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Poetry Day, avec Mahmoud Darwich محمود درويش

Itinéraire du poète palestinien Mahmoud Darwich, événement organisé à l’Institut du Monde Arabe, avec le Centre Georges Pompidou – dans le cadre de la Saison Méditerranée.

Depuis 2020, à l’initiative du Centre Georges Pompidou, la Journée de la Poésie/Poetry Day célèbre chaque année une figure majeure de la poésie internationale, simultanément dans de nombreux lieux partenaires, en France et à l’international.

© Ernest Pignon-Ernest

Ce fut en en 2020 le poète et artiste de performance américain John Giorno, en 2021 Charles Baudelaire pour le bicentenaire de sa naissance, en 2022 Patti Smith, poétesse américaine et icône du rock, en 2024 Jonas Mekas, cinéaste et poète lituanien-américain. L’événement est organisé cette année en collaboration avec l’Institut du monde Arabe, où l’œuvre du grand poète palestinien, Mahmoud Darwich (1941-2008), figure emblématique dans tout le Moyen-Orient et bien au-delà, est mise à l’honneur. Figure inspirante, sa vie comme son œuvre sont marquées par l’exil, la mémoire et la résistance, thèmes mis en résonance avec le contexte actuel, au Proche-Orient.

Une trentaine de partenaires, en France participaient à l’événement – les villes de Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Sète, entre autres et à l’étranger, les librairies Diwan au Caire et Calliope à Casablanca, le Festival international de littérature de Montréal, le grand quotidien libanais L’Orient-Le Jour, le Giorno Poetry System à New York, Poetik Bazar à Bruxelles, parmi d’autres. La soirée inaugurale Mahmoud Darwich : itinéraire d’un poète a rassemblé autour d’une table ronde modérée par Carole Boidin, son éditeur historique Farouk Mardam-Bey, essayiste et directeur de la collection Sindbad chez Actes Sud, l’anthropologue des religions Hamza Esmili, maître-assistant à l’université de Lausanne et l’universitaire de Bordeaux-Montaigne, Ève de Dampierre-Noiray. Son poème, Je suis de là-bas, traduit en 1986 par Abdellatif Laâbi dans « Plus rares sont les roses » résume son combat « J’ai appris tout le langage et je l’ai défait pour composer un seul mot : Patrie… »

Hamza Esmili parle des différentes vies de Mahmoud Darwich, dès la petite enfance avant 1948, puis balloté au fil des événements politiques, avec le moment-clé de la Nakba et le départ de sa famille d’Al-Birwa près de Saint-Jean-d’Acre où il est né. Il a sept ans. Comme plus de 800 000 personnes méthodiquement expulsées par les milices sionistes, plus de 85% de la population risque l’effacement. Sa famille se réfugie au Liban et un an plus tard retourne à Haïfa devenue Palestine de l’intérieur. Une minorité palestinienne y vit au sein de la société israélienne. La poésie en Palestine a toute sa place et autour de Darwich, avec quelques amis artistes comme la famille musicienne Joubran et d’autres, il créée un festival littéraire et de poésie. Sa notoriété va croissant.

© Actes Sud

Emprisonné à plusieurs reprises il s’exile à Moscou en 1969 avant d’être invité en Égypte où il s’installe quelque temps. Plus tard c’est à Paris qu’il posera sa valise, prenant ainsi un peu de recul. Dans les années 70 le poète milite à l’Organisation de Libération de la Palestine (l’OLP) où il s’occupe principalement de culture. Il écrit le premier Manifeste de la Libération de la Palestine,

Farouk Mardam-Bey met en lumière l’évolution de son écriture, disant que Mahmoud Darwich était « né poétiquement par étapes : de Galilée à Beyrouth, Le Caire et Tunis, Paris et Amman… » Il avait publié cinq recueils en Galilée dont « Une mémoire pour l’oubli » sur l’absurdité de la guerre, au moment où les bombes tombent sur Beyrouth et que les murs tremblent, et il écrit Seha prend son café, un poème profondément marquant où l’action banale de faire son café montre la continuité de la vie et devient un acte de reconquête de soi face au chaos extérieur. Sa poésie commence à être traduite en France notamment par Abdelatif Laâbi à partir des années 70, il remporte un vif succès et devient une icône dans tout le monde arabe. Ses mots sont le cri de ralliement du peuple palestinien et un symbole de résistance.  « S’envolent les colombes, Se posent les colombes, Prépare-moi la terre que je me repose… » Ma bien-aimée se réveille est un recueil majeur dans lequel il illustre le traumatisme, l’exil et la résistance culturelle notamment dans son poème Chroniques de la douleur palestinienne son dernier poème écrit en Galilée. « Qu’avons-nous besoin du souvenir le Carmel est en nous et sur nos paupières pousse l’herbe de Galilée… » Farouk Mardam-Bey parle de la réception de sa poésie par les idées qu’il défend et Ève de Dampierre-Noiray de la spécificité des unités rythmiques de la poésie arabe classique, des cadences, de la musicalité ainsi que des métaphores chez Darwich. Elle évoque la manière d’enseigner sa poésie, inscrite au programme de l’agrégation de lettres modernes au titre de l’épreuve de littérature comparée sur le thème Formes de l’action poétique, aux côtés de René Char et Federico García Lorca.

© Brigitte Rémer

Ce moment inaugural est suivi d’une rencontre poétique et musicale autour de la jeune journaliste et poétesse gazaouie, Nour Elassy, auteure de Ceci est ma maison, accompagnée du jeune violoniste Mohammed Hilles, également de Gaza, tous deux réfugiés en France, Élie Guillou, écrivain, en est le modérateur. Nour Elassy travaille sur la mémoire de Gaza, sa colère s’exprime principalement en anglais. Son livre, publié par la maison d’édition Les Liens qui libèrent, est une compilation de poèmes majoritairement écrits quand elle était au pays et qui sont traduits en français. La préface est rédigée par la journaliste et écrivaine Mona Chollet et la postface par l’écrivain Karim Kattan son ami palestinien et français de Bethléem. Nour Elassy s’adresse à sa maison, évoquant le citronnier planté devant et l’olivier, symbole de Palestine, elle parle du retour, « dis-lui que je vais revenir à la maison. »

La seconde soirée s’est penchée sur L’héritage vivant de Mahmoud Darwich au cours d’une table ronde modérée par Chakib Ararou, docteur en littérature arabe moderne et traducteur. Cette rencontre a parlé de la manière dont les artistes et auteurs contemporains prolongent et font circuler l’œuvre de Darwich aujourd’hui, avec Émilie Picherot, professeure de littérature générale et comparée à l’Université de Lille, Walid Ben Selim, chanteur et compositeur marocain, interprète de la poésie de Mahmoud Darwich et la poétesse Batool Abu Akleen traductrice de l’anglais, dont le premier recueil de poèmes, 48kg a été publié en juin 2025 en Grande Bretagne.

© Brigitte Rémer

Celle-ci a, comme tous, rencontré la poésie de Mahmoud Darwich mais dit avoir arrêté de la lire pour « chercher sa propre voix. » Elle insiste sur l’importance de nommer les choses et de ne pas normaliser la situation de Gaza, parlant d’une « littérature restreinte et enfermée ». Émilie Picherot note les contradictions de la poésie de Darwich, entre le jeu poétique et la réalité palestinienne et parle des liens du poète avec l’histoire de l’Andalousie : « Mahmoud Darwich le dit très bien : ce qu’ont vécu les Musulmans d’Espagne est proche de la réalité de la Palestine aujourd’hui » autrement dit une forme d’apartheid. Elle évoque sa rencontre avec Federico García Lorca, originaire de Fuente Vaqueros près de Grenade et martyr du franquisme dans laquelle elle note une filiation poétique et d’expérience. Walid Ben Selim lui emboite le pas sur le lyrisme de García Lorca : « Il a essayé de se marier au sens, à la philosophie andalouse qui est une philosophie d’ouverture et de compréhension de l’humanité ; c’est l’algèbre d’une langue, une équation universelle. »

© Brigitte Rémer

Walid Ben Selim présentait ensuite dans le grand Auditorium archi plein de l’IMA un concert-lecture à partir du texte Murale, dans son intégralité, accompagné au piano par Agathe Di Piro et au violoncelle par Lina Belaïd. Mahmoud Darwich est le premier poète qu’ait chanté le musicien, dès l’âge de cinq ans. Ce dernier a créé un oratorio à partir du texte Le Lanceur de dés qu’il a présenté à l’Opéra de Montpellier. Écrit peu de temps avant sa disparition, Murale résume avec mélancolie toute une vie, en insistant sur les hasards de l’histoire qui lui ont permis à lui, enfant de Galilée issu d’une famille modeste, d’échapper plusieurs fois à la mort et de devenir cet homme capable de l’affronter en toute lucidité. Publié en 2000 à Beyrouth, le texte est traduit par Elias Sanbar et publié en France chez Actes Sud en 2003. Pour Walid Ben Selim, éblouissant compositeur et interprète, un seul mot d’ordre, « ne pas toucher aux textes des poètes » il travaille sur l’ensemble du poème. En djellaba blanche, le chanteur psalmodie, apostrophe, se rebelle, affirme, témoigne, parle sur le souffle. « Notre grenadier après toi a perdu sa sève. » Dans le flux et le reflux de la parole, l’amplitude de ses registres et tessitures est vaste, il pose les choses, les mots se bousculent.

Le troisième moment autour de Mahmoud Darwich a également affiché complet, avec la projection de trois films, deux longs métrages et un court. Le premier long métrage, Write Down, I’m An Arab a été réalisé en 2014 par Ibtisam Mara’ana et Maya Weinberg. Le titre du film s’inspire de son célèbre poème écrit en 1964, Identité : « Inscris ! Je suis Arabe, le numéro de ma carte est 5000. Je suis d’un village isolé où les rues n’ont plus de nom. » Il l’avait lu lors d’une soirée poétique, ce qui lui valut la prison.

Film © Write Down, I’m An Arab (2014)

Le film est d’autant plus émouvant qu’il montre le poète sous différentes facettes, non seulement dans son engagement, politique et artistique – car s’il était profondément engagé dans la lutte de son peuple, il croyait en la paix – mais aussi dans la vie. Son frère aîné nous parle de lui, des déchirures personnelles comme de celles de sa patrie. « J’ai sauté du lit de mon enfance à l’exil, le 11 juin 1948… » La poésie l’a habité tout jeune, en 6ème il avait lu dans la classe un poème, lui l’élève clandestin de retour après un an passé au Liban. On voit sa vieille institutrice, parlant l’hébreu et son amoureuse d’un temps, Tamar Ben Ami, juive israélienne, issu d’une famille communiste venant de Pologne et de Russie, qui se formait à l’Académie de danse et les magnifiques lettres qu’il lui envoyait car il lui était interdit de quitter Haïfa. Lui avait vingt-deux ans, elle en avait seize et demi. « Merci d’avoir donné du sens à ma vie » écrit-il quand ils se séparent, en 1967, dans le sillage de la Guerre des six jours. « Entre Rita et mes yeux, un fusil » écrit-il dans son célèbre poème que Marcel Khalifé a mis en musique. On le voit avec Yasser Arafat, chef de l’Autorité Palestinienne enclenchant le processus de paix à Oslo. « Tu vis à l’endroit où on m’a interdit de vivre » lui dit-il même si, comme le lui avait dit son ami Daniel « la paix était encore possible ». Le film dessine le portrait de Mahmoud Darwich marqué par l’exil.

Film © Simone Bitton, Elias Sanbar, Le point du jour

Un court et un moyen-métrage de Simone Bitton sont également présentés ce même jour. Le premier, Le Discours de Tolède montre l’événement historique de 1989 au cours duquel Mahmoud Darwich, membre du comité exécutif de l’OLP, s’est adressé à une assemblée de militants juifs, arabes et israéliens d’origine orientale lors d’une rencontre historique de dialogue pour la paix, à Tolède, en Espagne. Le discours est virulent. Mahmoud Darwich apostrophe les Israéliens : « Nous étions chez nous. Comment assurer sa présence au prix de notre absence… Mais que craignez-vous ? Vous n’avez peur que de vous ! »

Le long métrage tourné par Simone Bitton et écrit avec Elias Sanbar s’intitule Et la terre comme la langue. La réalisatrice donne la parole au poète qui s’exprime sur son œuvre et sa vie, son déchirement entre l’intime et le collectif, la mémoire et le présent. On le suit de Jordanie en Cisjordanie, de Paris à Tunis, du Caire à Beyrouth, dans ses exils et dans son absence en Galilée. Il parle de son enfance interrompue – son oncle paternel montre l’endroit où était la maison familiale, effacée, comme toutes les autres, il désigne le puits, le mûrier, et parle de la madafé de son grand-père, la maison traditionnelle où la grande salle de réception est dédiée à l’hospitalité et à la vie communautaire, de la déchirure collective. « Ils nous ont trompé » dit-il de la Nakba, car tous pensaient revenir. Mahmoud Darwich parle de l’écriture comme d’un « rituel très secret… J’ai toujours le réflexe de cacher ce que j’écris » dit-il. Il évoque la musicalité et la cadence de la poésie, de la langue et s’estime « poète troyen » car il donne une voix aux absents de l’histoire. « Sur cette terre il y a ce qui mérite vie… » On le voit de retour en Galilée pour un court séjour autorisé de cinq jours, en mai 1996 : « Je suis d’ici, et ici je suis. Aucun vent ne me porte plus haut que le passé. Aucune porte. » Et il parle d’accoutumance à la solitude. « La poésie est un jeu très dangereux » ajoute-t-il.

Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé © IMA

La conclusion de ces journées de la poésie avec Mahmoud Darwich revient à Marcel Khalifé, compositeur, auteur et oudiste libanais qui a proposé une séance d’écoute publique, animée par Jean-Pierre Filiu. Il a présenté son parcours, depuis l’école des Frères Maristes d’Amchit et la chorale du Frère Fernand, à ses études de musique à Beyrouth,  son militantisme et son exil en France. Il chante la liberté, l’amour et l’humain et il a recomposé une version d’un album créé cinquante ans plus tôt, en 1976, transcendant le temps, à partir des poèmes de Mahmoud Darwich. On y trouve Promesses de la tempête, le sublime Oummi, hommage à sa mère, Passeport et le célèbre Rita. Il en partage quelques morceaux avec le public qui écoute dans le plus grand silence : « Et moi je me rappelle Rita Ainsi qu’un moineau se rappelle son étang Ah Rita ! Entre nous mille oiseaux, mille images D’innombrables rendez-vous criblés de balles par un fusil… »

Brigitte Rémer, le 10 octobre 2026

Centre Georges Pompidou : Département culture et création Mathieu Potte-Bonneville, directeur – Service de la parole Jean-Max Colard, chef du service de la parole – Institut du monde arabe Frédérique Mehdi, directrice des actions culturelles.

Du 25 au 27 septembre 2026 – Vendredi 25 septembre 2026, de 18h30 à 19h30, rencontre avec Farouk Mardam-Bey, salle du Haut Conseil et de 19h30 à 20h30, rencontre musicale avec Nour Elassy – Samedi 26 septembre 2026, de 18h à 19h, rencontre-lecture salle du Haut Conseil : L’héritage de Mahmoud Darwich et de 20h à 21h concert de Walid ben Selim, dans l’auditorium – Dimanche 27 septembre 2026, de 14h à 15h30, projection du film d’Ibtisam Mara’ana : Write down, I’m an Arab, dans l’auditorium et de 15h30 à 16h30, projection du film de Simone Bitton : Mahmoud Darwich, et la terre, comme la langue – De 17h à 18h30, Marcel Khalifé présente son nouveau disque, séance animée par Jean-Pierre Filiu, salle du Haut Conseil.

Leïla Shahid ليلى شهيد, une femme de culture, une grande Dame

Elle a œuvré toute sa vie à la défense de la cause palestinienne plaidant avec conviction pour la création de deux États. Toute sa vie elle a bataillé pour un monde juste, et pour le respect des droits humains.

© Institut du Monde Arabe

Née à Beyrouth, en 1949, un an après la Nakba, la Palestine est son pays. D’une grande famille engagée dans les mouvements nationalistes, sa mère, Sirine Al-Husseini, avait été expulsée au Liban par les Britanniques à l’époque de la Palestine mandataire, c’est là qu’elle avait rencontré son mari, Munib Shahid et père de Leïla, originaire de Saint-Jean-d’Acre, en Palestine.

Leïla Shahid entreprend des études de sociologie et d’anthropologie à l’Université américaine de Beyrouth, puis à l’école pratique des Hautes études, à Paris. Ses thèmes de recherche touchent à la structure sociale des camps de réfugiés palestiniens. Dès l’âge de vingt ans elle milite au Fatah créé par Yasser Arafat. En 1978 elle épouse l’écrivain et critique littéraire marocain Mohamed Berrada, chef de file du roman moderne marocain. Au Maroc, où ils vivent pendant dix ans, ils côtoient de près Jean Genet, poète et auteur dramatique, leur ami.

En septembre 1982, c’est en compagnie de Jean Genet que Leïla Shahid part à Beyrouth et c’est à ce moment précis qu’ont lieu les massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila situés au sud de la ville, massacres perpétrés par les Phalanges libanaises avec la complicité de l’armée israélienne. Sur place, ils découvrent la tragédie. Genet écrira le texte Quatre heures à Chatila, ainsi que Le Captif amoureux qu’il dédiera aux Palestiniens, Leïla Shahid sera marquée à vie.

Pour la première fois en 1994, par la signature des Accords d’Oslo entre Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Bill Clinton un an plus tôt – premiers jalons pour une résolution du conflit israélo-palestinien – il lui est possible de se rendre dans les Territoires Palestiniens. Leïla Shahid fut une grande diplomate, représentante de l’OLP en Irlande, aux Pays-Bas et au Danemark, avant d’être déléguée générale de la Palestine en France de 1994 à 2005, puis auprès de l’Union Européenne à Bruxelles, jusqu’en 2015. Elle était une combattante pour la Palestine et fut une grande humaniste. Elle est une figure emblématique, hantée par les souffrances du peuple palestinien et, jusqu’à récemment, appelait la communauté internationale à agir pour un cessez-le-feu à Gaza.

Leïla Shahid fut de tous les rendez-vous culturels et artistiques. L’occasion me fut donnée de la croiser dans les nombreux débats auxquels elle participait concernant la Palestine, et le rôle de l’art et de la culture dans les sociétés, avec son bel accent chantant les r, avec sa dynamique et son sourire, avec sa force de conviction. Quelques-uns de ces moments me reviennent.

Printemps Palestinien

Le premier fut au Parc et à la Grande Halle de La Villette, à la veille de l’ouverture de l’édition Les Belles Étrangères – Printemps Palestinien organisée en mai 1997 à l’initiative du ministère de la Culture et du Centre National du Livre. Par l’intermédiaire de Leïla Shahid, la Formation Internationale Culture que je pilotais, créée par Jack Lang, avait organisé une rencontre-interview avec le grand poète Mahmoud Darwich, Elias Sanbar comme fidèle traducteur à ses côtés, également directeur de la Revue d’études palestiniennes menant lui aussi un combat acharné pour la reconnaissance des droits de son peuple *. Mahmoud Darwich avait offert au public présent la lecture de quelques-uns de ses textes, dans une intensité rare dont lui seul avait le secret, au moment de la sortie de son livre La Palestine comme métaphore, récit de son parcours et témoignage sur les multiples facettes de l’identité palestinienne. « Le démantèlement géographique de la Palestine est un assassinat de sa propre beauté » avait-il dit et sur le poème, « Nous devons toujours accéder au poème comme si nous venions au monde pour la première fois, il y a toujours un fonds mythique pour n’importe quelle œuvre poétique. »

Au TQI © Nabil Boutros **

Autre moment marquant, Leïla Shahid invitée du Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre dramatique national du Val-de-Marne, au moment où Adel Hakim, codirecteur avec Élisabeth Chailloux, présentait Des Roses et du jasmin à la Manufacture des Œillets, spectacle qu’il avait écrit et qu’il avait mis en scène avec les acteurs du Théâtre National Palestinien, en janvier 2017. Le scénario traversait l’histoire contemporaine du conflit israélo-palestinien, de 1944 à 1988. Leïla Shahid avait réagi en disant : « Ce spectacle arrache la Palestine à son quotidien et redonne espoir, en dépit de tous les murs et barbelés. » Une table ronde prolongeait le spectacle, Leïla Shahid y parlait de La Culture en Palestine. Elle y avait évoqué le livre de sa mère, Sirine Husseini Shahid, Souvenir de Jérusalem, portrait de sa famille, palestinienne, installée à Jérusalem depuis plusieurs siècles et contrainte en 1936 de prendre la route de l’exil. Puis elle avait proposé un parcours prenant pour repères le théâtre et la littérature, formes de résistance à l’obscurantisme. Pour elle, « le théâtre est au cœur du politique, c’est l’oxygène d’une nation, et le discours poétique est le seul qui s’impose par lui-même. » Puis elle avait donné ses positions dans le conflit israélo-palestinien. Très proche de Mahmoud Darwich et de Jean Genet, elle avait longuement parlé de l’un et de l’autre. Elle avait posé sur la table deux magnifiques bouquets blancs, des roses et du jasmin.

Enfin je me souviens de Leïla Shahid à l’Institut du Monde Arabe, lors d’une journée de réflexion sur Jean Genet et la Palestine, programmée en décembre 2023 avec le concours de l’IMEC/Institut des Mémoires de l’édition contemporaine – directeur littéraire Albert Dichy.

Leïla Shahid et Albert Dichy à l’IMA © Brigitte Rémer

Cette journée s’est inscrite dans le cycle Ce que la Palestine apporte au monde élaboré par l’IMA, pour montrer la vitalité de la création palestinienne et l’effervescence culturelle du pays, dans et hors le territoire. Dans l’exposition proposée, deux valises de manuscrits remises par Jean Genet à son avocat montrait ses archives palestiniennes dont les notes qui ont servi à la publication de Quatre heures à Chatila. Méditant sur le rôle de l’art, Jean Genet écrivait en 1988 : « L’art se justifie s’il invite à la révolte active, ou, à tout le moins, s’il introduit dans l’âme de l’oppresseur le doute et le malaise de sa propre injustice. » L’auteur palestino-américain de L’Orientalisme/L’Orient créé par l’Occident, Edward Saïd, théoricien littéraire né à Jérusalem en 1933 et mort À New-york en 2003, avait écrit : « L’engagement de Genet échappe aux clichés. L’orientalisme est mis en pièces. » Au cours de la journée Leila Shahid a parlé du destin cosmique de Genet et noté l’aspect prémonitoire de ses textes – Quatre heures à Chatila et un Captif amoureux – montrant la stratégie d’annihilation des camps de Sabra et Chatila, comme aujourd’hui de Gaza. « Nous sommes quarante et un jours après le 7 octobre 2023, Genet n’a jamais été autant présent qu’aujourd’hui, pourtant les milieux littéraires avaient été très critiques par rapport à son engagement » avait-elle ajouté.

Leïla Shahid avait encore eu la force de saluer récemment la reconnaissance de l’État de Palestine par la France, comme geste hautement symbolique. Elle s’est éteinte le 18 février 2026 dans un petit hameau du sud de la France où elle s’était installée depuis plus d’une dizaine d’années avec son époux, après sa dernière mission, à Bruxelles. Son idéal de justice et son combat pour la Palestine marquent la permanence de son courage. Merci à vous, Leïla Shahid !

 Brigitte Rémer, le 20 février 2026

*Elias Sanbar est aussi Ambassadeur de Palestine, représentant permanent de la Palestine auprès de l’Unesco – **La Culture en Palestine, table ronde, avec de gauche à droite : Mohamed Kacimi, Leïla Shahid, Élisabeth Chailloux, Adel Hakim, au Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre dramatique national du Val-de-Marne © Nabil Boutros.

Yes Daddy / حاضر يا أبي  

Texte et mise en scène Bashar Murkus – Dramaturgie et production Khulood Basel – Avec Anan Abu Jabir, Makram J. Khoury – (Palestine) – Première en France dans le cadre du Festival d’Avignon, Théâtre Benoît XII – spectacle en arabe, surtitré en français et en anglais.

© Khulood Basel

Bashar Murkus et Khulood Basel ont pour arme le théâtre et leur engagement avec le Khashabi Theatre qu’ils ont créé en 2011 avec d’autres artistes palestiniens, à Haïfa, au nord d’Israël. Ils étaient venus au Festival d’Avignon en 2021 présenter The Museum et en 2022, Milk. Même si le lieu où ils travaillaient jusqu’en avril dernier leur a été confisqué, ils poursuivent, écrivent, jouent, cultivent leur indépendance et construisent des utopies. Difficile, quand Gaza / غزة en traduction la forte, les hante et qu’ils constatent l’impuissance, y compris de l’art, face à la tragédie, au génocide.

Ils présentent à Avignon leur dernier spectacle, Yes Daddy / حاضر يا أبي où la maison, symbole de protection et d’intimité, est d’une certaine manière, le troisième personnage. Et ils tordent ce concept jusqu’au trouble et en font un lieu de détresse. Deux hommes s’y affrontent, un vieil homme, dans le désarroi et la solitude, qu’interprète brillamment Makram J. Khoury, l’un des plus grands acteurs palestiniens, et Anan Abu Jabir un jeune acteur, brillant lui aussi dans l’art de la métamorphose.

© Khulood Basel

Dans un cercle de lumière, le jeune – est-ce Amir, ou bien Samer ? – accueille le public, au titre de la bienvenue. « Bonjour ! صباح الخير je suis très heureux que vous soyez là. » Il montre la maison dans laquelle nous allons entrer avec lui une maison qui, dit-il, ressemble à toutes les autres maisons. Puis il s’efface.

Commence alors ce qui se révélera être comme un jeu de dupes réciproque, avec des allers et retours singuliers dans un scénario où la montée dramatique se dessine au fur et à mesure que se déconstruit la maison. Là, se trouve un vieil homme, assis à une petite table, au fond, son fauteuil roulant près de lui. Pyjama gris sur les parois grises des praticables qui forment les murs de la maison, une ouverture mène à la cuisine côté cour, la porte d’entrée se trouve côté jardin, symbole du seuil, ou du passage et du franchissement entre l’en-dehors et l’en-dedans.

Coup de sonnette et premier psychodrame, le vieil homme se suspend, incapable de trouver la clé qui permet d’ouvrir sa porte d’entrée – la clé, tout un symbole en territoire occupé – il est frappé d’amnésie et enfermé chez lui, il ne se souvient plus. Ses jambes refusent de le porter, il ne peut se lever et quand il tente, il tombe au sol, s’énerve et crie, perd la tête un peu plus. « Que dois-je faire ? » hurle-t-il à travers la porte. Quelque temps plus tard le jeune homme réussit à entrer et se présente. C’est Amir, appelé par lui comme escort autrement dit pour une relation sexuelle tarifée. Le vieil homme ne se souvient de rien, la confusion est extrême quand il l’appelle Samer et le prend pour son fils. Amir voudrait s’enfuir et réclame son argent. Autre clé recherchée, celle des tiroirs où le vieil homme range cet argent. Disparue, de même. Dans le jeu du père, l’autoritarisme, le handicap et l’amnésie, « Ne me parle pas comme ça » dit-il à Amir/Samer. Le vieil homme appelle ensuite sa femme du côté de la cuisine, désespérément. « Il y a quelqu’un dans la maison et tu m’as fait venir » s’étonne Amir. L’homme hurle et demande de l’aide. Il est assis au milieu de la pièce. « Baisse la voix » ordonne Amir sur un ton menaçant tout en apprenant que la femme était morte depuis plusieurs années.

© Khulood Basel

Le trouble augmente. À la question « De qui es-tu le fils ? » Amir s’invente d’autres identités, par jeu ou pour ne pas déplaire. Il est Elias, le fils du directeur d’école ou celui du voisin et jusqu’à devenir Samer, son fils, pour lui plaire ou pour être tranquille, entrant dans le jeu désespéré du vieil homme. « Reste un moment » implore ce dernier. Amir sort et tous deux jouent la scène des retrouvailles, puis glissent dans un dialogue du quotidien, père/fils tandis que la maison se déconstruit, panneau après panneau, laissant les personnages dans un vide absolu. Samer a relevé son père. Le vieil homme épluche une orange. Un silence s’installe,

« Tu habites encore ici avec moi ? C’est vrai… » Le père fouille sa mémoire, pose des questions et donne lui-même les réponses. « Ton état me fait peur, papa » répond Samer. « T’as préparé quoi ? » Et autour du dîner se greffe un dialogue surréaliste où l’on comprend qu’ils ont faim et qu’il n’y a rien à manger… « J’ai envie d’un repas chaud » dit le vieil homme. Samer lance une série de reproches cinglants au père qui lui demande : « T’ai-je fait du mal, t’ai-je frappé ? T’ai-je violé ? » La pièce oscille entre la perte de mémoire du vieil homme et le jeu des métamorphoses auquel se prête Amir, dans sa versatilité, à travers les différents scénarios proposés.

Le violoncelle est monté en puissance et accompagne la reconstruction de la maison, les panneaux remontés à l’envers, l’extérieur vers le public, l’intérieur forme une nouvelle intimité, cachée. La musique emplit l’espace. Un long silence s’installe. Noir. Quand les lumières se rallument la tension dramatique se précise et nous place face à une inconnue de plus, les coups reçus par Amir/Samer qui porte de nombreuses traces. On ne sait ce qu’il s’est passé au cœur de la maison recomposée, quelles violences ou quelles violations. L’atmosphère s’alourdit. Les murs de la maison à nouveau se recomposent, comme au début du spectacle, avec un intérieur un peu plus soigné, une lampe et un tableau au mur, une horloge, une nappe sur la table. « Tu veux partir ? » s’enquiert le vieil homme ? « Oui » s’entend-il répondre. « Je ne te reverrai pas ? » et il réclame « juste un petit câlin. » Les relations se sont opacifiées, on ne sait plus qui a le leadership.

Samer passe une robe et met une perruque, les cheveux de la mère. Il devient la mère et dans l’inversion des rôles le vieil homme est l’enfant. Bashar Murkus et Khulood Basel vont loin dans le travestissement et les rôles usurpés, la mère prend son tout petit sur les genoux et lui donne le sein. Mais rien ne sort. « Je meurs de faim » crie-t-il. Les filiations se télescopent, et les relations entre solitude, mensonge et vérité se désagrègent. Retour au père que le fils lave et  change après qu’il ait uriné sous lui et qui fait tourner le lave-linge sur la scène, le réalisme est de retour après le simulacre de la mère et un père qui semble de plus en plus déconnecté. Une chanson d’Abdel Halim Hafez, l’un des plus grands chanteurs égyptiens des années 50 à 70, passe en leitmotiv, Ana lak ala toul  أنا لك على طول / Je suis à toi depuis le début, met un peu de baume au cœur.

© Khulood Basel

Amir se place côté cour devant une caméra qu’on ne remarquait pas et barbouille l’objectif d’un rouge comme le sang, son visage, les images, se déforment à l’extrême. Le vieil homme s’est levé et marche. Il est assis sur la table, sous un néon. Ensemble ils mangent une soupe. Le lave-linge s’est arrêté. Je ne me souviens pas, persiste-t-il, perdu dans son monde. Il vient de ramasser au sol la clé des tiroirs qui contiennent l’argent. La discussion reprend de manière récurrente. « Tu te souviens de tout ce que je t’ai dit ? » demande Amir. « Répare la porte… » répond le vieil homme. La lumière clignote. Noir.

On sort KO debout de la pièce qui nous perd dans les labyrinthes du mensonge et de la vérité. Ce qui se dit s’efface sitôt après et les gestes qui s’ébauchent ou s’exécutent se défont aussi vite.  Yes Daddy / حاضر يا أبي est comme une souricière qui se referme sur ses deux protagonistes, secoués dans leurs identités, leurs désirs et le décalage de leurs mémoires croisées. Magnifiquement porté par les deux acteurs, Anan Abu Jabir et Makram J. Khoury ni père ni fils mais complices, la mise en scène sème le doute et donne toutes les variations de l’insécurité dans un remarquable brouillage des codes, de vérités à contre-vérités qui égarent le spectateur. « Il n’y a plus d’espoir pour le sens. Et sans doute est-ce bien ainsi : le sens est mortel » écrivait le philosophe Jean Baudrillard.

Entre simulacres et simulation, cet étrange huis clos ressemble à l’occupation d’une maison pour l’un, à un état mental en perdition pour l’autre. La versatilité dans la perception du temps et de l’identité, chez l’un comme chez l’autre conduit à une intranquillité ouvrant sur des blessures qui se nomment vieillesse, désir, sensualité, sexualité, famille et solitude. La maison est encore vivante mais il y fait froid. « Ferme la porte, le froid va rentrer » dit le vieil homme à plusieurs reprises…

Brigitte Rémer, le 27 juillet 2025

Avec : Anan Abu Jabir, Makram J. Khoury – Texte et mise en scène Bashar Murkus – dramaturgie et production Khulood Basel – scénographie Majdala Khoury – lumière Muaz Al Jubeh – direction technique Moody Kablawi – machinerie Basil Zahran – assistanat à la mise en scène Nancy Mkaabal – production Khashabi Theatre – Avec le soutien de A. M. Qattan Foundation AFAC /  Arab Fund for Art and Culture – Représentations en partenariat avec France Médias Monde – Création en 2024. Première en France au Festival d’Avignon 2025.

Les 24, 25, 26 juillet, à 18h – Théâtre Benoît XII, 12 rue des Teinturiers, Avignon – Festival d’Avignon : tél. : +33 (0)4 90 14 14 60 Billetterie au guichet, en ligne ou par téléphone : +33 (0)4 90 14 14 14 – site : www.festival-avignon.com

En tournée : le 6 novembre 2025 à 21h, le 7 novembre à 19h, au Théâtre des 13 vents / CDN de Montpellier, dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée, site : https://13vents.fr/yes-daddy/ – le 14 novembre 2025, au Théâtre Alibi, Bastia – les 18 et 19 novembre 2025, au Théâtre Joliette, Marseille – Du 24 au 26 novembre 2025, au Mungo Park Theatre, Allerød Danemark) – Du 19 au 21 mars 2026, à Espoon Teatteri, Espoo (Finlande) Avertissement : des scènes peuvent heurter la sensibilité du public

La dernière guerre ?  Palestine 7 octobre 2023 – 2 avril 2024

Texte d’Elias Sanbar, édité en avril 2024 par Tracts Gallimard n° 56.

Elias Sanbar, écrivain et ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, reprend les événements du 7 octobre 2023 qui font à nouveau basculer le monde et dont la source remonte à 1948 : « Je veux parler de la Nakba de 1948, quand ma mère me porta vers un exil que mes parents pensaient de courte durée. C’était un matin d’avril 1948. J’avais quatorze mois… »

Autant dire que l’auteur connaît l’exil et qu’il a su mener un parcours emblématique autour de la réflexion et de l’analyse liées au déchirement de ce Moyen-Orient où il n’a jamais pu vivre et où il défend depuis toujours la voix de la Palestine, son pays. « Si les Israéliens sont habités par la peur d’une disparition possible, les Palestiniens vivent quant à eux une disparition réelle, celle d’un déni d’existence définitif. »

Avant 1948 *

Elias Sanbar donne dès le départ sa lecture : « La naissance d’Israël n’était-elle pas la réponse adéquate au mal absolu que fut le nazisme ? Partant de cette réponse d’un droit de présence solitaire, exclusif sur la Palestine, il devint impensable pour la majorité écrasante des Israéliens d’accepter le fait que la naissance de leur État eût pu naître d’une injustice commise à l’égard d’un autre peuple… » Statut particulier lié aux souffrances ayant présidé à la naissance de l’État d’Israël, soutien à ce jeune État par de nombreuses nations, laxisme mondial quant aux terres dérobées. L’objectif israélien constate-t-il est de parachever la Nakba de 1948, comme le suggérait Ben Gourion – Premier ministre du pays de 1948 à 1954 puis de 1955 à 1963, l’un des fondateurs de l’État d’Israël – dans deux lettres adressées à son fils, Amos, en juillet et octobre 1937, lettres citées par Elias Sanbar : « Si je suis un adepte enthousiaste de la création d’un État Juif maintenant, même s’il faut pour cela accepter le partage de la terre, c’est parce que je suis convaincu qu’un État juif partiel n’est pas une fin mais un début… »

Et, de guerre en guerre, la situation s’est comme entérinée, selon le bon vouloir de ceux qui depuis 48 colonisent et de plus belle, au vu et au su de tous. Elias Sanbar met en lumière l’intention de Netanyahou et de son cabinet de guerre, au-delà de la contrattaque à Gaza, de viser et de vouloir récupérer Cisjordanie, Jérusalem-Est et réfugiés de 1948, en bref d’en finir avec tous les Palestiniens, d’où son mot d’ordre ressemblant à un ordre de mission : « Cette guerre est la dernière d’Israël, le dernière… » mot dont s’empare Elias Sanbar pour le transformer en question et en faire le titre de sa réflexion : La dernière guerre ?

1947 / Projet ONU *

 « Cette dernière guerre débute du côté israélien le 9 octobre, au lendemain d’un crime de guerre commis le 7 par le Hamas. » Personne n’imaginait « que des occupés fussent capables d’une telle prouesse technique et guerrière » à l’égard du pays le mieux protégé du monde, Israël, qui n’a rien vu venir et dont 250 otages ont été emmenés à Gaza.  « Un nouveau foyer de guerre s’est allumé au Proche-Orient après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 suivi par les bombardements meurtriers d’Israël sur Gaza, territoire que l’auteur qualifie de prison à ciel ouvert. « Ces carnages, accompagnés de persécutions en Cisjordanie et de déclarations annexionnistes, ont réveillé la question palestinienne endormie » écrit Edgar Morin.

Elias Sanbar dénonce l’approximation d’un rapport de l’ONU au sujet de la violence sexuelle sur les otages israéliens, les hypothèses et fantasmes israéliens face à l’organisation des attaquants, le Hamas, les deux poids deux mesures des Occidentaux, la fausse naïveté de Netanyahou dans sa « déception de n’avoir pas été informé de l’opération » et l’embourbement qu’il recherche pour sauver sa peau. Vérité ou ruse ?

1967  – Guerre des Six Jours *

La réplique d’Israël conduit à des milliers de morts dont de nombreuses femmes et enfants, à l’anéantissement des structures de soin et des services de secours à tel point que le mot de génocide s’inscrit sur les tablettes des journalistes et que l’Afrique du Sud, s’inscrivant comme défenseur du droit, saisit la Cour internationale de Justice de La Haye le 29 décembre 2023. La Haye édite des mesures conservatoires donnant obligation à Israël d’assurer la sûreté et la sécurité des Palestiniens dans la bande de Gaza, mais n’appelle pas à un cessez-le-feu. La Cour est ensuite saisie par cinquante-deux États membres de l’ONU « pour avis consultatif sur la légalité de l’occupation en 1967 par Israël des territoires palestiniens. » La majorité des plaidoiries demande le retrait « immédiat, inconditionnel et unilatéral » d’Israël des territoires conquis en 1967. Israël ne répond à aucun ordre de la Cour internationale de Justice, l’ONU s’érode et sa crédibilité avec.

Elias Sanbar développe aussi le rôle de l’UNRWA, Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, une agence de l’ONU exclusivement dédiée aux réfugiés palestiniens à laquelle 6,5 millions de Palestiniens sont inscrits. Et l’auteur donne d’autres chiffres, notamment sur les habitants de Gaza dont 75% des 2,2 millions d’habitants ont statut de réfugiés palestiniens.

L’espoir de créer deux États s’est éloigné, voire effacé dans les hauts et les bas des tergiversations mondiales. On y croyait encore en 1991 lors de la Conférence internationale de paix de Madrid qui avait été précédée d’une session du Conseil national Palestinien, autrement dit du Parlement en exil, trois ans plus tôt, à Alger, en la présence de Yasser Arafat. Trente-trois ans après, aucune paix n’a vu le jour, et encore moins un État palestinien, note Elias Sanbar qui liste toute une série de questions, dont la question vitale : « Existe-t-il un moyen de tirer profit du désastre en marche pour trouver l’amorce d’une sortie par le haut de l’interminable conflit ? »

Situation aujourd’hui *

Malgré le sentiment d’impuissance qui domine, alors que « la guerre qui culmine aujourd’hui à Gaza est aussi une guerre contre la Palestine, toute la Palestine » l’auteur esquisse une série de possibles pour y réussir, sous réserve que « les puissances amies d’Israël quitte à cabrer dans son propre intérêt leur protégé, trouvent l’audace qui leur a tant manqué d’imposer une paix jusque-là réputée inatteignable. » Les puissances amies d’Israël, États-Unis en tête.

Elias Sanbar ferme son propos en ajoutant : « Sans mots, je me tiens devant la conclusion impossible de ce texte. » Il donne la parole à celui dont il fut l’ami et le traducteur, le poète Mahmoud Darwich, qui écrivait en 1992 dans Le Dernier discours de l’Homme rouge : « Laissez donc un sursis à la terre. Qu’elle dise la vérité. Quant à vous, quant à nous. Quant à nous quant à vous… Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

Brigitte Rémer, le 1er août 2024

La dernière guerre ?  Palestine 7 octobre 2023 – 2 avril 2024 – Texte de Elias Sanbar, édité par Tracts Gallimard n° 56 – (3,90 euros).

*Les cartes ont été publiées le 11 décembre 2023 par L’Humanité. « Israël-Palestine : 4 cartes pour comprendre 75 ans de tragédie. »

Ce que la Palestine apporte au monde

© MNAMCP/ Nabil Boutros (1)

Exposition, du 31 mai au 19 novembre 2023 – Commissaire général Élias Sanbar, écrivain, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, président du conseil d’administration du Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine, à l’Institut du Monde Arabe.

Depuis 2016, l’Institut du Monde Arabe abrite en ses murs la collection du futur Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine, une collection solidaire d’environ quatre cents œuvres constituées de dons d’artistes, réunie à l’initiative d’Elias Sanbar, écrivain et ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, et coordonnée par l’artiste Ernest Pignon-Ernest qui avait, dans le même esprit de combat contre la dictature militaire, contribué à la création d’un musée Salvador Allende, à Santiago du Chili. Nous avions rendu compte de ce projet utopique d’un Musée Palestinien dans nos éditions précédentes (cf. www.ubiquité-cultures.fr : 18 mars 2018, Nous aussi nous aimons l’art – 23 septembre 2020, Couleurs du monde.) L’élargissement de la collection suit son cours, au gré des donateurs, les artistes palestiniens, exilés sur leur propre terre, y dialoguent avec les artistes du monde arabe et la scène internationale.

© Collectif HAWAF (2)

Avec Ce que la Palestine apporte au monde, l’IMA confirme en 2023 la vitalité de la création palestinienne et l’effervescence culturelle du pays, dans et hors le territoire, et propose une approche muséale plurielle. L’exposition montre en trois volets la diversité des courants et des techniques – peintures, dessins, sculptures, photographies -. Le premier volet présente un regard orientaliste avec quelques photographies issues d’un fonds inédit du XIXe siècle, colorisées par la technique du photochrome à partir d’un film négatif noir et blanc et de son transfert sur plusieurs plaques lithographiques, ainsi Samarie, la colonnade et Bethléem. Le second volet construit le regard artistique d’aujourd’hui à travers une sélection d’œuvres contemporaines – pour n’en citer que quelques-unes : La Longue marche de Paul Guiragossian, huile sur toile (1982), Histoire de mon pays d’Ahmed Nawach, (1984), les sérigraphies grands formats réalisées par Ahmad Khaddar (2019), La Foule, une huile sur toile de Soleiman Mansour (1985), les eaux fortes de Noriko Fuse (2017/18/20), Chant de nuit, de François-Marie Anthonioz (1949), un fusain sur papier marouflé sur toile, Ce(ux) qui nous sépare(nt) de Marko Velk, une photographie de Mehdi Bahmed représentant une scène d’intérieur où deux hommes de deux générations différentes, l’un assis, l’autre debout à la fenêtre, regardent dans la même direction (2017), deux grosses jarres en céramique de l’artiste espagnole Beatriz Garrigo, une sérigraphie d’Hervé Télémaque (1970), les acryliques sur toile de Samir Salameh. Au sein de cette seconde partie est montré le projet du Musée Sahab / nuage en arabe, porté par le collectif Hawaf qui se compose d’artistes et d’architectes. Son ambition est de rebâtir une communauté à Gaza et de sortir cette bande de terre palestinienne de son isolement grâce à l’espace numérique et à la réalité virtuelle. L’Association s’engage dans la construction d’un musée contre l’oubli un musée sans frontière, faisant acte de résistance en proposant des ateliers entre les artistes de toutes disciplines et les habitants, et en stimulant la création d’œuvres d’art digitales, autour du patrimoine palestinien : « Le seul moyen de rêver c’est de regarder le ciel… » disent-ils.

Michael Quemener © IMEC (3)

Le troisième volet de l’exposition montre les archives palestiniennes de Jean Genet à partir de deux valises de manuscrits qu’il avait remises à son avocat, Roland Dumas, en 1986. Cette partie est réalisée à l’initiative d’Albert Dichy, spécialiste de son œuvre et directeur littéraire de l’Institut des mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), avec lequel l’IMA a réalisé un partenariat. Synthèse de la vie de Genet, ces valises témoignent d’un joyeux désordre, on y trouve des textes, papiers, factures, numéros du journal L’Humanité, enveloppes adressées à Gallimard son éditeur, enveloppes aux adresses rayées qui lui sont adressées, traces de son compagnonnage avec les Black Panthers : « J’aimais le phénomène Black Panthers, dit-il, j’en étais amoureux. »

J. Genet © Artbribus/ ADAGP (4)

Ces valises racontent aussi l’histoire d’un écrivain qui, à l’âge de cinquante ans, renonce à la littérature et qui fut l’un des premiers européens à pénétrer dans le camp de Chatila le 19 septembre 1982. Il accompagnait à Beyrouth Leïla Shahid devenue présidente de l’Union des étudiants Palestiniens quand, le 16 septembre, eurent lieu les massacres de Sabra et Chatila – plus de trois mille Palestiniens décimés par les milices libanaises, avec l’active complicité de l’armée israélienne qui venait d’envahir le Liban. Dans les mois qui suivent, Genet écrit Quatre heures à Chatila, publié en janvier 1983 dans La Revue d’études palestiniennes. « Pour moi, qu’il soit placé dans le titre, dans le corps d’un article, sur un tract, le mot « Palestiniens » évoque immédiatement des feddayin dans un lieu précis – la Jordanie – et à une époque que l’on peut dater facilement : octobre, novembre, décembre 70, janvier, février, mars, avril 1971. C’est à ce moment-là et c’est là que je connus la Révolution palestinienne. L’extraordinaire évidence de ce qui avait lieu, la force de ce bonheur d’être se nomme aussi la beauté. Il se passa dix ans et je ne sus rien d’eux, sauf que les feddayin étaient au Liban. La presse européenne parlait du peuple palestinien avec désinvolture, dédain même. Et soudain, Beyrouth-Ouest… » Il rencontre de nombreux Palestiniens dans leur exil, se lie d’amitié avec Ania Francos grand-reporter et écrivaine militante et Bruno Barbey, photographe-reporter à Magnum. L’exposition montre aussi une Étude pour Genet, de Ernest Pignon Ernest, pierre noire sur papier (2010), un Portrait de Genet, papier collé sur carton extrait de Poètes de Mustapha Boutadjine (2008). « All power to the people…» un portrait de Marc Trivier (1985) où l’écrivain est assis sur un banc, main gauche dans la poche, écharpe, blouson chaud, il regarde l’objectif : « On me demande pourquoi j’aime les Palestiniens, quelle sottise ! Ils m’ont aidé à vivre » dit-il.

M. Darwich. © MNAMCP/Nabil Boutros (5)

La figure emblématique de Mahmoud Darwich, poète engagé dont l’absence « met fin à l’espoir » comme l’écrivait Bernard Noël, reste très présente et l’écho de sa voix déclamant ses longs poèmes tragiques, demeure. Éloge de l’ombre haute – poème documentaire issu de « Nous choisirons Sophocle » prend ici la forme d’un Hymne gravé à quatre mains, gravure et calligraphie signées de Rachid Koraïchi et Hassan Massoudy. Plusieurs portraits du poète habitent l’exposition : Une photo de Ernest Pignon-Ernest qui l’avait représenté à Jérusalem debout au coin d’une rue et regardant la ville, Mahmoud Darwich, Marché à Ramallah (2009) ; un gros plan de Mustapha Boutadjine Portrait-collage de Mahmoud Darwich, extrait de Poètes (2008), comme il avait représenté Victor Jarra, Pablo Neruda et Salvador Allende pour le Chili en 2004 ; des photographies de Marc Trivier, Pour Mahmoud Darwich (2008) et Mahmoud Darwich à Sarajevo/Mostar I, II et III. Dans les poèmes – traduits en français par Elias Sanbar – se lit l’exil, intérieur et géographique, son expérience multiple : « Ma patrie, une valise, ma valise, ma patrie. Mais… il n’y a ni trottoir, ni mur, ni sol sous mes pieds pour mourir comme je le désire, ni ciel autour de moi pour que je le trouve et pénètre dans les tentes des prophètes. Je suis dos au mur. Le mur / Écroulé ! »

© MNAMCP/ Nabil Boutros (6)

Avec Ce que la Palestine apporte au monde, le pays est célébré en majesté, selon les mots de Jack Lang, Président de l’IMA, et les œuvres internationales rassemblées croisent toutes les disciplines, portant haut l’excellence artistique dans « une volonté collective de rendre justice à la Palestine, dans son Histoire et sa créativité. » L’exposition s’inscrit dans une seule démarche, la quête des Palestiniens vers la réappropriation, par l’image, de leur propre récit. Les œuvres racontent le pays à travers l’Histoire et se projettent dans son avenir. Elles rejoindront le Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine voulu par Elias Sanbar, « véritable pari sur une terre encore occupée. » Et comme l’écrit Genet en 1988, méditant sur le rôle de l’art : « L’art se justifie s’il invite à la révolte active, ou, à tout le moins, s’il introduit dans l’âme de l’oppresseur le doute et le malaise de sa propre injustice. »

Brigitte Rémer, le 30 juin 2023

Légendes des photos – (1) Bruce Clarke Too sare 2 (fer), 2010 Don de l’artiste Collection du Musée d’art moderne et contemporain de la Palestine Palestine © MNAMCP/ Nabil Boutros – (2)  L’Avenir du nuage, dessin (détail), 2022. Musée des Nuages, collectif Hawaf © HAWAF –  (3) Les Valises de Jean Genet, Michael Quemener © IMEC – (4) Mustapha Boutadjine, Jean Genet. Paris 2008, graphisme collage, extrait de « Poètes » – (5) Marc Trivier, Portrait de Mahmoud Darwich, 2008, Sarajevo Don de l’artiste Collection du Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine © MNAMCP/Nabil Boutros – (6) Alexis Cordesse Salah Ad-Din Street, Jérusalem-Est, Territoires occupés, 2009 Don de l’artiste. Collection du Musée d’art moderne et contemporain de la Palestine © MNAMCP/ Nabil Boutros.

Commissariats : commissaire général Élias Sanbar, écrivain, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’UNESCO, président du conseil d’administration du Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine – commissaire associée Marion Slitine, anthropologue, chercheure postdoctorale (EHESS/MUCEM), auteure d’une thèse sur l’art contemporain de Palestine – commissaire de l’exposition Les valises de Jean Genet Albert Dichy, directeur littéraire de l’IMEC, spécialiste de Jean Genet, éditeur de ses textes posthumes et codirecteur de l’édition de son Théâtre complet dans la « Bibliothèque de la Pléiade » – commissariat IMA Éric Delpont, conservateur des collections, assisté de Marie Chominot.

Artistes exposés : Hamed Abdalla, Jef Aérosol, Amadaldin Al Tayeb, Jean-Michel Alberola, François-Marie Antonioz, Mehdi Bahmed, Vincent Barré, François Bazin Didaud, Serge Boué-Kovacs, Mustapha Boutadjine, Jacques Cadet, Luc Chery, Bruce Clarke, Alexis Cordesse, Henri Cueco, Marinette Cueco, Noël Dolla, Bruno Fert, Anne-Marie Filaire, Noriko Fuse, Garrigo Beatriz, Christian Guémy alias C215, Anabell Guerrero, Stéphane Herbelin, Mohamed Joha, Valérie Jouve, Ahmad Kaddour, Robert Lapoujade, Julio Le Parc, Patrick Loste, Ivan Messac, May Murad, Chantal Petit, Pierson Françoise, Ernest Pignon-Ernest, Samir Salameh, Antonio Segui, Didier Stephant, Hervé Télémaque, Marc Trivier, Jo Vargas, Vladimir Velickovic, Marko Velk, Gérard Voisin, Jan Voss, Fadi Yazigi, Stephan Zaubitzer et Hani Zurob – Une programmation culturelle variée accompagne l’exposition : concerts, colloques, ateliers, cinéma, rencontres littéraires – publication :  Les Valises de Jean Genet par Albert Dichy, éditions IMEC.

Exposition du 31 mai au 19 novembre 2023, du mardi au vendredi de 10h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 19h. Fermé le lundi – Institut du Monde Arabe, 1 Rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed-V, 75005 Paris – métro : Jussieu – site : www.imarabe.org