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The Last play in Gaza

Texte d’après Hossam Al Madhoun et Les Émigrés de Slawomir Mrożek – mise en scène et adaptation Einat Weizman – avec Shahir Kabha et Rami Salman – vidéo et scénographie Olga Golzer – au Théâtre 14, dans le cadre de Paris-Globe Festival – en arabe et anglais, surtitré en français.

© David Kaplan

Huit théâtres parisiens ont allié leurs forces pour faire parler le monde dans le Festival artistique international Paris-Globe, organisé en partenariat avec Courrier International. Des troupes de danse et de théâtre venues du Brésil, Cuba, Estonie, Grèce, Italie, Maroc, Mexique, Palestine, Portugal et Suisse ont investi, chacune pour deux soirées, les lieux artistiques de la ville.

The Last play in Gaza est de celles-là. Au déclenchement de la guerre se jouait à Gaza au Theater for Everybody Les Émigrés, pièce écrite au début des années 70 par l’auteur polonais Slawomir Mrożek. Noam Nassar en signait la mise en scène, Hossam Al Madhoun et Jamal Al Ruzzi l’interprétaient, le public était au rendez-vous. Les représentations se sont arrêtées le 7 octobre 2024. Le théâtre, comme d’autres lieux de liberté et comme une partie du pays, a été détruit.

© David Kaplan

Le début de la pièce évoque cette destruction qui n’est pas sans rappeler l’adage africain d’Amadou Hampâté Bâ, « Quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle. » Au Moyen-Orient comme partout dans le monde on pourrait dire : quand un théâtre disparaît tout un pan de la mémoire s’efface. Pour faire vivre cette mémoire, la metteuse en scène israélienne Einat Weizman a choisi de reprendre le spectacle de Gaza, à l’identique, tout le temps que durera la guerre. Elle pose ainsi un acte de résistance contre l’effacement de la culture palestinienne, tentative désespérée de recréer par le théâtre ce qui a été détruit.

Les acteurs palestiniens vivant sous passeports israéliens comme l’imposent les maîtres momentanés de la Région, ressemblent singulièrement aux deux hommes de la pièce de Mrożek. Réfugiés dans un pays qui n’est pas le leur, ils partagent leur solitude dans un temps où, à l’Est, le Mur de Berlin divisait le monde. Exilés de l’intérieur les acteurs palestiniens habitent les rôles de leurs homologues gazaouis qu’ils reprennent dans une mise en scène se superposant à celle du théâtre de Gaza avant la guerre. Elle est entrecoupée des témoignages de l’un des acteurs, Hossam Al Madhoun, qui parle de sa vie sous les bombes pendant des mois, jusqu’à sa fuite en Égypte.

Sur le plateau, quatre chaises, une table et un grand écran, deux micros sur pieds. La tragédie est là à travers le combat du peuple gazaoui au quotidien, mêlé au texte de Pologne dans lequel on ne sait ni le nom des personnages ni d’où ils viennent. Dans certaines séquences les mots et les situations se répondent en écho, se regardent et se complètent.

Gaza sur scène : « 2023. J’essaie de dormir… comment évacuer avec ma mère âgée de 83 ans ? On frappe à la porte, c’est ma voisine du 5ème étage appelée par ma fille, Selma, morte d’inquiétude depuis le Liban où elle vit. Mon téléphone ne répond plus faute de réseau. Plus tard, à 2h22 de la nuit c’est Abir qui m’appelle, sa maison vient d’être détruite il ne sait où aller avec sa famille. Il demande de l’aide, comment refuser ?  1,1 millions de personnes reçoivent l’ordre d’évacuer, mais pour aller où ? L’hôpital Nasser de Khan Younès a été durement frappé, les routes sont impraticables et risquées, le camp de Nuzeirat est bondé, la population de Gaza affamée. La solidarité s’organise comme elle peut, « et si tombe un autre ordre d’évacuation, où aller ? »

© David Kaplan

Universitaire à Tel-Aviv, Rami se raconte. Il a toujours voulu être acteur et a joué dans les petits théâtres arabophones de la ville. Après le 7 octobre il a compris que le vent tournait, l’atmosphère devenait délétère avec nombre de dénonciations sur Instagram. Il a ramassé son identité et a tout quitté, pour se protéger. Il est devenu serveur. Sur écran les personnages de la pièce de Mrożek échangent au sujet de la nourriture. L’un a acheté une boîte de conserve pour chiens l’autre ne veut plus faire la queue à l’épicerie. A Gaza c’est par douzaine que les kilos se perdent.

L’acteur se met à parler de Hossam Al Madhoun qui adorait les rues de Gaza son univers, et du metteur en scène, Noam Nassar. Ils s’étaient rencontrés en prison, dans le désert, et là avaient monté une pièce, pour casser les stéréotypes. Concrètement, Hossam avait dû conduire sa mère souffrant de l’estomac, à l’hôpital et faire les dix-sept pharmacies de la ville pour tenter de trouver le médicament qui apaise ses souffrances. Ce tour de ville lui avait montré un spectacle de désolation, des immeubles et le marché écroulés, des enfants écrasés, des gens fracassés.

Tandis que le monde réel s’effondre à l’extérieur, Les Émigrés se jouent sur écran, (vidéo et scénographie Olga Golzer) les acteurs sur scène emboîte le pas aux acteurs de Gaza, comme en playback et se prennent à rêver. « Je construirai la plus belle des maisons… » dit l’un d’eux. Et ils ébauchent quelques pas de danse sur la musique de Zorba le Grec, signée du compositeur Mikis Theodorakis, qui lui aussi avait connu les geôles de son pays, la Grèce.

Hossam a réussi à s’exfiltrer et à regagner Le Caire. Il écrit à Shahir et Rami qui présentent le spectacle à Paris : « Cher Shahir et Rami, Je suis au Caire. Ce spectacle vous le poursuivez. Où que nous soyons nous sommes toujours contraints de prouver que nous sommes des êtres humains. Vous avez écrit quoi ces derniers temps ? »  Pour Mrożek, « la peur fait de chacun un esclave. » Et ils se prennent à rêver, « De retour dans mon pays natal… » L’un des acteurs monte sur la table et se passe une corde au cou. Avant, il écrit à sa femme et à ses enfants, moment tragique puisque l’équipe théâtrale éclatée est décimée et que la ville est devenue fantôme.

© David Kaplan

À travers ce récit de vie qu’est The Last play in Gaza , la survie en temps de guerre et la violence de la dépossession, un pan de l’histoire de Gaza et de l’histoire du théâtre à Gaza se déroule sous nos yeux. La démarche est forte, courageuse, théâtralement judicieuse et magnifiquement portée par deux acteurs – Shahir Kabha et Rami Salman dont la présence emplit l’espace, parallèlement aux acteurs interprétant Mrożek, sur écran, captation de Gaza.

Dramaturge et metteuse en scène israélienne, Einat Weizman s’est spécialisée dans le théâtre politique et documentaire et contre vents et marées poursuit son travail avec les artistes et les communautés palestiniennes, elle en paye le prix fort pour ses prises de position. Co-fondateur du Theater for Everybody, travailleur socio-culturel et responsable du programme Protection de l’enfant pour l’ONG Ma’an, Hossam Al Madhoun transmet dans des billets publiés sur Le Monde son journal de bord via des amis d’Europe.

La parole des Gazaouis et des Palestiniens se fait rare, elle est précieuse, pour que la mémoire et leur identité demeurent !

Brigitte Rémer, le 6 juin 2026

Avec :  Shahir Kabha and Rami Salman – lumières Muhammed Shaheen – Musique et son design Raymond Haddad – traduction et surtitrage Michael Charny – administration May Shehady – En partenariat avec Courrier International.

Les 2 et 3 juin 2026 à 19h, au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier. 75014. Paris – Tramway : station Didot et Porte de Vanves – site : www. theatre14.fr et www. parisglobe.fr

Tafé fanga ? Le pouvoir du pagne ? 

Texte de Jeanne Diama, avec un extrait de Marie-Charlotte Siokos – adaptation et mise en scène Assitan Tangara – compagnie Anw Jigi Art (Mali) – au Théâtre de la Concorde, dans le cadre du Paris Globe Festival*

© Christophe Pean

Des nattes sont disposées au sol, des pagnes toutes couleurs pendent sur les fils à linge. Devant, quelques objets du quotidien. Une jeune femme se lave et se coiffe, aidée d’une autre en des gestes rituels et obsessionnels. Des chants traversent l’atmosphère entre les cris et les silences, des voix se superposent et font récit. « Pourquoi je parle aujourd’hui » dit l’actrice en robe blanche, Jeanne Diama, qui est aussi l’auteure, entourée de ses sœurs, mère et grand-mère, et qui font chœur dans cette transmission de génération à génération et les tensions qui vont avec si l’on parle d’excision et d’infibulation, dont elles se rendent complices. « On nous enseigne… »

© Christophe Pean

Ici se brisent les tabous, entre femmes, et se déverse comme un fleuve en furie, l’inavouable. C’est une ode à la femme se réappropriant son corps, sa vie, son indépendance, ses libertés dans un écosystème où l’homme est encore roi. Vous avez dit résilience ?  « D’où vient ma peur » se questionne-t-elle. « J’ai vingt-cinq ans et tout le monde veut que je me marie » faute de quoi affluent les reproches et les indignations : « On t’a jeté un sort… Je purifie ma maison tous les jours… Personne ne veut de toi ! » Les corps, les regards, les non-dits, les gestes, parlent. Les mères conseillent, toujours dans le même sens, celui de la soumission : « Prends du poids. Frotte ta peau avec du lait… » Face à la sagesse des aînés, elle doit se taire, et comment échapper à la tradition sans blesser ni désavouer ?  « Je n’aime pas faire l’amour, il s’y prend mal » reconnaît l’une, pourtant. « C’est la vie » s’entendent-elles répondre. « Sois une femme. Une vraie ! »

Et on pénètre au plus profond de l’intime où de manière intrusive tout le monde y va de son couplet, la mère, le père, la tante, les cousines et bientôt le village. Des saynètes sur la place de la femme sans le respect des hommes comme dans certains contextes, professionnel entre autres. « Chez moi l’homme est le soleil. Il vous brûle souvent » pleure-t-elle. « Buvez-nous en plus de nous bouffer ! » s’insurge-t-elle. Quelle est la place des femmes si ce n’est aux courses, aux écoles et à la cuisine, sans oublier la dot qu’il lui faut trouver ? Elle est sifflée dans la rue, couronnée du mot de pute surtout si elle se maquille, traitée de poubelle du quartier. La violence des mots et des situations fuse. Doit-elle jouer les suppliantes pour éviter les coups et qu’on la laisse exister ?

© Christophe Pean

La narratrice s’interroge sur elle-même, sur la femme comme métaphore de toutes les femmes. Victimes ou coupables ? L’une d’entre elle essaie de s’enlaidir en s’empaquetant le visage, comme un objet qu’elle entoure de ficelle, preuve aussi qu’on la musèle, l’image est forte. « D’où viennent ma peur et ma soumission ? » Et elle donne sa réponse : « de cerveaux endoctrinés. » La pièce, comme un pamphlet, inverse le rapport de force et se transforme en Manifeste pour la liberté de la femme, notamment celle de faire des enfants si et quand elle le veut, pour la rébellion contre ce rôle qui leur fut/qui leur est, imparti. « Tu as tué ma vie. Tu dois payer ! » C’est un courageux brûlot. Les femmes africaines se lèvent et énoncent leurs revendications, reprenant le contrôle de leurs vies. « Nous sommes la force, à nous de régner. » Elles dessinent l’espoir de générations futures pour « ne plus jamais laisser faire. »

© Christophe Pean

L’association artistique et culturelle malienne, Anw Jigi Art s’engage, par le conte et la narration, sur les sentiers escarpés des sujets interdits, inviolables, en Afrique, particulièrement sur ce thème majeur des inégalités entre hommes et femmes, leur barrant la route de l’émancipation et du développement au plan professionnel, économique, familial et social. Tafé fanga ? Le pouvoir du pagne ? est traversé par le chant et chacune joue sa partition, avec de puissants ensembles et de très beaux solos de Niaka Sacko. La kora apporte sa douceur et son esprit. Les mots, sans filtre, deviennent refuge. La gestuelle apporte la grâce malgré la pesanteur du thème. La Pesanteur et la grâce dans l’entière acception du mot, comme la philosophe Simone Weil en avait témoigné. Ici le thème leur est vital et elle le partage.

Brigitte Rémer, le 10 juin 2024

Avec : Tassala Tata Bamouni, Jeanne Diama, Awa Diassana, Niaka Sacko – scénographie et costumes Patrick Janvier assisté de Gaoussou Lamine Diallo – régie lumière et son Gaoussou Lamine Diallo assisté de Patrick Janvier – vidéo Clément Simon – montage Kassim Diallo – chorégraphie Djibril Ouattara – musique Niaka Sacko et Lamine Soumano.

Vu au Théâtre de la Concorde, 1 avenue Gabriel, 75008. Paris – dans le cadre du Festival international Globe/Paris Villette programmé du 21 au 31 mai 2024 – Site : www.parisglobe.fr

*Se sont associés au Théâtre Paris-Villette le Théâtre 13 et le Théâtre 14, le Théâtre Silvia Monfort, les Plateaux Sauvages, le Théâtre de la Bastille, le Théâtre de la Concorde ex. Espace Cardin pour accueillir des spectacles venant d’Angleterre, Cameroun, Chili, Espagne, Hongrie, Italie, Liban, Mali, Québec, Royaume-Uni, Ukraine – Voir aussi nos articles sur Jogging, de Hanane Hajj Ali (Liban) et Minga de una casa en ruinas de Ébana Garín Coronel, du Colectivo Cuerpo Sur (Chili).