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Une Odyssée en Asie Mineure

Ménélas Rebétiko Rapsodie et Hélène après la chute, diptyque – texte et mise en scène de Simon Abkarian – une production de la Compagnie des 5 Roues, au Théâtre de l’Épée de bois. Jusqu’au 3 novembre.

© Vincent Vassie

S’il s’agissait de trouver quelques mots-clés présentant Simon Abkarian, auteur, acteur et metteur en scène des spectacles ici programmés, je me risquerais à lancer les mot identité – en l’occurrence identité arménienne – chef de troupe, dans sa générosité du partage et son approche multidisciplinaire, recherche de sens dans l’écriture par sa manière de traiter la mythologie comme métaphore et mémoire collective, écho de la complexité du monde.

Le parcours de Simon Abkarian est lié à l’Asie Mineure par son origine arménienne. Né à Paris, il part pour Beyrouth à l’âge de neuf ans où il passe son enfance, revient adolescent à Paris, puis travaille à Los Angeles avec une troupe arménienne. De retour en France, il intègre la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où il est un acteur-phare. Il y reste une huitaine d’années, de 1983 à 1995, avant de voler de ses propres ailes en fondant sa première compagnie, Tera, devenue Compagnie des 5 Roues. Parallèlement, il tourne avec de nombreux réalisateurs dont Cédric Klapisch et Robert Guédiguian et a reçu plusieurs prix couronnant son travail dans les trois compétences où il excelle, l’écriture, le jeu et la mise en scène.

© Vincent Vassie

Simon Abkarian a entre autres écrit et joué dans Ménélas Rebétiko Rapsodie, créée en 2012 au Grand Parquet, qu’il reprend ; il a présenté en 2019 une superbe Électre des bas-fond au Théâtre du Soleil (cf. Ubiquité-Cultures du 15 octobre 2019), et créé dans une première version Hélène après la chute, en 2023 au Théâtre de l’Athénée, repris dans une nouvelle version en juin 2024, aux Arènes de Cimiez/Théâtre National de Nice. Ce diptyque s’inscrit dans un concept plus large, Une Odyssée en Asie Mineure qu’il a imaginée et orchestrée, à l’invitation d’Antonio Diaz-Florian, directeur du Théâtre de l’Épée de bois : trois semaines de spectacles, concerts, lectures, conférences, soirées musicales et festives, exposition de peintures représentant les puissants Portraits du Fayoum, effigies des disparu(e)s, art culinaire. La Compagnie des 5 Roues habite le Théâtre de l’Épée de bois, elle en a même poussé les murs pour plus de convivialité.

Ménélas Rebétiko Rapsodie – La pièce est écrite pour un acteur seul, Simon Abkarian l’interprète, accompagné de deux talentueux musiciens, complices et amis, spécialistes du Rebétiko. « Depuis longtemps je voulais faire un spectacle à propos de Ménélas et d’Hélène avec mon ami Grigoris Vasilas, bouzoukiste virtuose, et Kostas Tsekouras, guitariste hors pair. Tous deux jouent le Rebétiko dans le groupe Dromos. Le Rebétiko est une musique qui voit le jour en Asie Mineure dans les années vingt. C’est la musique des bas-fonds, le blues de la Grèce. On y chante les amours perdues, les trahisons, les crimes d’honneur, l’alcool, la drogue. Les chants rébètes sont les derniers soubresauts d’une parole libre… »  C’est une musique subversive, celle des vagabonds.

© Vincent Vassie

Dans ce premier opus de ce qui sera dans quelques mois un triptyque, c’est une supplique lancée par Ménélas, roi de Sparte, à l’adresse d’Hélène son épouse, séduite par Pâris ; c’est une prière en même temps que l’écho du discours ordurier qui se colporte sur elle, devenue pour la ville l’archétype de la putain, et dont il lui rapporte les termes. L’acteur entre en scène comme l’ombre de lui-même, tout de noir vêtu, drapé d’un grand manteau et portant chapeau. Le plateau est un bistrot rempli de tables aux chaises encore retournées, comme à l’heure de l’ouverture, ou de la fermeture. Les deux musiciens ont pris place à la table du centre et tiennent le rôle du chœur, Ménélas en est le coryphée, il les rejoint. Est-ce un petit matin alcoolisé ? Les réverbères sont encore allumés, les brumes émergent et emplissent le lieu, à moins que ce ne soit la fumée des cigarettes qui accompagnent l’ouzo ou le raki qui coulent jusque dans les veines.

« Depuis que tu es partie notre lit n’est plus qu’un tombeau qui se refuse à moi. Tout réconfort m’est étranger… Les miroirs sont éteints. Les chansons se sont tues. Aphrodite toute entière s’est enfuie… » Fille de Zeus et de Leda, devant son père, Hélène avait choisi l’époux, « Je veux Ménélas » et il le devint. « Ce fut la première fois que mon propre nom me transperça le cœur. » Le texte est un hymne à la femme perdue, à l’amour, à la reconquête. « N’es-tu pas le cap, la direction, le sens de ma vie ? » Ménélas danse pour elle, chante pour elle, vit pour elle tout en annonçant le crime qu’il fomente à l’égard de Pâris, ce prince troyen, fils de Priam et d’Hécube, son ennemi en politique, son adversaire en amour, qui, profitant de son absence, avait enlevé Hélène pour l’emmener à Troie.

La parole se structure autour de la musique, les musiciens au bouzouki et à la guitare chantent en solo, duo ou trio et traduisent la longue plainte de Ménélas, comme le fait le tango en Argentine ou le fado au Portugal, la nostalgie à la boutonnière. Le chant solo de Grigoris Vasilas, celui de Simon Abkarian déchirent les brumes du café. L’acteur à l’éventail frappe le sol comme un torero, cherche ses pas, tourne, compose sa parade d’amour comme un oiseau blessé. Parfois il marche à reculons et remonte le temps. La danse qu’il exécute à diverses reprises, parfois dans l’ombre, marque les temps du récit. Le bouzoukiste le rejoint, posant son instrument, danse et chante avec lui, soulignant la tragédie et la solitude. « Dix ans sans toi, c’est long d’ici jusqu’à la lune. Entre la mort et nous, je veux me dresser, ouvrir mes paumes implorantes vers le ciel, jusqu’à ce que, dans tes yeux je fleurisse à nouveau. » La superbe de Simon Abkarian, un brin arrogant dans ce rôle de roi et d’amoureux éconduit, est une facette de l’autre Ménélas qui, dans le second opus, se montrera plus amoureux et plus sensuel, plus perdu encore.

© Vincent Vassie

Hélène après la chute – ce second opus, reprend les thèmes précédemment lancés, dans un face à face entre Hélène et Ménélas d’une tout autre écriture scénique et dans un même dépouillement. Le texte est porté dans son incandescence par Aurore Frémont (Hélène) et Brontis Jodorowsky (Ménélas), tous deux placés devant un micro sur pied, loin l’un de l’autre. C’est l’heure des questionnements réciproques après la chute de Troie, leurs vies, leurs cœurs mis à nu.

Au centre du plateau, un piano à queue où la compositrice et interprète, Macha Gharibian, a pris place après ses salutations à l’instrument. Le vent souffle autant que les notes souffleront sur les plaies. Enveloppée d’un voile noir et dans sa dignité, visage caché, entre Hélène suivie de Ménélas. Elle, captive et ne sachant quel sort lui sera réservé, porte avec élégance le deuil de son compagnon, Pâris, tué par Ménélas. Ici, dans la chambre qu’elle partageait avec son amant se font les retrouvailles de fiel, après la chute de Troie et autour des mots qui blessent ou qui parfois pansent. « Tu es partie sans te retourner et moi j’ai souffert sans désir de guérison… Depuis ton départ l’insomnie est mon exil… » Tragédie de la souffrance et des règlements de compte. Même costume et cravate noire que dans Ménélas Rebétiko Rapsodie pour le roi de Sparte. « Entre, je ne te vois pas » lui dit-il. « Ne cherche pas de tes yeux ce que tes mains ont détruit » répond-elle, sauvage et déterminée. Hélène est aux aguets, prête à bondir comme une lionne, parfois tentatrice elle sait le provoquer. Lui, marque le pas, évoque sa beauté, la vie détruite.

© Vincent Vassie

Ensemble, ils rembobinent un petit bout de leur histoire. « Pourquoi, pourquoi à peine née, as-tu soufflé notre flamme ? » chuchote-t-elle. « Ni toi ni moi n’avions encore vécu. Nous étions des enfants jetés en pâture sur l’échiquier des alliances… Au bout de sept printemps tu t’es lassée de moi et je le comprends bien… J’étais roi. Il me fallait renoncer à notre amour. En me détournant de toi j’ai suivi le chemin que mes ancêtres avaient tracé pour moi… Pâris arriva à point nommé et t’emporta de l’autre côté de la mer. » Ménélas recense les arborescences généalogiques Atrides auxquelles il appartient et qui, comme le courant d’un fleuve, ont tout emporté dans les meurtres et sacrifices, trahisons et incestes, infanticides et parricides. Lui immole sa souffrance en un cri qui se suspend au fond de la gorge.

Hélène et Ménélas se cherchent, se fuient, elle s’échappe il l’encercle, et dans un geste d’ouverture l’appelle à revenir. Elle décline, résiste, se dérobe, le brave jusqu’à lui imposer de faire le récit de la mort de Pâris. Il saisit le voile noir du deuil qu’elle a abandonné sur un banc et raconte. Le piano oscille entre l’ode funèbre et le cri strident de la pianiste. En échange, Ménélas la convainc de lui faire récit de ses amours. « À ton tour maintenant de me tordre le cœur… » Le récit est cru dans l’exaltation des corps. Ménélas se dirige vers l’armure de Pâris posée tel un trophée en fond de scène, il se saisit d’un couteau. Prêt à la tuer, ou prêt à s’immoler ? « Hélène, tue-moi ou reviens prendre place sur le trône de mon cœur » supplie-t-il encore. La fin surprend, quand tout s’apaise.

Les deux acteurs, Aurore Frémont et Brontis Jodorowsky, portent ce texte dans une grande intensité, une économie de déplacements, des repères en musique. Dans le théâtre de Simon Abkarian, aucun artifice, on est à cru. Ménélas est l’amoureux bafoué cherchant à reconquérir le cœur d’Hélène. Elle, ne s’en laisse pas compter, prête à la mort. La tension est extrême, les acteurs admirables, dans ce duel féroce où l’un et l’autre se rendent coup pour coup. Macha Gharibian traduit dans sa composition musicale et son interprétation le labyrinthe des deux héros défaits. Sa présence est comme un sémaphore accompagnant les eaux souterraines de chacun.

Les mots de Simon Abkarian sont précis, acérés, réalistes en même temps que poétiques, sa palette est large dans l’expression de la colère rentrée, de la honte et de la tragédie. Les deux opus en vis-à-vis, Ménélas Rebétiko Rapsodie suivi de Hélène après la chute dévoilent, avec un grand talent, les nuits obscures de ces personnages mythologiques, loin de tout stéréotype.

Brigitte Rémer, le 27 octobre 2024

Du 9 octobre au 3 novembre 2024, au Théâtre de l’Épée de bois/Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de manœuvre ? 75012. Paris – métro : Château de Vincennes et navette Cartoucherie ou Bus 112/station Champ de manoeuvre – site : www.epeedebois.com – tél. : 01 48 08 39 74.

 Ménélas Rebétiko Rapsodie – première partie, du mercredi au vendredi à 19h, samedi à 18h, dimanche à 14h30. Avec : Simon Abkarian, jeu – Grigoris Vasilas, chant et bouzouki – Kostas Tsekouras, guitare – collaboration artistique, Natasha Koutroumpa, Catherine Schaub-Abkarian, Pierre Ziadé – création lumière, Jean-Michel Bauer – régie plateau, Maral Abkarian. Création au Grand Parquet en janvier 2013 avec le soutien de la Spedidam – nomination 2014 aux Molière du Théâtre Musical – Reprise exceptionnelle au Théâtre de l’Épée de Bois en 2024. Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.

Hélène après la chute seconde partie, du mercredi au vendredi à 21h, samedi à 20h, dimanche à 16h30. Texte et mise en scène Simon Abkarian – avec : Aurore Frémont, Hélène – Brontis Jodorowsky, Ménélas – Macha Gharibian, piano, voix – composition musicale, Macha Gharibian – collaboration artistique, Pierre Ziadé – création lumières, Jean-Michel Bauer – création son, Orian Arrachart – régie plateau, Philippe Jasko et Maral Abkarian. Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.

 Nos âmes se reconnaitront-elles, le troisième opus de ce voyage proposé par Simon Abkarian et la Compagnie des 5 Roues, sera présenté en janvier 2025 au Théâtre Nanterre-Amandiers.   

Splendeurs et Misères

D’après Les Illusions perdues d’Honoré de Balzac – création dirigée par Paul Platel, Théâtre des Évadés – au Théâtre de l’Épée de Bois/Cartoucherie de Vincennes.

© Fabrice Robin.

C’est bien difficile d’écrire sur Les Illusions perdues quand une autre mise en scène vous reste en tête, en l’occurrence celle de Pauline Bayle que nous avions évoquée dans un article du 26 septembre 2021 et qui avait obtenu le Grand Prix du Syndicat de la critique pour le meilleur spectacle théâtral de l’année 2021. C’est comme une chanson, ça ne vous quitte pas.

Donc, reprenons… L’action se passe à Angoulême où le jeune Lucien de Rubempré né Chardon, rêve de gloire littéraire après avoir écrit quelques sonnets. Dans son environnement provincial où très tôt il s’ennuie, il y a David Séchard un ami proche depuis l’école, qui l’aidera financièrement malgré ses difficultés budgétaires après le rachat trois fois son prix de l’imprimerie paternelle, et qui épousera Ève, sa sœur. Tous deux lui sont proches et croient en son talent.

© Fabrice Robin.

Le beau et fringant Lucien de Rubempré (Gaétan Poubangui) décide alors de monter à Paris, prêt à en découdre, car plein d’ambition. Il est accompagné de sa protectrice, Louise de Bargeton (Marianne Giropoulos) qui a de la famille dans la haute société de la capitale en la personne de la marquise d’Espard (Manon Xardel). À peine arrivé à Paris il est regardé de très haut par le cercle des aristocrates, lui, le roturier. La soirée à l’Opéra le montre dans sa maladresse, en dépit de ses efforts et malgré son beau costume loué dans lequel il a quand même fière allure. Il peine à gommer ses origines et Mme de Bargeton le laisse très vite tomber craignant pour sa réputation, car les ragots sur les origines de son protégé vont bon train : son véritable nom est en effet Chardon, quoi de plus ordinaire et il est fils de pharmacien, de Rubempré n’étant que le nom d’emprunt à sa mère. Âprement moqué, Lucien se réfugie dans une mansarde et se met à écrire un roman. Avec un certain orgueil il croit en ses forces et en son talent.

Chez Balzac, Lucien de Rubempré est le personnage principal des Illusions perdues, publié en trois parties entre 1837 et 1843, et celui de Splendeurs et misères des courtisanes, publié entre 1838 et 1847, mais il est évoqué tout au long de La Comédie humaine, qui compte plus de quatre-vingt-dix ouvrages et représente une véritable radiographie de la société de l’époque. Dans Illusions perdues, à la source du spectacle, Balzac conte l’histoire de l’ascension et de la chute de Lucien de Rubempré et nous propose de le suivre à travers déceptions et désillusions dans son apprentissage du monde et des bonnes manières, dans sa recherche de moyens de survie dont la découverte du journalisme et de l’édition, dans son observation naïve et décalée des intrigues, des cercles fermés et du monde du jeu, dans sa volonté sans limite de reconnaissance littéraire.

© Fabrice Robin.

De Rubempré pénètre ces cercles d’édition et du journalisme, d’après Balzac tous plus ou moins plongés dans des affaires de corruption, et tente d’y faire ses armes. Il a pourtant reçu une mise en garde du journaliste Etienne Lousteau (Nicolas Katsiapis) mais ne l’entend pas : « Vous vous mêlerez à d’horribles luttes…Ces combats ignobles désenchantent l’âme, dépravent le cœur et fatiguent en pure perte… Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du trône que se disputent tant d’ambitions, et ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. » Le jeune poète tente d’être publié chez Dauriat, propriétaire de revue et éditeur à la mode, tenant une librairie près du Palais-Royal. Ce dernier refuse d’abord ses textes, puis les accepte au moment où Lucien monte dans la hiérarchie et accède au statut de critique, travaillant pour différents journaux. Pris à son propre piège, à son tour il renie ses valeurs et entre dans les compromissions ; il s’y brûle les ailes. L’article au vitriol qu’il fait paraître sur Raoul Nathan (Willy Maupeti), un des auteurs de l’écurie Dauriat avec qui il règle ses comptes, met le feu aux poudres. Sa chute en sera d’autant plus douloureuse. « Changes-tu le fond de mes articles ? » demande-t-il à un moment à Andoche Finot, le directeur du journal (Jason Marcelin-Gabriel).

© Fabrice Robin.

Dans la première partie du spectacle, on suit la migration de Lucien de Rubempré, d’Angoulême à Paris puis sa solitude inspirée, dans la capitale. Il met en place un système de défense pour pénétrer les milieux littéraires et les persuader de son talent, leur faire connaître ses travaux d’écriture, prendre sa revanche avec l’aristocratie parisienne. La scénographie illustre bien le clivage des classes sociales, du plus bas au plus haut par un jeu de praticables de différents niveaux, mobiles, manipulés par les comédiens pour construire et signifier divers espaces dont la salle de presse où s’affichent les journaux ; le choix des costumes appelle les années 80 (scénographie et costumes, Estelle Deniaud, accompagnée de Cécile Carbonel). Il y a la mobylette et les couleurs d’Angoulême, la ville natale de Lucien et les gens qui lui sont chers, l’opéra derrière le rideau rouge, l’ambitieux poète, au café, entouré de quelques étudiants, essayant au téléphone de contacter les éditeurs et de présenter ses écrits. Gaétan Poubangui interprétant Lucien de Rubempré – qui a déjà travaillé sous la direction de Paul Platel dans ses deux précédents spectacles – habite finement le personnage. Les lumières traduisent des atmosphères qui nous transportent aussi d’un endroit à l’autre avec des jeux d’ombre sur les murs et des pleins feux sur la corruption, (création lumière et régie Ugo Perez Andreotti, accompagné de Arthur Pôtel et Samuel Zucca).

© Fabrice Robin.

Il y a des moments de narration extraits du roman portés par différents acteurs, qui se superposent au langage de la vie quotidienne parisienne et de la débrouille, à celui du trafic littéraire et de la corruption. Le second temps du spectacle – qui s’étire, et où l’anti-héros de Rubempré, disparaît un peu trop au profit des circonvolutions des cercles d’éditeurs et caprices du journalisme – met en exergue ce chantage entre la presse et les milieux éditoriaux ; intimidation et menaces ainsi que cabales savamment orchestrées finiront par le broyer. Il y a Coralie, l’actrice interprétant Ruy Blas qui s’est donnée au plus offrant et qui se fait huer sur scène. En contrepoint, Lucien trouve un peu de camaraderie parmi les gens du Cénacle dans lequel il est admis et qui se réunissent au Louvre, cénacle composé d’intellectuels et d’artistes dont Daniel d’Arthez, écrivain sans le sou avec qui il sympathise. Le spectacle montre les étapes d’un début d’ascension puis d’un écroulement dans lequel chaque acteur tient plusieurs rôles. On s’y perd donc un peu vu la richesse du texte de Balzac. Le burlesque voulu a du mal à prendre et frôle par moments la caricature dans la représentation du milieu journalistique et éditorial, la dérision étant dans le texte, inutile de surligner ou alors il y faut plus de maitrise. On a beau chercher pour référence les caricaturistes du XIXème siècle qui fleurissaient grâce aux avancées techniques de l’imprimerie, l’enthousiasme de la troupe qui déborde un peu trop, apporte plutôt un côté foutraque.

Paul Platel a créé le Théâtre des Évadés en 2018 et présenté deux spectacles en 2021 et 2022 : Je me souviens, fresque sociale d’un village menacé par la disparition (cf. notre article du 15 juillet 2022) et Pardon Abel – l’histoire de deux frères aux parcours et sensibilités différentes, il en signait les textes ainsi que les mises en scène. Adapter Balzac est ambitieux la matière est plus que dense et mène donc à certaines simplifications, d’un niveau de langage à l’autre. Le spectacle a de bons moments et fonctionne avec fluidité en son premier tiers, il s’alourdit ensuite quand le texte devient démonstratif et que la rigueur du jeu se perd.

Brigitte Rémer, le 10 mars 2024

Avec : Marianne Giropoulos, Nicolas Katsiapis, Jason Marcelin-Gabriel, Willy Maupetit, Gaétan Poubangui, Manon Xardel – collaboratrice artistique Laure Sauret – création lumière et régie Ugo Perez Andreotti, accompagné de Arthur Pôtel et Samuel Zucca – musique Tom Ouzeau – scénographie et costumes Estelle Deniaud, accompagnée de Cécile Carbonel.

22 février au 10 mars 2024, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30 au Théâtre de l’Épée de bois / Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. 75012. Paris. Tél. : 01 48 08 39 74 – site : www.epeedebois.com

Résistance(s)

© Compagnie Nomades.

Texte, mise en scène et scénographie Jean-Bernard Philippot, compagnie Nomades – au Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes.

Il y a des rails au sol et une barrière bicolore semblable à celles qui ferment les passages à niveau manuel, blanche et rouge. Cette frontière délimite deux espaces, deux pays, la France et l’Allemagne : côté cour, on est en Picardie avec Doucette et son père, cheminot, une grande tendresse circule entre eux d’autant que la mère est morte ; côté jardin, on est à Munich avec Sophie Scholl, son frère Hans et son père. On est en 1943, on suit l’histoire en miroir de ces deux jeunes filles qui ne demandaient qu’à vivre, de leur engagement, de leurs destins. Fusent les mots de la guerre – Pétain, Vichy, martyrisés, Hitler, tziganes, juifs, dénonciation et délation, ici Londres. Même désarroi de part et d’autre, mêmes luttes.

© Compagnie Nomades.

La scénographie se compose de triangles mobiles, aux toiles tendues, qui permettent des jeux d’ombres et quelques images projetées. Ces figures servaient de marquage pendant la guerre et selon leur couleur, rouge, vert, jaune, bleu, catégorisait telle ou telle classe de population à surveiller, voire à éliminer tels prisonniers politiques, homosexuels, apatrides etc. Deux triangles deviennent une étoile de David. On est au cœur de la seconde guerre mondiale. L’auteur, Jean-Bernard Philippot, colle à l’Histoire et conserve les prénoms et les noms de ceux qui ont vraiment existé. Ainsi Hans Scholl et Alexander Schmorell qui, à l’été 1942, rassemblent un groupe de résistants allemands contre le régime nazi, composé de quelques étudiants et de proches. Son nom, La Rose Blanche/Weiße Rose. IIs passent à l’action en rédigeant les premiers tracts qui appellent à la résistance et se référent aux grands poètes comme Goethe – « Il faut braver toutes les forces contraires », Novalis, Schiller etc. Ils envoient ces tracts aux intellectuels, écrivains et professeurs d’université leur demandant de les reproduire et de les diffuser, ils démultiplient leur geste et actions de résistance.

Sophie Scholl, sœur de Hans, très vite les rejoint et devient le pilier de La Rose Blanche. Elle se raconte et regarde le chemin parcouru : dans l’enfance elle avait voulu faire partie des Jeunesses hitlériennes, comme de nombreux enfants allemands et contre l’avis de son père, elle reconnaît s’être trompée. Elle raconte la prise de pouvoir par Hitler et cette euphorie du début, puis la prise de conscience, dès lors le cliquetis de la machine à écrire, le bruit de de la ronéo qui tourne. On la voit avec Hans et Alexander écrire et tirer les tracts, les répartir entre les étudiants qui prendront le train pour les diffuser dans différentes villes d’Allemagne. Leur mot de passe : Liberté ! « Il faut indiquer clairement que La Rose Blanche n’est à la solde d’aucune puissance étrangère » ajoute Sophie qui, elle aussi, part pour la distribution, et plus tard se fait attraper par la police de son pays.

© Compagnie Nomades.

Protégée par son père et devenue institutrice, Doucette de son côté entre petit à petit dans l’Histoire par la compréhension des dénonciations, surtout quand elle comprend que son père a caché Jeanne, une amie juive et qu’il doit à son tour s’effacer, disparaître. Code de reconnaissance commun : les feuilles tombent en automne. Le nazisme se fait de plus en plus féroce, elle en rappelle les signes annonciateurs à commencer par la crise économique et sociale des années 30, évoque le Front Populaire, une belle utopie… La police française sous Pétain secondé par Laval, principal maître d’œuvre de la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie, entre dans les classes arracher les enfants dénoncés à leurs bancs d’école, à leurs apprentissages, à la vie. Les délateurs rôdent, à commencer par un certain Boulard. Des Boulard, il y en a partout.

Le parcours de Sophie et celui de Doucette s’écrivent en canon, se télescopent, parfois se rejoignent au-delà de la barrière/frontière : Papa était…raconte Doucette, « cheminot. Il en était fier. J’adorais me promener le long des rails avec lui. » Mon père était… dit Sophie « le maire de Forchtenberg… un humaniste et un progressiste convaincu. » De part et d’autre, on voit les jeunes femmes grandir dans leurs convictions d’opposition, leurs actions de militantes, leur volonté d’arrêter la guerre et de construire un monde équitable. Sophie sera arrêtée et tentera de nier sa participation avant de s’opposer frontalement au SA chargé de l’enquête et même de le provoquer. Engagée de son côté, Doucette sera à son tour arrêtée. Interrogatoires, peine de mort pour la première, déportation pour la seconde.

© Compagnie Nomades.

« Je suis dans un train bondé qui part. On se serre. On étouffe, on respire tant bien que mal…Je m’appelle 3-1-8 » et Doucette sème des messages sur la voie ferrée comme autant de petits cailloux blancs espérant que son père les trouvera. Mais lui fut aussi arrêté pour avoir caché l’amie juive puis exécuté. Une balle claque. « Papa !!… Partisan franc-tireur épris de liberté pétrifié par des pseudo-patriotes… » Adieux aux parents pour Sophie, avant la guillotine : « Ne vous inquiétez pas. Je referais les choses exactement de la même manière » leur dit-elle, continuant à défier ses geôliers. Mort de Jeanne dans les bras de Doucette, les deux femmes se sont retrouvées à Auschwitz. La pièce pourtant se termine sur l’espoir avec le poème de Paul Eluard, Liberté, énoncé en duo par Sophie et Doucette. Ce poème fut écrit clandestinement, en 1942 et parachuté sous forme de tracts à des milliers d’exemplaires par les avions anglais, au-dessus de la France occupée : « Sur mes cahiers d’écolier, Sur mon pupitre et les arbres, Sur le sable sur la neige, J’écris ton nom… » Il se ferme sur ce mot qui a donné du sens à leur vie : « et Je suis né pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. »

© Compagnie Nomades.

L’angle de vue de l’auteur et metteur en scène, Jean-Bernard Philippot face à son sujet est judicieux et permet de montrer la similitude des situations, des souffrances, de l’engagement, de l’absurde. De part et d’autre de la frontière deux jeunes femmes prennent position et mettent en jeu leur vie pour que la paix et la liberté l’emportent. Les deux actrices sont remarquables dans la défense de leurs convictions, Sophie/Anne Maceda et Doucette/Marie Recours-Bellessort, portées par la troupe où chacun dans son rôle – frère, pères, flics, amis – écrit un morceau de la partition, historique et théâtrale. Le spectacle est prenant, l’émotion circule, d’autant quand on traite de destins individuels au cœur de la grande Histoire et quand on met le doigt sur la plaie, blessures et responsabilités partagées. Face à l’Histoire on sort sonnés, mais le rappel est salutaire à travers la figure emblématique de ces deux jeunes résistantes, de leur obstination au risque de leur vie. « Quelle connerie la guerre » disait Prévert.

© Compagnie Nomades.

Fondée par Jean-Bernard Philippot et Jean-Louis Wacquiez en 1999, la compagnie Nomades avait déjà travaillé sur le sujet de la guerre, en l’occurrence de la Grande guerre (1914/1918) en présentant en 2018 pour le centenaire de l’armistice une grande fresque historique qui avait mobilisé plus d’une centaine d’acteurs et techniciens, Le Chemin des Dames, spectacle également joué dans les deux langues, française et allemande. La compagnie a par ailleurs présenté en 2022, Germinal, d’après Émile Zola, au Familistère de Guise, situé dans l’Aisne – où elle est implantée – modèle de l’utopie sociale et architecturale construit par Jean-Baptiste André Godin au milieu du XIXème. Plus de cent trente acteurs étaient, là aussi, mobilisés. Jean-Bernard Philippot écrit également pour le jeune public ainsi que pour les ados dans le cadre de la prévention. Ses textes et ses spectacles sont toujours porteurs du sens de l’Histoire, ou sont engagés dans la défense s’un point de vue, d’idées. La compagnie Nomades travaille en partenariat avec la Ligue de l’Enseignement de l’Aisne, et Résistance(s), labellisé par la Licra, est joué alternativement en français et en allemand. « Sophie s’apprête à prendre un train pour aller distribuer ses tracts politiques à Stuttgart. Très loin de chez elle, à l’Est, l’autre jeune fille sort d’un train » résume l’auteur. « Elle a désormais un numéro sur le bras. Un mot les réunit : Résistance ! »

Brigitte Rémer, le 8 mai 2023

© Compagnie Nomades.

Avec : Anna Maceda, Agathe Heildelberger, Alex Gangl, Marcel Korenhof ou Bertrand Mahé, Lili Markov, Charles Morillon ou Mickaël Winum, Marie Recours-Bellessort, Clément Bertrand, Raphaël Plockyn – Musique en direct Agathe Heildelberger, violon – Marcel Korenhof ou Bertrand Mahé, accordéon – Clément Bertrand, piano/guitare – lumières Maxime Aubert – technique Lucas Dorémus – administration Julien Dubuc.

Du 4 au 28 mai 2023, les jeudis et vendredis à 19h, samedis et dimanches à 14h30, en français, les samedis à 19h en allemand – au Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes. Route du Champ de Manœuvre – 75012. Paris – métro Château de Vincennes, puis bus 112 – site : www.epeedebois.com – tél. : 01 48 08 39 74 et aussi : www.compagnienomades.net – email : compagnie.nomades@gmail.com

Cahier d’un retour au pays natal

© AKO – Audrey Knafo Ohnona

Texte Aimé Césaire – mise en scène et interprétation Jacques Martial – Compagnie de La Comédie Noire, au Théâtre de l’Épée de Bois.

« Au bout du petit matin… » premiers mots de ce grand poème d’Aimé Césaire (1913-2008), de retour à la Martinique, dans lequel il exprime sa révolte contre le colonialisme. Poète et grand intellectuel, Césaire est aussi homme politique et porte flambeau du mouvement littéraire de la négritude. Autour de lui ont fait cercle les écrivains francophones noirs de l’époque dont Léopold Sedar Senghor, poète et premier président de la République du Sénégal et Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais également très engagé, qui eut Césaire pour professeur. Tous ont dénoncé le racisme et l’esclavagisme que Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, exprimait avec force : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »

« Au bout du petit matin, cette ville plate, étalée… » Césaire redécouvre sa ville, Fort-de-France et publie pour la première fois en 1939 ce vibrant Cahier d’un retour au pays natal sur lequel il travaille depuis trois ans. En 1942, il adresse à André Breton, chef de file du mouvement surréaliste, un texte intitulé En guise de manifeste littéraire, qui éclaire un peu plus le Cahier : « Vous, ô vous qui vous bouchez les oreilles c’est à vous, c’est pour vous que je parle, pour vous qui écartèlerez  demain jusqu’aux larmes la paix paissante de vos sourires, pour vous qui un matin entasserez dans votre besace mes mots et prendrez à l’heure où sommeillent les enfants de la peur, l’oblique chemin des fuites et des monstres. »  Dans sa préface à l’édition de 1947, André Breton écrit à son tour : « Ce qui à mes yeux rend cette dernière édition sans prix, c’est qu’elle transcende à tout instant l’angoisse qui s’attache, pour un Noir, au sort des Noirs dans la société moderne… »

Le message de Césaire au monde, est politique, social et philosophique. C’est aussi un poème d’une grande puissance incantatoire, aux métaphores tant violentes qu’élégantes. Jacques Martial s’en empare et le met en scène pour en livrer sa lecture, personnelle et artistique. Seul en scène, il rentre au pays plein de sacs et d’illusions passant les frontières matérialisées ici par un rideau décoré, plastique translucide pouvant évoquer pays et continents. Le bruit du voyage par le roulement d’un train ouvre le spectacle et le jette dans une nouvelle réalité, recréée, où la mémoire veille. « Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de mort. Elles ne sont pas couvertes de nénuphars. »

Le spectacle, tiré du Cahier d’un retour au pays natal, que Jacques Martial, né de parents guadeloupéens, a monté et joué à partir de 2003, qui a tourné dans le monde dont en Martinique et Guadeloupe, en Nouvelle Calédonie, en Australie et à Singapour, et qu’il recrée cycliquement, permet de rencontrer le texte. La première partie du spectacle est théâtralisée et l’on s’enfonce au fur et à mesure dans un récit de plus d’intensité encore, de dénuement et de violence où il jette les oripeaux d’un lourd passé. « Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous.»

Jacques Marial s’est formé comme acteur auprès de Sarah Sanders avec laquelle il a collaboré pendant plusieurs années. Acteur et metteur en scène, il travaille au cinéma comme au théâtre. Il a créé sa compagnie théâtrale en 2000, la Compagnie de la Comédie Noire et présenté L’Échange, de Claudel. Il a dirigé l’établissement public/Parc et Grande Halle de La Villette de 2006 à 2015. Depuis, il préside le Mémorial ACTe/Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage de Pointe-à-Pitre, situé sur le site de l’ancienne usine sucrière Darboussier et il est Conseiller délégué aux Outre-mer. Artiste et homme politique à son tour, il lance le texte avec conviction et passion et nous permet de l’entendre dans sa colère et dans sa poésie.

Brigitte Rémer, le 7 mai 2022

Scénographie Pierre Attrait – peinture Jérôme Boutterin – création lumière Jean-Claude Myrtil – accessoires Martine Feraud – assistanat mise en scène et traduction anglaise Tim Greacen – régisseurs Jean-Marc Feniou, Damien Patoux – En coproduction avec L’Artchipel/ Scène Nationale de la Guadeloupe et le Festival Ten Days on the Island, Hobart, Australie.

Du 5 au 15 mai 2022, du jeudi au samedi à 19h – samedi et dimanche à 14h30 – Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes. 75012. Paris – site : www.epeedebois.com – lacompagniedelacomedienoire@hotmail.com

Les bords du monde

© Ophélia Théâtre

Dramaturgie et mise en scène Laurent Poncelet – Compagnie Ophélia Theatre – au Théâtre de l’Épée de Bois.

Ils viennent des favelas du Brésil, des rues du Togo, des quartiers périphériques du Maroc et d’Haïti, de la Syrie. Leurs univers artistiques originels sont pluriels : théâtre, danse, musique et cirque. Ils ont en commun l’énergie et la rage de vivre.

 On commence par les apparitions disparitions d’acrobates et danseurs autour d’une importante structure polymorphe composée de deux parties qui s’assemblent et se séparent, qui avancent et reculent. Cette scénographie permet, par ses échafaudages la juxtaposition de sortes de cellules, et par sa plateforme à l’étage l’accès à une aire de jeu parallèle. Les acteurs se lancent sur scène, en grappes, à toute allure, tombent et se relèvent, s’agrippent aux parois comme les alpinistes à la montagne, sautent, se rattrapent, repartent, puis réapparaissent, avec acharnement. S’enfuient-ils, qui fuient-ils ? Pause. Bâtons de pluie et guitare, la mer est au féminin. Accélération et crescendo en agressions, hurlements sur tempos de percussions. « Demandeur d’asile, c’est ma vie. » Des murs se montent. Cris de révolte. « Peu importe la classe sociale, la favela fait partie du monde. » La parole est brute et vécue, le travail d’écriture nait des improvisations.

Le spectacle parle de l’identité et de la difficulté de vivre dans certains endroits dégradés, chaotiques, en guerre. « Je suis noire, mes racines… » Sa berceuse raconte la suite. Bribes de biographie « Mon père voulait que j’aille à l’école… » Exister à leurs yeux et aux yeux des autres : « Pourquoi personne ne me regarde ? » Riche ou pauvre, chacun aspire au bonheur, pourquoi cette méfiance face à la différence, on catégorise – hommes et femmes, homos etc… ? Dans le chaos des villes, les apostrophes et les harangues, les cris. Les femmes sont parfois des vestales. On s’entraide pour faire le mur. Mon Dieu donnez-moi la force de poursuivre… Manifestation, révolte, espoir de liberté – el horreyya – incantations collectives lors des Printemps arabes. Récit d’une scène de torture, supplice insoutenable d’un chanteur auquel on arrache le larynx, comme au Chili quarante ans plus tôt la main du chanteur guitariste, Victor Jara. Règlements de comptes, police…  Sur la plateforme, une Reine de Saba se met à danser, « mon corps m’appartient, je m’habille comme je veux… »

Le spectacle traite, intrinsèquement, des thèmes de l’altérité et du respect de l’autre, des frontières, à partir d’une gestuelle étourdissante jusqu’à parfois devenir gesticulatoire. Le corps est roi, on monte vers la transe. La voie n’est pas sans issue dans ce monde multipolaire, il y a des combats qui se mènent et une incontestable force de vie dans ce spectacle qui souffre pourtant d’un manque de distance. Pour les acteurs qui donnent tout, leur confiance et leur vie mise en jeu, au propre comme au figuré, c’est sans filet. Tout est excès et le propos artistique du coup s’estompe. La mêlée des vocabulaires : danse, acrobatie et jonglerie, percussions, conte, l’urgence qui jaillit du plateau, la force de vie et la générosité qui se dégagent, appellent à une régulation qui ici fait défaut.

Le chef d’orchestre, Laurent Poncelet, connaît bien ces sujets auxquels il s’intéresse depuis plusieurs années. Son travail avec des acteurs de différentes régions du monde se poursuit. Dans Magie Noire il avait travaillé avec de jeunes artistes des favelas de Recife qui, à partir de la danse, cherchent des langages pour échapper à leur condition et aux menaces de trafic et de mort qui planent de manière permanente. Avec Le soleil juste après, il avait diversifié l’équipe invitant des acteurs marocains et togolais. Il poursuit son voyage humain, en musique et en danse, « Ce qu’ils ont à dire brûle en eux » énonce-t-il et l’énergie qu’ils déploient le prouve. Pourtant, derrière l’émotion, une construction dramaturgique pourrait faire glisser le discours d’agit-prop en propos artistique sans rien ôter de ces précieuses forces vives apportées par les artistes.

Brigitte Rémer, le 20 avril 2018

Avec Gabriela Cantalupo, Tamires Da Silva, Abdelhaq El Mous, Zakariae Heddouchi, Marcio Luis, Ahmad Malas, Mohamad Malas, Kokou Mawuenyegan Dzossou, Lindia Pierre Louis, Lucas Pixote, Germano Santana, Clécio Santos. Assistant Jose W. Junior – lumières Fabien Andrieux – création musicale Zakariae Heddouchi, Clécio Santos.

Du 12 au 22 avril 2018, Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Métro : Château de Vincennes, puis bus 112 ou navette – www.epeedebois.com – Prochain rendez-vous au Festival d’Avignon – Présence Pasteur – du 6 au 29 juillet, à 13h50, avec  Présences Pures, d’après Christian Bobin.

Je suis Voltaire…

© Margot Simonney

Texte et mise en scène Laurence Février – Chimène compagnie théâtrale – Théâtre de l’Epée de Bois/Cartoucherie de Vincennes.

Quelles voies utiliser pour parler de l’intolérance et du fanatisme au théâtre, sans être didactique ? Laurence Février, auteure et metteure en scène de Je suis Voltaire… a choisi de prendre pour fil conducteur l’un des grands philosophes du XVIIIème siècle, Voltaire, qui avait signé un Traité sur la tolérance. Elle construit un docu fiction et se donne pour liberté de rappeler deux affaires qui avaient mené à l’exécution d’innocents, dans lesquelles Voltaire avait pris parti et dénoncé les erreurs judiciaires : l’Affaire Calas en 1761, essentiellement politique, sur fond de conflit religieux entre protestants et catholiques et l’affaire du Chevalier de la Barre, en 1765, dans laquelle Voltaire s’était fortement engagé, combattant le fanatisme religieux et remettant en cause la justice pour défendre ce jeune noble français qui à l’âge de vingt et un ans, s’était vu condamner pour blasphème et sacrilège. Elle se donne aussi le courage d’une incursion du côté de l’actualité en évoquant les arrangements et les meurtres commis impunément par Daesh, Voltaire n’avait-il pas écrit Le fanatisme ou Mahomet le Prophète ?  

Et tout repose sur le jeu des actrices, pétillantes, et des acteurs. Journaliste d’investigation, Laurence Février installe son équipe de tournage, en action avant même l’entrée des spectateurs et construit son scénario. Elle mène des interviews, à la recherche de l’esprit voltairien, dissèque et analyse avec humour et finesse le Traité sur la tolérance et l’importe dans le monde d’aujourd’hui, en jouant entre l’intime et la distance.

Le portrait de Voltaire, rockstar de la pensée comme le dit le texte, est principalement brossé par Madame du Châtelet de laquelle le philosophe était tombé follement amoureux : « Il est foudroyé par elle » reconnaît la journaliste. C’est elle, Emilie du Châtelet, intellectuelle et écrivaine, parlant le latin et le grec, son égale excentrique et sa moitié, qui le raconte. Elle le dit imprévisible et ingouvernable, écrivant des brûlots et risquant sa vie et rappelle qu’il fut embastillé à l’âge de vingt-quatre ans pendant plus d’un an, et qu’il se vit contraint par moments, d’écrire sous anonymat : « J’écris pour agir conte l’intolérance et l’hypocrisie » confirme-t-il. Emilie du Châtelet traduit aussi Principia Mathematica, d’Isaac Newton, qui établit les lois universelles du mouvement et découvre la gravitation, elle tente de médiatiser son œuvre ; elle évoque aussi la belle Hypatie d’Alexandrie, mathématicienne et philosophe grecque exécutée par des chrétiens, en 415. Le texte fait des aller retour dans le temps et nous mène jusqu’à Gilles Deleuze avec sa réinterprétation des plis de Leibnitz et la création de l’Université de Vincennes qui redonnait le goût d’apprendre ; une professeure des prisons débat en direct dans l’émission L’horrible danger de la lecture, sur le thème du patrimoine et de l’art contemporain, contredite par une prisonnière agressive qui lui répond en termes de théorie du complot.

Le spectacle conduit ensuite vers ces espaces d’intolérance extrême qui tuent au nom de Dieu, notre drame quotidien et contemporain que représente Daesh, et devise sur cette nouvelle Inquisition et sur les notions de bien et de mal. D’autres personnages interfèrent dans cette quête de tolérance dont Ézéchièle l’ange sacrificateur et subversif, le livreur scientifique et la fanatisée. Les temps se croisent et les langues s’interpénètrent – le français et l’arabe – Voltaire avec son esprit de révolte apparaît comme une métaphore pour parler de l’intolérance d’aujourd’hui. Une belle et courageuse proposition, un jeu dramatique qui ne se la joue pas, de l’intelligence, de la réflexion. Telle est l’entreprise menée par Laurence Février et son équipe qui œuvre avec discrétion et discernement depuis de nombreuses années, avec Chimène, sa compagnie théâtrale. « Craignons toujours les excès où conduit le fanatisme. Qu’on laisse ce monstre en liberté, qu’on cesse de couper ses griffes et de briser ses dents, que la raison si souvent persécutée se taise, on verra les mêmes horreurs qu’aux siècles passés ; le germe subsiste : si vous ne l’étouffez pas, il couvrira la terre » ​ signé Voltaire.

Brigitte Rémer, le 10 octobre 2017

Avec Elena Canosa (Ninon Welches, française fanatisée) – Laurence Février (Almona Grou, journaliste d’investigation) – Véronique Gallet (Ezechièle, Ange) – René Hernandez (Frédéric Sidrac, camionneur, professeur-tuteur) – Moussa Kobzili (François Moabdar, historien, traducteur-tuteur) – Catherine Le Hénan (Emilie du Châtelet). Dramaturgie, scénographie, environnement sonore Brigitte Dujardin – Lumières Jean-Yves Courcoux.

Du 2 octobre au 21 octobre 2017, du lundi au vendredi à 20h30, samedi 16h et 20h30 – Théâtre de l’Épée de Bois Cartoucherie Route du champ de manœuvre 75012 Paris – Métro Ligne 1, arrêt Château de Vincennes. Sortie N°6 puis bus 112 direction La Varenne : arrêt Cartoucherie – Tél. : 01 48 08 39 74 – Site www.epeedebois.com