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Poetry Day, avec Mahmoud Darwich محمود درويش

Itinéraire du poète palestinien Mahmoud Darwich, événement organisé à l’Institut du Monde Arabe, avec le Centre Georges Pompidou – dans le cadre de la Saison Méditerranée.

Depuis 2020, à l’initiative du Centre Georges Pompidou, la Journée de la Poésie/Poetry Day célèbre chaque année une figure majeure de la poésie internationale, simultanément dans de nombreux lieux partenaires, en France et à l’international.

© Ernest Pignon-Ernest

Ce fut en en 2020 le poète et artiste de performance américain John Giorno, en 2021 Charles Baudelaire pour le bicentenaire de sa naissance, en 2022 Patti Smith, poétesse américaine et icône du rock, en 2024 Jonas Mekas, cinéaste et poète lituanien-américain. L’événement est organisé cette année en collaboration avec l’Institut du monde Arabe, où l’œuvre du grand poète palestinien, Mahmoud Darwich (1941-2008), figure emblématique dans tout le Moyen-Orient et bien au-delà, est mise à l’honneur. Figure inspirante, sa vie comme son œuvre sont marquées par l’exil, la mémoire et la résistance, thèmes mis en résonance avec le contexte actuel, au Proche-Orient.

Une trentaine de partenaires, en France participaient à l’événement – les villes de Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Sète, entre autres et à l’étranger, les librairies Diwan au Caire et Calliope à Casablanca, le Festival international de littérature de Montréal, le grand quotidien libanais L’Orient-Le Jour, le Giorno Poetry System à New York, Poetik Bazar à Bruxelles, parmi d’autres. La soirée inaugurale Mahmoud Darwich : itinéraire d’un poète a rassemblé autour d’une table ronde modérée par Carole Boidin, son éditeur historique Farouk Mardam-Bey, essayiste et directeur de la collection Sindbad chez Actes Sud, l’anthropologue des religions Hamza Esmili, maître-assistant à l’université de Lausanne et l’universitaire de Bordeaux-Montaigne, Ève de Dampierre-Noiray. Son poème, Je suis de là-bas, traduit en 1986 par Abdellatif Laâbi dans « Plus rares sont les roses » résume son combat « J’ai appris tout le langage et je l’ai défait pour composer un seul mot : Patrie… »

Hamza Esmili parle des différentes vies de Mahmoud Darwich, dès la petite enfance avant 1948, puis balloté au fil des événements politiques, avec le moment-clé de la Nakba et le départ de sa famille d’Al-Birwa près de Saint-Jean-d’Acre où il est né. Il a sept ans. Comme plus de 800 000 personnes méthodiquement expulsées par les milices sionistes, plus de 85% de la population risque l’effacement. Sa famille se réfugie au Liban et un an plus tard retourne à Haïfa devenue Palestine de l’intérieur. Une minorité palestinienne y vit au sein de la société israélienne. La poésie en Palestine a toute sa place et autour de Darwich, avec quelques amis artistes comme la famille musicienne Joubran et d’autres, il créée un festival littéraire et de poésie. Sa notoriété va croissant.

© Actes Sud

Emprisonné à plusieurs reprises il s’exile à Moscou en 1969 avant d’être invité en Égypte où il s’installe quelque temps. Plus tard c’est à Paris qu’il posera sa valise, prenant ainsi un peu de recul. Dans les années 70 le poète milite à l’Organisation de Libération de la Palestine (l’OLP) où il s’occupe principalement de culture. Il écrit le premier Manifeste de la Libération de la Palestine,

Farouk Mardam-Bey met en lumière l’évolution de son écriture, disant que Mahmoud Darwich était « né poétiquement par étapes : de Galilée à Beyrouth, Le Caire et Tunis, Paris et Amman… » Il avait publié cinq recueils en Galilée dont « Une mémoire pour l’oubli » sur l’absurdité de la guerre, au moment où les bombes tombent sur Beyrouth et que les murs tremblent, et il écrit Seha prend son café, un poème profondément marquant où l’action banale de faire son café montre la continuité de la vie et devient un acte de reconquête de soi face au chaos extérieur. Sa poésie commence à être traduite en France notamment par Abdelatif Laâbi à partir des années 70, il remporte un vif succès et devient une icône dans tout le monde arabe. Ses mots sont le cri de ralliement du peuple palestinien et un symbole de résistance.  « S’envolent les colombes, Se posent les colombes, Prépare-moi la terre que je me repose… » Ma bien-aimée se réveille est un recueil majeur dans lequel il illustre le traumatisme, l’exil et la résistance culturelle notamment dans son poème Chroniques de la douleur palestinienne son dernier poème écrit en Galilée. « Qu’avons-nous besoin du souvenir le Carmel est en nous et sur nos paupières pousse l’herbe de Galilée… » Farouk Mardam-Bey parle de la réception de sa poésie par les idées qu’il défend et Ève de Dampierre-Noiray de la spécificité des unités rythmiques de la poésie arabe classique, des cadences, de la musicalité ainsi que des métaphores chez Darwich. Elle évoque la manière d’enseigner sa poésie, inscrite au programme de l’agrégation de lettres modernes au titre de l’épreuve de littérature comparée sur le thème Formes de l’action poétique, aux côtés de René Char et Federico García Lorca.

© Brigitte Rémer

Ce moment inaugural est suivi d’une rencontre poétique et musicale autour de la jeune journaliste et poétesse gazaouie, Nour Elassy, auteure de Ceci est ma maison, accompagnée du jeune violoniste Mohammed Hilles, également de Gaza, tous deux réfugiés en France, Élie Guillou, écrivain, en est le modérateur. Nour Elassy travaille sur la mémoire de Gaza, sa colère s’exprime principalement en anglais. Son livre, publié par la maison d’édition Les Liens qui libèrent, est une compilation de poèmes majoritairement écrits quand elle était au pays et qui sont traduits en français. La préface est rédigée par la journaliste et écrivaine Mona Chollet et la postface par l’écrivain Karim Kattan son ami palestinien et français de Bethléem. Nour Elassy s’adresse à sa maison, évoquant le citronnier planté devant et l’olivier, symbole de Palestine, elle parle du retour, « dis-lui que je vais revenir à la maison. »

La seconde soirée s’est penchée sur L’héritage vivant de Mahmoud Darwich au cours d’une table ronde modérée par Chakib Ararou, docteur en littérature arabe moderne et traducteur. Cette rencontre a parlé de la manière dont les artistes et auteurs contemporains prolongent et font circuler l’œuvre de Darwich aujourd’hui, avec Émilie Picherot, professeure de littérature générale et comparée à l’Université de Lille, Walid Ben Selim, chanteur et compositeur marocain, interprète de la poésie de Mahmoud Darwich et la poétesse Batool Abu Akleen traductrice de l’anglais, dont le premier recueil de poèmes, 48kg a été publié en juin 2025 en Grande Bretagne.

© Brigitte Rémer

Celle-ci a, comme tous, rencontré la poésie de Mahmoud Darwich mais dit avoir arrêté de la lire pour « chercher sa propre voix. » Elle insiste sur l’importance de nommer les choses et de ne pas normaliser la situation de Gaza, parlant d’une « littérature restreinte et enfermée ». Émilie Picherot note les contradictions de la poésie de Darwich, entre le jeu poétique et la réalité palestinienne et parle des liens du poète avec l’histoire de l’Andalousie : « Mahmoud Darwich le dit très bien : ce qu’ont vécu les Musulmans d’Espagne est proche de la réalité de la Palestine aujourd’hui » autrement dit une forme d’apartheid. Elle évoque sa rencontre avec Federico García Lorca, originaire de Fuente Vaqueros près de Grenade et martyr du franquisme dans laquelle elle note une filiation poétique et d’expérience. Walid Ben Selim lui emboite le pas sur le lyrisme de García Lorca : « Il a essayé de se marier au sens, à la philosophie andalouse qui est une philosophie d’ouverture et de compréhension de l’humanité ; c’est l’algèbre d’une langue, une équation universelle. »

© Brigitte Rémer

Walid Ben Selim présentait ensuite dans le grand Auditorium archi plein de l’IMA un concert-lecture à partir du texte Murale, dans son intégralité, accompagné au piano par Agathe Di Piro et au violoncelle par Lina Belaïd. Mahmoud Darwich est le premier poète qu’ait chanté le musicien, dès l’âge de cinq ans. Ce dernier a créé un oratorio à partir du texte Le Lanceur de dés qu’il a présenté à l’Opéra de Montpellier. Écrit peu de temps avant sa disparition, Murale résume avec mélancolie toute une vie, en insistant sur les hasards de l’histoire qui lui ont permis à lui, enfant de Galilée issu d’une famille modeste, d’échapper plusieurs fois à la mort et de devenir cet homme capable de l’affronter en toute lucidité. Publié en 2000 à Beyrouth, le texte est traduit par Elias Sanbar et publié en France chez Actes Sud en 2003. Pour Walid Ben Selim, éblouissant compositeur et interprète, un seul mot d’ordre, « ne pas toucher aux textes des poètes » il travaille sur l’ensemble du poème. En djellaba blanche, le chanteur psalmodie, apostrophe, se rebelle, affirme, témoigne, parle sur le souffle. « Notre grenadier après toi a perdu sa sève. » Dans le flux et le reflux de la parole, l’amplitude de ses registres et tessitures est vaste, il pose les choses, les mots se bousculent.

Le troisième moment autour de Mahmoud Darwich a également affiché complet, avec la projection de trois films, deux longs métrages et un court. Le premier long métrage, Write Down, I’m An Arab a été réalisé en 2014 par Ibtisam Mara’ana et Maya Weinberg. Le titre du film s’inspire de son célèbre poème écrit en 1964, Identité : « Inscris ! Je suis Arabe, le numéro de ma carte est 5000. Je suis d’un village isolé où les rues n’ont plus de nom. » Il l’avait lu lors d’une soirée poétique, ce qui lui valut la prison.

Film © Write Down, I’m An Arab (2014)

Le film est d’autant plus émouvant qu’il montre le poète sous différentes facettes, non seulement dans son engagement, politique et artistique – car s’il était profondément engagé dans la lutte de son peuple, il croyait en la paix – mais aussi dans la vie. Son frère aîné nous parle de lui, des déchirures personnelles comme de celles de sa patrie. « J’ai sauté du lit de mon enfance à l’exil, le 11 juin 1948… » La poésie l’a habité tout jeune, en 6ème il avait lu dans la classe un poème, lui l’élève clandestin de retour après un an passé au Liban. On voit sa vieille institutrice, parlant l’hébreu et son amoureuse d’un temps, Tamar Ben Ami, juive israélienne, issu d’une famille communiste venant de Pologne et de Russie, qui se formait à l’Académie de danse et les magnifiques lettres qu’il lui envoyait car il lui était interdit de quitter Haïfa. Lui avait vingt-deux ans, elle en avait seize et demi. « Merci d’avoir donné du sens à ma vie » écrit-il quand ils se séparent, en 1967, dans le sillage de la Guerre des six jours. « Entre Rita et mes yeux, un fusil » écrit-il dans son célèbre poème que Marcel Khalifé a mis en musique. On le voit avec Yasser Arafat, chef de l’Autorité Palestinienne enclenchant le processus de paix à Oslo. « Tu vis à l’endroit où on m’a interdit de vivre » lui dit-il même si, comme le lui avait dit son ami Daniel « la paix était encore possible ». Le film dessine le portrait de Mahmoud Darwich marqué par l’exil.

Film © Simone Bitton, Elias Sanbar, Le point du jour

Un court et un moyen-métrage de Simone Bitton sont également présentés ce même jour. Le premier, Le Discours de Tolède montre l’événement historique de 1989 au cours duquel Mahmoud Darwich, membre du comité exécutif de l’OLP, s’est adressé à une assemblée de militants juifs, arabes et israéliens d’origine orientale lors d’une rencontre historique de dialogue pour la paix, à Tolède, en Espagne. Le discours est virulent. Mahmoud Darwich apostrophe les Israéliens : « Nous étions chez nous. Comment assurer sa présence au prix de notre absence… Mais que craignez-vous ? Vous n’avez peur que de vous ! »

Le long métrage tourné par Simone Bitton et écrit avec Elias Sanbar s’intitule Et la terre comme la langue. La réalisatrice donne la parole au poète qui s’exprime sur son œuvre et sa vie, son déchirement entre l’intime et le collectif, la mémoire et le présent. On le suit de Jordanie en Cisjordanie, de Paris à Tunis, du Caire à Beyrouth, dans ses exils et dans son absence en Galilée. Il parle de son enfance interrompue – son oncle paternel montre l’endroit où était la maison familiale, effacée, comme toutes les autres, il désigne le puits, le mûrier, et parle de la madafé de son grand-père, la maison traditionnelle où la grande salle de réception est dédiée à l’hospitalité et à la vie communautaire, de la déchirure collective. « Ils nous ont trompé » dit-il de la Nakba, car tous pensaient revenir. Mahmoud Darwich parle de l’écriture comme d’un « rituel très secret… J’ai toujours le réflexe de cacher ce que j’écris » dit-il. Il évoque la musicalité et la cadence de la poésie, de la langue et s’estime « poète troyen » car il donne une voix aux absents de l’histoire. « Sur cette terre il y a ce qui mérite vie… » On le voit de retour en Galilée pour un court séjour autorisé de cinq jours, en mai 1996 : « Je suis d’ici, et ici je suis. Aucun vent ne me porte plus haut que le passé. Aucune porte. » Et il parle d’accoutumance à la solitude. « La poésie est un jeu très dangereux » ajoute-t-il.

Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé © IMA

La conclusion de ces journées de la poésie avec Mahmoud Darwich revient à Marcel Khalifé, compositeur, auteur et oudiste libanais qui a proposé une séance d’écoute publique, animée par Jean-Pierre Filiu. Il a présenté son parcours, depuis l’école des Frères Maristes d’Amchit et la chorale du Frère Fernand, à ses études de musique à Beyrouth,  son militantisme et son exil en France. Il chante la liberté, l’amour et l’humain et il a recomposé une version d’un album créé cinquante ans plus tôt, en 1976, transcendant le temps, à partir des poèmes de Mahmoud Darwich. On y trouve Promesses de la tempête, le sublime Oummi, hommage à sa mère, Passeport et le célèbre Rita. Il en partage quelques morceaux avec le public qui écoute dans le plus grand silence : « Et moi je me rappelle Rita Ainsi qu’un moineau se rappelle son étang Ah Rita ! Entre nous mille oiseaux, mille images D’innombrables rendez-vous criblés de balles par un fusil… »

Brigitte Rémer, le 10 octobre 2026

Centre Georges Pompidou : Département culture et création Mathieu Potte-Bonneville, directeur – Service de la parole Jean-Max Colard, chef du service de la parole – Institut du monde arabe Frédérique Mehdi, directrice des actions culturelles.

Du 25 au 27 septembre 2026 – Vendredi 25 septembre 2026, de 18h30 à 19h30, rencontre avec Farouk Mardam-Bey, salle du Haut Conseil et de 19h30 à 20h30, rencontre musicale avec Nour Elassy – Samedi 26 septembre 2026, de 18h à 19h, rencontre-lecture salle du Haut Conseil : L’héritage de Mahmoud Darwich et de 20h à 21h concert de Walid ben Selim, dans l’auditorium – Dimanche 27 septembre 2026, de 14h à 15h30, projection du film d’Ibtisam Mara’ana : Write down, I’m an Arab, dans l’auditorium et de 15h30 à 16h30, projection du film de Simone Bitton : Mahmoud Darwich, et la terre, comme la langue – De 17h à 18h30, Marcel Khalifé présente son nouveau disque, séance animée par Jean-Pierre Filiu, salle du Haut Conseil.