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Saison sèche

© Christophe Raynaud de Lage

Dramaturgie et mise en scène Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault, Compagnie Non Nova, à la MC93 Bobigny, en partenariat avec le Théâtre de la Ville/Paris.

Un prologue ouvre le spectacle en la personne de Phia Ménard, ange annonciateur qui se présente à l’avant-scène avant l’ouverture du rideau, pour lancer au public une drôle d’apostrophe : « Je te claque la chatte. » Nous ne sommes pas chez Léonard de Vinci et elle repart aussi naturellement qu’elle est venue. Comme dans l’avertissement précédant le film documentaire de Jean Rouch, Les Maîtres-fous, dont elle se sent proche, Phia Ménard pourrait ajouter : « Sans concession ni dissimulation. » Une saison en enfer incontestablement se prépare.

Une première séquence plaque au sol comme des insectes qui craignent la lumière, les sept danseuses, au fond d’une boîte blanche dont le plafond monte et descend. Au fil des séquences ce volume se transforme jusqu’à devenir une grande nef, illusion, folie ? Nues sous leurs courtes chemises, elles pourraient être crapauds ou cafards, impressionnent par leurs sursauts. La notion d’enfermement prédomine. Dans la seconde séquence les chemises s’envolent. Dénudées, les danseuses font cercle et se maquillent le visage et le sexe, chacune est une couleur : rouge, vert, bleu, marron, rose, gris, blanc ; certaines se griment d’une moustache évocatrice, toutes se barrent les seins d’un trait de peinture significatif. La dynamique et les mouvements qui suivent sont d’ensemble, elles frappent le sol des pieds et scandent le tempo. Quelques tableaux s’ébauchent, furtivement, l’image d’un Christ en croix entouré de pleureuses. Parfois l’une ou l’autre se détache du groupe pour une performance dansée.

La séquence suivante introduit un rituel de prise d’habit et de possession. Chaque danseuse récupère un cintre sur lequel repose son vêtement. Elles s’habillent, chacune à son rythme et à sa manière. Chaque femme devient homme et personnage, au masculin. Glissement de genre : le sportif, le curé, le pompier, le chef des pompes funèbres ou chef d’orchestre en smoking noir. Une interaction se crée entre les personnages, artifice de salutations selon clichés ambiants et rituel du milieu qu’il représente : on se serre la main, on se congratule et on s’encourage en se tapant le dos, on bénit. Le plafond blanc monte, le tapis, d’immaculé, a des trainées de couleurs. L’imaginaire et le concret se côtoient, entre Boccace et Dante, de l’érotisme égrillard au tragique, des visions aux rêves sacrificiels. Dans la mécanique de provocation, les déesses infernales tout droit sorties du Décaméron, s’avalent et se digèrent entre gestes amoureux et actions persécutrices, sur fond de musiques répétitives et lancinantes aux forts décibels.

Suit une séquence militaire réglée au cordeau, avec rangée de bottes et uniformes. Les danseuses se déplacent en ligne, à la Soviet, du fond de scène à l’avant-scène, avant, arrière, diagonale, retour, pivot pour inverser le sens, regards dans la même direction. On se croirait dans une conscription ou une cour de prison. Le pas est rectiligne, sans chaloupe, le décor a perdu ses murs blancs devenus gris et sont couverts de meurtrières. Lumières, aveuglements et montée militaire au paroxysme avant disparition et silence inquiétant.

Pris d’hallucinations, le public constate l’apparition de tâches sur les murs, qui s’élargissent et gonflent petit à petit, l’humidité gagne. De l’arrière de la structure aux murs de papier sortent des bras comme des sémaphores, ou comme des termites détruisant les façades les unes après les autres. Un liquide semblable à la poix sort des archères de manière continue, envahit le plateau et laisse comme une ville détruite. Vision de désolation, de guerre et d’abandon, quartier de Homs ou Bataclan après tuerie, sur fond de chanson douce, contrepoint que Phia Ménard, artiste inclassable apporte (cf. UC article sur Les Os noirs du 21 avril 2018) à travers sa vision-sombre-forêt née de son itinéraire. « Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie » dirait Rimbaud.

Brigitte Rémer, le 17 janvier 2019

Création et interprétation Marion Blondeau, Anna Gaïotti, Elise Legros, Phia Ménard, Marion Parpirolles, Marlène Rostaing, Jeanne Vallauri, Amandine Vandroth – composition sonore et régie son Ivan Roussel – création lumière Laïs Foulc – régie lumière Olivier Tessier – régie générale de création Benoît Desnos – régie plateau Benoît Desnos, Mateo Provost, Rodolphe Thibaud – scénographie Phia Ménard – construction décor et accessoires Philippe Ragot – costumes et accessoires Fabrice Ilia Leroy – photographies Jean-Luc Beaujault – régisseur général Olivier Gicquiaud et l’équipe technique de la MC93.

Du 10 au 13 janvier 2019, MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis/Bobigny, 9 Bd Lénine –  Métro : Bobigny-Pablo Picasso – Tél. : 01 41 60 72 72 – Site www.MC93.com

 

Les Os Noirs

© Jean-Luc Beaujault

Sur une idée originale, dramaturgie, mise en scène et scénographie de Phia Ménard, compagnie Non Nova – créé et interprété par Chloée Sanchez – dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville – au Théâtre Le Monfort.

C’est un solo pour femme né de la rencontre de Phia Ménard, jongleuse, performeuse et metteuse en scène, avec Chloée Sanchez. C’est un poème, un chant nocturne qui met en œuvre la métempsycose, cette recherche de l’âme cosmique avec migration des âmes vers un nouveau corps après la mort. Phia Ménard, née Philippe Ménard, la travaille en noir profond, comme Soulages creuse son noir-lumière ou outrenoir. « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité » dit la metteuse en scène.

Le dispositif qu’elle propose relève du cycle des Pièces du Vent, avec ce matériau de plastique noir qu’elle sculpte et apprivoise pour devenir vêtement, scénographie et abysses. Elle crée, comme le dit Borges, un Jardin aux sentiers qui bifurquent. D‘abord un grand vent auquel rien ne résiste, puis une mer démontée dans laquelle se laisse porter une femme, déesse des eaux qui épouse les vagues avant de s’y lover (Chloée Sanchez). Suit une inquiétante forêt dans laquelle elle se perd et construit son histoire extraordinaire à la manière d’Edgar Poe. La déesse-fleuve sort des eaux, drapée d’un majestueux manteau en plastique noir à longue traine, avant de le plier, introduisant le thème de l’emballage, cher à Kantor, artisan du Théâtre de la Mort. Est-elle femme, ou marionnette ? La pièce se déploie devant un grand castelet. Elle y danse, vêtue d’une robe légère et noire, seins, sexe, visage noir, incendie. Une fin du monde, des cris rauques, des tremblements de lave, des fumerolles, des cendres, du soufre. Tentation du néant. Elle saute par la fenêtre. Se sauver ? Mourir ? L’illusion et la théâtralité sont puissantes.

La réapparition fantomatique et sépulcrale de cette Reine de la nuit à la manière d’Amadeus – Mort et désespoir flamboient autour de moi ! dit la partition mozartienne – est d’une grande force mystique. On dirait un resurgissement après apocalypse dans le chaos d’un désert noir aux blocs d’anthracite. Un personnage du feu, vêtu d’une combinaison ignifugée, sorte de sculpture d’amiante et de piéta, porte un cadavre calciné. Tout est douleur, on est aux extrêmes. La création lumières comme la scénographie commentent ces fins du monde et sont en osmose avec le geste de mise en scène. Sans texte apparent, le spectacle se nourrit de références qui se fondent dans le geste chorégraphique et artistique. A peine quelques mots enregistrés – un extrait du Métier de vivre de Pavese « La mort viendra et elle aura tes yeux » – et un conte péruvien sur les oiseaux et le clair de lune. L’actrice travaille sur le cri, le souffle, le râle. Une bande son très élaborée accompagne de ses variations cette méditation funèbre, entre musique électro-acoustique et musique répétitive, souffle du vent constant, battements d’ailes et mouvements de l’eau. Elle porte l’actrice, en prise avec les éléments et en lutte avec sa condition humaine – accompagnée en coulisses de trois régisseurs présents au salut, casques et lampes frontales de travail.

Par ses performances et ses chorégraphies, par son univers plastique et son imaginaire, Phia Ménard construit un parcours unique et singulier. Elle apprend le langage du corps et de l’objet, du mouvement et de l’équilibre par la jonglerie, auprès de Jérôme Thomas et travaille dans le registre Présence, mobilité et danse avec Hervé Diasnas et Valérie Lamielle. Elle fonde sa Compagnie, Non Nova, en 1998, qu’elle définit par son manifeste : « Non nova, sed nove, Nous n’inventons rien, nous le voyons différemment. » Elle cherche ses langages, est compagnie associée auprès de plusieurs scènes nationales dont celle de Château-Gontier puis de Chambéry et de la Savoie et présente ses spectacles performances au Festival Montpellier Danse et à Avignon dans Sujet à vif, ainsi qu’à la Documenta de Kassel. Elle travaille sur les matières comme la glace, l’eau, la vapeur et le vent et dans Les Os Noirs avec le plastique, le tissu, le papier et le métal.

Phia Ménard pose un acte politique en même temps que philosophique et esthétique dans ses spectacles et explore les interdits, « ces zones de flou, que l’on ne veut pas dire ni nommer, les questions de la norme, de la sexualité, du plaisir, du genre. » Certains de ses spectacles ont fait date et tournent toujours comme la pièce P.P.P. Position parallèle au plancher ou encore L’après-midi d’un foehn, pièce pour un interprète et un marionnettiste, qui joue de vents contraires et de poésie avec des sacs plastique.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux écrit Musset dans sa Nuit de Mai. Avec Les Os Noirs Phia Ménard ne dément pas l’adage et trace son cercle de l’infini entre Solaris de Tarkovski et Nuit Obscure de Saint Jean de la Croix. Ses trois passages à l’acte énoncés en voix off, passage à l’acte suivant s’entend, sont autant de jeux de mots et de métamorphoses dans cette pièce d’une grande beauté, d’une sensibilité et d’une intelligence rares.

Brigitte Rémer, le 12 avril 2018

Du 29 mars au 14 avril 2018, à 20h30 – Le Monfort Théâtre, 106 rue Brancion, 75015 – tél. 01 56 08 33 88 – site : www.lemonfort.fr – La Compagnie Non Nova sera présente au Festival Montpellier Danse avec Contes immoraux/Partie 1-Maison Mère en juillet prochain, puis au Festival d’Avignon avec Saison sèche.

Collaboration à la mise en scène et dramaturgie Jean-Luc Beaujault – composition sonore et régie son Ivan Roussel – créations lumières et régie lumière Olivier Tessier – création costumes Fabrice Ilia Leroy assisté de Yolène Guais – création machinerie et régie générale plateau Pierre Blanchet et Mateo Provost – construction décor et accessoires Philippe Ragot, avec Manuel Ménès et Nicolas Moreau.