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Iqtibas

Écriture et mise en scène Sarah M. – interprétation, collaboration artistique Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat – création musicale, musique live Hussam Aliwat – au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine.

© Christophe Pean

Iqtibas, signifie allumer son feu au foyer d’un autre. C’est l’histoire, lumineuse au départ, d’une rencontre entre Abel et Balkis, lui, Français et enseignant, elle d’origine marocaine, adorant la boxe qu’elle pratique. On les voit se rencontrer, planer et plonger dans une relation amoureuse.

La première partie est donc un chant d’amour vibrant, « On ne se parle pas, on se sait » dit-il. Il se convertit ils s’épousent, le rituel du mariage est esquissé, le mouvement de la mer les berce, du moins en pensée (un rideau de fils bleus en mouvement, dans une scénographie signée Colas Reydellet), l’odeur du sel les fait vibrer. Derrière ce tableau idyllique sur une « terre d’adoption » on entend l’envie et la nécessité qu’a Balkis de mettre du Maroc dans sa vie française, les langues se mêlent, l’amazigh et le breton, la musique les porte, elle danse.

© Christophe Pean

Mais un jour, la terre tremble au Maroc – sur écran les images – et Balkis tremble en France se sentant loin des siens, loin de sa langue maternelle, la darija. Une pulsion impérieuse la pousse à partir se replonger dans ses racines. Un silence alors assourdissant s’installe et plonge Abel dans l’attente et le chagrin, dans l’incompréhension. Il tourne comme un lion en cage espérant de ses nouvelles.

Un message oral arrive enfin, Balkis lui parle en darija qu’Abel ne comprend ni ne parle. Il fait des pieds et des mains pour en trouver la traduction. C’est avec l‘aide du musicien, la troisième personne présente sur le plateau, qu’il essaie de déchiffrer les intentions et la logique de son épouse. L’installation des claviers et cordes côté cour remplit l’espace et le musicien, Hussam Aliwat, de son accompagnement oriental sensible pour oud, chant et électro traduit les sentiments et émotions, et donne de l’énergie. Balkis raconte ce qu’est la terre qui tremble, « la terre sur laquelle on marchait. » La bande son nous fait entendre le cœur battant du Maroc, la vie autant que le drame autour du séisme. Abel apprend le message par cœur, une façon d’exorciser l’absence. Balkis devient une abstraction, une intouchable, une image lointaine passant derrière le rideau bleu de la mer, devenant rideau de soleil et de feu.

© Christophe Pean

Quand il reprend des forces et décide de partir. « Je vais te chercher » dit-il. Il se met en route, au moins dans sa tête, dévale l’Espagne croise en pensée la Palestine, « se connecte par les profondeurs souterraines. » Balkis est loin, elle lui parle en darija, esquisse un chant, contraignant Abel à devenir le spectateur de sa vie à elle, comme de sa propre vie. Revient tout ce qui obscurcit la relation entre deux pays jadis inscrits dans un rapport de force, quand la France était protectorat. Abel se questionne et ses questions volent au vent. Revient la colonisation : « Je ne sais pas ce que tes morts ont fait aux miens », les événements cachés du protectorat, la guerre dans les montagnes du Rif quand deux dictateurs, Pétain pour la France et Franco pour l’Espagne, unissaient leurs forces contre les tribus berbères, les ruses de guerre comme la manière d’affamer un peuple ou de le tuer à petits feux par les armes chimiques. « Comment vivre avec tout ça ? » questionne-t-elle. Et lui reste abasourdi.

© Christophe Pean

La compagnie Beïna / بين que dirige Sarah M, auteure et metteure en scène du spectacle – beïna qui signifie, entre, en arabe, dans le sens d’entre les cultures – s’interroge, à travers ses différentes créations sur l’altérité et la mémoire collective, notamment entre la France et divers pays de l’espace Méditerranée. Ce fut en 2018 Du sable et des Playmobil/Fragment d’une guerre d’Algérie ; en 2020, Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin sur la révolution de jasmin en Tunisie, et en 2023, Amnesia sur le pouvoir.

Iqtibas surprend dans ce parcours en deux parties, l’une illustration d’un bonheur un peu naïf, l’autre, disparition brutale et sans préalable de Balkis laissant en plan son époux sur fond de trouble de l’identité et de tremblement de terre. Les acteurs – Hayet Darwich et Maxime Lévêque – s’en sortent bien même si Balkis, personnage plutôt autocentré, a le leadership de la souffrance, ce qui crée un léger déséquilibre de l’ensemble. Le compositeur et musicien jouant en live, Hussam Aliwat apporte une belle présence et des sons et musiques qui aèrent l’architecture du face-à-face et complètent le langage scénique.

Brigitte Rémer, le 28 janvier 2026

Traduction Youssef Ouadghiri, Noussayba Lahlou – chorégraphie Wajdi Gagui – scénographie, construction, création lumière, régie générale Colas Reydellet – assistanat à la scénographie et à la construction Hervé Koelich – création sonore, régie son Mikael Plunian – costumes Léa Gadbois Lamer – motion Design Jeanne Denize – assistanat à la mise en scène Juliette Launay

Vendredi 23 janvier à 20h, Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94200. Ivry-sur-Seine – site : www.theatrevitez.fr – tél. : 01 46 7021 55.

Le Château des Carpathes

D’après Jules Verne, adaptation Émilie Capliez en collaboration avec Agathe Peyrard – mise en scène Emilie Capliez – composition musicale Airelle Besson – au Théâtre des Quartiers d’Ivry, en partenariat avec le Théâtre Antoine Vitez/scène d’Ivry.

© Simon Gosselin

Précurseur de la littérature fantastique, Le Château des Carpathes est un roman appartenant au genre littéraire dit gothique, qui mêle mystère, surnaturel, peurs et horreur. Il n’est pas dans la liste bien connue des œuvres de Jules Verne telles que Voyage au centre de la terre (1864), Vingt mille lieues sous les mers (1869/70), Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873). Publié en 1892, Le Château des Carpathes fait partie de la série des « Voyages extraordinaires » créée par son éditeur et qui affichait fièrement gravures et reliures bleues, puis rouge et or.

© Simon Gosselin

Émilie Capliez et Agathe Peyrard ont adapté le roman, et la première le met en scène, restituant magnifiquement, avec son équipe d’acteurs/actrices, ces frissons et suspensions, ces émotions. Nous sommes en Transylvanie, « un curieux fragment de l’Empire d’Autriche » et le pays de Dracula, dans le village de Werst, perdu au milieu de la forêt, dans lequel règne une ambiance pleine de mousse et de brume, de superstitions et de légendes, qui viennent de loin. De l’autre côté de la colline, enfoui dans une nature sauvage, un château abandonné depuis le départ du dernier représentant des seigneurs qui l’habitaient, Rodolphe de Gortz, attire l’attention des villageois par la fumée que crache sa cheminée dans le ciel. Beaucoup de rumeurs et de légendes autour du château, peut-être hanté, circulent.

La narratrice, Carmen, (superbe Fatou Malsert), s’inscrivant dans et hors la fable, porte le récit et annonce « cette histoire n’est pas fantastique, elle n’est que romanesque. » Elle fait passer avec humour, poésie et énergie les péroraisons des villageois sur ce sujet qui petit à petit les dévore, jusqu’à les cerner et les faire trembler de peur : le bon sens du berger, Frik, regardant dans la lunette ce château abandonné, les investigations du Maire, les Ya qu’à faut qu’on de certains habitants dont Patak le toubib, Nic Deck le Forestier, Maître Koltz et sa fille Miriota que convoite Nic. Entre morts de trouille et téméraires, tous conciliabulent chez Jonas, l’aubergiste, et chacun y va de son couplet : y aller ou ne pas y aller, telle est la question. Patak et Nic Deck tels des héros peu rassurés, se proposent.

© Simon Gosselin

Une astucieuse scénographie sous toit de chaume se pose et se retire (signée Alban Ho Van, éclairée des lumières de Kelig Le Bars), pour laisser place, plus tard à l’opéra et au cabaret, à la forêt et au Château, soutenue par des images vidéo bien dosées (réalisées par Pierre Martin Oriol), qui laissent planer l’étrangeté. On sent l’humus de la forêt et la solitude des habitants qui, face à l’adversité et la menace, se serrent les coudes. Chacun est typé, sans jamais d’excès et les instruments jouent avec les mots et donnent la couleur du climat. La composition musicale est signée de la trompettiste et compositrice de jazz Airelle Besson, trois musiciens et une cantatrice accompagnent le spectacle, Julien Lallier au piano, Adèle Viret au violoncelle, Oscar Viret à la trompette.

© Simon Gosselin

L’expédition ne sera pas vraiment fructueuse. À la tombée de la nuit, n’étant pas arrivés, Nic et Patak furent contraints de marquer une pause, assez terrorisés. Tandis que Nic s’endort, Patak spécule. À minuit il ne dort toujours pas, « Minuit, l’heure effrayante entre toutes, l’heure des apparitions, l’heure des maléfices… » et les douze coups résonnent, Patak réveille Nic, l’angoisse est au paroxysme. Le lendemain ils font le tour du château, sans succès pour en trouver l’entrée et sont au bord de l’épuisement. Nic ne peut plus avancer, ses pieds ressemblent à des racines mortes. Quelques-uns du village, de leur côté au comble de l’angoisse, décident de partir à leur recherche et les ramènent saufs.

Nic et Patak font récit de leur expédition hasardeuse, chacun se mettant en valeur, quand un rebondissement arrive à point nommé dans le village à travers deux voyageurs frappant à la porte de l’auberge, à la recherche d’une chambre. Jonas, l’aubergiste, sur le qui-vive, ouvre et accepte de les héberger, son commerce battant de l’aile. Les deux voyageurs se nomment : Franz de Telek et son soldat Rotzko. Après avoir soupé et dormi, la discussion s’engage le lendemain sur l’environnement et ce qu’il y a à visiter dans la région, jusqu’à parler du Château des Carpathes. Franz de Telek n’étant pas superstitieux décide de s’y rendre tout en se documentant sur les propriétaires, que les villageois renseignent : la famille des barons de Gortz. À entendre ce nom, de Gortz, Franz de Telek croit défaillir.

La dernière partie de la fable aide à remonter le temps et de Telek se raconte. Orphelin de mère à quinze ans, de père à vingt et un, sa vie s’immobilisa pendant quelques années, il n’avait plus goût à rien. Quand il reprit des forces il décida de voyager et partit en Italie. Il s’y passionna pour les arts et y revint de nombreuses fois. Lors de son dernier voyage à Naples il tomba amoureux d’une voix d’abord, puis d’une célèbre cantatrice, la Stilla, femme superbe et secrète. Or une ombre est postée derrière la diva, un homme d’âge mûr, Orfanik, qui ne l’approche pas, mais semble addicte à sa voix. Il la suit de ville en ville, et cet homme n’est pas seul, il traîne un compagnon de loge l’opéra en loge, aussi singulier que lui et qui s’appelle… Rodolphe de Gortz.

Se sentant traquée par ces hommes de l’ombre, la Stilla n’a pas beaucoup de défense et annonce qu’elle met fin à sa carrière. Franz de Telek alors se jette à l’eau pour se déclarer, elle ne décline pas la proposition de l’épouser, mais lors de sa dernière apparition publique, prise de panique en apercevant de Gortz face à la scène dans l’ombre de sa loge, un vaisseau de sa poitrine éclate, elle meurt en scène. Franz de Telek manque d’en perdre la raison. Avant de quitter Naples et de disparaître, de Gortz lui adresse ces quelques mots : « C’est vous qui l’avez tuée ! »

© Simon Gosselin

Dans la suite de l’histoire, Franz de Telek pénètre dans le Château et se suspend, entendant la voix de la cantatrice. Il se dirige vers cette voix divine dont il est amoureux et se trouve face à Rodolphe de Gortz. On est au paroxysme du suspens et du rationnel, entre le désespoir et l’illusion, entre images et sons magnifiquement gérés par la mise en scène qui développe ce thème de la possession et du désir, et par les acteurs. Apparitions-disparitions, magie et maléfices, espoirs et désespoirs nous mènent dans le surnaturel par le rappel d’une voix, magique, et d’un visage, avant que le château n’explose, emportant dans la mort Rodolphe Gortz, grand manipulateur.

© Simon Gosselin

L’adaptation faite tant du texte de Jules Verne que du langage scénique par Emilie Capliez (avec l’aide d’Agathe Peyrard pour le texte) est remarquable, et rend compte de la montée dramatique avec précision et habileté. La metteure en scène co-dirige avec Matthieu Cruciani la Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace et fait une part importante dans ses créations à la musique, elle a d’ailleurs mis en scène en 2021 L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel, avec l’Opéra national du Rhin. Avec Le Château des Carpathes, c’est un magnifique travail qu’elle présente, avec la troupe, dans un va et vient entre la suggestion de la vie du village, sans réalisme excessif, et l’abstraction du surnaturel et des peurs archaïques, spectacle excellemment bien mené par le fil rouge de la narration.

Brigitte Rémer, le 28 décembre 2025

Avec : François Charron (membre de la jeune troupe #), Franz de Télek / Patak – Emma Liégeois, La Stilla / Miriota Koltz – Fatou Malsert, Carmen – Rayan Ouertani (membre de la jeune troupe #), Rotzko / Orfanik / Frik / Nic Deck – Jean-Baptiste Verquin, baron de Gortz / maître Koltz – les musiciens : Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle), Oscar Viret (trompette) – scénographie Alban Ho Van – lumière Kelig Le Bars – vidéo Pierre Martin Oriol – création son Hugo Hamman – création costumes Pauline Kieffer -dramaturgie musicale et assistanat à la mise en scène Solène Souriau – Production Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace. En tournée en 2026.

Vu le 12 décembre 2025, au Théâtre des Quartiers d’Ivry / La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200. Ivry-sur-Seine – métro : Mairie d’Ivry – tél. : 01 43 90 49 49 –  site : www. theatre-quartiers-ivry. com