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Les Bonnes

@ Jérôme Séron

Texte de Jean Genêt, mise en scène Robyn Orlin, au Théâtre de la Bastille – Coréalisation avec le Festival d’Automne à Paris.

La chorégraphe sud-Africaine Robyn Orlin s’empare de la célèbre pièce de Jean Genêt, Les Bonnes, mise en scène pour la première fois en 1947 par Louis Jouvet et présentée au Théâtre de l’Athénée. A partir d’un fait divers, le crime des soeurs Papin dans les années trente – deux domestiques qui avaient tenté d’assassiner leur maîtresse – Genêt a écrit une sorte de cérémonial où les deux sœurs exorcisent leurs ressentiments par le simulacre, les jeux de rôle et le travestissement, en mettant l’accent sur la tension entre les classes sociales et les conflits qu’elle génère.

Claire est la plus révoltée et dominatrice des deux soeurs ; Solange, plus réservée et inquiète essaie de la calmer ; Madame, qui entretient des relations floues avec elles leur offrant parfois les vêtements dont elle ne veut plus, est saisie par l’incarcération de son amant après dénonciation anonyme… Le jeu de la vérité approchant Monsieur étant libéré, pour ne pas se faire démasquer, Claire et Solange imaginent d’éliminer leur Maîtresse en lui faisant boire un tilleul dans lequel elles vont verser du poison. Elle ne le boira pas malgré l’insistance de Claire, et part retrouver son amant. Dans sa mégalomanie, Solange décrit sa mort et celle de Claire, leurs funérailles, fastueuses et théâtrales, dans un superbe monologue où « toutes les femmes de chambre portent nos couleurs. » Dans le dernier jeu de rôle auquel elles s’adonnent l’une et l’autre, Claire tient le rôle de Madame et boit le tilleul au poison, tandis que Solange poursuit sa diatribe, au comble de l’excitation.

Dans ce monde clos où l’univers dominant est celui de la violence, Robyn Orlin adjoint un quatrième personnage tout aussi dominateur, l’image, dans sa toute puissante, dialoguant avec les personnages, et qui tente de les avaler. Un grand écran posé à l’arrière scène renvoie l’image des personnages par le biais d’une caméra posée juste devant. Les acteurs – trois acteurs hommes dont les deux sœurs de couleur noire : Arnold Mensah, Claire – Maxime Tshibangu, Solange – Andréas Goupil, Madame – sur scène souvent de dos, apparaissent en gros plans sur écran comme des projectiles, et projettent leurs propres fantasmes. Ils s’inscrivent dans le décor de l’adaptation cinématographique de la pièce réalisée par Christopher Miles en 1975, s’approchent de la caméra et de l’écran et pénètrent dans le film grâce à un important travail d’incrustation vidéo (création vidéo Eric Perroys) complété par une habile écriture lumière (création lumière et régie générale Fabrice Olivier).

La vision de Robyn Orlin mêle théâtre, mouvement et cinéma dans le plus pur baroque et décalé, et dans la plus grande extravagance. Le texte de Genêt est bien là, dit intégralement par les acteurs, amplifiés dans tous les sens du terme et en combinaisons vert flashy, qui surgissent de la salle (création costumes Birgit Neppl). Madame, elle, est assise parmi les spectateurs avant d’entrer dans l’arène. Robyn Orlin relit Genêt à travers sa perception d’africaine du Sud qui a connu l’apartheid même si elle était du bon côté, et met l’accent sur la question des rapports sociaux et du dominant dominé. Frappée par le texte de Genêt dès l’adolescence lors d’une représentation à laquelle elle assistait dans son pays d’origine, elle s’était demandé pourquoi les rôles de Solange et de Claire n’étaient pas tenus par des acteurs noirs. Nombre d’années plus tard, alors que ce texte ne l’a pas quittée, elle passe à l’action.

Figure majeure de la scène artistique internationale, Robyn Orlin interroge depuis toujours les dynamiques politiques de son pays, performe, met en scène, explore les formes théâtrales et sait manier l’humour et l’ironie. Avec Les Bonnes, elle mène les acteurs sur des chemins escarpés où ils s’investissent à fond, frôlant par moments l’excès et l’hystérie. Ils renvoient avec virtuosité les fondamentaux de la pièce où domination, rivalité, cruauté, amour-haine, violence supposée et violence fantasmée, se disputent le plateau et l’écran. Le jeu théâtral devient, comme les rapports sociaux, outrancier et sophistiqué, derrière un jeu de déguisement-travestissement qui s’inscrit au cœur du sujet.

  Brigitte Rémer, le 12 novembre 2019

Avec : Andréas Goupil, Madame – Arnold Mensah, Claire – Maxime Tshibangu, Solange – création lumières et régie générale Fabrice Ollivier – création costumes Birgit Neppl – création vidéo Éric Perroys – création musique Arnaud Sallé – assistante stagiaire à la mise en scène Adèle Baucher – régisseur Bastille Pascal Villmen –

Du 4 au 15 novembre 2019 – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011. Paris – métro : Bastille – tél. : 01 43 57 42 14 – site www.theatre-bastille.com

Le Mariage

© Théâtre de la Bastille

D’après Witold Gombrowicz, traduction Paul Beers – spectacle de Timeau De Keyser et du Collectif Tibaldus – en flamand surtitré en français – au Théâtre de la Bastille.

Depuis plus d’une trentaine d’années le Théâtre de la Bastille ouvre ses portes à la scène flamande. Il accompagne aujourd’hui une nouvelle génération d’artistes portée par Guy Cassiers et le Toneelhuis d’Anvers, à travers le dispositif Project for Upcoming Artists for the Large Stage (P.U.L.S.) initié en 2017. L’objectif du programme consiste à faciliter l’émergence de la jeune création sur les plateaux, à favoriser le dialogue intergénérationnel et la recherche théâtrale. Pour porter ses essais artistiques le Collectif s’intéresse à l’auteur polonais Witold Gombrowicz, (1904-1969) révélé en France par Jorge Lavelli qui avait présenté Le Mariage en 1964, au Théâtre Récamier.  Après avoir travaillé à partir de sa pièce Yvonne Princesse de Bourgogne – écrite entre 1933 et 1935 – le Collectif Tibaldus prolonge les interactions avec les personnages et présente aujourd’hui sa vision du Mariage, texte d’une grande force poétique dont Gombrowicz a entrepris l’écriture à Buenos-Aires pendant la guerre, pour la terminer en 1948. La pièce a été publiée en français en 1965.

Soldat polonais envoyé en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Henri voit en rêve sa maison en Pologne et ses parents, Ignace et Catherine. La maison se transforme en auberge, les parents en aubergistes. L’Ivrogne rôde. Margot, fiancée d’Henri, servante à l’auberge, devient un enjeu de marchandage entre père et fils. Le premier, demande au second, de le faire couronner et s’engage à lui organiser un mariage dit convenable avec Margot. Mais en chemin Henri fomente de trahir son père. Celui-ci craint son fils à tel point qu’Henri se met dans la peau du personnage endossant réellement le rôle du traitre et passe à l’acte. Il chasse son père du trône, capture le pouvoir et s’autoproclame Roi espérant célébrer lui-même son mariage. Or, Margot a été bradée par l’Ivrogne à un ami d’Henri, Jeannot, en un simulacre d’union. Plein de jalousie, le jeune Roi devient mégalomane et tyrannique. On suit ses stratégies et ses faux-semblants, sa transformation en dictateur. La théorie du complot couve, Henri devient imprévisible, pénètre dans un monde onirique où il crée des personnages à son image, plein de vénération et d’obéissance. La cruauté, par la mort voulue de Jeannot, mène le Roi, persuadé de sa culpabilité, à ordonner qu’on l’arrête.

La pièce mène dans un monde fictif et mensonger où se mêlent les puissances divines et où il est difficile de démêler le vrai du faux. La rythmique de Gombrowicz, sa non psychologie des personnages, la déformation de la réalité et le va et vient de son héros entre monde intérieur et monde extérieur, apostrophent. Le Collectif Tibaldus s’est emparé de cette parodie qu’est Le Mariage et brouille les pistes. Il conduit le spectateur dans un véritable labyrinthe, interroge le théâtre en même temps qu’il questionne le genre, l’identité, la citoyenneté. L’adaptation scénique a la simplicité et la cruauté d’un jeu d’enfant.  Simplicité, par la théâtralité basée exclusivement sur le jeu des acteurs en jeans et tee-shirt ; cruauté, par le machiavélisme du personnage central, Henri. Un travail sur la polyphonie flamande intervient dès le début du spectacle, juste après l’énonciation du nom de chaque personnage, qui s’affiche sur écran. La polyphonie revient comme un commentaire, par vagues successives, augmentant cet air de drame shakespearien. Chaque acteur a plusieurs rôles, glissant de l’un à l’autre, l’air de rien et change de visage. Comme les enfants le font dans leurs jeux, le travestissement est à l’honneur – ainsi la mère, jouée par un acteur -. La théâtralité passe par une esthétique du quotidien, on construit des châteaux de sable que la mer vient recouvrir et détruire tranquillement.

Les acteurs du Collectif Tibaldus se sont rencontrés dans une école de théâtre et voulaient déconstruire l’objet spectacle pour apporter une autre lecture. Centré sur l’acteur et sur la narration ils posent la question du théâtre, du rapport de l’acteur au texte. Ensemble, avec leur belle énergie et leur présence permanente sur scène, ils traversent la pièce dans une sorte de somnambulisme. Henri crée le rêve et le rêve crée Henri, une situation en amène une autre, et les acteurs changeant de statut oscillent entre le jeu et le non jeu, devenant à certains moments eux-mêmes spectateurs et désacralisant le théâtre. Un carré de craie dessiné au sol marque ce changement.

Brigitte Rémer, le 15 octobre 2019

De et avec Lieselotte De Keyzer, Sander De Winne, Simon De Winne, Lieven Gouwy, Ferre Marnef, Hans Mortelmans, Katrien Valckenaers, Hendrik Van Doom – Régie Marie Vandecasteele.

Du 9 au 12 octobre à 20h30, Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris – métro : Bastille – tél. : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com. A voir aussi : New skin, de Hannah de Meyer, spectacle en français.

Occupation 3 au Théâtre de la Bastille

© Pierre Grosbois – Le bruit des arbres qui tombent.

Nathalie Béasse et son équipe ont investi le Théâtre de la Bastille et présentent jusqu’au 29 juin les spectacles créés par la Compagnie au cours des dix dernières années : Happy Child, Tout semblait immobile, Roses, Le bruit des arbres qui tombent. Autour des spectacles elle déploie de nombreuses autres propositions dont l’esquisse de sa prochaine création intitulée Aux éclats, dans un  work in progress ; des workshops amateurs et professionnels ; des ateliers pour échanges entre acteurs et spectateurs ou pour croisements entre les disciplines – danse, musique et conte – la mise en réseau d’artistes rencontrés lors des résidences de la compagnie depuis plusieurs années ; et chaque soir, précédant le spectacle, une Histoire courte, impromptu de quelques minutes, mêlant acteurs et spectateurs dans le hall du théâtre et sur le trottoir.

Chorégraphe et metteure en scène, Nathalie Béasse signe la conception des créations et leur scénographie. Le Théâtre de la Bastille l’accompagne depuis 2010 et a présenté chacun de ses spectacles. Il lui ouvre ses portes cette année pour une longue traversée, selon un concept qui a fait ses preuves avec Tiago Rodrigues et le collectif L’Avantage du doute. Elle nous mène dans un univers poétique et loufoque, inventif et fantaisiste où se pratiquent le détournement d’objets, l’inventivité débridée, la dérision et le burlesque, la bifurcation, la rêverie. Elle construit des partitions gestuelles, musicales et visuelles qui surprennent et interrogent, et qui engagent physiquement les acteurs.

Avec Happy Child créé en 2008, on entre dans l’univers cruel du conte qui, sans qu’il soit nommé, fait référence au motif des enfants oubliés dans la forêt par leurs parents, comme dans Petit Poucet, ou Hansel et Gretel. Nathalie Béasse dit se référer aux rites de passage. La scène est recouverte de neige et il y a grand vent. Tout l’environnement oscille entre le gris pastel et le blanc. On entre dans un univers onirique et pictural où la réalité s’éloigne. Un homme tire de grands sacs qu’il empile, cinq personnes se retrouvent dans une sorte de no man’s land, une/des histoires se construisent, des objets apparaissent – cornes de renne, masques de fourrure, pistolet, perruques, vêtements –  le récit est en discontinu et pointillés, avec habillages et déshabillages, travestissements comme dans les jeux d’enfants. Les vêtements tombent du ciel pris dans un tourbillon de mousson. Le spectateur invente sa partition. Voix, chant, piano, harmonium, déclamation, tonnerre, se croisent pour former un autre langage, proche de la parodie.

Dans Tout semblait immobile créé en 2013, trois conférenciers qui sortent de nulle part et semblent même s’être trompé d’endroit se lancent dans une prestation fiasco et la réunion de tous les ego. L’un arrive en retard, l’autre est chargé de cabas, le troisième, tatillon, organise son territoire. Le conte à nouveau s’invite et se superpose au burlesque, comme l’est, par exemple, la coupure d’électricité. La bande son ainsi qu’une toile peinte mènent dans la forêt où se perd le spectateur. On y rencontre les cruels parents, mère sorcière et père gros-cul qui se déplacent comme des culbutos. Nathalie Béasse construit des allers et retours à l’intérieur et à l’extérieur du conte, élabore des plongées et contre-plongées en toute liberté, travaillant en symbiose avec le langage cinématographique. Tombent des cintres un arbre, une cuvette, des objets qui s’intercalent un temps dans l’histoire pleine d’ogres, de sorcières et d’abandon, de peurs enfantines et d’émotions. Un objet amène à une histoire, ces déconstructions construisent d’autres histoires

Créé en 2014, Roses met le projecteur sur les personnages de Richard III de Shakespeare et invente, comme pour les autres spectacles, des instants visuels et physiques du plus pur imaginaire. Quatre hommes et trois femmes y dessinent, à partir d’une grande table qui se métamorphose, un cocasse champ de bataille.

En 2017, Le bruit des arbres qui tombent invente le gréement et la chorégraphie d’une immense voilure en plastique grise amarrée et pilotée aux quatre coins du plateau par les acteurs. Comme on dirige un bateau ils hissent cette grand-voile à partir des drisses qu’ils tirent, dessinent des figures jouant entre poids et contre poids. Ils font vivre ce quatre-mâts et la voile vole au vent, monte et descend, inspire et expire, se gonfle et se recroqueville, cache les projecteurs plaqués au gril et crée des jeux d’ombres et de lumières. L’adagietto de la cinquième symphonie de Mahler que Visconti avait choisi pour son film, Mort à Venise, accompagne les arabesques et bruissements de ce vaisseau fantôme qui nous fait voyager. La toile pliée les acteurs débutent une danse, légère d’abord, puis sauvage, puis enragée. « Je ne m’amuse plus comme avant… On était bien ensemble… » Un acteur dessine au marker sur son torse nu un cœur. Un autre subit une séance de chatouilles. Un autre devient acteur marionnette. De la terre tombe du ciel. Des litanies de l’Ancien Testament, se succèdent jusqu’à ce qu’un seau d’eau interrompe la logorrhée. Un grand sapin dans lequel s’est glissé un acteur, se déplace, comme une forêt à lui tout seul. Les acteurs vident puis remplissent de grands bacs de terre et se fixent des règles de jeu. Là encore on croise William S.

Dans les spectacles de Nathalie Béasse les actions se succèdent, avec frénésie, poésie et dérision. Le travail est choral, l’absurde pour vocabulaire, le fragment pour parcours. Il y a aussi la solitude et le désarroi, l’oblique et le décalé. Entre tension, palpitation, étonnement et vibration, on se promène avec elle dans les bois pendant que le loup n’y est pas. On ne sait ni où on est, ni où ça va se passer, ni vers quoi on va. Et si la vie est un songe, qu’est-ce que le théâtre et qu’est-ce que la vie ?

Brigitte Rémer, le 21 juin 2019

Du 13 mai au 29 juin 2019, à l’affiche, quatre spectacles, dans la conception, scénographie et mise en scène de Nathalie Béasse – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011. Paris – métro : Bastille ou Voltaire – tél : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com

. Happy Child – Avec Étienne Fague, Karim Fatihi, Érik Gerken, Anne Reymann, Camille Trophème – lumières Natalie Gallard – bande sonore Julien Parsy – sculpture Corinne Forget.

. Tout semblait immobile –  Avec Étienne Fague, Érik Gerken, Camille Trophème – lumières Natalie Gallard – musique Camille Trophème – construction décor Étienne Baillou – peinture Julien Parsy.

. Roses – Librement adapté de Richard III de Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats – Avec Sabrina Delarue, Étienne Fague, Karim Fatihi, Érik Gerken, Béatrice Godicheau, Clément Goupille, Anne Reymann – lumières Natalie Gallard – musique Nicolas Chavet, Julien Parsy.

. Le bruit des arbres qui tombent – Avec Estelle Delcambre, Karim Fatihi, Érik Gerken, Clément Goupille, lumières Natalie Gallard, musique Nicolas Chavet, Julien Parsy.

 

Atelier

© Jorn Heijdenrijk

Spectacle des collectifs tg STAN, de Koe et Maatschappij Discordia – de et avec Matthias De Koning, Damiaan De Schrijver, Peter Van den Eede – au Théâtre de la Bastille, en co-réalisation avec le Festival d’Automne à Paris.

Les spectateurs s’installent de chaque côté de l’espace scénique, espace bricolé de type entrepôt où sont entassées de hautes piles de caisses bleues en plastique. Un vieux tapis, un seau, traînent par-là, des étagères pleines de bimbeloterie semblent couvertes de poussière. Les trois acteurs vont et viennent dans ce no man’s land et attendent, une passerelle de bric et de broc suspendue au-dessus de leurs têtes.

Pendant le premier quart d’heure, ils s’attachent à faire disparaitre les caisses et construisent, planche après planche et sur plusieurs couches entrecroisées, un sol qui restera accidenté et étouffe la lumière des néons posés au sol. La soirée est muette et les acteurs se dépassent en inventivité appliquée, avec bonhommie, construisant l’absurde en une succession de gags et d’objets : du tuyau de poêle au rabot, du rouleau de nappe en papier au transistor-violon, des tréteaux aux sabots. Ils créent des espaces, dessinent une porte puis la découpent, repeignent un mur de plastique, passent des obstacles, se peinturlurent le crâne, enduisent de colle le papier peint, déballent leurs chemises, passent leurs chemises, salissent leurs chemises, s’installent dans des fauteuils et préparent le thé de cinq heures. L’air de pince-sans-rire chacun s’occupationne et se crée des accidents de parcours. Bricoleurs du dimanche ils détruisent autant qu’ils construisent, pastichent le théâtre shakespearien et la mise à mort au Golgotha, surprennent, avec l’image finale du retournement des morts. Il y a un humour corrosif, de l’arrogance et du burlesque, pourtant le propos flotte. On fait collection d’instants dont les premiers effacent les suivants, et les acteurs ne sont ni Groucho Marx ni Chaplin, ni Keaton ni Grock.

Trois collectifs se sont fédérés pour cette polyproduction : les compagnies tg STAN et de KOE venant d’Anvers, le collectif néerlandais Maatschappij Discordia, Le programme parle de fabrique de théâtre et origine du geste créateur. Le geste semble pourtant venir de la protohistoire et de l’ante-diluvien. Le collectif pose ses questions : « Les créateurs de théâtre disposent- ils d’un atelier – tout comme les sculpteurs et les peintres – et, si oui, à quoi ressemble-t-il ? Qu’y font-ils comme travail, où, comment, quand et pourquoi travaillent-ils ? Est-ce du travail ? » Du radeau dont ils parlent ne reste que la méduse des mangroves catégories scyphoméduses aux formes opaques et massives, assimilée dans la mythologie grecque aux monstres. Mais en croisant leur regard le spectateur n’est pas même changé en pierre. Et poussé par les vents, il repart.

Brigitte Rémer le 13 octobre 2018

De et avec Matthias de Koning, Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede – costumes Elisabeth Michiels – technique Pol Geussens Bram De Vreese Tim Wouters – www.stan.be www.discordia.nl – En tournée : 14 au 17 avril 2019, Comédie de Genève.

Du 1er au 12 octobre 2018 à 20h, dimanche à 17h, relâche le jeudi 4 et le mardi 9 octobre – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011- Métro Bastille – Tél :  01 43 57 42 14 –  Site www.theatre-bastille.com et www.stan.be/deroovers.bewww.dekoe.be

Infidèles

© théâtre de la Bastille

Spectacle de tg STAN et de Roovers, d’après le scénario Infidèles et l’autobiographie Laterna Magica d’Ingmar Bergman – Au Théâtre de la Bastille, en coréalisation avec le Festival d’Automne à Paris.

Depuis plusieurs années tg STAN travaille en contre-plongée sur l’œuvre d’Ingmar Bergman (né en 1918, mort en 2007 sur l’île de Fårö) et le Théâtre de la Bastille depuis 2001, accompagne ses créations. La première d’une série de trois présentée cette saison, Infidèles, place le réalisateur face à ses personnages, à sa vie, à son œuvre. Nous sommes aux frontières de la fiction et de la réalité où l’art et les sentiments se mêlent, où le geste artistique a rendez-vous avec l’intime.

Le spectacle part du scénario écrit par Ingmar Bergman en même temps qu’il fait référence au film réalisé par Liv Ullmann, Infidèle sans « s », tourné en 2000 et présenté à Cannes. Tg STAN y intègre des éléments de Laterna Magica, œuvre autobiographique de Bergman. Une femme se raconte et reconstruit son histoire amoureuse telle que perçue dans la fantasmatique du réalisateur. Il la nomme Marianne, elle met en scène ses vérités, sa vie. On entre dans le spectacle à petits pas, sur un ton ludique, sorte de jeu d’amour et de hasard. Petit à petit se dessine des portraits et s’élabore le récit, dans une puissante montée dramatique.

Autour de Marianne, son époux, Markus, chef d’orchestre, souvent sur les routes pour des tournées internationales, qui vibre à l’écoute du tumultueux et romantique andante du Quatuor pour piano et cordes opus 60 de Joannes Brahms évoquant l’amour secret du compositeur, pour Clara Schumann sa muse. David, ami de Markus et d’un couple qui semble heureux, met en scène Le Songe de Strindberg dans un climat houleux, quelques extraits très kitch seront montrés, soulignés de vert par des lumières flashy et des acteurs rococos. David rend souvent visite à ses amis et aime à raconter des histoires à leur fille, Isabelle, âgée de neuf ans, qui peuple sa chambre de trolls et de fantômes.

Mais la belle machinerie s’emballe quand le mensonge s’installe et qu’un soir en l’absence de Markus, la relation entre David et Marianne change de nature. Les petits arrangements n’ont qu’un temps et Markus, l’homme blessé, déclenche les hostilités.  « Tu pleures… C’est toujours un jeu ? » demande-t-il. « C’est une affaire d’âme » répond-elle. On assiste au naufrage du couple, à celui de Marianne, puis celui de Markus qui va jusqu’au suicide, tandis que David poursuit ses conquêtes. La découverte d’un mensonge réciproque en la personne d’une autre femme auprès de Markus, Margareta, laisse Marianne dans le vide et Isabelle, qui avait tant aimé ce pique-nique au lac avec son père, semble oubliée de tous.

Marianne se plie au jeu de l’auteur et le guide pour remonter le temps. Elle lui permet ainsi d’écrire un nouveau scénario à partir de son histoire d’amour passée. Au-delà de ce portrait de femme et du chaos intérieur des personnages, s’esquissent les étapes d’une œuvre torturée qui conduit dans le labyrinthe de la condition humaine, semblable à l’œuvre de Bergman. Metteur en scène pour le théâtre, réalisateur à partir de 1946 de nombreux films devenus cultes, du Septième Sceau en 1957 à Persona en 1966, de Cris et chuchotements en 1972 à Fanny et Alexandre en 1982, il fut aussi écrivain. Franck Vercruyssen, du collectif Tg STAN et de Roovers, se passionne pour son écriture.

Le collectif a travaillé sur deux de ses textes, Après la répétition et Scènes de la vie conjugale. Dans un réalisme troublant et une simplicité élaborée, quatre acteurs aux sensibilités éclatées, servent magnifiquement le propos : Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen. On ne trouve ici ni métaphysique ni onirisme à travers les textes rassemblés qui se fondent en un, seulement des vérités, à chacun la sienne. Infidèles invite à une plongée abyssale dans une analyse à cru des comportements du couple, jusqu’au vertige.

Brigitte Rémer, le 15 septembre 2018

De et avec Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen – costumes An D’Huys – lumières Stef Stessel – technique tg Stan et de Roovers – régisseur Bastille Mathieu Bouillon – traduction du suédois Une affaire d’âme d’Ingmar Bergman in Cahiers du cinéma, 2002, par Vincent Fournier.

10 au 28 Septembre 2018 – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011- Métro Bastille – Tél :  01 43 57 42 14 –  Site www.theatre-bastille.com et www.stan.be/deroovers.be – Le 22 septembre, à partir de 19h, projection de la nouvelle version du film de Bergman, Persona (1966) avec Bibi Anderson et Liv Ulmann, suivie d’un échange avec Frank Vercruyssen du collectif tg STAN et un spécialiste de l’œuvre du cinéaste. Tg STAN présente aussi au Théâtre de la Bastille, Atelier du 1er au 12 octobre et Après la répétition du 25 octobre au 14 novembre, dans le cadre du Festival d’Automne.

Les Émigrants

© Pierre Grosbois

D’après Les Émigrants/Die Ausgewanderten de W. G. Sebald – Traduction de l’allemand Patrick Charbonneau – Adaptation et mise en scène Volodia Serre – au Théâtre de la Bastille.

Né en Allemagne en 1944, Winfried Georg Sebald, dit Max Sebald, quitte son pays à vingt-deux ans, faisant acte de résistance face au silence qui règne sur les crimes nazis, dans son pays. Il part étudier la littérature, en Suisse et en Angleterre et obtient son doctorat. Tout en enseignant la littérature européenne il se lance dans un long travail de recherche et d’enquête sur les émigrés, les disparus, sur ceux qui, comme lui, ont quitté leur pays et tenté de s’adapter, ailleurs. Il publie, dans les années 90, une trilogie : Vertiges, Les émigrants et Les Anneaux de Saturne.

Avec Les Émigrants, se mêlent la vie et la fiction. Nous pénétrons dans un studio de radio où se tient une table ronde sur la guerre et ses exactions, sur les parcours de vie dans ces années-là. Quatre acteurs sont autour d’une table. Sebald pourrait être ce journaliste radio faisant fonction de narrateur et qui travaille sur la recherche de vérité. La narration est relayée par les commentaires de ses interlocuteurs. Le studio radio serait une métaphore de son écriture. La dramaturgie se construit dans cet entre-deux des lectures de l’œuvre et de l’incarnation par les acteurs de personnes qui ont réellement existé, et qui ont disparu : Henry Selwyn, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth et Max Ferber. Par leur appartenance juive ou celle de leurs familles, ils ont été contraints de quitter leurs pays et ont sillonné l’Europe, cherchant leurs points d’ancrage. Ils ont vécu avec l’idée du suicide comme compagne, trois sur quatre sont passés à l’acte, y compris tardivement quand le passé remonte à la surface. Leurs fils veulent comprendre. On interroge les témoins.

Quatre enquêtes se déroulent sous nos yeux à la recherche de ces fantômes et remontent le temps – Sebald étant considéré comme un ghostchaser, un chasseur de fantômes – sa vie se superpose aux récits, il crée des personnages atteints du syndrome du survivant, de culpabilité. Le parcours est balisé de photos et de cartes montrant les parcours hors du commun de ces émigrants, de bribes et de signes éparpillés comme des articles de journaux, des morceaux de partitions ou de plans de villes, des restes de lettres, des dessins d’écolier, des carnets de voyage. Le spectacle est construit en quatre séquences dont l’inventivité sort ses trésors de grandes boites qui se dévoilent au fur et à mesure, servant la démonstration du propos.

Henry Selwyn, quitte Vilnius à l’âge de sept ans avec sa famille, pour la Grande Bretagne. Élève brillant, il cache son identité et devient chirurgien. On voit des images de son jardin à l’abandon et du cimetière attenant à sa maison, l’ombre de Nabokov poussé à l’exil lors de la révolution d’octobre, en Russie, des traces de son voyage en Crète, des coupures de journaux. Henry Selwyn meurt d’une crise cardiaque au volant de sa voiture, peu de temps après avoir fait des aveux : « Pendant des décennies les images de cet exode s’étaient effacées de sa mémoire, mais, ces derniers temps, dit-il, elles revenaient, elles se manifestaient de nouveau » écrit Sebald.

Paul Bereyter fut l’instituteur de Sebald, photos et plans de la classe nous sont montrés ainsi qu’une excursion avec la classe, l’instituteur cherchant à transmettre les savoirs non-inscrits au programme. Il légende une photo sur les instituteurs en formation : École de dressage pour instituteurs. Il fut radié de l’enseignement en 1934 en raison d’un grand-père juif et quitta son pays et sa fiancée, la belle Helen. D’autres photos placent le décor de l’époque : l’auto de son père, signée 1920, Helen et les moments heureux. Les acteurs se transforment en élèves et recréent la classe. Une grande maquette de train refait l’histoire de Paul Bereyter. Lui s’est allongé sur les rails, pour en finir, en 1984.

Né en 1886, Ambros Adelwarth est le grand-oncle du narrateur qui superpose son histoire familiale avec le docu fiction qu’il écrit. Il s’est formé à l’école hôtelière de Montreux, il en reste des photos de l’Hôtel Eden où il s’est exercé au métier. Quelques traces de ses voyages sortent des boites sous forme de photos. Ainsi la maison sur l’eau où il vécut à Kyoto, son passage en terre sainte avec Cosmo Solomon son ami, fils d’un banquier new-yorkais. Les photos montrent leur fréquentation des casinos, la riche maison de la famille de Cosmo, à Long Island. Plus tard son ami deviendra fou. De retour aux États-Unis, dans les années 60, Ambros retrouve sa tante, Fini. Elle parlera plus tard des hallucinations de son neveu et de sa manière de disparaitre en se cachant dans les armoires, l’art de se retirer du monde. Il se laissera mourir dans une clinique psychiatrique, à Ithaca.

Le quatrième parcours est celui de Max Ferber, juif allemand exilé à Manchester en 1939, à l’âge de quinze ans, peintre et inventeur singulier, de retour dans la pension qu’il avait fréquentée, à Manchester. Il crée la teasmade, « à la fois machine à infuser le thé et réveille-matin ! » de même qu’il peint les paysages industriels de la ville et cherche la nature. Sebald retrouve son œuvre à la Tate Gallery. Les souvenirs de Luisa Lansberg, mère de Ferber, sont rapportés par le narrateur qui montre la maison de famille de Bad Kissingen et dans cette même ville le cimetière juif aux tombes envahies par la végétation. Envoyé par ses parents en Angleterre, Ferber ne sut que tardivement qu’ils avaient été déportés.

Quand le passé ressurgit et que les racines se perdent, la mélancolie gagne. Les personnages alors après avoir résisté, s’effacent et décident de l’asile ou bien de la mort. Les Émigrants est une enquête et le récit de l’enquête finement menée par les acteurs-journalistes, dans un environnement minimaliste d’objets oubliés qui nous font voyager et abolissent le temps. Ces fragments montrent une grande porosité entre le passé et le présent là où se perdent les références. Volodia Serre, metteur en scène, est aussi acteur et débat, autour de la table. La théâtralité choisie colle au propos et oblige le spectateur à la réflexion. La musique de Schubert sur les poèmes de Rückert, les chansons de Marianne Faithfull dont There Is A Ghost sur la musique de Nick Cave, ou In Germany Before The War sur celle de Randy Newman, Léonard Cohen avec You Want It Darker accompagnent ce long parcours et ces récits de vie proposés en deux parties. « Difficiles à découvrir en effet, déposés entre les lames de schiste, les vertébrés ailés de la préhistoire. Mais quand j’ai sous les yeux, sur un tableau, les nervures de la vie passée, je me dis toujours que cela a quelque chose à voir avec la vérité » dit Sebald.

Brigitte Rémer, le 7 avril 2018

Avec : Olivier Balazuc, Gretel Delattre, Pierre Mignard, Volodia Serre – scénographie 
Mathias Baudry – lumières
 Kévin Briard
- son et musique 
Frédéric Minière, avec Anna Holveck – costumes 
Hanna Sjödin –  régie générale Juloie Roels – assistant à la mise en scène Ludovic Lacroix.

Du 20 au 31 mars 2018, au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 –  tél. : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com