Conception et mise en scène Lorraine de Sagazan – composition et adaptation musicale Othman Louati, direction musicale Romain Louveau – au Théâtre des Bouffes du Nord – Déconseillé aux moins de 16 ans.
Lorraine de Sagazan décide de nous parler de l’affaire French Bukkake, du nom d’un site internet détenu par un certain Pascal OP qui diffuse des vidéos pornographiques d’une extrême violence. L’affaire conduit, en octobre 2020, à des mises en examen pour viol, proxénétisme et traite d’êtres humains.
Un système de recrutement de jeunes femmes est mis au point sur les réseaux sociaux – avec une certaine Axelle en guise de rabatteuse – proposant de tourner des vidéos pornographiques contre promesses de rémunération attractive. Sauf que ces femmes se font en réalité violer devant la caméra pour le tournage, et infliger des scènes on ne peut plus dégradantes, dont des scènes de bukkake montrant des dizaines d’hommes éjaculer sur la même femme. C’est ce qui arrivé à Daphné qui subit un premier viol, dit d’abattage avant d’être conduite devant la caméra et de subir l’enfer du tournage.
Comme elle, quarante-deux victimes demandent aujourd’hui réparation aux seize hommes inculpés. La cour de cassation a reconnu en mai dernier que « les nombreux viols que les parties civiles ont subi dans leur chair étaient aggravés par le sexisme et le racisme des propos qui les accompagnaient. » Ce procès du porno est en cours et sera jugé par une Cour d’Assise, contredisant une décision de la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, en février dernier.
Que fait Lorraine de Sagazan de ce matériau choisi ? Elle en livre le texte brut de coffre sur un petit écran suspendu au-dessus de nos têtes, au centre du plateau, sur lequel on peut faire l’impasse car il est le condensé de ce qu’il y a de plus trash dans le langage du commerce sexuel. On peut se contenter de la fabrique à images qu’elle propose, en contrepoint, une beauté aux antipodes du reste, baigné par deux cantates de Bach adaptées par Othman Louati, et qu’interprète magnifiquement sous la direction de Romain Louveau, l’ensemble Miroirs Étendus, situé à l’arrière, côté jardin, dont les musiciens se mêlent aussi aux acteurs.
Le sol est comme un terrain bourbeux et la scénographie place en arrière-plan ce qui pourrait être comme une montagne de détritus. Le spectacle s’ouvre sur un personnage cagoulé, à la voix déformée, métallique, tour à tour recruteur ou victime, ce qui donne une distance intéressante d’avec le sujet. Mais ensuite on tourne en rond et on s’ennuie ferme, pris en étau entre le texte à oublier et les images qui racontent une tout autre histoire. On pourrait d’ailleurs prendre ces belles images, qui tournent à vide et y coller un autre texte, s’épargnant la littérature que pas même un journaliste n’oserait nous servir. On est dans le simulacre et l’esthétisant, avec procession de jeunes vierges partant à l’abattage et mâles à tête de chien tenus en laisse et qui finissent à quatre pattes, plutôt loups que gentils toutous. On est sur un terrain de guerre, mitraillette à la main, plutôt que sur un terrain de chasse.
La conclusion est tout aussi confuse, quand Lorraine de Sagazan elle-même vient s’asseoir à l’avant-scène pour énoncer quelques mots qui pourraient être assimilés à une justification. Chiens est le dernier volet annoncé d’un parcours dont le premier opus, La vie invisible mettait en jeu un homme aveugle et jouait sur la perception et la mémoire. Le second, Un sacre, traitait du tabou de la mort. Le troisième, Leviathan, abordait le fonctionnement du système judiciaire et interrogeait certaines procédures. Celui-ci est d’une certaine prétention dans la culpabilité qu’elle nous renvoie, alors qu’un procès est en cours et que les journalistes juridiques font leur travail, couvrant l’horreur de la domination, qu’ils dénoncent.
Alors pourquoi vouloir faire théâtre de cette fange, irreprésentable et irreprésentée ? La démarche est plus que discutable dans cette esthétisation de la violence machiste proposée, habile détournement sophistiqué pour un sujet usurpé, et vide sidéral d’une représentation qui s’étire, dans la gratuité de la violence.
Brigitte Rémer, le 13 février 2026
Avec : Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin et Manon Xardel – et l’Ensemble Miroirs Étendus : Guy-Loup Boisneau, Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy, Romain Louveau, Noé Nillni et Marie Salvat. Dramaturgie Julien Vella – scénographie Anouk Maugein – costumes Anna Carraud – lumières Claire Gondrexon – chorégraphie Anna Chirescu – vidéo Jérémie Bernaert – prosodie des cantates Lorraine de Sagazan – texte du spectacle Écriture collective – assistanat mise en scène Mathilde Waeber – assistanat à la scénographie Sevgi Macide Canik – assistanat costumes Marnie Langlois. Développement textiles, teintures, couleurs de la scénographie Max Denis, Anouk Maugein, Cloé Sonnet, construction du décor Ateliers de la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis – réalisation costumes Anna Carraud, Marnie Langlois, Alan Morelli et Tom Savonet – stagiaire atelier costumes Zoé Delhomenie – réalisation des impressions 3D Marc-Antoine Augustin – régie générale Vassili Bertrand – régie plateau Sandy Tissot – régie son Anaïs Georgel, Etienne Graindorge
Du 29 janvier au 15 février 2026 au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis Bd de la Chapelle. 75010. Paris – métro La Chapelle – tél. : 01 46 07 34 50 – site : www.bouffesdunord.com

