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Un Terrier

Solo à voix nue – mise en scène, écriture, composition musicale, jeu Anne Leterrier – co-mise en scène Diane Vaicle – Accompagnement à la création Mickaël Délis, Michel Bruzat, Sylvain Maurice – au Théâtre La Reine Blanche, Paris.

© Patrice Leterrier

Une voix audio introduit le sujet et nous place au cœur du récit, écrit et porté par Anne Leterrier, à partir de son histoire de vie : « être adopté n’est pas une chose banale » entend-on. Elle est assise dans le public, puis rejoint la scène et lance un chant.

Mon histoire commence par un prénom composé : Anne-Caroline Laurence, celui qu’ils donnent aux bébés nés sous « x ». Pupille de la Nation elle est adoptée à l’âge de trois mois par une famille qui ne pouvait pas avoir d’enfant malgré plusieurs tentatives de fécondation in vitro. La communication que reçoit un jour Mme Leterrier et qui la remplit de joie annonce qu’une petite fille les attend. C’est Anne, « nos regards se sont croisés, le courant est passé » dit-elle. Ce regard échangé à scellé son destin à celui de sa famille adoptive, heureuse d’accueillir cette petite fille.

© Patrice Leterrier

Anne déballe une paire de petits chaussons avec émotion et quelques objets de sa petite enfance. Elle sait depuis toujours qu’elle a été adoptée et une question la taraude : « qui s’est occupé de moi les trois premiers mois de ma vie ? ». Elle sait aussi qu’un jour elle aura envie de savoir qui est sa mère biologique et de comprendre pourquoi cet accouchement sous x, qui la prive de son identité. « Il me manque les premières pages du livre de ma vie » dit-elle. Cette mère, Khadija, avait écrit une lettre avant qu’elle n’ait trois mois, lettre qui se trouve dans son dossier. Le Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles la guide dans ses démarches. Elle en donne lecture et prend connaissance de ses origines puis offre au public un thé à la menthe pour que chacun(e) reprenne souffle avant de partager son histoire.

Son père, José, portugais, a vingt-neuf ans et sa mère seize. Une courte histoire les lie et Khadija tombe enceinte. Sa mère l’oblige à accoucher sous x. Naît un beau bébé aux mensurations parfaites : 3,810 kilos, cinquante et un centimètres, un 1er décembre 1990. « Je suis ce bébé volé » dit Anne Leterrier. Khadija perd la parole et se terre dans le mutisme avant de fuir sa famille. Elle aura d’ailleurs tout subi dans l’enfance, agressions sexuelles et inceste. Elle se marie, a deux enfants puis deux jumeaux, divorce en 2008.

© Patrice Leterrier

La suite se dessine au fil du courrier échangé de 2013 à 2016 entre Anne et sa mère biologique. Les lettres sont remises à des spectateurs qui acceptent de les lire. Puis d’un commun accord une rencontre s’organise entre mère et fille. Rendez-vous est pris à la Fête des Lumières de Lyon, un 10 décembre 2016. « Est-ce que je vais lui plaire » se demande Anne, « J’ai brodé ma chemise. Je dévisage les femmes. Une femme fonce dans ma direction. Elle parle fort. Je l’observe ». Khadija n’est pas seule, elle est accompagnée de sa fille de dix ans, d’une voisine et son mari, de son frère avec deux cousins, de quatre enfants. Bref Anne fait face à onze inconnus.

Deux ans plus tard c’est à Marseille qu’elle se rend chez Khadija, dans une grande barre d’immeubles. Elle apprend quelques mots d’arabe. Dans un cadre photos où se trouvent le visage de quatre enfants, reste une cinquième place, la sienne. Dans les discussions qui s’ensuivent s’installe le fossé des différences : se marier ou pas, avoir des enfants ou pas, qui on aime qui on n’aime pas. Le fossé se creuse. Deux ans s’écoulent puis Anne envoie une lettre qui dit sa vie, homosexuelle, militante, musicienne, reprise par un coup de fil qui mesure les limites de leurs retrouvailles réparatrices.

© Patrice Leterrier

Derrière les silences, Anne Leterrier repose la question de l’inné et de l’acquis et plonge dans la fascination des origines et la recherche de ses identités. Elle écrit sa vie et la porte en témoignage avec sensibilité, humour et émotion. De son Terrier, Anne Leterrier observe. On entre dans l’intimité de la conteuse avec empathie, témoins d’un parcours qu’elle a su compléter pour s’apaiser, enfant désirée par des parents adoptifs qui l’ont aidée à devenir ce qu’elle est, une femme a priori heureuse et libre malgré le traumatisme de l’abandon. Une grande humanité circule dans ce partage complice avec le public, et, derrière l’absence et les questionnements sur l’absence suivis de la confirmation des différences culturelles, l’amour reçu dans sa famille d’adoption, un cadeau. Le chant ponctue certains moments du spectacle, petits moments de grâce.

                                 Brigitte Rémer le 20 avril 2026

Accompagnement à la création : Mickaël Délis, Michel Bruzat, Sylvain Maurice – création musicale Anne Leterrier – régie son Erwan Morisse – choeur et soutien de coeur : Estelle Meyer, Anna Jouan, Bele Bopp, Diane Vaicle, Dorothée Leclair, Lauranne Callet, Marine Lombard, Coralie Borghi, Camille Derijard.

Du 7 au 29 avril 2026, les mardis et mercredis 21h, Théâtre La Reine Blanche – 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris – métro la Chapelle et Marx Dormoy – site : www.reineblanche.com – tél. : 01 42 05 47 31 – le 10 décembre 2026 à La Camillienne, avec Enfance Famille et adoption, Paris 12e.

Coupables d’amour

Texte de Nathalie Kanoui, librement inspiré de Crimes de Femmes d’Anne Sophie Martin et Brigitte Vital Durand – mise en scène Anne Le Guernec – au Théâtre de la Reine Blanche.

© Isabelle Husson-Ribeiro

La première, Simone, arrive par la salle. Elle est accusée d’avoir tué son mari. « L’accusée avait-elle l’intention de le tuer ? Oui… »  Elle est condamnée à douze ans de réclusion criminelle et a dix jours pour faire appel.

On entre de plain-pied dans le sujet, la justice. Elles sont trois dans une cellule, auparavant jeunes femmes sans histoire : Laura (Nathalie Kanoui) a tué le compagnon dont elle était amoureuse, Simone (Josette Stein) a mis en pièces le sien et nous décrit par le menu son protocole, Leni (Félicité Chaton) la plus jeune, a tué son père. Crimes passionnels, pour se protéger, se venger ou se rebeller. Dans leur incarcération elles sont devenues, disent-elles, « des marchandises, des inutiles. » On entend au loin quelques pépiements d’oiseaux et des aboiements, ce semblant de vie extérieure qui vient comme une vague, ou comme en rêve (musique originale et réalisation sonore de Frédéric Prados).

© Isabelle Husson-Ribeiro

On voyage sur les traces et les blessures de ces trois femmes, au cœur de leurs pensées et réflexions, de leurs sentiments et émotions, du tribunal à la prison. Une solidarité se tisse entre elles, de différentes générations, identités et classes sociales. « Qu’est-ce qui vous ferait plaisir pour la semaine prochaine ? On a reçu les bons de cantine » demande Simone. « Kalachnikov, bazooka, fusil à pompes » répond Lara… « Montgolfière, spa, voyage en concorde » surenchérit Leni. « Rognons de veaux, jardinière de légumes, poêlée de pleurotes » enchaîne Simone. On suit les procès avec les interrogatoires de la présidente du tribunal, les magistrats, les rencontres avec les avocates, les animatrices, les accusées. La détresse est visible autant que les espoirs et la nuit apporte ses fantasmes. On redéfinit les rôles de chacun dans ce théâtre du monde, les avocates, les juges, les jurés…

La scène est sobre. Elle est à la fois prison et prétoire, trois bancs pour mobilier servent de table ou de lit, les lumières donnent cette ambiance d’ombres portées sur les murs (création lumières de Clara Pacotte). Les robes d’avocates que mettent les actrices à tour de rôle quand elles passent de l’autre côté de la rampe, traduisent l’audience. Les mots percent. Simone raconte sa vie d’enfer avec Émile, qui buvait, et sa façon de le tronçonner racontée avec distance… « C’était une bête, le père… J’ai défendu mes enfants… »  Laura s’est vu refuser une liberté conditionnelle mais s’en relèvera. On fait des jeux pour passer le temps, on mange quand on a pu cantiner. La scène finale donne de l’espoir, Leni est sortie et retrouve Laura. Enceinte, elle vient lui demander  d’être la marraine de son enfant à naître.

© Isabelle Husson-Ribeiro

Nathalie Kanoui, qui interprète ici Laura a adapté Crimes de Femmes, texte de deux journalistes, Anne Sophie Martin et Brigitte Vital Durand, la première également réalisatrice pour la télévision, la seconde secrétaire générale de la Presse judiciaire, qui témoignent d’histoires vraies et interviewent certaines de leurs protagonistes. La comédienne explique avoir découvert pour sa part le milieu de la justice au lycée, lors d’une visite de sa classe au Palais de Justice de Paris. La mise en scène signée Anne Le Guernec sert avec subtilité le texte, rendant leur humanité à chacune des femmes, et sans en faire des oies blanches. Chaque actrice sert le propos avec précision et limpidité, tantôt accusée, tantôt personnel de l’appareil judiciaire. La justesse est là, dans un réalisme mesuré, comme une évidence, et dans le constat de l’acte tragique accompli et sans regret, la liberté et l’identité retrouvées. Ce parcours initiatique leur permet de reconquérir leur dignité et de retrouver une place dans la société.

Brigitte Rémer, le 20 novembre 2025

© Isabelle Husson-Ribeiro

Avec : Félicité Chaton, Nathalie Kanoui, Josette Stein – musique originale et réalisation sonore Frédéric Prados – lumières Clara Pacotte – Assistante à la mise en scène Mona Martin-Terrones – avec les voix de Frédéric Jessua et Thierry Bosc – production La Compagnie Céleste.

Théâtre de la Reine Blanche, les jeudis 6, 13, 20 et 27 novembre et mardis 11et 18 novembre, à 19h00 – les samedis 8, 15, 22 et 29 novembre, à 18h00 – 2 bis Passage Ruelle – 75018 Paris – métro : La Chapelle, Max Dormoy – réservations par tél. : 01 40 05 06 96, ou par mail : reservation@scenesblanches.com 

La Part sombre

Texte de Maï David et Gaëlle Héraut – mise en scène Gaëlle Héraut – jeu Maï David – lumière Nolwenn Delcamp Risse – Théâtre de la Reine Blanche/Paris.

@ Gaelle Héraut

Le texte s’annonce simple et nous est adressé. Maï David évoque d’abord ses insomnies et les tourments de ces nuits blanches à ne pas se ressourcer.

Puis elle parle de son parcours au théâtre et nous fait partager les spectacles où elle a joué et/ou mis en scène, présentant les acteurs et les personnages. Deux spectacles notamment : le cruel et sanglant, Titus Andronicus de Shakespeare en son banquet indicible où l’empereur Titus sert à Tamora un plat de ses enfants broyés, le cri de Tamora ; Le Misanthrope, répété en Bretagne dans une maison bienveillante où chaque acteur actrice prend ses marques, et dans lequel le féminin et le masculin s’inversent. L’océan au bout de la rue pour jeter dans les vents l’ivresse de création et s’y laisser porter. « Il faut que j’explore ce que j’ai à jouer… » dit-elle avec fébrilité.

@ Gaelle Héraut

Elle évoque ses questionnements et inquiétudes artistiques auprès du grand metteur en scène Claude Régy, homme passionné de l’ombre dont la rime avec La Part sombre de l’actrice, titre de sa méditation à haute voix, n’est pas que coïncidence. Chaque petit détail nous mène vers plus de perfectionnisme, ainsi la fascination pour l’encre et le papier sur lequel il envoie sa réponse, et sa précipitation à elle pour acheter papier dessin et encre rouge.

Dans son parcours labyrinthe Maï David perd ses repères avant de perdre pied et le traduit théâtralement. Au-delà du texte élaboré avec Gaëlle Héraut, on le voit par d’infimes actions sur le plateau comme ces pétales trouvés ça et là sur la scène, porteurs de mots volés et envolés, qu’elle avale. À peine remarque-t-on dans le comportement ces quelques discordances, subtiles et maitrisées au plateau. Il y a cette lumière rouge qui clignote et signe cette dysharmonie, l’actrice de dos.

Maï David est assistée de quelques accessoires, aussi vains que les mots quand le monde se déstructure. Posés sur une table roulante à toile cirée, qui pourrait faire table de dissection, quelques assiettes. Elle a ôté une première veste, puis une seconde, ses strates d’angoisse. Elle théâtralise avec finesse son monde qui se désorganise, renforcé par la bande-son qui entremêle des voix, elle qui monte sur la table, elle dont le regard s’éloigne.

@ Gaelle Héraut

Elle plonge, et nous avec, dans les bruits alentour, chez les voisins. « Prends tes médicaments » lui dit-on. « Je suis méchante » entend-elle. Elle tente de se normaliser, devient professeur des écoles, les voix qu’elle entend, voix enregistrées pour le spectateur, l’envahissent et la traquent. Sa vie, un temps avec Ludo, se termine quand il appelle les pompiers au cours d’une crise et qu’elle est emmenée sous contrainte à Sainte Anne – un lieu resté longtemps emblématique de folie – alors que sa fille de cinq mois a besoin de son lait et que son approche lui est interdite.

Maï David a passé sa blouse de nuit, et un mois sans voir sa fille. Elle dessine une galerie des portraits de ceux qui l’entourent, avec lesquels elle fait des jeux de temps en temps et pour tuer le temps, Loane et Azur, sa voisine de chambre, alcoolique, hospitalisée pour sevrage, elle parle des IRM et de l’enfermement. Elle évoque un second séjour et six ans de souffrance, le bleu de ses yeux clairs, peut-être trop clairs, la vie qui se brise.

@ Gaelle Héraut

Le spectacle se termine sur cette belle métaphore japonaise dans sa technique traditionnelle de réparation des pièces de céramique, avec de l’or, et qui met en valeur les fêlures et les cassures. Ces fissures dessinent un paysage et traduisent la beauté dans leur imperfection. L’actrice s’apaise à l’idée de cette beauté et de cette réparation qu’elle poursuit en lecture : « Saura-t-on jamais… ? »

Le texte de Maï David et Gaëlle Héraut, La Part sombre, porté par Maï David qui livre son histoire, est sobre, précis, poignant. Il est porteur d’espoir celui de se réparer, et nous concerne tous. Le hors-sol n’arrive pas qu’aux autres.

Brigitte Rémer, le 18 septembre 2025

Mardi 16 septembre 2025, jeudi 18, samedi 20, mardi 23, jeudi 25, samedi 27, mardi 30 septembre – jeudi 2 octobre, samedi 4 octobre, jeudi 9 octobre 2025. Tous les jours à 21h sauf le samedi à 20h – Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis Passage Ruelle – 75018 Paris, métro : La Chapelle ou Marx Dormoy – tél. : 01 40 05 06 96 – email : reservation@scenesblanches.com – site : wwww.reineblanche.com