poche-Montparnasse, des panneaux pivotants et qui permettent de développer l’action, de la canonnade sur mer du début aux poursuites dans la campagne française, un horizon de ciels et nuages, dans la gamme des bleus et des gris, peints sur les panneaux ainsi que mobiles, sur l’écran (scénographie, Arthur Vlad – peintures, Marguerite Danguy Des Déserts – construction du décor, Brock), scénographie joliment éclairée entre chien et loup par les lumières de Stéphane Balny. Les costumes de Nora Scheidl s’inscrivent dans l’époque, simplement et efficacement.

© Sébastien Toubon

Hugo avait le projet d’écrire une trilogie politique dont L’Homme qui rit traitant de l’aristocratie était le premier opus et Quatrevingt-treize sur la Révolution, le dernier et qui concentre tout l’univers hugolien, dans l’Histoire et le style. Le second devait traiter de monarchie, il n’a pas été écrit. « Ouvrez des écoles vous fermerez des prisons » prônait-il haut et fort dans un esprit de justice et d’égalité des chances. « La liberté commence où l’ignorance finit » écrivait-il dans sa marche contre la peine de mort.

Brigitte Rémer, le 29 août 2026

© Sébastien Toubon

Avec : Pamela Ravassard ou Marine Montaut* Benjamin Boyer, Stéphane Bierry Thomas Cousseau ou Julien Rochefort, Alexandre Bierry, Mathurin Voltz. Scénographie, Arthur Vlad – peintures, Marguerite Danguy Des Déserts – construction du décor, Brock – lumières, Stéphane Balny – costumes, Nora Scheidl – voix de Brise-Bleu Brock et Garlan le Martelot – (* (les 24, 25, 26, 29 et 30 septembre, 1er, 2, 3, 21, 22, 23, 24, 25, 27, 28, 29, 30, 31 octobre et 1er, , 5, 13, 14, 15, 17, 20, 27 novembre et le 4 et 18 décembre 2026).

À partir du 27 octobre 2026, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h, au Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse. 75006. Paris – métro : Montparnasse-Bienvenue – Tél. : 01 45 44 50 21 – site : www.theatredepoche-montparnasse.com

Les deux Frères et les Lions

© Théâtre Irruptionnel

Texte de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, mise en scène Vincent Debost et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, Compagnie Le Théâtre Irruptionnel.

Joyeuse pagaille au Poche-Montparnasse où le spectateur est convié pour le thé de sept heures sous le regard de la Reine d’Angleterre soi-même et de la duchesse Abigaëlle d’York ou de son sosie. En survêtement bleu électrique et poussant la chansonnette, deux frères jumeaux, l’Aîné et le Cadet, nés à dix minutes d’intervalle (Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon) accueillent les spectateurs entre deux scones trempés dans de la marmelade et de la crème fraiche, qu’ils leur offrent. Et puis, mine de rien, passant par la cour d’Angleterre avec Kate et William, ils racontent leur histoire, apostrophent le public, partagent un petit whisky écossais avec les spectateurs. Toute ressemblance avec des personnes ayant existé ne serait pas pure coïncidence, l’histoire est véridique.

Partis de rien et même de moins que rien dans leur petite ville d’Orkney, en Ecosse, ils sont d’un milieu pauvre et commencent à travailler à seize ans comme vendeurs de journaux. Ils écoulent le Daily Telegraph pour dix shillings la semaine, à peine de quoi se nourrir. Mais ils ont des illuminations et une grande force, celle d’être deux, à la vie à la mort. L’idée leur vient de fidéliser le lecteur du Daily et ils sollicitent un rendez-vous auprès du directeur, afin de la lui proposer. Leurs nombreuses lettres restant sans réponse, ils se lancent à l’assaut de la capitale, dormant dans les docks en attendant le rendez-vous convoité. Ils sont tenaces et « ne lâchent rien » comme ils aiment à le dire, c’est leur marque de fabrique, ce sera la clé de leur réussite. Ils rachètent le Daily Telegraph à Rupert Murdoch, deviennent apprentis comptables à la General Electric, investissent l’argent de leurs épouses dans l’hôtellerie, achètent une petite entreprise de peinture en bâtiment, se transforment en agents immobiliers puis en promoteurs, achètent des immeubles, des bureaux et des quartiers qu’ils rénovent.

Comme la grenouille de la Fable ils veulent se faire aussi gros que le bœuf, « niquant » les autres quand il le faut et s’appliquent à la gestion de leur image, jouant de disparition plutôt que d’apparition. Après leurs divorces respectifs ils se mettent à voyager et découvrent Monaco, les Bermudes, les îles Vierges, Guernesey, Jersey, les îles Caïmans. Ils tombent amoureux en même temps de l’Île de Breqhou, qui dépend de celle de Sercq, une de ces îles anglo-normandes comme le sont Guernesey ou Jersey, l’achètent, investissent et bâtissent un empire, plaçant leur fortune dans ce paradis fiscal paradisiaque. Devenus la dixième plus grosse fortune d’Angleterre, ils sont anoblis par la Reine Elizabeth II et se présentent comme étant de ses amis, mais elle les traite discrètement de ploucs.

A soixante-dix ans, alors qu’ils espèrent passer la main à leurs filles respectives, Jessica et Monica, ils découvrent qu’elles ne peuvent hériter de la fortune familiale pour des raisons juridiques liées au droit normand, rétrograde et sexiste qui régit l’île sur laquelle ils ont tout misé et tout investi. Ils tentent, avec l’aide de leur puissant avocat américain Lord Grifton, du cabinet Milton and Davis, de tordre le cou à la tradition et organisent un référendum. Devant l’échec de la consultation ils stoppent toutes leurs activités, entrainant au chômage la moitié de l’île. Ce droit normand dit que « la femme est imbecilitas sexus ! Qu’elle ne peut rien faire seule sans l’autorisation de son mari » que de leur père elles n’ont rien à attendre si ce n’est « un chapel de roses » et que lui, ne leur souhaite qu’ « un mari et rien de plus » comme le veut la coutume. Il est remis au spectateur à la fin du spectacle, un abécédaire du droit normand, copie conforme de ce qui a longtemps existé.

La fin de l’histoire, réelle donc, scelle la fin de la toute-puissance du seigneur de Sercq en 2010. Il perd ses privilèges et ne conserve que des droits honorifiques après citation devant le tribunal européen des droits de l’homme obligeant à l’organisation d’élections démocratiques. Ainsi est signée la fin de 450 ans de régime féodal. D’après l’histoire romancée par l’auteur, la fin est aussi romantique qu’un jardin anglais : « les deux frères meurent en allant cueillir des fleurs dans le parc qui entoure leur château de Breqhou, leurs filles héritent de leur empire et ont pour projet de faire de l’île de Sercq un parc à thème pour touristes… »

Très drôle cette british situation basée sur le jeu en miroir des deux acteurs jouant les inséparables jumeaux version mi sucrée mi salée et qui semblent s’amuser tout autant que le public. Ils irruptionnent, du nom de la Compagnie qu’ils ont créée ensemble en 2000, à leur sortie du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. De gag en gag, de quiproquos en idées qui, de naïves se révèlent géniales, moitié Dupond et Dupont, moitié Bouvard et Pécuchet, le spectateur se met au diapason du méridien de Breqhou, en pensant qu’ « ils sont fous ces Normands » !

Brigitte Rémer, le 12 septembre 2017

Avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon ou Romain Berger (en alternance) ; et la participation de Christian Nouaux – musiques originales Nicolas Delbart, avec la participation d’Olivier Daviaud – création lumière Grégory Vanheulle – création vidéo Christophe Wasksmann – administration, production Mathieu Hilléreau/Les Indépendance – avec la participation de Sophie Poirey, maître de conférences en droit normand à l’Université de Caen – Le texte est édité à l’Avant-Scène Théâtre, collection Quatre-vents.

Du 1er septembre au 26 novembre 2017, mardi à samedi à 19h, dimanche à 17h30, au Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse. 75006. Paris. Tél. : 01 45 44 50 21 – Sites : theatredepoche-montparnasse.com et irruptionnel.free.fr