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Vagabundus

Concept et chorégraphie de Idio Chichava, pour 13 interprètes – Compagnie Converge + (Mozambique) – dans le cadre du Festival June Events, au Théâtre de l’Aquarium.

@ Mariano Silva

Avec June Events Anne Sauvage, directrice de l’Atelier de Paris, a mis cette année la focale, avec son équipe, sur les questions de post et de néo-colonialisme, qui ouvrent sur la problématique de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, sur l’altérité.

Parmi de nombreux autres spectacles elle a invité Vagabundus, du danseur et chorégraphe mozambicain Idio Chichava qui après une quinzaine d’années passée en France est rentré au pays. « Ce retour au Mozambique, c’était pour moi la possibilité d’être avec la communauté de danseurs et d’inventer avec eux une dynamique assez frénétique d’entraînement, de rencontres, de réflexion, de création » explique-t-il. « Il s’agissait aussi de répondre aux besoins de la danse au Mozambique en réfléchissant aux possibilités de l’institutionnaliser, de structurer le chemin d’un danseur professionnel. »

Les thèmes qu’il appelle regardent du côté du social, de l’économique et du politique, du côté de l’actualité. Est-ce un temps de la convalescence où il regarde l’Afrique en mouvement et inscrit son travail au cœur de la tradition chantée et dansée, au Mozambique ? Est-ce une métaphore de la migration en Afrique du Sud où partent travailler dans les mines de chrome, d’or, de manganèse ou de platine nombre de mozambicains ? Vagabundus, qu’il créé en 2022, signifie Errances et parle de la figure du vagabond, du migrant. Plus qu’une pièce c’est un processus de création à partir de chants et de musiques traditionnelles. ll y a un entremêlement de musiques, de corps, de couleurs, il y a quelque chose de félin, beaucoup d’énergie, de puissance, d’émotions, d’expressivité et d’humanité. Corps social, collectif, syncrétisme en sont les mots-clés.

Les treize interprètes forment un tout, un corps global comme aime à le dire Idio Chichava, ce qui entraîne solidarité et synergies dans la chorégraphie. Ils sont danseurs autant que chanteurs, leurs chœurs et psalmodies en décalés rythment leurs gestes. Ils portent des shorts en satin de couleurs, les femmes des brassières et chacun s’empare d’un objet symbolique et fétiche, d’un élément du quotidien comme tissu, panier, sac, corde, bout de bois, pneu. Une vieille femme, la Sage, est dans un caddy qui fait fonction de fauteuil roulant, avant d’entrer dans la danse avec énergie. Il y a des leaders qui déclenchent des mouvements d’ensemble, chacun à tour de rôle est un potentiel leader. Il y a des élu(e)s, il y a le souffle, la prière expiatoire, la compassion, l’imploration, la théâtralisation. Il y a la transe, l’appel, la perte de la parole, la course, la lutte. Il y a des mouvements d’ensemble qui évoquent comme des embarcations.

Puis le rythme des pieds prend le relais de la voix. Le corps se défait, se déconstruit. L’un s’échappe et danse en solo sous le regard des autres et porté par eux. Ils s’inspirent de la danse du peuple Makonde vivant au nord du Mozambique où se trouvent des membres de diverses ethnies ayant fui les famines, les guerres incessantes, où l’expression passe par d’autres médiums comme la sculpture. Le dialecte est bantou, la société matriarcale. Il y a la religion et ses rites de passage, ses masques, les cultes des ancêtres, la définition de l’appartenance et d’affiliation. Au nord se trouve une partie de la richesse comme les gisements de gaz et de pétrole, là où ont eu lieu en 2021 des attaques terroristes. Le spectacle est aussi une longue plainte exprimant souffrance et tension.

@ Mariano Silva

A certains moments le corps devient instrument de musique et le mouvement n’a pour but que de produire du son. Quand tous s’immobilisent l’un reste et lance le rythme. Suspension, respiration, gospels et motifs baroques se mêlent. Il y a des moments plus gymniques, de grands écarts, des chants dans les aigus, des gestes guerriers, des signes d’exorcisme portés par tous, des chants répétitifs et polyphonies sombres, des travaux des champs. Ils frappent dans les mains. L’un s’élance dans une danse hip hop l’autre joue une séquence digne d’un intermède de la commedia dell’arte. La femme porte l’homme. Un chant lancinant traverse. Ils repartent le panier sur la tête, chacun retrouvant son objet favori, quotidien et sacré.

@ Mariano Silva

Idio Chichava Idio commence la danse en 2000 dans un groupe de danse traditionnelle, et fonde la compagnie Amor da noite en 2001, année où il rencontre la danse contemporaine avec la compagnie CulturArte et Danças na Cidade. Il suit également les ateliers de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues. En 2002, il participe aux workshops de Georges Khumalo (Afrique du Sud), Riina Saastamoin (Finlande) et Thomas Hauert (Suisse). Il est interprète de ce dernier dans la pièce HaMais, et tourne en Europe en 2003. Lors d’un séjour en Belgique, il assiste aux cours de l’école de Parts, (Performing Arts Research and Training Studios), école de danse contemporaine fondée à Bruxelles en 1995, par Anne Teresa De Keersmaeker, participe aux cours de David Zambrano (Vénézuela), Mat Voorter (Pays-Bas), Elisabeth Coorbett (USA).

En 2003, il interprète les pièces créées par Panaibra Gabriel, fondateur de la première compagnie de danse contemporaine du Mozambique, et Cristina Moura, rejoignant la compagnie CulturArte. Il poursuit en parallèle sa formation et suit les trainings de chorégraphes invités – Sandra Martinez (France), Betina Hozhausen (Suisse) ainsi que les cours de théâtre de Maria Joao (Portugal) et Panaibra Gabriel. En 2005, il rejoint la compagnie Kubilai Khan investigations et est interprète dans la création franco-mozambicaine Gyrations of barbarous tribes – chorégraphiée par Frank Micheletti  – qui se questionne sur les identités, les différences, l’appartenance à un groupe. En 2008, il danse dans Geografía, création présentée à la Biennale de la danse de Lyon, puis poursuit sa collaboration avec Kubilai, en dansant dans de nombreuses pièces.

Autant dire que Idio Chichava, leader de Converge +, a une solide expérience et un regard à 380°. Parallèlement à ses interprétations, il est très investi dans le travail de transmission. Avec les danseurs-chanteurs de la compagnie qui déploient une grande énergie et un langage corporel qui leur est propre, il évoque, dans Vagabundus, ce qui lui tient le plus à cœur, les questions de migrations, de métissage et d’altérité.

Brigitte Rémer, le 4 juin 2024

Interprètes : Açucena Chemane, Arminda Zunguza, Calton Muholove, Cristina Matola, Fernando Machaieie, Judite Novela, Mauro Sigauque, Martins Tuvanji, Nilégio Cossa, Osvaldo Passirivo, Patrick Manuel Sitoe, Stela Matsombe, Vasco Sitoe. Assistant chorégraphe et directeur de répétitions Osvaldo Passirivo – lumière Phayra Baloi – Responsable de tournée Silvana Pombal – Production : Yodine Produções – Partenaires : Companhia Nacional de Canto e Dança (CNCD), KINANI – Plataforma Internacional de Dança Contemporânea, One Dance Week.

Mercredi 22 et jeudi 23 mai · 21h, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, dans le cadre de June Events – En tournée – 17 au 19 mai 2024 : Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, Belgique – 25 mai 2024 : Passages Transfestival, Metz – 5 juin 2024 : Théâtre de la Ville du Luxembourg, Luxembourg – 7 et 8 juin 2024 : Paris Dance Project, Paris – 10 juin 2024 : Générations, Théâtre Paris-Villette, Paris – 14 juin 2024 : Rencontres à l’échelle, Marseille.

L’absence de guerre

© Marjolaine Moulin

Texte David Hare, traduction Dominique Hollier, mise en scène Aurélie Van Den Daele, Compagnie Deug Doen Group, Théâtre de l’Aquarium/La Cartoucherie.

L’action se passe au Royaume-Uni. Le parti travailliste, parti d’opposition, est en campagne électorale et son leader, Georges Jones, sur la dernière ligne droite, figure au plus haut dans les sondages. Il a l’arrogance du rôle. Toutes les chances sont de son côté, dit-on. Entouré de son QG de campagne, hautement chargé de communication, il déploie des stratégies méphistophéliques pour achever la tâche et attirer les électeurs. La pièce nous place au cœur du combat politique, dans les coulisses de l’exploit visé, et des dérives morales et politiques qui vont avec. La moulinette de la communication est permanente et le paraître est roi.

Beaucoup d’excitation sur le plateau dès le départ, beaucoup de démonstration. Tous les atouts sont sur la table tels que séduction, conviction, organisation, obsession. Puis le vent tourne, sous couvert de guerres intestines, et s’amorcent les déresponsabilisation, trahison, compromission et corruption. Joker ! Suite au débat télévisé raté du candidat Georges Jones contre son adversaire conservateur, Charles Kendrick, les derniers idéaux et faux-semblants s’écroulent, avec le candidat. Et le staff se délite. De cette Absence de guerre entre les deux leaders naît la pièce.

Auteur, metteur en scène et réalisateur britannique bien connu dans son pays, David Hare, auteur de la pièce, qu’il écrit en 1993 à partir d’un fait réel qu’il a lui-même traversé, a pour terrain d’écriture les excès du capitalisme et du politique. Observateur du monde dans lequel il vit, il se positionne à gauche et témoigne, sur un mode réaliste. Il est de la génération qui succède aux dramaturges John Osborne et Arnold Wesker, monte ses propres pièces à partir des années 70 puis développe son travail dans les théâtres nationaux. Il écrit aussi des scénarios et a créé dans les années 80, une maison de production.

Dans le travail de mise en scène proposé par Aurélie Van Den Daele, au-delà du plateau, l’image tient une place importante. L’équipe en campagne suit son candidat et le traque avec une caméra qui retransmet les images sur écran, jusqu’au fond des coulisses, pour mieux le vendre. La mise en scène suit la courbe électorale, copie conforme à la réalité.

A l’heure où nombre d’entre nous s’estiment floués par les politiques, toutes tendances confondues, de l’air frais ferait du bien. Il n’est pas sûr que l’air vicié de l’arène politique, en arrêt sur image, bouleverse. Ici tout est consommé avant que ne se joue la partie, le sur-jeu du début place les pions sur l’échiquier bien connu du rapport de force et de l’arrogance, avec des personnages-fantoches. La pièce prend une direction intéressante quand la fêlure s’installe chez le candidat Jones (Sidney AliMehelleb) et que le doute commence à l’habiter, quand tombe le masque et que l’acteur-candidat s’écroule, que chacun se révèle. Mais il est tard.

Il n’est pas sûr que la vérité hystérique serve la vérité historique, ni que le cœur d’une organisation politico-médiatique soit, dans son effet miroir, captivante. On sait que la réalité souvent dépasse la fiction, alors, traversons la Manche où nous avons tellement de tribunes en ce moment, sachant qu’il n’y a peut-être plus de fables auxquelles croire, et peut-être plus rien à dire.

Brigitte Rémer, le 21 janvier 2019

Avec Émilie Cazenave, Mary Housego attachée de presse de Georges Jones et Véra Klein vieille militante du parti travailliste – Grégory Corre, Malcolm Pryce, Ministre des finances du cabinet fantôme – Julien Dubuc, cadreur plateau – Grégory Fernandes, Andrew Buchan, aide de Georges Jones – Julie Le Lagadec, Gwenda Aaron, la secrétaire de Georges, Line Franck personnalité médiatique – Trevor Avery, garde du corps de Georges Jones – Alexandre Le Nours, Oliver Dix, conseiller politique Georges Jones – Sidney Ali Mehelleb, Georges Jones – Marie Quiquempois, Lindsay Fontaine, conseillère en publicité/image – Victor Veyron, Bryden Thomas, membre du parti travailliste et Charles kendrick leader du parti travailliste.

Du 8 janvier au 3 février 2019, du mardi au samedi à 20h – le dimanche à 16h – Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie Route du champ de manœuvre – 75012 Paris. Tél. : 01 43 74 72 74 et 01 43 74 99 61 – www.theatredelaquarium.com – En tournée : 21 mars, La Faïencerie/Creil – 2 et 3 avril, Théâtre Les Îlets/CDN de Montluçon – 5 avril, Fontenay en scènes – 9 au 12 avril, Théâtre de la Croix Rousse à Lyon.

Le Jeu de l’amour et du hasard

© Vincent Arbelet

Texte de Marivaux, mise en scène de Benoît Lambert/Théâtre Dijon Bourgogne, au Théâtre de l’Aquarium-La Cartoucherie.

L’espace scénique révèle, face au spectateur, toute sa profondeur et présente, côté cour, une sorte de cabinet de curiosité avec animaux empaillés, tables anciennes et flacons, côté jardin une nature en relief des arbres en son sommet, une frondaison et des bosquets, raccord avec la nature du XVIIIème. Particulièrement réussi, ce bel espace porte le spectacle comme un personnage principal et permet à l’action de se dérouler à l’intérieur comme à l’extérieur (scénographie et lumière Antoine Franchet). Un long échange entre Silvia (Edith Mailaender) et sa servante Lisette (Rosalie Comby), ouvre la pièce, sur le thème du mariage arrangé : « Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie ; moi je lui réponds qu’oui ; cela va tout de suite ; et il n’y a peut-être que vous de fille au monde, pour qui ce oui-là ne soit pas vrai, le non n’est pas naturel » dit Lisette à sa maîtresse, Silvia. « Le non n’est pas naturel ; quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ? » répond Silvia.

Cette comédie en trois actes de Marivaux, écrite en 1730 et représentée une quinzaine de fois du vivant de l’auteur par des comédiens italiens, joue sur le travestissement et un chassé-croisé amoureux. Pour déjouer le plan d’Orgon son père (Robert Angebaud) qui complote habilement pour la marier, en compagnie de Mario son fils et frère de Silvia (Étienne Grebot), cette dernière se métamorphose en servante tandis que de servante, Lisette travestie devient la maîtresse. En jeu symétrique, le promis, Dorante (Antoine Vincenot), pour mieux observer sa future fiancée, prend la place d’Arlequin, son serviteur et Arlequin (Malo Martin) se transforme en Dorante. La pièce ne repose que sur les quiproquos qui s’ensuivent, dans ce double jeu de masques inversant les rapports maîtres-valets qui floutent la lisibilité des sentiments et leurs destinataires.

La pièce est légère et pétulante, sans grand problèmes métaphysiques ni profondeur. Le dénouement reste dans les codes classiques de la bienséance et le respect des castes sociales : le serviteur épousera la servante ; Silvia et Dorante – l’aristocrate dont elle est amoureuse – s’épouseront. Des scènes enlevées et ombrageuses, le passage du rire aux larmes, l’autorité paternelle indulgente et sur-jouée, la tentation de transgression, sont les ingrédients de ce plat d’été gentiment assaisonné.

Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne-centre dramatique national, se plaît à explorer les classiques et met en scène la pièce. Dans le cadre du dispositif d’insertion professionnelle pour les jeunes acteurs issus des écoles supérieures d’art dramatique qu’il a mis en place en 2014, il a opté l’année dernière pour Marivaux et Le Jeu de l’amour et du hasard – scolairement bien connu – leur offrant un tremplin, en leur début de parcours professionnel et leurs premiers grands rôles. Défi relevé. Le thème du mariage arrangé dans la pièce n’est qu’un marivaudage et peu d’inquiétude accompagne le traitement du sujet où les jeux se font relativement à l’avance et mènent à un happy end.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2018

Avec : Robert Angebaud, Monsieur Orgon, père de Silvia – Rosalie Comby, Lisette, femme de chambre de Silvia, travestie en Silvia – Étienne Grebot, Mario, frère de Silvia – Edith Mailaender, Silvia, fille d’Orgon, travestie en Lisette – Malo Martin, Arlequin, valet de Dorante, travesti en Dorante – Antoine Vincenot, Dorante, maître d’Arlequin travesti en Bourguignon, valet. Assistant mise en scène Raphaël Patout – scénographie et lumière Antoine Franchet – son Jean-Marc Bezou – costumes Violaine L. Chartier –  coiffures et maquillage Marion Bidaud – régie générale, son et vidéo Jean-Marc Bezou – régie lumières Hugues Herbet – régie plateau Eric Den Hartog – habilleuse Anne Le Turcq – spectacle créé le 3 octobre au Théâtre Dijon Bourgogne-CDN.

Du 26 septembre au 21 octobre 2018, au Théâtre de l’Aquarium-La Cartoucherie. 75012 – Tél. : 01 43 74 99 61 site : www. theatredelaquarium.com – En tournée dans de nombreuses villes de France, voir : www. tdb-cdn.com

Cherchez la faute

© Patrick Berger

D’après La divine Origine/Dieu n’a pas créé l’homme de Marie Balmary – adaptation et mise en scène François Rancillac – Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes.

Faute, pêché originel, culpabilité, côte d’Adam… Des tables disposées en carré type salle de réunion, une cinquantaine de spectateurs invités à prendre place et parmi eux quatre acteurs en vis à vis sur chacun des côtés : quatre acteurs en croix. Un dossier papier pour chaque spectateur, versets bibliques posés à chaque place. Au centre, un semblant de Buisson Ardent, en réduction. Etude de la Genèse, version André Chouraqui. On parle de la Bible, même si le penseur et homme politique israélien né en Algérie a aussi traduit la Torah et le Coran. Séance d’exégèse à partir d’un essai de la psychanalyste Marie Balmary qui s’intéresse aux mythes fondateurs et travaille, à partir de ses deux expériences de la parole – la psychanalyse et l’aventure spirituelle – sur le texte original de la Genèse, en hébreu ancien. Explication de texte ! Page 146, verset 98. Chaque spectateur cherche dans ses feuillets et révise sa connaissance des écrits bibliques avant de les replacer, sous la direction de son directeur de conscience, l’acteur/actrice, dans le contexte.

La lecture est polyphonique, trois des acteurs débattent entre eux (Danielle Chinsky, Daniel Kenigsberg, Frédéric Révérend). Le quatrième joue la mouche du coche ou le naïf de service (François Rancillac, Fatima Soualhia Manet en alternance). Dans la seconde partie, les spectateurs – cette communauté éphémère, selon François Rancillac concepteur du « spectacle » qu’il a créé en 2003 à la Comédie de Saint-Etienne, et qu’il reprend quinze ans plus tard – sont invités à discuter avec les acteurs.

Il est vrai que les sujets de la laïcité et des intégrismes sont au coeur de nos sociétés. Que des expositions comme Chrétiens d’Orient 2000 ans d’histoire, à l’Institut du Monde Arabe ou Lieux saints partagés en Europe et en Méditerranée au Musée National de l’Histoire de l’Immigration donnent du grain à moudre sur le thème. Mais nous sommes au théâtre, dans la petite salle de l’Aquarium transformée en salle du chapitre, qui propose la dissection des textes sacrés sans aucune théâtralité.

Que suis-je venu faire en cette galère ? La leçon de caté est pesante. N’est-ce pas un métier que de ré-interroger les sources judéo-chrétiennes, pleines de dogmes, gloses et controverses ? De nombreux théologiens s’y collent et ré-inventent le monde. Marie Balmary le fait de son côté qui plus est par le filtre de la psychanalyse, mais la mise en théâtre reste périlleuse, voire inféconde. Ici pas de théâtre, pas de scène, rien qu’un reste de Cène.

« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » premier verset de la Genèse. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu » premier verset du prologue de l’Evangile selon Saint-Jean. Qu’est-ce que le Verbe ? Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce que le théâtre ?

Brigitte Rémer, le 19 janvier 2018

Avec Danielle Chinsky, Daniel Kenigsberg, Frédéric Révérend, en alternance François Rancillac ou Fatima Soualhia Manet – direction technique Dominique Fortin – régie de scène François Lepage – Montage technique Eric Den Hartog, Juliette Ogé-Lion, Antonio Rodriguez.

Du 9 au 21 janvier 2018, du mardi au samedi à 20h – le dimanche à 16h – Théâtre de l’Aquarium/la Cartoucherie route du champ de manœuvre. 75012 Paris – Tél. : 01 43 74 72 74 – www.theatredelaquarium.com

En tournée : Le Granit, Scène nationale de Belfort, 15 janvier 2018 – Théâtre de la Madeleine à Troyes, 23 et 24 janvier – Théâtre Francis-Planté à Orthez, 30 janvier – Maison des Arts du Leman à Thonon-les-Bains, 2 et 3 février – Panta théâtre à Caen, 8 et 9 février – La Filature de Mulhouse, 15,16,17 février – Théâtre de Lisieux, 22 février – Olympia – CDN de Tours, 13 au 17 mars – Le Quai, CDN Angers – Pays de la Loire, du 22 au 25 mai – Théâtre Victor Hugo à Bagneux, 13 juin.

Lorenzaccio

© Pierre Grosbois

Texte d’Alfred de Musset – mise en scène Catherine Marnas – Théâtre de l’Aquarium / La Cartoucherie

Personnage on ne peut plus trouble au double visage, Lorenzo s’affiche comme le compagnon de débauche et de dépravation d’Alexandre de Médicis son cousin et duc de Florence, régnant avec tyrannie sur la ville. Depuis 1500 les Médicis ont mainmise sur Florence, et, d’après l’Histoire, y restent plus de trois siècles. Enfant illégitime se faisant souvent traiter de bâtard, on le dit fils du pape Clément VII. Alexandre est mis en place par l’Empereur Charles Quint et le pape Alexandre Farnèse, dit Paul III, il se glisse dans la peau d’un bouffon et utilise Lorenzo pour les basses besognes. Ce dernier joue le scénario du parfait entremetteur et de l’ami fidèle dans la dépravation – on pourrait même parler de la construction d’une figure du double entre ces deux hommes se ressemblant trait pour trait – il se donne pourtant pour objectif d’éliminer Alexandre. En 1537, la cour de Florence est un lieu de luxure et de complot, avec la bénédiction du pape et de son représentant, le Cardinal Cibo, qui aime brouiller les pistes. Décadence, immoralité et libertinage de l’aristocratie, en sont les signes.

Le spectacle commence par l’illustration de la débauche, version d’aujourd’hui. Alexandre et Lorenzo se vautrent, boivent, se travestissent et se dézinguent, alcoolisés et shootés. Et Lorenzo ne se contente pas d’être spectateur, il est acteur et complice et joue de l’ambiguïté physique, sexuelle et morale. Des bruits courent sur son manque de courage et une certaine faiblesse, il le démontre un jour en s’évanouissant devant une épée, il ne paraît guère dangereux. Les époques se mélangent et le Cardinal Cibo, aussi trouble que le reste de la cour, met en garde Alexandre sur l’idée du meurtre que pourrait accomplir Lorenzo, mais le Duc n’y accorde aucune attention. Dans la peinture dégradée de la société florentine, on trouve la marquise Cibo, belle-sœur du Cardinal cédant aux avances d’Alexandre, quoique mariée, espérant faire bouger les lignes du despote ; Tebaldeo, peintre, chargé de faire le portrait du duc ; Côme de Médicis, qui, sous tutelle de l’église, sera le remplaçant du Duc, à sa mort ; Pierre Strozzi issu d’une famille républicaine, sorte de meneur des opposants dont on empoisonne la sœur, Louise, et dont le père, Philippe, sera exilé. Ami et confident de Lorenzo, Philippe Strozzi est un point central de cette Florence en perdition, sans doute la seule figure positive dans ce vaste champ de perversité politique. Il voudrait convaincre de la sincérité de Lorenzo et le verrait bien en libérateur, ce qu’on a du mal à croire dans cette lecture de la pièce tant l’accent est mis sur l’aspect dégradé de l’ensemble des personnages. Lorenzo n’a, ici, rien de romantique, on a peine à l’entendre hors de la sphère de la luxure.

Certes l’amertume de Musset quand George Sand le quitte, entraine chez lui une grande désillusion ; le contexte politique du moment, en France, n’a par ailleurs, rien de porteur, la révolte dite des Trois Glorieuses du 27 au 29 juillet 1830 mène au départ de Charles X – qui voulait supprimer le droit de presse, acquis en 1789 pendant la Révolution française – et précède l’arrivée de Louis-Philippe 1er et la Monarchie de Juillet, alors que le peuple attendait le retour d’une République. Le tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, évoque ces journées. La pièce est écrite en 1834, loin de toute unité de temps et de lieu et part dans différentes directions. Sa traduction scénique en est d’autant plus complexe, ainsi que l’interprétation des personnages, Lorenzo en tête.

Dans la mise en scène de Catherine Marnas, on ne voit qu’un personnage à la dérive, dépravé cynique et qui se perd. On a du mal à imaginer son autre facette, humaine et idéaliste et le sens du meurtre qu’il prépare. Il n’est ni pur ni solitaire. Toutes les petites scènes, en apparence anecdotiques, servent le même propos, celui du pouvoir et de la dérive du pouvoir. La metteuse en scène et directrice du Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, a voulu, à n’en pas douter, par un effet miroir caricatural, nous renvoyer l’image du monde dans lequel nous vivons, irrespectueux, fanfaron et baigné d’immoralité politique. Les médias déjà s’en chargent, en boucle. Elle s’empare d’une Florence imaginaire, semblable à la France des années 1830 que traverse Musset, semblable aussi à la nôtre, les costumes le connotent, ils sont d’aujourd’hui avec, pour certains, un signe distinctif – ainsi le Cardinal portant au-dessus de son costume une courte pèlerine violette et une calotte de même couleur. Alexandre, Lorenzo et tous les hommes sont au goût du jour, jeans ou costumes, et les femmes portent des robes années 1950. La scénographie permet de nombreuses circulations avec des praticables agencés en passerelles qui pourraient évoquer une scène de cabaret. Se montrer, tel est le maître mot. Mais la pièce s’embourbe et les acteurs – qui tiennent tous plusieurs rôles – font ce qu’ils peuvent, de manière inégale. La complexité des personnages autant que le désarroi de la jeunesse, se perdent, dans l’agitation de la dépravation, et l’esthétique trash présentée ici décale le propos du politique et manque de profondeur.

Brigitte Rémer, 7 octobre 2017

Avec : Clémentine Couic – Julien Duval –  Zoé Gauchet – Francis Leplay – Franck Manzoni – Jules Sagot – Yacine Sif El Islam – Bénédicte Simon. Assistanat à la mise en scène Odille Lauria – scénographie Cécile Léna et Catherine Marnas – lumières Michel Theuil – création sonore Madame Miniature avec la participation de Lucas Lelièvre – costumes Édith Traverso et Catherine Marnas – maquillage Sylvie Cailler – construction décor Opéra national de Bordeaux.

Du 26 septembre au 15 octobre 2017, du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h – Théâtre de l’Aquarium Cartoucherie de Vincennes. Route du champ de manœuvre 75012 Paris – Métro : Château de Vincennes, sortie n°6, puis Bus 112 direction La Varenne : arrêt Cartoucherie –  Site : www.theatredelaquarium.com – Tél. : 01 43 74 72 74.