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Illusions perdues

© Simon Gosselin

D’après Honoré de Balzac – adaptation et mise en scène Pauline Bayle, Compagnie À tire-d’aile,  au Théâtre de la Bastille.

Le roman-fleuve de Balzac, Illusions perdues, appartient à l’immense monument de La Condition Humaine, regroupant de nombreux ouvrages qu’il avait écrits entre 1829 et 1850. C’est un récit initiatique dans lequel Lucien Chardon/de Rubempré quitte son Angoulême natale et monte à Paris pour faire connaître ses Sonnets, écrits avec fougue et passion. Idéaliste et plein d’illusions, il croit en son talent et en un avenir radieux et saisit la proposition de Madame de Bargeton son amante, de s’installer à Paris avec elle chez sa riche cousine qui le recommanderait dans les cercles d’écrivains. Paris est une fête, Paris est un théâtre. À son arrivée pourtant il en est tout autrement, Lucien n’est pas reconnu des milieux aristocrates car son nom le trahit, il s’appelle Chardon du nom de son père, petit pharmacien, et ne porte pas celui de sa mère, de Rubempré. Sa protectrice le lâche, il est alors relégué dans les hôtels minables et seul dans Paris, contraint de gagner sa vie.

Balzac suit le jeune homme de son ascension à sa chute, traversant toutes sortes d’étapes, de sa naïveté provinciale à la traque d’un emploi de journaliste, de sa découverte des cercles artistiques et littéraires corrompus à souhait où l’on se calomnie et se déchire, où les faux-semblants et la trahison sont le quotidien, jusqu’au désenchantement et à la chute.

Pauline Bayle a taillé au ciseau la matière balzacienne comme un sculpteur sa pierre, a distribué une vingtaine de personnages entre cinq acteurs/actrices parmi lesquels seul Lucien reste Lucien, a réparti le public en miroir, de part et d’autre d’un plateau carré, dépouillé, recouvert d’une poussière fine et pâle que l’on verra voler à la fin du spectacle, a donné le rôle de Lucien à une actrice (extraordinaire Jenna Thiam). Tout semble d’une grande simplicité et évidence et repose sur l’intelligence du concept et de la lecture qu’en fait la metteuse en scène et sur le talent des actrices/acteurs adaptant à vue tenues et accessoires avec trois fois rien, un foulard ou une veste, qui soulignent le personnage. Tout dans le spectacle est d’une grande fluidité et d’une grande maîtrise, le texte, l’espace, le geste.

La pièce débute par la lecture d’un sonnet écrit par Lucien et les applaudissements de Madame de Bargeton (Hélène Chevallier) depuis la salle où elle est assise, avant que le rideau ne se lève et révèle l’autre moitié des spectateurs, pendant qu’un narrateur raconte le voyage à Paris. Narrateurs, tous les acteurs le sont, à tour de rôle. Il nous est montré les coulisses d’un journal, son directeur intouchable, la réorganisation de la rédaction et les petits arrangements de chacun, le tarif d’un article. « Le journalisme est le châtiment des écrivains » lui dit Lousteau (Guillaume Compiano) qui deviendra son confrère, lui-même écrivain raté et journaliste de fait, qui lui montre la voie. Le milieu de l’édition et celui du théâtre sont aussi passés au crible sous l’angle des compromissions à tous les étages. « Les vers tueront la librairie » dit l’éditeur pressé (Alex Fondja) au Lucien encore plein d’espoir. Autour de lui, proie idéale entre spontanéité et ambition, l’étau se resserre et ses choix se réduisent comme peau de chagrin. Les dés seront jetés quand il tombera amoureux d’une actrice, Coralie (Charlotte Van Bervesselès) portée au pinacle tant qu’un amant de paille la portera, insultée et agressée jusqu’à sa destruction, ensuite.

Il est aussi question de liberté d’expression et Lucien entre à son tour dans la danse des compromissions, capable d’écrire tout le contraire de ce qu’il pense sur un livre et son auteur, au titre du règlement de compte avec l’éditeur. Cabales, déglingue, mensonges, changements de bord politique, joute d’improvisation verbale au micro et concours de lâcheté, telles sont les facettes offertes par Lucien et son entourage à cette bonne société parisienne, fière de sa capitale, ville tentaculaire et véritable personnage en filigrane, sur scène. Quand l’actrice interprète ce moment de théâtre montée sur un praticable, la tension dramatique est forte, elle l’est tout autant quand plus tard elle sera agressée à coups de sacs de boue, pendant la représentation. Deux autres anti-héros balzacien rôdent derrière les mots et images du spectacle, Rastignac, expert en luttes d’influences et Vautrin l’évadé du bagne.

Ces récits de vie qui s’entrecroisent, sous la houlette de Pauline Bayle, dégagent une remarquable énergie à travers leur lucidité dévastatrice et vitalité exaltée. L’interprétation bouillonnante de Jenna Thiam en Julien, chargé, par ses expériences et ses actions menées de main de maître, de construire le récit, est remarquable et chacun des acteurs/actrices donnent le change, jusqu’à la chorégraphie finale qui soulève la fine poussière du sol s’envolant en une subtile brume, peut-être celle des désillusions.

Depuis une huitaine d’années Pauline Bayle fait théâtre des textes littéraires avec une grande liberté et justesse. Elle avait adapté Homère, Iliade en 2015 puis Odyssée en 2017, suivis sur un autre mode de Chanson douce, de Leïla Slimani, en 2019. Les Illusions perdues qu’elle présente aujourd’hui dans sa quête d’un langage scénique brut et incandescent est un véritable plaisir de théâtre.

Brigitte Rémer, le 26 septembre 2021

Avec : Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova, en alternance avec Pauline Bayle. Assistante à la mise en scène Isabelle Antoine – scénographie Pauline Bayle et Fanny Laplane – lumières Pascal Noël – costumes Pétronille Salomé – son Julien Lemonnier – régie générale et lumières Jérôme Delporte et David Olszewski – régie plateau Ingrid Chevalier, Lucas Frankias et Juergen Hirsch.

Du 13 au 18 septembre 2021 à 20h, du 20 septembre au 16 octobre à 21h, relâche les dimanches – Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 Paris – métro : Bastille – tél. : 01 43 57 42 14 www.theatre-bastille.comEn tournée en 2021 : 09/11, Saint-Cloud (92), Les 3 pierrots – 16/11, Épernay (51), Le Salmanazar – 23/11, Évreux (27) Le Tangram/Cadran – 26/11/ Saint-Valéry-en-Caux (76), Le Rayon vert – 07/12, Boulogne-Billancourt (92), Le Carré Belle-Feuille. La tournée se poursuit en 2022.