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Salma mon amour – سلمى حبي أنا

Texte et mise en scène Ahmed El Attar, Orient Productions, Le Caire (Égypte) – assistanat à la mise en scène Lina Sakr et Teymour El Attar – 80ème Festival d’Avignon/Espace Vedène, l’Autre Scène du Grand Avignon – dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 – spectacle en arabe et anglais surtitré en français, anglais et arabe.

© Mostafa Abdelaty

Salma est une jeune fille pétillante et qui semble mordre la vie à pleines dents (Kawthar Mohsen). Choyée dans une riche famille égyptienne, son père, Mahmoud (Ramsi Lehner) l’encourage à cultiver son talent pour chanter sur Tik Tok où elle adore s’afficher, et lui recommande de s’orienter vers la chanson étrangère plutôt que vers l’égyptienne. « Tu n’iras pas loin avec la chanson égyptienne… » lui dit-il en la coachant. Son frère, Karim (Mostafa Shaker), plutôt esbroufe, est en passe d’épouser une jeune américaine, ce qui permet à Salma d’obtenir très vite un micro plus sophistiqué. Sa mère, Lubna (Nanda Mohammad) va et vient entre courses, changements de robe, bons conseils, mensonges et demande de thérapie de couple. Deux domestiques s’affairent pour servir ce beau monde (Lela Magdy et Salah Morad). La photo de famille prise au salon comme une réalité du moment, rythmée par les claves avec la régularité d’un métronome, deviendra très vite pure fiction.

© Mostafa Abdelaty

Ahmed El Attar, qui signe le texte et la mise en scène du spectacle, lève le voile et montre le dessous des cartes de cette famille, en apparence idéale. Il situe la pièce peu de temps après le 7 octobre 2023 et le début de la guerre à Gaza. Compte tenu de la fragilité politique du moment et de la peur exprimée par la belle-famille américaine, le mariage de Karim se reporte de jour en jour, de ce fait le contrat commercial entre les entreprises que dirigent les deux pères, aux États-Unis et en Égypte, – faisant commerce de la pistache – retarde la première cargaison attendue au Caire. Quelques coups de fil légèrement obséquieux entre les deux familles tentent de convaincre la famille américaine qu’il n’y aurait pas de danger.

Le rapport de classe entre serviteurs et maîtres est bien inscrit dans la famille, entre la drague banalisée du fils avec la servante d’un côté, celle-ci lui montrant comme pour se défendre que le père l’intéresse davantage, provoquant son renvoi par la mère piquée au vif, à partir d’un grossier mensonge l’accusant de vol que personne ne dénonce ; d’un autre côté la violence du père à l’encontre du serviteur, Salah, surtout quand il prend parti pour Salma.

© Mostafa Abdelaty

Car ce qui débute comme une comédie se transforme soudain en tragédie à travers le regard de la jeune femme. Ce qu’elle apprend des réseaux sociaux sur le génocide à Gaza et la population gazaouie qu’on affame et dont on ne dit mot en famille, la bouleverse et la plonge dans le désarroi. Son comportement change radicalement et les vidéos qu’elle tourne avec l’aide de Salah deviennent lancements d’alerte. Son père entre en furie, la famille s’empoigne et se déstructure. Salma s’oppose à lui et balance son micro américain. Filmée par Salah elle s’exprime contre l’injustice lançant comme anathème : « Attendez-vous à une fin inhumaine… »

La scénographie est une forêt noire-labyrinthe où l’arbre peut cacher la forêt, sorte de bois de bouleaux selon le réalisateur polonais Andrzej Wajda et huis clos où l’on étouffe. C’est un intéressant dispositif composé de fins troncs noirs (signé Hussein Baydoun et réalisé par Amr Saber) qui entrave le regard comme le ferait un moucharabieh où pour voir à l’intérieur il faut se tordre le coup ou accepter de ne pas tout voir, ou encore comme une prison, pour certains symbole de la famille. Ce dispositif commence à se balancer, en douceur au départ, puis de plus en plus fort comme en temps de gros grain et symbolise l’effondrement de la famille. Les meubles de type scandinave dispersés sur la scène, canapés, table de salle à manger et chaises, buffet, traduisent la catégorie sociale.

© Mostafa Abdelaty

La fin est une surprise. Au son de la guitare et de la tentative de réconciliation à laquelle se prête en apparence Salma, avec la mère, puis avec le père, nouvelle photo de famille à l’appui prise par Salah au bras bandé, mais le cœur n’y est plus. La jeune fille sort. On aperçoit un révolver, celui que montrait Karim à sa sœur en faisant le malin au début de la pièce, pistolet en or massif ayant appartenu à Oudaï Hussein, fils tortionnaire de Saddam, décédé en 2023, qu’il avait acheté. Un coup de feu claque. On comprend que Salma aurait tiré, sans doute sur les parents mais rien n’est montré. Détendue, ou comme libérée, elle passe commande de falafels.

Ahmed El Attar se plaît à nous mettre sur de fausses pistes et à mêler les genres. Dans Salma mon amour il évoque les conséquences de la guerre à Gaza à travers le quotidien de cette famille de la haute bourgeoisie et d’un choix impossible à faire pour Salma qui serait comme l’héroïne d’une tragédie grecque, une Antigone ou une Électre d’Égypte. Ahmed El Attar avait déjà traité de la famille dans The Last Supper/ La Cène, présenté au Festival d’Avignon en 2015, ainsi que dans Mama, en 2018. Il fut associé en 2025 au travail de Mathilde Monnier dans le cadre du projet Transmission impossible accompagnant de jeunes artistes étrangers en un projet collectif fédérateur basé sur la performance. Il paraphrase ici dans le titre du spectacle, Hiroshima mon amour, mettant ses pas dans ceux de Marguerite Duras qui en est l’auteure, et d’Alain Resnais, le réalisateur. « Lui : Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien. Elle : J’ai tout vu. Tout… Lui : Tu as tout inventé. Elle : Rien. De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai. De même que dans l’amour. »

© Mostafa Abdelaty

Auteur dramatique, metteur en scène et performeur égyptien parfaitement francophone, directeur artistique d’Orient Productions, Ahmed El Attar est le chef de file du théâtre indépendant en Égypte, dans le sillage de son ainé, Hassan El Geretly, qui a ouvert la voie. Il gère le Théâtre Rawabet qu’il dirige artistiquement au centre du Caire, a fondé en 2012 le festival indépendant Downtown Contemporary Arts Festival (D-CAF), lieu de partage et de transmission qu’il mène de mains de maître, et depuis plus de vingt ans participe à la formation des artistes de la scène. Dès 2005 il avait créé les Studios Emad Eddin, sorte de couveuse pour jeunes artistes de la scène et résidences d’artistes. Comme performeur il présente depuis 2015 son spectacle On the importance of being an Arab qu’il fait évoluer au fil du contexte et des évènements, comme un Work in progress. « Je ne suis pas chroniqueur, mais j’aimerais que les gens amorcent une réflexion sur l’Autre, sur l’Arabe que je suis, sur les préjugés… Le spectacle est une synthèse à la fois visuelle, sonore et dramaturgique, de la vie d’un Égyptien dans l’Égypte d’aujourd’hui, et cet Égyptien, c’est moi. »

© Mostafa Abdelaty

Le travail d’Ahmed El Attar est puissant et s’affirme comme outil d’observation et de résistance dans un pays où la possibilité de s’exprimer se fait rare. Et comme il le montre dans Salma mon amour avec son excellente équipe d’acteurs et un certain pessimisme, dans ce monde d’inégalités et d’embrasements généralisés, l’avenir peut-être se conjugue au passé.

Brigitte Rémer, le 15 juillet 2026

Avec : Ramsi Lehner, Lela Magdy, Nanda Mohammad, Kawthar Mohsen, Salah Morad, Mostafa Shaker – musique Hassan Khan – scénographie et costumes Hussein Baydoun – lumière Charlie Aström – lumière Charlie Aström – costumes Hussein Baydoun et Mohamed Sabakhawy – régie générale et direction de production Ahmed Ashmawy – régie plateau Loulwa Dora – régie lumière Saber El Sayed – surtitrage Lina Sakr – chorégraphie TikTok de la chanson El Mabdaa Kawthar Mohsen – chorégraphie des combats Luke Lehner – assistanat aux costumes Alia Hisham – construction du décor Amr Saber – fabrication des costumes Atelier Hamada El Brawi, Said Rizk designs, Atelier Ahmed Moustafa – production Orient productions (Le Caire). Sur le travail d’Ahmed El Attar voir aussi les articles Ubiquité-Culture(s) des 18 mars 2015 (On the importance of being an Arab) – 5 décembre 2017 (Avant la révolution) – 23 novembre 2018 (Mama) – 16 juillet 2021 (Poésies d’Afriquia)  – 31 juillet 2025 (Transmission impossible) – 23 novembre 2025 (D-CAF / Arab Arts Focus, un Festival de haute volée, au Caire).

Spectacle créé le 16 juin 2026 au Théâtre El Falaki de l’Université Américaine, Le Caire (Égypte). Présenté à L’Autre Scène du Grand Avignon dans le cadre de la 80ème édition du Festival d’Avignon, du 5 au 8 juillet 2026, à 12h – site : www.festival-avignon.com 

En tournée : MC93/Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, du 8 au 10 octobre 2026 Comédie de Valence/CDN Drôme-Ardèche, les 13 et 14 octobre 2026 Théâtre de Choisy-le-Roi, le 16 octobre 2026Scène nationale du Sud Aquitain/Bayonne, le 3 novembre 2026Mixt/terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes, les 6 et 7 novembre 2026Tandem/Scène nationale de Douai, les 9 et 10 novembre 2026  La MAM/Maison des Arts Marseille, le 13 novembre 2026Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique), du 6 au 11 décembre 2027.

Mama

© Christophe Raynaud de Lage

Texte et mise en scène Ahmed El Attar – Spectacle en langue arabe, surtitré en français – Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Mama raconte, par les quatorze acteurs présents sur scène, l’histoire d’une famille de la bourgeoisie égyptienne. Un grand canapé central type copie du XVIIIème résume l’affrontement de trois générations où les petits drames ont valeur de grands scénarios. Dans une scénographie de Hussein Baydoun, l’espace est cerné de barres métalliques, symbole de piège ou bien d’enfermement.

En scène, côté cour, la grand-mère, (Mehna El Batrawy) calée dans son fauteuil et qui n’en bouge guère, rivalisant d’hostilité avec sa belle-fille, (Nanda Mohamad, présente dans les précédents spectacles d’Ahmed El Attar). Côté jardin, le grand-père (Boutros Boutros-Ghali dit Piso) calé dans le sien, son fils et ses deux enfants en mouvement de yoyo entre les deux pôles, masculin et féminin. Les tensions familiales s’expriment sur la scène entre grand-mère et belle- fille, entre hommes et femmes, entre les deux enfants, entre la famille et les serviteurs.

Du canapé où s’expriment les conflits d’une société en crise, la famille s’embourbe dans les clichés d’un monde machiste et de conflits de génération. La question posée par Ahmed El Attar sur un ton de comédie sociale touche à l’obsession misogyne qui envahit, sournoisement ou non, les rapports masculin/féminin de la société égyptienne. Il cherche à en démonter le mécanisme en montrant que les femmes, premières victimes de cette oppression masculine, en seraient aussi la source : chargées de l’éducation des enfants, elles adulent leurs fils et les aident à acquérir très tôt ce sentiment de toute-puissance, de telle manière qu’elles sont elles-mêmes signataires de la reproduction du système. Le discours d’Ahmed El Attar pourtant n’est jamais frontal il suit les méandres de la vie familiale quotidienne, comme si de rien n’était. Les séquences se succèdent de manière enlevée par des acteurs bien dirigés, petits morceaux de vie teintés d’humour et de sarcasmes, au gré de la courbe des guerres intestines et comme un Jeu des sept familles. Je demande… la grand-mère… !

Auteur, metteur en scène et opérateur culturel parfaitement francophone, Ahmed El Attar travaille au Caire et dirige le Studio Emad Eddine où il s’investit aussi dans la formation des comédiens et des acteurs culturels. A travers le Théâtre El-Falaki qu’il dirige et le Festival de théâtre indépendant, Downtown Contemporary Arts Festival D’Caf qu’il programme chaque année dans la ville, il crée, par son franc-parler, une dynamique théâtrale et des synergies auprès des jeunes artistes, et partage avec eux l’espace artistique. Dans son pays, l’Égypte, où plus de 60% de la population a moins de vingt-cinq ans et où les rapports de classe et de pouvoir se sont figés, ces bouteilles jetées à la mer, chargées de dérision, sont salutaires.

Après avoir travaillé en 2014 dans The Last Supper sur la figure du père – celui qui, dans le Monde Arabe, a le pouvoir – El Attar poursuit sa saga familiale avec la figure de la mère, première actrice d’une normalité confisquée entre les hommes et les femmes. Il pose la question de la responsabilité.

Brigitte Rémer, le 10 novembre 2018

Avec Belal Mostafa, Boutros Boutros-Ghali, Dalia Ramzi, Hadeer Moustafa, Heba Rifaat, Menha El Batrawy, Menna El Touny, Mohamed Hatem, Mona Soliman, Nanda Mohammad, Noha El Kholy, Ramsi Lehner, Seif Safwat, Teymour El Attar – Musique et vidéo Hassan Khan – Décor et costumes Hussein Baydoun – Lumière Charlie Astrom – Production Henri Jules Julien et Production Orient productions, Temple independant Theater Company

Après sa création au Festival d’Avignon 2018, la pièce a poursuivi sa route au Théâtre de Choisy-le-Roi le 9 octobre, à la MC 93 du 11 au 14 octobre, au TNB de Rennes. Site : www.festival-automne.com