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Satyagraha

Opéra en trois actes de Philip Glass – Livret Constance De Jong, d’après la Bhagavad-Gita – Direction musicale Ingo Metzmacher, avec l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris, Cheffe des choeurs Ching-Lien Wu – Mise en scène et chorégraphie Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. À l’Opéra National de Paris/Palais Garnier.

© Yonathan Kellerman

Satyagraha est le second volet d’une trilogie composée par Philip Glass autour de grandes figures de l’histoire. Le premier, Einstein on the Beach retraçait l’itinéraire du célèbre physicien dans un spectacle qui a fait date en 1976, signé du metteur en scène Robert Wilson et de Lucinda Childs et sa Dance Company. À nouveau, avec la chorégraphe, le troisième volet, Akhnaten, créé au Württembergisches Staatstheater de Stuttgart le 24 mars 1984 parcourait l’histoire de l’original Akhenaton, Pharaon qui fit du dieu soleil l’unique divinité de l’Égypte (cf. notre article du 15 février 2021 sur la captation vidéo d’André Gordeaux réalisée en 2020 dans une production de l’Opéra Nice Côte d’Azur et de la ville de Nice).

© Yonathan Kellerman

Satyagraha, écrit et chanté en sanskrit, difficulté supplémentaire, explore l’influence de Gandhi à partir de la Bhagavad-Gita, texte sacré de l’Inde qui se traduit par le Chant du Bienheureux, un des écrits fondamentaux de l’hindouisme et partie centrale du poème épique Mahabharata qui, à travers la métaphore guerrière, enseigne le détachement et la liberté de l’esprit. Événement historique, cet opéra de Philip Glass entre au répertoire de l’Opéra National de Paris. La partition, comme la représentation, sont de toute beauté.

Quatre personnages mythiques convoqués par le livret surplombent le spectacle, d’un balcon situé côté cour, figures morales quoique muettes, assistant à la représentation : Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore, Martin Luther King et Mohandas Karamchand Gandhi. Côté jardin à la symétrique, un autre balcon permet à certains personnages d’observer la scène (le décor est signé Christian Friedländer). Alors qu’il vit en Afrique du Sud entre 1893 et 1914, Gandhi est témoin de l’apartheid et découvre les écrits de Tagore et ceux de Tolstoï avec qui il échange une abondante correspondance de 1909 à 1910, date de la mort de l’écrivain. Marqué à vie par les injustices sociales il défend la non-violence comme éthique et base sa pensée philosophique sur le principe moral et la force de vérité. Chaque personnage, chaque chanteur, représente ainsi dans la lecture de mise en scène de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, une idée de transformation sociale et d’implication dans les luttes collectives, la vérité pour éthique. « La non-violence est la plus grande force dont l’homme ait été doté. La vérité est son seul but. Car Dieu n’est autre que la Vérité. Mais la Vérité ne peut être, et ne sera jamais, atteinte autrement que par la non-violence » déclarait Gandhi en 1926.

© Yonathan Kellerman

C’est une nouvelle version de Satyagraha qui est présentée au Palais Garnier, l’œuvre originelle, créée en 1980 est écrite pour un ténor, certaines modifications ont été réalisées avec Philip Glass pour le contre-ténor américain qui est au cœur du sujet, superbe Anthony Roth Costanzo. Il porte son rôle de petit soldat à bout de bras du début à la fin du spectacle, avec une belle endurance et un grand humanisme, émouvant à l’extrême y compris quand on cherche à le détruire, physiquement et moralement. La répétition s’inscrit au cœur de l’écriture musicale qui comme dans les ragas de l’Inde, s’étire à l’infini.

Une image forte ouvre le spectacle : le soldat, Anthony Roth Costanzo est à l’avant-scène,  apparaît au lointain Anthony, son cousin, soldat qui monte jusqu’à l’avant-scène où il dépose sa vareuse et sera exécuté avant de repartir, comme un fantôme, à reculons (Nicky Spence, ténor). Il est question d’honneur et de devoir, de guerre, de toutes les guerres, celles d’aujourd’hui qui nous heurtent au quotidien. Le violoncelle accompagne la séquence. Au-dessus, les figures totémiques, Tolstoï, Tagore, Luther King et Gandhi sont témoins de la scène. La tension dramatique est forte, dès le début du spectacle.

© Yonathan Kellerman

Apparaissent les danseurs, deux, trois, puis cinq, qui se mettent en mouvement et commentent l’action dans une belle énergie, puis le chœur, où hommes et femmes aux costumes anthracite se répondent, un chœur majestueux, imposant, qui emplit le plateau physiquement et vocalement, scandant les mots. Plus tard, vêtus de manteaux grenat (costumes signés Wojciech Dziedzic) le chœur participe à l’action dramatique, fouillant, torturant, livrant un innocent à la vindicte du groupe, entraînant l’intervention de l’alto Adriana Bignagni Lesca se mettant en danger et demandant plus de justice. « La foule n’a ni loi ni ordre » chante-t-elle, téméraire. La figure du juste revient (Anthony Roth Costanzo), à son tour maltraité.

Des tensions se confirment entre les personnages, certains agressifs, d’autres bienveillants, on traverse le bien et le mal, la guerre et la paix, parfois les gestes se répètent, comme la musique, parfois les hommes s’empoignent sous la lumière crue (lumières signées John Torres). Le baryton-basse Davóne Tines traverse la diagonale de la scène – suivi des danseurs qui prennent possession du plateau – il s’installe au balcon, côté cour. « Tu devrais agir pour soutenir le bien de tous » lui dit-on. Une chaîne se forme dans une certaine lenteur et balancement jusqu’à évoluer en ronde. Des balcons, tous regardent. Un silence s’installe et suspend l’action, puis une reprise de quelques notes répétitives accompagnées du violoncelle, suivi d’autres instruments qui conduisent la danse. « Victoires et défaites ne font qu’un… Si tu es tué, le paradis t’appartient ». Un cérémoniel se met en place et chacun dépose une fleur sur la terre bleue d’une tombe. Choristes et danseurs en ligne s’avancent, montent et descendent du fond de scène à l’avant-scène. Le chant devient offrande. « Tu soutiens les dieux et les dieux te soutiennent en retour ». Quatre femmes dansent, comme des pleureuses en robes noire, violette et rouille. Le chœur sort et la danse continue. Un solo du contre-ténor tel un brahmane traverse et monte jusqu’au balcon côté cour où les personnages emblématiques n’ont pas bougé. « Car lorsque le chaos s’installe, il est Dieu… » Une lucarne s’allume côté jardin. Tout s’apaise. Instrument et vocal solo. À l’avant-scène les gestes sont pleins, les mains se touchent. « Sous une forme invisible je me mêle aux hommes… »

© Yonathan Kellerman

Le texte est une interrogation philosophique sur la non-violence et rencontre l’univers méditatif où se dessinent les savants motifs de l’opéra de Philip Glass. Les solistes, tous remarquables chacun dans leur partition, les danseurs-danseuses dans leur énergie et gestuelle contemporaine autant que populaire, le grand chœur, entraîné par la cheffe Ching-Lien Wu et dans la mise en scène théâtrale de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber mettent en espace la pensée magique indienne portée par la Bhagavad-Gita. Derrière craintes et conflits se mêlent les questions du devoir, du corps et du mental, de la méditation, du rejet de la violence et de l’instinct de possession, du renoncement, de la réincarnation. Ce message est magnifiquement porté par la précision de la direction musicale, sous la baguette d’Ingo Metzmacher avec l’Orchestre de l’Opéra national de Paris qui donne à la composition de Philip Glass un souffle lyrique singulier et beaucoup d’émotion.

Brigitte Rémer, le 17 avril 2026

© Yonathan Kellerman

Avec : Contre-ténor, Anthony Roth Costanzo – Soprano, Ilanah Lobel-Torres, artiste de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris – Baryton, Davóne Tines – Alto, Adriana Bignagni Lesca – Soprano, Olivia Boen (débuts à l’Opéra national de Paris) – Mezzo-soprano, Deepa Johnny (débuts à l’Opéra national de Paris) – Baryton, Amin Ahangaran, artiste de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris – Ténor, Nicky Spence – Basse, Nicolas Cavallier – Danseurs : Alexander Bozinoff – Lorrin Brubaker – Jeremy Coachman – Jonathan Fredrickson – Marion Gautier de Charnacé – Awa Joannais – Héloïse Jocqueviel – Payton Johnson, Rachel McNamee – Mermoz Melchior – Adrien Ouaki – Ido Toledano. Décors Christian Friedländer – costume Wojciech Dziedzic – lumières John Torres – dramaturgie Jacob Mallinson Bird.

Du 10 avril au 3 mai 2026 – 8 représentations : les 10, 14, 16, 21, 24, 26, 30 avril et 3 mai 2026, à 19h30 – Opéra National de Paris, Palais Garnier, Place de l’Opéra. 75001. Paris – site : www.operadeparis.fr

Akhnaten

© Akhnaten, Opéra Nice Côte d’Azur

Opéra composé par Philip Glass – Mise en scène et chorégraphie de Lucinda Childs – Réalisation vidéo André Gordeaux – Production 2020 de l’Opéra Nice Côte d’Azur et de la ville de Nice.

C’est une remarquable captation de l’opéra de Philip Glass, Akhnaten, présentée par l’Opéra de Nice, mise en scène et chorégraphiée par Lucinda Childs, en visio conférence depuis New-York. L’Orchestre Philharmonique et le Chœur de l’Opéra de Nice placés sous la direction de Léo Warynski, interprètent magnifiquement cet opéra en trois actes de Philip Glass que le compositeur avait créé en 1984. Avec Akhnaten il clôturait une trilogie autour de personnalités mythiques, après ses deux pièces précédentes : Einstein on the Beach en 1976 et Satyagraha, sur le Mahatma Gandhi, en 1980.

Époux de Néfertiti, reconnu comme l’un des pharaons les plus atypiques de l’Égypte ancienne, Akhenaton quitta Thèbes pour fonder une nouvelle capitale, Tell El-Amarna, en Moyenne-Égypte. Rebelle et visionnaire, il fut l’instigateur d’une véritable révolution culturelle : au plan artistique avec l’émergence de l’art amarnien en rupture avec le passé ; au plan religieux avec la reconnaissance du culte solaire. Il réussit à imposer l’un des premiers monothéismes de l’histoire, en quittant le culte du dieu Amon et de son tout-puissant clergé et en faisant de Râ, le dieu soleil, la seule et unique divinité de son royaume. Le dispositif scénique, immense soleil mobile sur lequel évoluent les chanteurs, traduit ce rayonnement et cette puissance – scénographie de Bruno de Lavenère qui signe aussi la beauté des costumes, lumières de David Debrinay -.

Akhnaten parcourt le règne de ce brillant monarque, de son accession au trône après la mort de son père Aménophis III jusqu’à sa chute. Akhenaton a souvent troublé les créateurs. Ainsi Shadi Abdel Salam, réalisateur du film-culte La Momie, avait travaillé quinze ans sur une somptueuse version produite par les Studios Misr en Égypte, intitulée Akhenaton, travail interrompu par sa disparition. Le livret se compose ici de textes de l’époque, dont un poème du Pharaon. Des hologrammes se suspendent sur grand écran, en fond de scène, sorte de fresques et superpositions d’images qui apparaissent puis s’effacent – vidéo d’Etienne Guiol -. Une silhouette au loin, sorte de grand-prêtre vêtu d’un manteau grenat, passe, portée par la musique. La narratrice – dans le rôle d’Amenhotep, créé à distance avec David Michalek vidéaste et Rick Sand photographe – Lucinda Childs elle-même, fardée de blanc, se fait passeur d’un texte plein de poésie et donne la lisibilité des événements historiques : « Les doubles portes de l’horizon sont ouvertes. Leurs verrous tirés. Des nuages éclaircissent le ciel. Il pleut des étoiles. Les portiers sont silencieux, quand ils voient ce Roi apparaître comme une âme… Prends ce Roi par le bras. Emmène ce Roi vers le ciel, qu’il ne meure pas sur terre parmi les hommes… Ce Roi s’envole loin de vous, ô mortels ! Il monte au ciel, sur le vent. » Les chanteurs se déplacent sur le cercle – entre extérieur et intérieur – en un rituel et une chorégraphie savamment agencée. Presque tous sont masqués. On est dans l’illusion, la procession, l’oratorio. « Vis ta vie, tu ne mourras pas… »

La musique est obsessionnelle, les voix se mêlent, solos, duos, trios, celles du chœur qui s’avance, les instruments répondent et s’interpellent en fondus enchaînés, les gestes sont stylisés. Certaines figures semblent comme sorties du quattrocento. « Il a créé l’herbe pour faire vivre le bétail, et le pain et le sel à l’usage de l’homme. Il a créé le poisson pour vivre dans les rivières, l’oiseau ailé dans le ciel. Il a transmis le souffle de la vie à l’œuf. Il a fait vivre les oiseaux de tout genre… Salut, seul créateur de toutes ces choses. » Vêtu d’une longue toge plissée couleur vieil or, turban et diadème autour du cou, Akhenaton est au centre, statuaire égyptienne à lui seul (Fabrice Di Falco). Et quand la lumière baisse on peut voir le plateau solaire en bois de rose, couleur auburn profond, s’incliner avec élégance et donner de la gîte comme le pont d’un navire ou de la barque solaire. Et quand la nuit tombe, indigo, il disparaît lentement et s’efface dans la nuit au rythme d’un lancinant violoncelle.

Chaque tableau est une composition savante et raffinée entre instrumentistes, solistes, chœur, personnages et lumières. Ainsi cette image où Akhenaton en contre-plongée surplombe le chœur d’hommes aux poings levés, semblables à des guerriers ; où l’horizon s’embrase ; où la soprano est au bord du vide ; où quelques notes ténues ne s’éteignent plus ; où l’orchestre, très structuré, revient. On est au cœur du Livre des morts, ces papyrus recouverts de formules funéraires posés dans les bandelettes de la momie, appelé aussi Livre pour sortir au jour, chez les immortels. La rencontre entre Akhenaton et la lumineuse Néfertiti (Julie Robard-Gendre) est parfaitement romantique, dans un jeu d’évitement puis d’effleurements. Les gestes sont hiératiques. Elle, au décolleté cerclé de pierres précieuses et longue robe à petit plissé. « Je hume la douce haleine qui s’exhale de ta bouche. Je bois ta beauté chaque jour… Donne-moi ta main où se tient ton esprit pour que je puisse le recevoir et en vivre. Invoque mon nom dans l’éternité et il ne mourra jamais » lui dit-il. La narratrice raconte ensuite la création de la Ville de l’Horizon d’Aton qui se dessine sur écran et la reconnaissance du dieu Râ. Des femmes apparaissent, dos public, se prosternent et entourent leur Pharaon, sorte de Suppliantes de la tragédie grecque. Puis le deuil est porté et le plateau s’habille du noir aux gris. Le chœur s’immobilise avant que chacun ne s’éloigne, chanteur après chanteur. C’est d’une grande expressivité. Sur écran, un danseur se dédouble, sur le disque solaire la chorégraphie se perd entre brouillard dense et tempête de neige, tandis que la voie lactée reprend le chemin du ciel. C’est une danse des ténèbres, lumineuse et grave, puissante et solennelle.

Avec Akhnaten, Philip Glass et Lucinda Childs nous mènent de transfiguration en anéantissement, de mémoire en oubli, de jugement dernier posé sur la balance en sentences et contradictions. On reconnaît le travail et la grâce de Lucinda Childs qui mêle à son alphabet des références à l’Égypte notamment par la vidéo, ainsi que par la posture des chanteurs, souvent de profil. La chorégraphe avait rencontré Philip Glass en 1976, première fois qu’elle travaillait avec un compositeur – dans Einstein on the Beach, mis en scène par Bob Wilson – et dans un théâtre. Elle avait auparavant privilégié les performances expérimentales avec John Cage, Merce Cunningham, Robert Morris et les lieux alternatifs comme les toits des immeubles, la rue et les églises. Ensemble au sein du Judson Group ils avaient cherché de nouveaux concepts de présentation pour les chorégraphies. Au début des années 1990 c’est la claveciniste Elisabeth Chojnacka qui lui donne un autre élan et lui permet de rencontrer les compositeurs européens. « Tout commence avec la musique. Tout ce que j’ai fait c’est à cause de la musique. Ça a changé ma façon de travailler notamment dans la qualité du mouvement, la façon de le présenter et de travailler avec les danseurs. »

Le travail accompli est ici magnifique. Tous, sur scène et via l’écran, sont à féliciter. Philip Glass masqué se mêle aux interprètes pour un salut entouré du directeur musical, du chef de chœur, des chanteurs et des danseurs, sans public et dans le silence. C’est rude !

Brigitte Rémer, le 8 février 2021

Livret de Philip Glass, Shalom Goldmann, Robert Israël, Richard Ridell / Création au Württembergisches Staatstheater Stuttgart, le 24 mars 1984.

Orchestre Philharmonique de Nice / direction musicale Léo Warynski – Chœur de l’Opéra de Nice / directeur Giulio Magnanini – Participation des élèves du Pôle National de Danse Rosella Hightower – Collaboration à la chorégraphie, Eric Oberdorff – Scénographie et costumes, Bruno de Lavenère – Lumières, David Debrinay – Vidéo, Etienne Guiol.

Avec : Akhnaten, Fabrice Di Falco – Nefertiti, Julie Robard-Gendre – Reine Tye, Patrizia Ciofi – Horemheb, Joan Martín-Royo – Grand Prêtre d’Amon, Frédéric Diquero – Aye, Vincent Le Texier – Amenhotep (rôle parlé), Lucinda Childs – 6 filles d’Akhnaten : Karine Ohanyan, Rachel Duckett*, Mathilde Lemaire*, Vassiliki Koltouki*, Annabella Ellis*, Aviva Manenti.  (*Artistes du Centre Art Lyrique de la Méditerranée/CALM).

La captation a été réalisée le 1er novembre 2020. Diffusion  sur le site de l’Opéra Nice Côte d’Azur https://www.opera-nice.org et sur le site de la Ville de Nice https://cultivez-vous.nice.fr. Cette production ouvrira la saison lyrique 2021/2022 de l’Opéra de Nice.