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Tombeau pour un cheval d’orgueil

Scénographie, conception et mise en scène Bartabas – basse de viole, Lucile Boulanger – comédiens Henri Carballido et Alice James – avec les cavaliers Bartabas et Solenn Heinrich – assistante à la mise en scène Caroline Redon – une création du Théâtre équestre Zingaro, à Aubervilliers.

La musicienne, Lucile Boulanger, s’installe derrière sa basse de viole sur un praticable légèrement surélevé. Elle est entourée d’une actrice (Alice James) et d’un acteur (Henri Carballido) qui se posent devant une table, petite lampe allumée. Ils lisent des fragments de textes écrits par Bartabas et issus de différentes sources*. Dans la salle éteinte, les petits points lumineux sur les guéridons des spectateurs complètent la magie du moment.

© Sacha Goldgerber

Le cheval arrive au pas, majestueux, monté par l’homme en noir enfoui sous sa capuche. « Que mon cheval aussi soit insolent et bouscule les convenances… » écrivait-il. Les traces de ses sabots se gravent sur le sable mouillé. Entre le premier, Tzar et le second, Bartabas, une intense complicité dans la simplicité des gestes d’enfant retrouvés, dit l’auteur. « Il en est des chevaux comme des coups de foudre, ils vous tombent dessus sans crier gare… Immense, un monstre de cheval, un mètre-quatre-vingt-quinze au garrot. Couleur d’abîme, il défie la perspective… Mais c’est un gentil, et la candeur de son regard fait exploser mon cœur endurci. » Derrière son élégance et la subtilité de sa danse, on peine à croire que Tzar ait eu des misères. Pourtant, « poulain, son épaule fut brisée lors d’un accident au pré. Avec le temps, les tendons et les muscles se sont reformés et la maintiennent en place, mais les cartilages sont exsangues. Sa robe d’ébène absorbe un peu le creux de son épaule atrophiée. Au repos, pour se soulager, il avance sans cesse son antérieur droit, reportant tout son poids sur l’antérieur gauche, dont le sabot s’est élargi et aplati. Cette infirmité nous lie d’une amitié fraternelle… » qui s’est construite depuis plus d’une dizaine d’années.

Le récit de vie de Bartabas parle de leur rencontre et de la tendresse qui les lie et Tzar danse dans la finesse et la précision demandées par son compagnon. La viole de gambe qui les accompagne, instrument de la mélancolie, intègre des œuvres de Marin Marais et Jean de Sainte-Colombe, Philippe Hersant et Nicolas Hotman, dans une sensibilité douce et la tradition des tombeaux baroques – un genre musical instrumental né au XVIIe siècle, conçu comme une pièce de déploration en hommage à un maître ou un ami disparu à partir de la publication de recueils de poèmes funèbres. Les compositeurs transféraient dans l’art des sons aux accords brisés toute l’émotion de la parole retenue, la danse était très lente, comme l’allemande ou la pavane. Sous l’archet de Lucile Boulanger qui, très jeune, a commencé la viole de gambe et qui a reçu en 2025 la Victoire de la musique classique de la soliste instrumentiste, le cheval est aux aguets, parfois il s’immobilise. « En traversant la forêt sombre j’ai arrêté mon cheval pour contempler le lac » dit l’écuyer. On entend seulement le cliquetis du harnais et le souffle de l’animal « son corps dans le creux de mes mains. Il file entre mes doigts. »

© Sacha Goldgerber

Une écuyère, Solenn Heinrich, sur un beau cheval blanc, Misere, porte une longue robe immaculée et fait un tour de piste à vive allure, comme une vision fugace. Le contraste est saisissant avec l’outrenoir de la robe de Tzar, ce noir-lumière inventé par le peintre et graveur Pierre Soulages. Le cheval avance au trot, épousant le rythme et les cadences de la basse de viole, il suit les impulsions données. « Mon cœur est à cheval c’est pourquoi il se déplace. » Bartabas lui parle avec la main, l’encourage et le remercie. « Avec lui seul je peux partager mes rêveries » dit-il. La même cavalière reviendra, coiffée comme d’un casque romain au panache blanc où est attaché un long tulle blanc cylindrique qui attrape le vent, présence sobre et extravagante. « C’est une étreinte charnelle qui alimente mes rêves » poursuit Bartabas, l’auteur de Tombeau pour un cheval d’orgueil, dans sa méditation équestre et musicale.

© Sacha Goldgerber

La conversation se poursuit entre l’homme et le cheval, dans cette ode au cheval où « l’eau glisse et écrit sur son corps… » Une atmosphère spectrale et solennelle traverse le plateau semblable au tombeau de Roméo et Juliette. Bartabas met pied à terre dans une cérémonie similaire à une prise d’habit. Il fait le tour du cheval, range les étriers, défait le harnais et ôte la selle. Le cheval le regarde, Bartabas le récompense et lui offre ses friandises préférées. « Peut-on partager un rêve comme on partage un galop ? »

Tombeau pour un cheval d’orgueil est un hommage sensible rendu par Bartabas à Tzar, son cheval « à l’occasion de son ultime tour de piste, qui sera également le mien en tant qu’écuyer » dit-il, un texte simple et vibrant pour accompagner ces derniers tours de piste. Hommage aussi aux chevaux qui ont été ses compagnons de vie et de scène : Zingaro, Chaparro, Lautrec, Le Caravage… « Les chevaux sont mes yeux pour regarder le monde… En se livrant corps et âme le cheval m’offre la clef de mon théâtre intérieur. »

Écuyer d’exception, chorégraphe, auteur, metteur en scène, réalisateur, Bartabas est cet inventeur d’une forme inédite de spectacle vivant, le théâtre équestre. Comme introduction au sujet, son premier cheval, celui de la préhistoire comme il le dit lui-même, s’appelait Hidalgo. C’est lui qui a nommé le second, Zingaro, comme il nommera tous les suivants, le caractère de chaque animal gravant son nom. « Je me souviens de la manière dont nous étions alors, encore étrangers et pourtant si proches ; ce moment, cette communion, ne ressemblait à rien de connu. Zingaro… Je lui ai chuchoté son nom, plusieurs fois, Zingaro… Zingaro, mon fils… Cette nuit-là nous avons fait un pacte, un pacte pour la vie… »

© Sacha Goldgerber

Bartabas a créé sa compagnie en 1984, Le Théâtre équestre Zingaro. « Inventer une forme de spectacle comme la nôtre suppose d’abord d’accepter la vie nomade, ses libertés et ses contraintes, la liberté qui en est l’essence mais aussi l’inconfort… Toute cette énergie, cette sueur, ces combats, cet engagement n’auraient aucune valeur, ne seraient aucunement admirables en soi s’ils ne trouvaient leur raison d’être dans la beauté du geste, du geste d’une vie, ou peut-être d’un seul geste, travaillé tous les jours, sans répit, avec les autres, pour essayer d’atteindre, à force de répétitions et de discipline, ce qu’on pourrait appeler la grâce » écrivait-il il y a une quinzaine d’années dans son Manifeste pour la vie d’artiste.

© Sacha Goldgerber

Il a présenté de nombreux spectacles accompagnés des musiques du monde entier : Inde, Tsigane de Roumanie, Berbère, Caucase, musique klezmer, Iran, Mexique et autres. Il a plus récemment présenté trois Cabarets de l’exil de sources géographiques différentes et a pour chaque spectacle, édité des brochures sublimes comme Le Centaure et l’animal en 2010, ou Golgota, en 2013 sur les superbes photos de Nabil Boutros, ou encore sur des dessins comme pour Tombeau pour un cheval d’orgueil où Jean-Louis Servat en signe de magnifiques.

Son acte de foi : « Avec les hommes, j’ai toujours l’impression d’apparaître déguisé. Seuls les chevaux me voient tel que je suis. » Et pour Tzar à qui est dédié ce spectacle, dépouillé et intense, avant de quitter la piste et de céder la place aux oies ravies de venir cabotiner, Bartabas, par la voix des comédiens, reconnaît : « Sur son dos j’ai pu voir le monde à sa manière… Tu te nommes Tzar et garderas ton nom. Je rends la main et m’en vais avec ton pas. »

                            Brigitte Rémer, le 6 octobre 2026

Assistante à la mise en scène et presse Caroline Redon – Basse de viole, Lucile Boulanger, en alternance avec Manon Papasergio – mico Paco Portero – chevaux : Tzar et Misere – responsable des écuries Pierre-Yves Degimbre – soins aux chevaux Caroline Viala et Ophélie Girardet – habilleuse Isablle Guillaume – régie générale Charlotte Matabon – lumière Clothilde Hoffmann – son Eliott Allwright et Juliette Régnier – technicien plateau Ouali Lahlou – *Les textes sont extraits de D’un cheval l’autre, (éditions Gallimard) et de Tombeau pour un cheval d’orgueil, recueil de poésies qui paraitra début mars 2027, aux éditions Gallimard.

Du 2 octobre au 31 décembre 2026, tous les vendredis, samedis à 19h30 et dimanches à 17h30, au Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean-Jaurès, 93300. Aubervilliers – métro ligne 7, station Fort d’Aubervilliers, sortie 1 – site : www.zingaro.fr – tél. : +33 (0)1 48 39 18 03.