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Les Aventures merveilleuses de l’inexistante Ayse (2)

Texte de Zeynep Kaçar – traduit du turc par Erica Letailleur – Jeu Olivia Lucidarme, compagnie La Réenchanterie (Antibes), à la Comédie Saint-Michel, Paris.

@ La Ré-enchanterie

Le titre du spectacle contient deux éléments antagonistes : Les aventures merveilleuses, qui relèvent du monde de l’enfance et qui semblent contredire un second élément arrivant en contrepoint, l’inexistante Ayse.

Le parcours de la narratrice, Ayse, n’a en effet rien de très merveilleux, surtout dans un pays, la Turquie, où naître au féminin entraîne d’emblée une dévaluation. C’est un garçon qu’il aurait fallu être – conditionnel passé – pour prétendre à une vie intéressante.

Le parcours est donc plein d’embûches et de rebonds d’espoirs en désespoirs. Olivia Lucidarme qui incarne Ayse, en prend possession dans sa robe verte, couleur espérance, renouveau, ou destin. Elle nous le livre dans la réalité de son personnage qu’elle feuillette et décrypte comme une symphonie désaccordée. Le pupitre est là, devant elle, portant sa partition et son fardeau.

@ La Ré-enchanterie

À travers une succession de saynètes, l’enfant, la jeune fille, puis la femme, découvrent la vie qui lui est réservée de manière toute tracée, une vie forcément « moyenne ». La voie n’est pas royale, seulement faite de frustrations, d’attentes, de l’envie d’être soi sans le pouvoir. Inutile de penser, ni de réfléchir, ni d’analyser, encore moins de critiquer, tout est vain, les figures sont imposées, rien ne peut / ne doit en déborder : l’école, les conventions sociales, sa place dans la famille. Son frère, né après elle, est accueilli en héros.

Sa mère lui lit des contes, le texte les mêle en une sorte de pot-pourri : Cendrillon, Le Petit Chaperon Rouge, La Belle au bois dormant, Blanche Neige et les Sept Nains, La Petite Fille aux allumettes, croisent poésie et naïveté, mélancolie et réalisme. Ayse suit ce chemin initiatique qui lui ouvre les yeux. Elle perçoit l’ambiguïté du voisin dans ses gestes déplacés, les mensonges de la maîtresse, les chansons qui se taisent, les questions qu’on ne pose pas, le monde qu’on ne rencontre pas, l’avenir dans lequel on ne se projette pas. Secrètement, Ayse voulait être chanteuse, elle s’est trouvée dans la colonne des bonnes à marier. Et quand adulte, le mariage la rattrape, le cauchemar de la nuit de noces rejoint Charles Perrault, du côté de Barbe bleue.

Erica Letailleur a vécu en Turquie et appris la langue, elle a traduit la pièce et interprété le rôle d’Ayse, nous en avons rendu compte dans un article publié le 21 juillet 2024. Olivia Lucidarme prend aujourd’hui le relais avec une grande sensibilité faisant sien ce conte féministe et cruel sur l’effacement des femmes et les violences parfois physiques, souvent morales, qui leur sont faites. Elle porte ce texte qui démonte les mécanismes culturels façonnant la condition féminine depuis l’enfance, avec brio, tendresse et ironie, avec humour et poésie. De désenchantement en désillusion elle dessine le portrait d’une femme lucide et douce-amère qui se glisse dans la peau du personnage sans envergure qu’on lui impose d’être. Théâtre pour théâtre, la vie s’en va la vie s’en vient.

Brigitte Rémer, le 10 septembre 2026

Les Aventures merveilleuses de l’inexistante Ayse, une pièce de Zeynep Kaçar – traduit du turc par Erica Letailleur – Jeu Olivia Lucidarme – compagnie La Réenchanterie (Antibes).

À partir du 3 septembre 2026, les jeudis à 19h45, à La Comédie Saint-Michel, 95 boulevard Saint-Michel. 75006. Paris – métro : Luxembourg – tél. : 01 55 42 92 97 – site : www.comediesaintmichel.fr – Contact : compagnie La Réenchanterie, Antibes – site : www.lareenchanterie.com – email : contact @lareenchanterie.com.