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Back to Kidal

Création mondiale, concept et chorégraphie Serge Aimé Coulibaly (Burkina Faso – Belgique) – texte et parole Odile Sankara, d’après l’œuvre de Koulsy Lamko – création musicale Patrick Kabré, ‌Yvan Talbot, voix Niaka Sacko – dans le cadre de Montpellier Danse, à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

© Laurent Philippe

C’est à travers la danse, la musique et le texte portés par dix artistes dont six danseuses, deux musiciens, une chanteuse et une actrice que Serge Aimé Coulibaly a construit son spectacle Back to Kidal.

Il s’appuie sur l’œuvre du poète et dramaturge, comédien et metteur en scène engagé Koulsy Lamko, né à Dadouar, au Tchad, pays qu’il quitte à quatorze ans en raison de la guerre civile. Il vit ensuite au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire puis au Rwanda avant de s’installer au Mexique à partir de 2003 : au Burkina Faso il a activement participé à la Révolution Démocratique et Populaire de Thomas Sankara et c’est la sœur de l’ancien Président, assassiné en 1987, Odile Sankara – une voix qui porte en Afrique – qui lance ici le texte sous forme d’imprécations et assure la narration de sa puissante voix et belle présence. Koulsy Lamko a créé à Ouagadougou l’Institut des Peuples Noirs ; au Rwanda, outre son travail de dramaturge et d’écrivain il a pris activement part aux stratégies culturelles pour la prévention et la gestion des conflits et pour la réconciliation, dans le contexte post-génocide du pays, qu’il évoque dans son livre La Phalène des collines publié en 2000. Il a fondé et dirigé le Centre universitaire des Arts, à Butare ; au Mexique, il crée la Casa Hankili África México, une maison-refuge pour les écrivains et artistes africains et un centre culturel dédié à la promotion des cultures africaines et celles de la diaspora noire. Koulsy Lamko est un intellectuel qui compte dans le paysage des écrivains africains de langue française. Autant dire que dans le spectacle la parole est portée haut.

Serge Aimé Coulibaly met ensuite sur le devant de la scène le Blues, complainte du folklore afro-américain née dans le delta du Mississippi au sud des États-Unis, d’abord rurale puis urbaine. Le Blues du Sahel a sa source dans l’exil des Touaregs et mêle blues américain, rock, musiques et chants traditionnels mandingues, peuls etc. dans un esprit d’ouverture et de partage. Le chorégraphe fait ainsi le lien entre les Etats-Unis et l’Afrique de l’Ouest, même si le Hendrix du désert Vieux Farka Touré initialement prévu dans l’équipe, est aux abonnés absents. Il y a Patrick Kabré à la guitare et au chant, ‌Yvan Talbot aux percussions, et la superbe voix de la chanteuse malienne Niaka Sacko. Le rythme est ici un véritable partenaire

Kidal enfin huitième ville du Mali que l’on trouve dans le titre de la chorégraphie, Back to Kidal, bastion de la rébellion touareg, lieu de toutes les tensions aux mains de groupes armés et terroristes qui se sont implantés dans la région. Kidal choisi non pour des raisons politiques mais comme ville emblématique et symbole.

© Laurent Philippe

La danse enfin dans l’engagement et l’énergie des danseurs/danseuses qui entrent petit à petit sur le plateau et qui, pour certains, travaillent avec le chorégraphe depuis dix à vingt ans formant le noyau dur de la compagnie (Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon). Et tous les artistes présents sur le plateau s’inscrivent dans le partage d’une force vitale et totale, et dans l’urgence de créer pour rassembler, de dire ce qui unit et ce qui divise. Sur la scène de l’Opéra de Montpellier quelques rangées de chaises ont été installées pour que les spectateurs et les artistes puissent se rapprocher.

Les musiciens ont posé leurs instruments côté jardin, légèrement cachés pour laisser place au récit et à la scénographie (signée Ève Martin) qui construit comme une tente touareg, ou une dune à partir d’étoffes sur lesquelles sont projetées quelques images et la narratrice se déplace d’un espace à l’autre. À la fin du spectacle, la dune s’affaisse et révèle des corps-fantômes. Le rythme s’accélère, les imprécations se poursuivent et apparaît une réplique des colosses de Memnon en pièces détachées, ces sculptures monumentales de pierre situées sur la rive occidentale de Thèbes et bien abîmées par les ans. Elles font écho au début du spectacle où la narratrice-actrice scandait : « Je porte des histoires anciennes depuis l’Égypte des Pharaons… » Le chant, la musique, les rythmes se répondent et accompagnent l’errance et la longue marche du peuple africain vers la liberté, l’émancipation et l’autodétermination.

© Laurent Philippe

Back to Kidal est une grande fresque généreuse où les lumières (signées Arié van Egmond) délimitent les espaces, où la résistance s’exprime, où se créent des ponts, où se partage de l’humanité. Serge Aimé Coulibaly est né à Bobo-Dioulasso, deuxième ville la plus peuplée du Burkina Faso après Ouagadougou et capitale économique du pays. Depuis 2002 il travaille dans différentes régions du monde dont en Europe, s’inspirant de la culture africaine et explorant la danse contemporaine observée à travers ses voyages. Au fil des spectacles, avec son équipe, il enrichit son vocabulaire chorégraphique et le fait évoluer. Ainsi son observation des danses aborigènes en Australie a nourri son imaginaire, en même temps qu’il reconnaît son appartenance occidentale. Cette mêlée des cultures est riche, il la transcrit en un syncrétisme singulier dans lequel chaque danseur/danseuse construit son espace et sa gestuelle, parfois jusqu’à la transe.

Serge Aimé Coulibaly met ses pas dans ceux de l’auteur, Koulsy Lamko, avec la même fougue, communicative au plateau et qu’il transmet au public. Il pourrait s’approprier ces mots de l’écrivain : « La scène du théâtre c’est ma Bible, mon Kapital, mon Livre vert ou rouge, mon Coran, ma Thora, mon Livre des morts… l’Autel de mes kadegui. Tout le monde a le droit de donner son avis sur la marche de la cité ; même l’artiste ! » *

Brigitte Rémer, le 8 juillet 2026

© Laurent Philippe

Créé et interprété par : Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon. Assistance chorégraphique ‌Sigué Sayouba‌ – assistance artistique Garance Maillot‌ – dramaturgie ‌Sara Vanderieck‌ – scénographie Ève Martin – fabrication Lauriane De Tiege – vidéaste‌ John Pirard‌ – régie vidéo Médard Depoorter – costumes Frédérick Denis – création lumière Arié van Egmond – assistance à la création lumière Charly Wéry – régie lumière ‌Herman Coulibaly‌ – ingénieur son Thaïr Benzougar – directeur technique Thomas Verachtert‌ – régisseur plateau Dag Jennes‌ – chargée de production et relation presse Valérie Cornelis ‌- diffusion ‌Frans Brood Productions‌ – production ‌Faso Danse Théâtre – coproduction Charleroi danse – Agora/Cité Internationale de la Danse/Montpellier Danse + Centre chorégraphique national Occitanie – De Singel, Ruhrtriennale – soutien : Vlaamse overheid – remerciements Leietheater Deinze, Ankata Bobo Dioulasso – En tournée : 5, 6 septembre, Ruhrtriennale, Rhur, Allemagne – 25, 26 septembre, Desingel, Anvers (Belgique )– 1er octobre, Charleroi Danse, Charleroi, (Belgique) – 3 octobre, Stadsschouwburg De Harmonie, Leeuwarden (Pays-Bas) – 6 octobre, Théâtre de Rotterdam, Rotterdam, (Pays-Bas) –  8 octobre, Amare, La Haye (Pays-Bas ). * Source : Portraits Latents, de Nabil Boutros, issus de « Théâtre vessies pour lanternes » de Koulsy Lamko.

Mercredi 1er juillet et jeudi 2 juillet 2026, à 20h, Opéra-Comédie de Montpellier, Place de la Comédie – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Le Cri du Caire 

© Jean-Luc Jennepin

Concert – avec Abdullah Miniawy, chant,  textes, composition – Peter Corser, saxophone, composition – Karsten Hochapfel, violoncelle – Médéric Collignon, trompette. Le 6 septembre, dans le cadre du Festival Arabesques, à l’Opéra Comédie de Montpellier.

Le Festival Arabesques, lieu de rencontres entre la ville de Montpellier et les cultures du Maghreb, a lancé le 5 septembre sa dix-huitième édition. Si le cœur stratégique de la manifestation se trouve dans la belle pinède du Domaine d’O et son infrastructure plurielle, Arabesques investit également plusieurs lieux dans la ville, dont l’Opéra Comédie et la Halle Tropisme.

© Jean-Luc Jennepin

C’est à l’Opéra Comédie que Le Cri du Caire a résonné avec Abdullah Miniawy, poète, slameur, chanteur soufi et écrivain, entouré de trois grands musiciens. Originaire de la ville-oasis d’el-Fayoum au sud du Caire il a grandi en Arabie Saoudite et suivi l’école à la maison. De retour en Égypte, il est repéré par l’association La Voix est Libre alors qu’il chante dans un petit studio où se réunit la jeunesse près de la Place Tahrir, deux ans après la révolte égyptienne de 2011. Les islamistes sont au pouvoir, le second couvre-feu vient d’être levé, la ville reste en ébullition et en suspens. Blaise Merlin, directeur de La Voix est libre l’entend, accompagné du joueur de oud et compositeur Mehdi Haddab, dans ce studio musical 100copies ouvert par Mahmoud Refaat, compositeur de musique électronique et producteur égyptien. C’est dans ce contexte et comme l’un des porte-voix de la révolution égyptienne, qu’il est remarqué. Dans l’étape suivante, décisive, le directeur de La Voix est libre organise la rencontre entre Abdullah Miniawy et Peter Corser. L’écriture poétique slamée et le chant soufi du premier s’enroulent dans le souffle circulaire et continu du second, les textures du chant pénètrent celles du saxophone. Blaise Merlin cherche à créer une formation et propose d’associer un instrument à cordes, la viole de gambe dans un premier temps, puis le violoncelle de Karsten Hochapfel, autre rencontre fondamentale pour le chanteur. Enfin, ils invitent le trompettiste Eric Truffaz – qu’Abdullah Miniawy admire depuis toujours – à les rejoindre.

Ainsi est né le quartet Le Cri du Caire, de ces fragilités dans le croisement des instruments. L’installation à Paris d’Abdullah Miniawy fut l’étape suivante, après trois ans de batailles administratives pour sortir du pays compte tenu de la censure opérant de plus en plus dans les milieux artistiques égyptiens. Rencontres et enregistrements se succèdent, en Allemagne, Espagne, Italie, Tunisie, et Abdullah Miniawy, enregistre avec Peter Corser un titre, Purple Feathers, diffusé sur la plateforme SoundCloud. Il chante dans différents lieux dont au Cirque Électrique, à Paris, en 2017 accompagné de Peter Corser et Karsten Hochapfel et se produit tantôt en trio, tantôt en quartet. Nous avions rendu compte dans Ubiquité-Cultures de deux de ses concerts, en 2018 – le 10 juin, au Théâtre de la Cité Internationale Universitaire de Paris et le 8 octobre, au Théâtre 71 de Malakoff, avec la participation de Yom à la clarinette. Le Cri du Caire dénonce l’oppression et ce cri frappe, partout où il passe. En France, Abdullah Miniawy est programmé dans de nombreux lieux culturels, théâtres et salles de concert, de la Maison de la Poésie au Festival d’Avignon. Et si on lui demande où il puise cette énergie vitale et va chercher sa voix, Abdullah Miniawy dit simplement : « J’écoute ma voix, ma voix intérieure… » (Source : Radio France, émission Ocora Couleurs du monde, le 9 avril 2022).

© Jean-Luc Jennepin

C’est aujourd’hui dans le petit écrin de l’Opéra Comédie de Montpellier, que Le Cri du Caire retentit. Son acoustique protège et concentre la voix et le son, les instruments sonnent merveilleusement. Abdullah Miniawy est entouré de ses deux complices, Peter Corser au saxophone et Karsten Hochapfel au violoncelle. Médéric Collignon est trompettiste invité, il agit aussi comme bruiteur jusqu’à devenir agitateur et provocateur, bousculant l’esprit des lieux. Abdullah Miniawy lance son récitatif et fait fusionner les styles tels que le jazz et l’électro, le rock et la poésie soufi. Sa voix est hypnotique et dotée d’une grande amplitude. Tous les modes et toutes les gammes de la musique orientale, les structures mélodiques, octaves et fractions d’octave, demi-bémol et demi-dièse s’y mêlent et prolongent le spoken word/le mot parlé qu’il lance, allant de la psalmodie au récit, de la plainte à la supplique ou à la prière, « une prière humaine et non pas religieuse » précise-t-il.

© Jean-Luc Jennepin

Abdullah Miniawy est accroché à son micro et puise au plus profond de lui-même pour lancer les mots au plus haut, dans sa langue originale. Il sait aussi s’effacer, sortant de la lumière, pour faire place aux solos des musiciens. Ces instants suspendus sont extraordinairement habités et les instruments racontent. Il y a le souffle et l’écoute de l’un envers les autres, la scansion et le rythme. Il y a aussi les duos chant/saxophone, chant/violoncelle aux musiques lancinantes et aux récurrences. Il y a quatre partitions bien distinctes en même temps qu’un jeu collectif. La voix d’Abdullah Miniawy dégage à la fois puissance et douceur infinie. A certains moments il lance les cris de la rue et ceux de la contestation, à d’autres moments lyrisme et poésie l’emportent. Sur le cyclorama en fond de scène, un visuel fait penser à un aigle noir puis se transforme en gouttes d’or.

© Jean-Luc Jennepin

Après cinq ans de tournée en France et à l’étranger et plus de soixante-cinq concerts, le trio, avec Erik Truffaz comme invité, a sorti en 2021 un album enregistré à l’Abbaye de Noirlac, en partenariat avec La Voix est libre/L’Onde et Cybèle, sous ce même nom, Le Cri du Caire, porté haut, tel un manifeste. « Dites-leur que lorsque le monde recule nous sommes sur la ligne de front ! » écrit-il dans un poème dédié à Giulio Regeni, étudiant italien disparu le 25 janvier 2016 au Caire, dont le corps avait été retrouvé mutilé dans une rue de la capitale égyptienne, après une manifestation pacifique violemment réprimée par l’armée ; un poème adressé à toutes les jeunesses du Monde Arabe qui avaient rêvé de liberté. On trouve aussi dans l’album un chant puissant parlant d’exil et de solitude, de recherche de sens, Pearls of Orphan : « Je veux savoir quand je peux revenir et m’enivrer avec mes amis… Je veux savoir quand je peux revenir et me sentir à nouveau jeune… Je veux savoir quand je peux revenir et me sentir à nouveau chez moi. »

Le Cri du Caire célèbre la diversité du monde et trace ses chemins. Programmé par Arabesques à l’Opéra Comédie de Montpellier, le message est puissant.

 Brigitte Rémer, le 10 septembre 2023

© Jean-Luc Jennepin

Le 6 septembre, à 20h, à l’Opéra Comédie, 11 boulevard Victor Hugo, Montpellier – Tramway : stations Comédie ou Observatoire – Dans le cadre du Festival Arabesques, programmé du 5 au 17 septembre 2023, principalement au Domaine d’O – Site : www.festivalarabesques.fr

L’album Le Cri du Caire a été enregistré à l’Abbaye de Noirlac, il est sorti le 27 janvier 2018 en CD et en vinyle.