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Tenir le temps

Conception et chorégraphie Rachid Ouramdane – musique Jean-Baptiste Julien – avec le Ballet de l’Opéra de Tunis, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, dans le cadre de la Saison Méditerranée.

© Patrick Imbert

Le chorégraphe et directeur de Chaillot-Théâtre National de la Danse, Rachid Ouramdane, avait créé la pièce Tenir le temps en 2015, au Festival Montpellier Danse. Il la recrée aujourd’hui avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Tunis. Comme dix ans auparavant, sa quête reste la question du collectif qu’il interroge, et du mouvement dans ce collectif.

La soirée est construite en trois parties, il vient lui-même présenter le parcours, basé sur les concepts qu’il met en œuvre à Chaillot depuis plusieurs années : le travail de transmission, revisiter le répertoire avec les grands ensembles, présenter les premières pièces des danseurs – ici danseurs de l’Opéra de Tunis – un programme qui se modifie et se recompose chaque soir, inscrire les formes dansées et ses prises de position dans un Chaillot solidaire, fait de diversité et d’hospitalité avec les artistes, les associations, les publics, et dénonçant toutes les formes d’inégalités et d’agression.

Tassaouef  d’Hazem Chebbi © Friche La Belle de Mai

La première partie ce soir-là présentait Tassaouef d’Hazem Chebbi, originaire de Tozeur, ville-oasis du sud-ouest de la Tunisie, aux portes du désert. Le danseur a appris la danse de manière autodidacte au départ avant de la perfectionner au sein de la compagnie Sybel Ballet Théâtre, dirigée par Syhem Belkhodja, figure-phare de la danse contemporaine en Tunisie. Il a ainsi étendu son vocabulaire passant du hip hop et des cultures urbaines à toutes les formes de danse. En 2020, Hazem Chebbi a rejoint le ballet de l’Opéra de Tunis, tournant majeur dans son parcours et c’est au sein de la troupe qu’il découvrait deux ans plus tard le travail de Maguy Marin invitée par le Sybel Ballet Théâtre à Tunis, dont il s’est emparé. En 2025 il crée Tassaouef, une performance enracinée dans la culture Amazigh de sa grand-mère, à qui il rend hommage. Tissus et kilims sont au sol, la bande son composée par le musicien Jihed Khmiri mêle musiques, bribes de conversation, prières et percussions dans un incessant flux et reflux. Le geste est balancement, rythme, douceur et violence. La scène se teinte de turquoise et l’écran montre le beau visage de cette grand-mère qui se met à chanter, moment très émouvant de ce rituel berbère.

© Patrick Imbert

Le solo syncopé d’une danseuse ouvre la seconde séquence de la soirée, Tenir le temps, avant que les quinze autres danseurs-danseuses n’entrent sur la scène, un à un, au son du piano-percussion. Puis les musiques se superposent les lignes se forment, se regardent, les diagonales se dessinent, les duos dansent, la dynamique s’installe et les figures se constituent, géométriques ou débridées, dans l’ordre ou dans une sorte de désordre apparent. Tous se suspendent puis redémarrent, à l’écoute, costumes couleur terre sur tapis blanc, à l’épreuve de l’ensemble. Ils courent en une ronde effrénée, font des sauts et des roulades, lancent des étirements, bras, jambes, mains qui se tiennent et s’accrochent. L’énergie est latente et se décuple selon les propositions musicales de Jean-Baptiste Julien et les fils se tendent, des uns vers les autres, comme des liens invisibles. L’ensemble est une sorte d’abstraction et procède par petites touches où se trouvent la vie, sa fragilité et l’art de la rencontre. On a tantôt l’impression d’une foule, tantôt le sentiment de la solitude et chaque danseur construit son vocabulaire, qui s’imbrique dans un ensemble.

© Patrick Imbert

Dans la troisième partie c’est le piano qui appelle et invite les danseurs en une marche ininterrompue, dans l’obsession du temps qui s’exprime en accéléré. Avec Tenir le temps, métaphore du monde contemporain, s’exprime le foisonnement des gestes dans une spontanéité contrôlée. L’intensité portée par les danseurs dans leur manière d’être ensemble sur scène imprègne la pièce et donne du temps ce reflet d’immortalité et d’éternité, belle rencontre entre Rachid Ouramdane et le Ballet de l’Opéra de Tunis.

Brigitte Rémer le 31 juillet 2026

Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Tunis. Lumière Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau – costumes La Bourette – lumière Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau – costumes Ateliers de l’Opéra de Tunis – assistante chorégraphique Mayalen Otondo et Sébastien Ledig. Production : Théâtre de l’Opéra de Tunis – soutien : ministère des Affaires culturelles de Tunisie. Coproduction à la création : Bonlieu Scène nationale d’Annecy, Festival Montpellier Danse 2015, dans le cadre d’une résidence à l’Agora/Cité internationale de la danse, Théâtre de la Ville/Paris, MC2 Grenoble. Avec le soutien du Centre national de la danse contemporaine d’Angers et du Centre chorégraphique national de Grenoble dans le cadre de l’Accueil studio 2015 et de la Ménagerie de verre dans le cadre du Studiolab. Avec le soutien de l’Adami et de la Spedidam.

10 – 14 juin Rachid Ouramdane et le Ballet de l’Opéra de Tunis, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116. Paris – tél. : 01 53 65 30 00 – site : theatre-chaillot.fr

Lora / Hairy

Lora © Laurent Philippe

Deux pièces chorégraphiques : Lora, conception et chorégraphie de Rachid Ouramdane, avec Lora Juodkaitė – Hairy, chorégraphie de Dovydas Strimaitis, avec les interprètes – dans le cadre du Focus Lituanie, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt/Grande salle.

Dans Lora, la pièce qui porte son nom, Lora Juodkaitė écrit l’espace avec son corps, en pivotant sur elle-même à l’infini telle une derviche dont l’ombre se reflète sur le mur, en fond de scène. C’est sa dramaturgie, son histoire de vie qui se raconte et s’affiche à l’écran.

Cette maladie du tournoiement sur demi-pointes remonte à la petite enfance. Très tôt, elle comprend que cette manière de fuir le monde lui convient bien et qu’elle y trouve un refuge, du plaisir. Au début, dans la maison familiale, c’est une passion cachée, le tapis lui brule les pieds, assise sur le lit et lui faisant face, sa petite sœur la regarde, elle lui raconte des histoires, en tournant.

Lora © Laurent Philippe

Ses rotations sont d’une grâce infinie, avec accélérations, décélérations, désarticulation, régulation de la respiration, décompression. On entre dans l’inconnu et l’étrangeté de quelqu’un qui s’est construite dans cette mobilité circulaire. Elle s’invente des figures, bras, poings, mains, se cachant le visage et les yeux, tournant à l’aveugle comme une hélice alpha, inlassablement.

Viennent les visions, l’arbre, l’eau, l’oiseau derrière ses mains. Comme une chamane, elle voyage entre l’extase, la transe et le voyage initiatique. Et puisqu’elle tourne sans que rien ni personne ne l’arrête, comment finir cette pièce ? Elle pose la question à haute voix. et trouve la réponse en s’enroulant sur une musique de fête, dans des lumières d’un blanc qui évoquent un glacier, dernier mirage.

À ses côtés, fasciné par ses rotations qu’il découvre il y a une dizaine d’années, Rachid Ouramdane, chorégraphe et directeur de Chaillot-Théâtre National de la Danse. Avec Lora Juodkaitė, incandescente, il cisèle cet ardent solo où elle effleure le sol et vole, centrée sur elle-même, au sens physique comme mental. Un pur joyau !

Avec Hairy de Dovydas Strimaitis, le tournoiement se poursuit, dans un tout autre style, qui fait tourner les têtes. Un premier danseur/danseuse s’avance au son de la percussion qui tel un métronome, lui donne l’impulsion. Le mouvement consiste à lancer la tête, à l’aveugle, car les longs cheveux auburn ne laissent filtrer aucun regard et balayent le sol. La tête se balance de droite à gauche et vice versa puis le cou sert d’axe de rotation et la tête tourne sur elle-même, sans s’arrêter, jusqu’à l’extrême.

Hairy © D. Matvejevas

Le danseur/danseuse est rejoint par trois autres aux mêmes longs cheveux qui s’installent dans la diagonale et exécutent ces mêmes circonférences. Les quatre portent une combinaison en skai noire, brillante, manches longues qui ne laisse paraître aucun centimètre de peau, des chaussures et gants noirs, silhouettes type queer pour mettre le mouvement au centre de la danse.

Dovydas Strimaitis avait créé Hairy en solo, puis l’avait repris en trio au concours Danse élargie du Théâtre de la Ville en 2022, avant de le présenter ici en quatuor, chacun déployant en une force centrifuge sa longue chevelure. Des suspensions et des ruptures de rythme accompagnent la chorégraphie nocturne. On entend comme le bourdonnement d’un essaim pour accompagner le bruissement des cheveux avant que le violoncelle ne prenne le relais de la percussion. Bach s’invite dans cette mathématique lancinante où les lumières lancent leurs éclairs stroboscopiques.

Hairy © D. Matvejevas

Originaire de Lituanie, Dovydas Strimaitis s’est d’abord formé dans son pays, s’essayant à différents types de danse, comme le hip hop, la danse classique et contemporaine, avant de se former à Codarts, école supérieure des arts du spectacle de Rotterdam. Il vit et travaille en Belgique et en France où pendant trois ans il a dansé avec (LA)HORDE/Ballet national de Marseille. Il a donné son premier solo, The Art of Making Dances, à Vilnius, au festival New Baltic Dance, en 2021.

Le travail de Dovydas Strimaitis est repéré, il construit un vocabulaire minimaliste sur fond de répétitif, au sens de la musique répétitive comme style. L’objet est étrange dans son ressassement et les danseurs disparaissent sous le poids de leur chevelure, en principe symbole d’identité et de liberté, ici véritable élément dramatique de la pièce.

 Brigitte Rémer, le 17 octobre 2024

Lora : Conception, chorégraphie, Rachid Ouramdane, lumières Stéphane Graillot – décor Sylvain Giraudeau. Avec : Lora Juodkaitė – Hairy : création Dovydas Strimaitis – chorégraphie Dovydas Strimaitis avec les interprètes – lumières Lisa M. Barry – musique : composition originale de Julijona Biveinytė, Prélude de la Suite pour violoncelle N° 4 de Bach joué par Yo-Yo Ma, Sarabande de la Suite pour violoncelle N° 2 de Bach jouée par Jean-Guihen Queyras. Avec : Benoit Couchot, Line Losfelt Branchereau, Lucrezia Nardone, Hanna-May Porlon.

Du 10 au 12 octobre 2024, à 20h au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt / Grande salle – 2 place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – tél. : 01 42 74 22 77 – site : www.theatredelaville-paris.comEn tournée : Festival Actoral, Marseille, du 4 au 5 octobre 2024 – La Biennale/Festival international des arts vivants Toulouse Occitanie, du 27 septembre au 13 octobre 2024 – Théâtre de la Ville, Paris, du 29 septembre au 20 octobre 2024 – Espace 1789, Saint-Ouen, le 15 octobre 2024 – Maison de la Danse, Lyon, du 28 au 29 novembre 2024 – Festival NeufNeuf, Toulouse, le 22 Novembre 2024.