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Entre théâtre et cinéma, Michel Piccoli

Michel Piccoli dans Minetti © Richard Schroeder

Une voix. Un homme des paradoxes et de la discrétion. Un homme de compagnonnage et d’amitié auprès des plus grands metteurs en scène de théâtre entre autres Vilar, Chéreau, Brook, Engel, Bondy, Régy, Grüber, Wilson et réalisateurs tels que Buñuel, Sautet, de Oliveira, Ferreri et d’autres. Dans ses rôles un calme apparent derrière lequel une possible tempête guette. Homme de gauche, communiste, existentialiste de l’après-guerre il s’engage et combat les extrêmes. Un long parcours d’excellence, latitude extravagance et séduction, indépendance et liberté. Une biographie singulière. Il vient de nous quitter, le 12 mai.

Né à Paris en 1925 d’une mère pianiste et d’un père violoniste, il remplace le frère disparu avant que lui ne vienne au monde. Cette figure le poursuit, l’habille de nostalgie et le conduit à s’inventer des identités. Ironique quand il parle de son diplôme de soigneur pour chevaux et mulets à Laure Adler dans L’Heure Bleue, c’est pourtant un cheval qui plus tard, d’un coup de tête, modifie sa mémoire et sa trajectoire confirme Peter Brook. Compagnes grandes pointures sur l’échelle artistique : Éléonore Hirt magnifique actrice de théâtre, Romy Schneider, Juliette Gréco, Ludivine Clerc, scénariste et son épouse depuis quarante ans.

Un conte d’Andersen qu’il interprète à neuf ans quand il est pensionnaire, le théâtre au collège, une formation au cours Simon, sa rencontre avec Gaston Baty scellent son destin avec le théâtre. Il admire la passion de Baty pour les marionnettes et rapporte qu’elles sont les meilleurs acteurs au monde et l’essence du théâtre, travaille avec la compagnie Grenier-Hussenot issue des comédiens routiers. Il fait partie de l’aventure du Théâtre de Babylone fondé par Jean-Marie Serreau en 1952 et géré par une coopérative ouvrière où tout le monde met la main à la pâte. Éléonore Hirt, son épouse, en est un des piliers. Entre Pirandello et Strindberg, le Théâtre de Babylone fait émerger de jeunes auteurs comme Beckett, Ionesco, Adamov, Dubillard. La création d’En attendant Godot dans la mise en scène de Roger Blin le 3 janvier 1953, fait date. Piccoli est dans la Phèdre monté par Jean Vilar en 1957, il y tient le rôle d’Hippolyte auprès de Maria Casarès/Phèdre et d’Alain Cuny/Thésée ; il joue à l’Odéon en 1962 dans La nuit a sa clarté, de l’auteur britannique Christopher Fry, montée par Jean-Louis Barrault.

Michel Piccoli ne lâche jamais la scène et interprète une cinquantaine de pièces. Sa route théâtrale se construit parallèlement à sa longue et belle carrière cinématographique. Il est Leonid Andréïevitch Gaïev, frère de Lioubov, dans La Cerisaie mise en scène aux Bouffes du Nord en 1981 par Peter Brook, rencontré vingt ans plus tôt en jouant dans Le Vicaire de Rolf Hocchuth. Il interprète, en 1983, Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès aux côtés de Philippe Léotard, Myriam Boyer et Siddiki Bakaba dans la mise en scène de Patrice Chéreau, directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre : « Trois êtres humains se retrouvent isolés dans un certain lieu du monde qui leur est étranger, entourés de gardiens énigmatiques… » Piccoli interprète à nouveau Koltès en 1988 toujours sous la direction de Chéreau, dans Retour au désert. Il joue dans Terre étrangère/Das weite Land en 1984 à Nanterre, une pièce d’Arthur Schnitzler écrite en 1911, mise en scène par Luc Bondy avec qui il tisse une belle complicité. De cette pièce, Bondy tire un film, en 1987, qui lui donne le Prix du Meilleur acteur aux German Film Awards l’année suivante. L’acteur et le metteur en scène se retrouvent dans Le Conte d’hiver de Shakespeare en 1988 présenté aux Amandiers et à Avignon, puis dans John Gabriel Borkman, d’Ibsen, au Théâtre Vidy-Lausanne et à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, en 1993. En 1985 il tient le rôle de Trivelin un « valet-philosophe-clochard » dans La Fausse Suivante que met en scène Chéreau aux Amandiers avec Jane Birkin en Comtesse, Didier Sandre en Lélio et Laurence Bourdil en Chevalier. En 1996 il est en duo avec Lucinda Childs dans La Maladie de la mort de Marguerite Duras mise en scène et en images par Robert Wilson à la MC93 de Bobigny. Son interprétation d’un crépusculaire Roi Lear à l’Odéon-Théâtre de l’Europe en 2006 sous la direction d’André Engel, lui donne le Molière du Comédien à deux reprises, en 2006 et 2007. Tous deux se retrouvent en 2009 pour la pièce de Thomas Bernhard, Minetti, dans laquelle il incarne le personnage d’un acteur vieillissant qui s’invente une dernière rencontre avec un directeur de théâtre, dans un hôtel, pour lui proposer d’interpréter, une fois encore, le rôle du Roi Lear. La trajectoire de l’homme se superpose ici à celle de l’acteur, comme Piccoli le dit à Gilles Jacob, son ami, ancien délégué général puis président du Festival de Cannes : « Je suis un vieil homme à la mémoire trouée, comme un stylo qui n’a plus d’encre. » Ce fut sa dernière apparition en scène.

Entre théâtre et cinéma, la télévision dans ses débuts laisse une image forte de lui avec Dom Juan ou le Festin de pierre, dramatique télévisée tournée par Marcel Bluwal en 1965, et qui a fait date. Piccoli y tient le rôle-titre aux côtés de Claude Brasseur et Anouk Ferjac. Au cinéma, la liste des films tournés avec les plus grands réalisateurs est longue, plus de deux cents. Il obtient son premier rôle en 1949, dans Le Point du jour de Louis Daquin dont le tournage se déroule à Liévin et qui traite de la mine et des mineurs et tourne ensuite avec Jean Delannoy, Jean Renoir, René Clair, René Clément, Alexandre Astruc, Roger Vadim, Alain Resnais, Alain Cavalier, Jacques Demy, Alfred Hitchcock, Louis Malle, Jacques Rivette, et d’autres encore. Il est, dans Le Doulos de Jean-Pierre Melville, face à Jean-Paul Belmondo et Serge Reggiani, en 1962. Le succès vient vers lui une année plus tard, en 1963, avec Le Mépris, roman d’Alberto Moravia tourné par Jean-Luc Godard dans la fabuleuse villa Malaparte de Capri, où il est aux côtés de Brigitte Bardot.

Son amitié avec certains réalisateurs dessine le tracé de sa carrière. Il tourne six films avec Luis Buñuel : La mort en ce jardin en 1956, Le Journal d’une femme de chambre en 1964, Belle de jour en 1967, La Voie lactée en 1969, Le Charme discret de la bourgeoisie en 1972, Le Fantôme de la liberté en 1974. Dans Cet obscur objet du désir en 1977 on entend sa voix, doublant  celle de Fernando Rey. Il est dans les quatre films-phares de Claude Sautet : Les choses de la vie en 1970, Max et les Ferrailleurs en 1971, Vincent, François, Paul et les autres en 1972, Mado en 1976 ; joue dans sept films de Marco Ferreri dont La Grande Bouffe en 1973, film qui choque à sa sortie mais devient emblématique. Il est proche de Manoel De Oliveira avec qui il tourne entre autres Je rentre à la maison en 2001 et Belle toujours en 2006, avec Bulle Ogier ; on le trouve dans Adieu Bonaparte en 1985, film du réalisateur égyptien Youssef Chahine où il interprète le rôle de Caffarelli, valeureux général de brigade de la Révolution Française tandis que Chéreau tient celui de Napoléon Bonaparte, ainsi que dans L’Émigré, en 1994 ; en 2006 il est dans Jardins en automne de Otar Iosseliani, réalisateur géorgien ; puis en 2008 travaille avec Theo Angelopoulos dans La Poussière du temps dernier film du réalisateur grec qui ne sort en France qu’en 2013, après sa mort. En 2011 il tourne pour la dernière fois, dans Habemus Papam de Nanni Moretti, présenté à Cannes.

Éclectique, au-delà de l’interprétation Michel Piccoli réalise ses propres films : Alors voilà en 1997 ; La plage noire en 2001 ; C’est pas tout-à-fait la vie dont j’avais rêvé en 2005, et met en scène Une vie de théâtre, d’après David Mamet en 2009 au Théâtre de l’Athénée. Son autobiographie, J’ai vécu de mes rêves, co-signée avec Gilles Jacob, est publiée en 2015. Il reçoit différents Prix même s’il dit ne pas aimer les hommages officiels : en 1980 le Prix d’interprétation masculine à Cannes, pour son rôle dans Le Saut dans le vide de Marco Bellocchio dans lequel il est doublé en italien ; quatre fois le César du Meilleur Acteur, au fil de son parcours – pour Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre, en 1982 ; La Diagonale du fou de Richard Dembo, en 1985 ; Milou en mai de Louis Malle, en 1991 ; La Belle Noiseuse de Jacques Rivette en 1992. Par deux fois, en 2006 et 2007, le Molière du comédien lui est attribué, pour Le Roi Lear.

Michel Piccoli est un homme des contraires et le spectre des rôles qu’il interprète est large. Il séduit ou inquiète, ironise avec insolence, explose et se dédouble. « On fait des métiers de rêveur et en même temps des métiers délirants, impalpables » dit-il. « Là-haut un oiseau passe, comme une dédicace dans le ciel…  L’histoire n’est plus à suivre et j’ai fermé le livre, le soleil n’y entrera plus… » chantait avec nostalgie Hélène-Romy Schneider dans Les Choses de la vie. Le livre se ferme sur un grand acteur, Michel Piccoli, mais la musique demeure. Gilles Jacob dit de lui qu’il était un stradivarius.

 Brigitte Rémer le 18 mai 2020

Pelléas et Mélisande

© Simon Gosselin

Texte Maurice Maeterlinck – mise en scène Julie Duclos – Compagnie L’In-Quarto – Odéon Théâtre de l’Europe / Ateliers Berthier.

Dans le travail de Julie Duclos, sur ce texte habité du symbolisme et de la poétique de Maeterlinck, l’image a toute sa valeur. Elle livre sur grand écran la magie de la forêt où Mélisande égarée (Alix Riemer) rencontre Golaud qui, au cours d’une chasse, s’est lui-même détourné de sa route (Vincent Dissez). D’une sensibilité cristalline, la jeune femme semble venue de nulle part et perdue dans ce monde. Golaud ne sait rien d’elle mais l’invite à le suivre au château du roi Arkël son grand-père (Philippe Duclos) où il vit avec sa mère, Geneviève (Stéphanie Marc), son fils, Yniold (Eliott Le Mouël, ce jour-là), et son demi-frère, Pelléas (Matthieu Sampeur). Il épouse en toute discrétion Mélisande, lui aussi, au départ, est une énigme. Mais comme un oiseau captif, Mélisande lui avoue très vite qu’elle n’est pas heureuse.

La rencontre entre Pelléas, qui lui fait découvrir la nature environnante, et Mélisande, est comme une petite musique. Il lui montre la fontaine des aveugles, un lieu magique où elle perd la bague que lui avait offerte Golaud – perte symbolique s’il en est – les grottes sur lesquelles est construit le château, la mer, le ciel et les étoiles. Leur rencontre, doucement magnétique, est tout d’abord comprise comme un jeu d’enfant par Golaud qui veille, avant de trouver suspecte leur alliance muette, et de déchaîner la folle jalousie de l’époux. « La nuit tombe très vite… Il y aura mauvaise mer cette nuit » annonce Pelléas. La poésie première de la rencontre Golaud/Mélisande dans la forêt s’est évanouie, lui se sert de son tout jeune fils, Yniold, pour épier et collecter des preuves de l’intimité qui lie Pelléas et Mélisande. Il y a de la tendresse chez l’enfant, qui appelle Mélisande Petite mère. La jalousie mènera Golaud jusqu’au meurtre de Pelléas. Mélisande, juste après, s’éteindra, comme une petite flamme que le vent a soufflée.

De l’image, d’où l’on part et où l’on revient (vidéo Quentin Vigier), la scénographie  a construit un palais sur deux niveaux, mobiles, suggérant plusieurs pièces qui apparaissent et disparaissent au fil de l’histoire : le salon du roi, la chambre nuptiale, chambre d’amour et de mort, le petit vestibule de Mélisande comme un sas de passage et un grand espace d’avant-scène au sol couvert de terre, symbolisant nature et espace de liberté où se trouvent et se retrouvent, dans la fraîcheur et la délicatesse, Pelléas et Mélisande. Un rideau de tulle couvre et découvre les espaces sur lesquels reviennent, de loin en loin, des images qui s’intègrent harmonieusement aux espaces dessinant le conte et les sous-bois de l’âme (scénographie Hélène Jourdan, lumière Mathilde Chamoux).

Entre mythe et liturgie, la pièce de Maeterlinck, un des sommets du symbolisme, est créée par Lugné-Poe en 1893 pour une unique représentation, mais qui a fait date. La dramaturgie y est dépouillée et l’histoire sans intrigue, les personnages fantomatiques, à peine « crayonnés » selon le concept de Mallarmé, la langue elliptique et le jeu stylisé sont pleins d’obscurité et de silence, le néant n’est jamais loin. Maeterlinck nous mène dans un théâtre de l’âme où la métaphysique et la transcendance conduisent jusqu’à la mort, et fascinent. Il y a de l’ésotérisme dans son théâtre.

Né à Gand en 1862, issu d’une famille flamande traditionnelle, Maurice Maeterlinck (1862/1949) est formé dans une école jésuite. Féru de nature et de poésie, il ne suit pas la filière juridique à laquelle sa famille le destinait mais se dirige vers l’écriture. Son parcours littéraire est atypique entre poésie, théâtre, essais et traductions. Les Serres chaudes premiers poèmes, le font connaître dans le monde des lettres en 1889. C’est au cours de la même année qu’il publie un drame, La Princesse Maleine qui l’intronise dans le milieu littéraire, notamment par un article d’Octave Mirbeau. Il prend part au mouvement symboliste, en devient l’un des plus importants représentants, est admiré de nombreux écrivains. Il écrit principalement des drames et publie Les Aveugles et L’Intruse en 1890, Les Sept Princesses en 1891, Pelléas et Mélisande en 1892 puis en 1894, trois petits drames pour marionnettes : Alladine et Palomides, Intérieur et La Mort de Tintagiles, suivi de Aglavaine et Sélysette en 1896. Cette année-là, Maeterlinck s’installe en France. Un grand pessimisme se dégage de ses écrits où la nature est toujours omniprésente. Il s’interroge sur la destinée humaine à travers Le Trésor des humbles (1896), La Sagesse et la Destinée (1898), et écrit sur la vie des insectes. Il poursuit son écriture dramatique avec Soeur Béatrice (1900), Monna Vanna (1902), et la féerie philosophique de L’oiseau bleu (1908), qui sera créée par Stanislawski au Théâtre d’Art de Moscou. En 1911, il obtient le prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre, s’intéresse, après la Première guerre mondiale où il combat en Italie et en Belgique à la métaphysique et à l’occultisme. Il reprend dans Le Grand Secret (1921) les thèses déjà esquissées dans La Mort (1913), où il traite de la vie et de la mort d’un point de vue contraire au sens du catholicisme. En 1932, Le roi des Belges lui attribue le titre de comte. Il se réfugie aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale et meurt à Nice en 1949, dans le palais qu’il avait conçu, « Orlamonde ».

Son théâtre a séduit les grands metteurs en scène dont Tadeusz Kantor qui a monté La Mort de Tintagiles dès 1937, pièce qu’il reprendra en 1987, l’inscrivant dans sa machinerie théâtrale et sa représentation de la mort. Kantor a longtemps puisé aussi dans l’univers de l’auteur polonais S.I. Witkiewicz, qui se superposait au sien : « En sortant du théâtre, on doit avoir l’impression de s’éveiller de quelque sommeil bizarre dans lequel les choses les plus ordinaires avaient le charme étrange, impénétrable et qui ne peut se comparer à rien d’autre » écrivait Witkacy assez proche de l’univers de Maeterlinck. Claude Régy s’est également approché de l’auteur, dont il a monté, entre autres, Intérieur, en 1985, pièce qu’il a reprise en 2013 à l’âge de 90 ans avec les acteurs japonais du Shizuoka Performing Arts Center. Il a présenté en 1997, au TGP de Saint-Denis, La Mort de Tintagiles. Dans ce même TGP qu’il dirigeait, Alain Ollivier avait mis en scène un magnifique Pelléas et Mélisande en 2004 – œuvre surtout connue par l’opéra de Debussy – dans une scénographie de Daniel Jeanneteau. Le scénographe a lui-même monté Les Aveugles, en 2014, au Studio-Théâtre de Vitry, lieu qu’avait créé et fait vivre pendant plusieurs années Alain Ollivier.

« Maeterlinck a travaillé aux confins de la poésie et du silence, au minimum de la voix, dans la sonorité des eaux dormantes » écrivait, dans son essai L’eau et les rêves Gaston Bachelard pour définir le travail de Maurice Maeterlinck. Avec virtuosité, Julie Duclos, artiste associée au Théâtre national de Bretagne, qui a jusqu’ici privilégié l’écriture au plateau – Fragments d’un discours amoureux d’après Roland Barthes en 2010, Masculin/Féminin en 2012, Nos Serments en 2016, MayDay en 2017 adapté du film La Maman et la putain de Jean Eustache – traduit magnifiquement ces eaux dormantes et l’amour indicible entre Pelléas et Mélisande, ces deux personnages emblématiques, fragiles et écartelés, qui cherchent leur place dans le monde. Entre ombre et lumière au propre comme au figuré, les acteurs avancent avec habileté dans une épaisse forêt-labyrinthe, à la recherche d’eux-mêmes, accompagnés par une talentueuse metteure en scène. Tous ont la justesse de leur rôle.

Brigitte Rémer, le 29 février 2020

Avec Vincent Dissez, Philippe Duclos, Stéphanie Marc, Alix Riemer, Matthieu Sampeur, Émilien Tessier – en alternance Clément Baudouin, Sacha Huyghe, Eliott Le Mouël – avec les voix des élèves de la promotion X du Théâtre national de Bretagne : Hinda Abdelaoui, Olga Abolina, Laure Blatter, Clara Bretheau, Amélie Gratias, Alice Kudlak, Raphaëlle Rousseau, Salomé Scotto, Mathilde Viseux, Lalou Wysocka (les servantes) et Émilien Tessier (le portier). Scénographie Hélène Jourdan – lumière Mathilde Chamoux – vidéo Quentin Vigier – son Quentin Dumay – costumes Caroline Tavernier – assistanat à la mise en scène Calypso Baquey – Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck mis en scène par Julie Duclos est édité aux éditions d’Arnaud Rykner, collection Folio théâtre n° 199, Gallimard, février 2020.

Du 25 février au 21 mars 2020, Odéon-Théâtre de l’Europe / Ateliers Berthier, 1 rue André Suarés. 75017. Paris – métro : Porte de Clichy – tél. : 01 44 85 40 40 – Site : www.theatre-odeon.eu – Le spectacle a été créé au Festival d’Avignon 2019 – En tournée : 25 au 29 mars 2020, Théâtre des Célestins, Lyon – 2 et 3 avril 2020, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines/scène nationale.

 

Oncle Vania

© Elisabeth Carecchio

Texte d’Anton Tchekhov – mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig – Odéon/Théâtre de l’Europe – spectacle en russe, surtitré en français, avec les acteurs du Théâtre des Nations de Moscou.

C’est un Oncle Vania en version originale, qui fut créé en septembre dernier au Théâtre des Nations de Moscou. Ce lieu de création au large répertoire d’auteurs russes et étrangers, propose à des metteurs en scène du monde, de monter, avec ses acteurs, des spectacles qu’il produit.  C’est dans ce cadre que Stéphane Braunschweig a mis en scène Oncle Vania qu’il présente dans le lieu qu’il dirige, l’Odéon/Théâtre de l’Europe. Depuis plus de vingt-cinq ans, et même si les textes qu’il monte sont éclectiques, le metteur en scène s’est intéressé très tôt à Tchekhov et s’y réfère souvent. Il a présenté La Cerisaie en 1992, La Mouette en 2001, et Les Trois Sœurs en 2007.

La scénographie – également assurée par Braunschweig – nous mène dans le jardin d’une datcha de la campagne russe, bordée d’arbres qui s’impriment en arrière-plan. Trois marches longent l’ouverture du plateau, un grand bac d’eau-piscine circulaire est au centre. Tout est en bois. Quelques chaises longues et fauteuils, un samovar. C’est l’été, il fait soleil et vacances.

La pièce se compose de quatre actes, ici ponctués de baissés de rideau. Le premier est d’oisiveté. Vania se prélasse entre deux bains et laisse s’étirer le temps. Il attend la visite de son ex beau-frère, le grand professeur Serebryakov qu’il admirait jadis et avec qui il va régler ses comptes. Sa belle-soeur, Elena, presque du même âge que Sonia sa nièce, issue d’un premier mariage du professeur, l’a toujours attiré, mais il ne s’est jamais déclaré. Les deux femmes pleines d’animosité l’une envers l’autre vont faire la paix, et Sonia, follement amoureuse d’Astrov, demande à Elena d’observer ses sentiments. Médecin passionné d’écologie et amoureux des arbres, Astrov évoque avec pessimisme la déforestation ravageuse et la perte de la biodiversité. Il ne remarque pas même Sonia mais entre vodka et défaitisme, regarderait plutôt vers Elena. Téléguine, propriétaire foncier ruiné, décalé du réel et sans objectif, joue de la guitare. Marina, la nourrice, vogue entre résignation et exaspération. L’ennui plane sur la maison.

Oncle Vania est une fresque familiale où se croisent des personnages de solitude, à la recherche d’un hypothétique bonheur. Convoitée par Vania, Elena la privilégiée, qui se sait inutile et s’ennuie, effleurera à peine Astrov, avant de repartir avec son hypocondriaque de mari. Capricieux égotique regrettant le temps de sa gloire, Serebryakov, est une sorte de caricature purement autocratique. Il réunit la famille en une conférence grandiose et ridicule pour l’informer de son idée de vendre le domaine et de placer l’argent. Par là-même il en chasse Vania et Sonia, qui en sont les gestionnaires.

En réponse, Vania, qui a tout sacrifié pour son beau-frère et n’en a obtenu aucune reconnaissance, lui hurle ses quatre vérités et ce qu’il a sur le cœur, puis sort. Serebryakov le suit. En coulisse, un coup de feu claque. Vania a tiré, mais a raté sa cible. Contraint de renoncer à son grand projet, Serebryakov s’en va, accompagné de son épouse qui choisit les valeurs sûres. Vania, sous contrôle de Sonia, rend le flacon de morphine dérobé à Astrov, brisant l’amitié entre les deux hommes. Le suicide rôde. Restés seuls au domaine, Vania et Sonia tentent de se jeter dans le travail. Leurs dernières illusions se sont éteintes, mélancolie et désespoir sont au rendez-vous.

La pièce est une succession d’instants de vie où la mélancolie côtoie l’oisiveté et l’ennui, où la désillusion s’installe chez tous les personnages. En 1889, Tchekhov avait écrit une première ébauche, le Sauvage ou l’Esprit de la forêt, de ce qui deviendra Oncle Vania. Publiée en 1897, la pièce est créée deux ans plus tard au Théâtre d’Art de Moscou dans une brillante distribution incluant Stanislawski dans le rôle d’Astrov et Olga Knipper, la future femme de Tchekhov, dans celui d’Elena. « On peut dire qu’Oncle Vania est un mini-écosystème où les hommes se détruisent les uns les autres… Pour Tchekhov, il n’y a pas d’un côté la destruction de la nature, et de l’autre la destruction de l’homme par l’homme. Les deux sont intrinsèquement liées » dit le metteur en scène qui insiste sur la capacité de destruction qu’ont les individus. Un autre passage de la pièce va dans le même sens, évoqué par Astrov : « L’homme a été doué de raison et de force créatrice pour multiplier ce qui lui était donné, mais jusqu’à présent, il n’a pas créé, il a détruit. »

Il ne se passe pas grand-chose dans la pièce, pas d’action particulière, plutôt l’ennui qui se distille à petites gorgées et le quotidien, un bonheur à peine recherché donc inaccessible, les non-dits, les silences. « Le climat est détraqué » dit Astrov qui résume la situation, si l’on entend par climat l’extérieur, l’environnement, et l’intérieur, les mélancolies. Les acteurs russes du Théâtre des Nations, sous la houlette de Stéphane Braunschweig, marquent ce temps étiré qu’ils recréent avec talent dans l’environnement écologique décrit par Tchekhov et développé par la mise en scène. Peu de surprise et d’émotion dans le spectacle comme dans la pièce, une musique de chambre bien interprétée, sans accident ni fulgurance.

Brigitte Rémer, le 27 janvier 2020

Avec, par ordre d’apparition : Marina Timofeevna, Nina Gouliaéva (du 16 au 19 janvier), en alternance avec Irina Gordina (du 21 au 26 janvier) – Mikhail Lvovich Astrov, Anatoli Béliy – Ivan Petrovich Voynitsky dit Oncle Vania, Evguéni Mironov – Sofia Alexandrovna Serebryakova dite Sonya, Nadejda Loumpova  – Aleksandr Vladimirovich Serebryakov, Victor Verjbitski – Helena Andreyevna Serebryakova, Elisaveta Boyarskaya (du 16 au 19 janvier), en alternance avec Yulia Peresild (du 21 au 26 janvier) – Ilya Ilych Telegin, Dmitri Jouravlev – Maria Vasilyevna Voynitskaya, Ludmila Trochina. Collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel – lumière Marion Hewlett – costumes Anna Hrustalyova – assistante à la mise en scène, surtitrages Olga Tararine – et l’équipe technique de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Le texte des surtitres en français est basé sur la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan (éditions Actes Sud).

Du 16 au 26 janvier 2020, Odéon/Théâtre de l’Europe, 2 rue Corneille. 75006 – métro : Odéon – tél. : 01 44 85 40 40 – site : www.theatre-odeon.eu

Les Mille et Une Nuits

© Elizabeth Carecchio

Une création de Guillaume Vincent très librement inspirée des Mille et Une Nuits, à partir de la traduction du Dr Joseph-Charles Mardrus – Compagnie MidiMinuit – à l’Odéon/Théâtre de l’Europe.

Deux documents des IXème et Xème siècle ayant pour source un recueil persan, sont à l’origine de ces Mille nuits et une nuit, cent seize contes populaires, de format, nature et dialecte très divers selon les ajouts intervenus au fil du temps et selon les régions du monde traversées. On se souvient d’histoires associées et de personnages comme Aladin, Ali Baba ou Sindbad. Pour son montage dramaturgique, assisté de Marion Stoufflet, Guillaume Vincent a choisi une douzaine de contes dans la traduction du Dr Joseph-Charles Mardrui auxquels il a adjoint d’autres textes, d’autres séquences.

Médecin égyptien issu d’une famille fortunée d’origine caucasienne, engagé un temps aux Messageries maritimes, Mardrus (1848-1949), a visité le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est et la Chine. Porteur d’exotisme lui-même, il s’est installé à Paris et a pénétré le milieu littéraire de l’époque, fréquentant le 89 rue de Rome chez Mallarmé où il s’est lié d’amitié avec André Gide. Les différentes éditions de sa traduction des Mille nuits et une nuit, exécutée à partir de l’édition égyptienne de Bûlaq datant de 1835, puis sa nouvelle traduction intitulée Les Mille et une nuits, lui attirent les foudres des milieux scientifiques qui émettent des réserves sur son talent de traducteur. Ils préfèrent se référer à la traduction plus classique d’Antoine Galland, publiée au tout début du XVIIIème siècle et que défend Marcel Proust, contrairement à la sienne défendue par Gide, version plus proche du terroir arabe, plus sensuelle et érotique, donc plus transgressive.

L’Histoire du Roi Schahriar – qui signifie Maître de la ville, en persan – est la première du recueil, elle définit le cadre. Apprenant par son frère l’infidélité de son épouse, le Roi Schahriar décide de se venger. Après avoir tué l’épouse il « ordonna à son vizir de lui amener chaque nuit une jeune fille vierge. Et chaque nuit, il prenait ainsi une jeune fille et lui ravissait sa virginité. Et la nuit écoulée, il la tuait. » La fille aînée du vizir, Schahrazade, « qui avait lu des livres, les annales, les légendes des rois anciens et les histoires des peuples passés » inventa un stratagème avec sa jeune sœur, Doniazade, et demanda à son père de la marier au Roi. A contre cœur le vizir finit par céder. Tandis qu’il en informait le Roi, Schahrazade complota avec sa jeune sœur et lui expliqua son plan : « Lorsque je serai près du Roi je t’enverrai mander : et lorsque tu seras venue et que tu auras vu le Roi terminer sa chose avec moi, tu me diras : Ô ma sœur, raconte-moi des contes merveilleux qui nous fassent passer la soirée ! Alors, moi, je te raconterai des contes qui, si Allah le veut, seront la cause de la délivrance des filles ! » Et, dès la première nuit, elle engage son premier conte. Elle l’arrête au petit matin, comme il en sera chaque matin qui suivra ces mille et une nuits pendant lesquelles elle détournera l’attention du Roi, avec les mots magiques consignés dans la traduction de Mardrus : « Mais, à ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et ne prolongea pas davantage le fil de son récit. Et lorsque fut la… énième… nuit, Schahrazade s’invente une nouvelle Histoire. » Et tournent en boucle des fables qui s’emboîtent les unes dans les autres comme autant de poupées russes au cours de Nuits qui n’épuisent jamais la conteuse et apaisent le Roi.

C’est ce conte majeur de Schahrazade – Schéhérazade – qui englobe tous les autres avec une multitude de personnages mis en miroir les uns par rapport aux autres, dont Guillaume Vincent s’empare. Il en fait une décoction à sa manière, y ajoute sa fantaisie et ses anecdotes, emmène le spectateur de Bretagne en Egypte, en passant par Paris. L’entreprise est périlleuse. Il ne joue pas l’orientaliste, sa version est occidentale et théâtrale selon sa vision esthétique – que nous avions notamment rencontrée dans Songes et Métamorphoses d’Ovide et Shakespeare, spectacle présenté aux Ateliers Berthier/Odéon en 2017 (cf. notre article du 3 mai 2017). « Dire mille et une nuits c’est en ajouter une à l’infini » disait joliment Borgès.

La scène initiale débute avant même l’extinction des feux de la salle alors que le public s’installe : une demi-douzaine de sacrifiées en robes blanches et voiles de mariées, qui, dans les fauteuils plastique d’une salle d’attente au carrelage vieillot, impersonnelle et inexpressive, attendent d’être appelées par un avertisseur sonore, leur arrêt de mort pour la jouissance du Roi. On les voit monter le grand escalier central et dérobé dont la porte s’ouvre, elles ne redescendent pas. Au fil de leur disparition, les murs de l’escalier se couvrent de traînées de sang, de plus en plus apparentes (scénographie François Gauthier-Lafaye, lumière César Godefroy). On ne verra pas le Roi, même si, dans la tradition, ce sont les femmes que l’on cache. On verra surtout, dans ce livre d’images où le comique côtoie le tragique et l’humour le cliché, une poignée d’hommes, noeuds pap, restes de smocking ou bien survêtement, se faire émasculer. Pour compléter la scénographie, de chaque côté de cet escalier Barbe-Bleue, une porte menant aux maisons, dans des géographies non identifiées. Quelques guirlandes, des couleurs, un peu d’étoiles, beaucoup de kitsch. Côté jardin, un musicien joue quelques intermèdes avec son oud d’orient et sa bombarde bretonne. Sa discrète musique se joint aux poncifs orientalistes comme Shéhérazade de Rimsky-Korsakoff ou La Danse du sabre de Khatchatourian (composition musicale Olivier Pasquet, son Sarah Meunier-Schoenacker). La tradition orale ayant traversé la Perse, l’Inde, la Chine, le Monde Arabe, nous voyageons, entre le réel et le fantasmé des Mille et une nuits et des anecdotes ajoutées au fil des sinuosités, parfois simplistes et caricaturales, proposées.

A la fin, et puisqu’il faut bien en finir au bout de 3h30 de spectacle, Guillaume Vincent s’invente un scénario comme si les mille et une pages n’y suffisaient pas : le Roi découvre que Shéhérazade aurait eu des enfants, sans doute aussi les siens ; et une femme couronnée Roi en couronne une autre et dévoile son identité féminine. Happy end et fin de la barbarie par le pouvoir des contes et par celui des femmes qui s’imposent, kalachnikov au poing, robes rose bonbon, jaune citron et bleu layette années 60 (costumes Lucie Ben Dû, coiffure, maquillages Mityl Brimeur). On se balade dans un certain flou au fil des histoires, sans trop de repères ni de dates ni de lieux, sans trop de complexité. Au loin passe Oum Kalthoum, silhouette au foulard, quatrième pyramide, suspendue dans le temps et le pastiche, les gennis qui croisent Schéhérazade comme des peluches en action, sans trop de fantastique. Déconstruction, travestissements, rebondissements, bouffonnerie et parodie, tel est le vocabulaire du metteur en scène, Guillaume Vincent, porté par des acteurs qui réussissent à tirer les fils de la pelote.

Monter Les Mille et Une Nuits a sûrement demandé un énorme travail pour la recherche des fables et leur articulation. Étrangement la parole s’y dilue dans une lecture occidentale en décomposition où des images polymorphes volatiles deviennent insuffisantes et où se pose une fois encore la raison d’être du théâtre.

Brigitte Rémer, le 12 novembre 2019

Avec Alann Baillet, Florian Baron, Moustafa Benaïbout, Lucie Ben Dû, Hanaa Bouab, Andréa El Azan, Émilie Incerti Formentini, Florence Janas, Makita Samba, Kyoko Takenaka, Charles-Henri Wolff. Dramaturgie Marion Stoufflet – scénographie François Gauthier-Lafaye – collaboration à la scénographie Pierre-Guilhem Coste – lumière César Godefroy – collaboration à la lumière Hugo Hamman – composition musicale Olivier Pasquet – son Sarah Meunier-Schoenacker – costumes Lucie Ben Dû – collaboration aux costumes Charlotte Le Gal, Gwenn Tillenon – regard chorégraphique Falila Tairou – assistant à la mise en scène Simon Gelin – coiffure, maquillages Mityl Brimeur – régie générale Jori Desq.

Du 8 novembre au 8 décembre 2019 – Odéon/Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon. 75006. Paris – métro : Odéon – site : www.theatre-odeon.eu – En tournée – 2019 : 13 et 14 décembre, Maison de la Culture d’Amiens – 19 et 20 décembre, Espace Malraux/scène nationale de Chambéry/Savoie – 2020 : 7 et 8 janvier, Comédie de Valence/CDN – 15 et 16 janvier, CDN de Besançon – 21 et 22 janvier, La Filature/scène nationale de Mulhouse – 26 et 27 janvier, scène nationale de Chateauroux – 4 au 8 février, Théâtre du Nord/CDN Lille/Tourcoing – 12 au 14 février, Théâtre de Caen – 25 et 26 février, scène nationale d’Albi – 3 au 7 mars, TNB Rennes/centre européen théâtral et chorégraphique – 19 au 21 mars, La Criée Marseille/CDN – 25 et 26 mars, Le Quartz/scène nationale de Brest.

Un ennemi du peuple

© Jean-Louis Fernandez

Texte Henrik Ibsen – Mise en scène Jean-François Sivadier – à l’Odéon/Théâtre de l’Europe.

C’est une pièce d’Ibsen qui met sur le devant de la scène ce qu’on appelle en démocratie, la transparence, le lien entre le pouvoir et le citoyen, la dénonciation de la corruption et du mensonge. Deux frères s’affrontent face à la vérité, dans leur ville natale et préférée : Peter Stockmann, préfet, administrateur de l’établissement thermal qui fait la fortune de la ville, profil bon élève et réactionnaire à souhait (Vincent Guédon) ; Tomas Stockmann, médecin des Bains embauché par son frère, responsable des soins dans ce même établissement, qui se bat pour des idées et devient une sorte de lanceur d’alerte (Nicolas Bouchaud).

Le début de la pièce se passe chez Tomas, milieu de bonne bourgeoisie provinciale où il vit avec son épouse, Katrine (Agnès Sourdillon) et ses enfants. Il vient d’apprendre la contamination des eaux thermales et cherche des stratégies pour la rénovation du système hydraulique, nécessitant la fermeture de l’établissement. Il le fait savoir au journaliste du Messager du peuple, prêt à en diffuser l’information, et à son frère. Le préfet s’oppose formellement à la divulgation de la nouvelle, a fortiori à la fermeture de l’établissement, malgré les mises en garde sanitaires de Tomas. Tout au long de la pièce le ton va monter dans la partie de bras de fer qui oppose les deux frères Stockmann. Tomas se met sur le devant de la scène en imaginant pétitions, manifestations et révolution contre le mensonge et souhaite la participation des petites gens dans les affaires publiques. Décrétant que « le fardeau de la pauvreté » est déjà assez lourd à porter, Peter impose la dissimulation et la tricherie pour, dit-il, éviter la chute économique de la ville. Dans la flamboyance d’un discours sur l’intérêt général qu’il se fait confisquer au cours d’une assemblée populaire particulière, Tomas se saborde lui-même dans une surprenante volte-face et un déferlement de paroles incohérentes et d’insultes, à l’égard de ce qu’il appelle la majorité compacte. On le désigne comme « ennemi du peuple », provoquant sa mort sociale.

Né en 1828, mort en 1906, Henryk Ibsen connaît dans sa jeunesse l’éclatement de la famille, suivi de la pauvreté puis de l’échec par rapport à ses premières pièces qui n’ont guère de succès, et à ses déboires professionnels en tant que directeur de théâtre. Déçu par son pays, qui ne le reconnaît pas, il choisit de le quitter, part en Italie puis en Allemagne. C’est au cours de cet exil de vingt-sept ans qu’il écrira de nombreuses pièces dont Un ennemi du peuple, en 1883, montée pour la première fois en France par Lugné-Poe, dix ans après. Il avait auparavant  écrit Peer Gynt en 1867, Maison de poupée en 1879 et Les Revenants en 1881, écrira Le Canard sauvage en 1884 et Hedda Gabler en 1890. Loin de son pays, il règle ses comptes, son univers permet à ses personnages, enfermés dans une vie sans relief, de s’inventer un combat, des utopies, quelques mirages. C’est après son retour en Norvège qu’il écrit deux de ses pièces majeures, Solness le constructeur en 1892 et John-Gabriel Borkman en 1896.

Un ennemi du peuple est une pièce très manichéenne, sorte de tribune sur la démocratie, avec apostrophes au public et attaques frontales, qui pourrait relever du drame mais s’inscrit ici dans le registre de la comédie ou du polar politique. L’auteur lui-même disait : « Je suis un peu hésitant sur la question de savoir si je dois l’appeler comédie ou drame. » Les thèmes traités s’inscrivent dans l’exact sillon de notre actuel contexte de vie : enjeux politiques, écologie, montée du populisme, règne de l’argent et course au profit, corruption des élites, désinformation, machination et complot, violence sociale. Au texte d’Ibsen traduit par Eloi Recoing, des séquences ont été ajoutées, notamment un texte du philosophe Gunter Anders, adepte de l’exagération comme intention politique qui a travaillé sur l’impact des médias dans notre rapport au monde et sur la critique de la technologie ; une autre insertion consiste en des interrogations sur le théâtre et son public, situé au centre de la cérémonie comme « une masse molle » qui applaudit, que le spectacle soit bon ou non. On a ainsi l’impression, à certains moments, de paroles adaptées au goût du jour dans lesquelles Ibsen se serait absenté et l’on ne sait plus vraiment où l’on se trouve.

À cette tribune bien singulière se mêle le thème du journalisme à travers le personnage d’Hovtad, reporter au Messager du peuple (Sharif Andoura), profession relativement décriée, hier comme aujourd’hui, et le thème de l’éducation à travers le personnage de Petra Stockmann, fille de Tomas et professeure des écoles (Jeanne Lepers). D’autres personnages gravitent, comme Biling le représentant des petits propriétaires (Cyprien Colombo), Aslaksen (Stephen Butel) et le beau-père de Tomas, Morten Kill, traité en super marionnette (Cyril Bothorel). Sa fille, Katrine, longtemps solidaire de son époux, se met aussi à douter quand elle comprend que l’arène politique va les mener jusqu’à l’anéantissement social. Dans ce monde d’hommes, Agnès Sourdillon est avec justesse l’épouse de Tomas.

Thomas Ostermeier et sa troupe de la Schaubühne avait présenté la pièce au Festival d’Avignon en 2012, puis au TNP de Villeurbanne l’année suivante en transformant la pièce en happening politique et agit-prop. Dans la tribune finale il donnait la parole au public. Ici, la fin est une sorte de feu d’artifice où tout se délite et des poches d’eau (thermales…) voltigent et s’écrasent au sol. Jean-François Sivadier pousse du côté de la comédie et choisit d’être radical et provocateur. Il surligne et dynamite le cynisme du pouvoir avec une équipe qu’il connaît bien et qui s’en donne à cœur joie, Nicolas Bouchaud en tête, omnipotent, et en écho, Vincent Guédon dans la distance froide de sa fonction de Préfet. Sivadier a aussi créé la scénographie du spectacle avec Christian Tirole, fonctionnelle et belle, pleine de transparence et de reflets renvoyés par des rideaux de plastique tombant des cintres et créant des ambiances lumière adaptées aux différentes étapes de cette guerre fratricide – création lumière de Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin -. Côté cour, la cuisine familiale crée de la convivialité, les entrées et sorties des acteurs côté jardin passent par la salle les mettant au même niveau que le spectateur, le peuple, en une « fausse égalité », mais… « Qu’est-ce que le peuple ? » pose la pièce.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2019

Avec : Sharif Andoura Hovstad – Cyril Bothorel Capitaine Horster et Morten Kill – Nicolas Bouchaud Tomas Stockmann – Stephen Butel Aslaksen – Cyprien Billing Billing – Vincent Guédon Peter Stockmann – Jeanne Lepers Petra Stockmann – Agnès Sourdillon Katrine Stockmann. Traduction Eloi Recoing – collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit – scénographie Christian Tirole, Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin – costumes Virginie Gervaise – son Eve-Anne Joalland – Le texte est publié aux éditions Acte Sud-Papiers.

Du 10 mai au 15 juin 2019, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006. Paris. Site : www.theatre-odeon.eu – En tournée jusqu’en février 2020.

Re : Creating Europe

© Jan Boeve

Soirée dirigée par Ivo van Hove et présentée par Bas Heijne – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier – en coréalisation avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe.

L’idée de cette soirée présentée par Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, est de parler d’Europe, ce qu’elle a été et ce qu’elle est, dans la sensibilité des élections prochaines. Ivo van Hove, directeur de l’International Theater Amsterdam et metteur en scène bien connu en France, qui présente actuellement à la Comédie Française Électre/Oreste (cf. notre article du 7 mai) en est le maître de cérémonie. Il en avait élaboré la conception, et avait présenté une première édition en juin 2016, dans un forum sur la Culture à Amsterdam, en partenariat avec le Centre pour les Arts De Balie/ Dutch Performing Art Center, à la veille du Référendum sur le Brexit.

L’essayiste Bas Heijne, qui travaille sur les sujets de sociétés au sens large et qui a reçu pour l’ensemble de son oeuvre le Prix PC Hooft 2017, rappelle quelques étapes de la construction de l’Europe en ses symboles forts, et notamment la création de l’Hymne européen en 1985, l’Ode à la joie, dernier mouvement de la Neuvième symphonie de Beethoven. Il dit l’idée européenne de dépassement des limites de nationalité et de compréhension mutuelle recherchée. Il fait référence à Friedrich Von Schiller, poète et dramaturge allemand se reconnaissant dans les idées de Rousseau et le mouvement littéraire du Sturm und Drang et à Ivan Jablonka, historien et écrivain dont les grands parents ont été déportés à Auschwitz et qui a apprivoisé l’Europe en voyageant en camping-car, dans sa jeunesse.

Les textes lus en trois langues et surtitrés, par la douzaine d’acteurs qui participaient à la soirée, venant des Pays-Bas, d’Allemagne et de France – superbement accompagnés dans différentes postures et situations, sur un plateau recouvert d’un tapis bleu aux douze étoiles dorées – sont autant de déclarations d’intentions partagées avec le public ce soir-là, remettant sur le devant de la scène quelques mots-clés, comme Fraternité, Respect des différences, Romantisme, Universalisme.

L’histoire commune a été rappelée à travers quelques images vidéo projetées montrant que l’Europe avait grandi de progrès en régression, d’illusions en désillusions, d’idées brillantes en erreurs. A travers les discours et les textes, paroles d’artistes, de penseurs, de dirigeants politiques, de Shakespeare à Mitterrand, de Thatcher à Obama, de Victor Hugo à Simone Weil, cette exploration de l’Europe qui définit son histoire, était salutaire à entendre, Ivo Van Hove l’a fort réussie.

Loin de la globalisation aujourd’hui imposée, la place de l’art, qui renverse les préjugés, a été saluée – la soirée a lieu dans un Théâtre National – pour un projet européen à ré-affirmer.

Brigitte Rémer, le 10 mai 2019

Avec les comédiens du Internationaal Theater Amsterdam et Charles Berling, Valéria Bruni Tedeschi et Lars Eidinger. Son Timo Merkies – lumières Dennis van Scheppingen – vidéo Jordi Wolswijk, Mark Thewessen – Sites : theatre-odeon.eu et theatredelaville.fr – Jusqu’au 1er juin 2019 : Chantiers d’Europe, l’Europe des Arts et l’Europe des générations, plus de vingt artistiques de neuf pays différents, à découvrir, dans la programmation Hors les murs du Théâtre de la Ville.

 

73e édition du Festival d’Avignon

Visuel © Miryam Haddad

Pendant vingt jours, du jeudi 4 au mardi 23 juillet 2019, le Festival d’Avignon battra son plein avec 2 expositions, 43 spectacles et 280 levers de rideau. Une jauge de 112 000 entrées et autant de billets mis à la vente.

Annoncé par son directeur, Olivier Py – lors de la conférence de presse qui s’est tenue le 28 mars à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, après celle d’Avignon, la veille – le programme traverse les océans sur le thème de l’Odyssée, des Odyssées, du voyage précise-t-il. C’est d’altérité qu’on va parler, de l’Autre, des traversées en Méditerranée, de l’Étranger et de l’exil. La question de l’imaginaire européen et de l’héritage sera à l’ordre du jour, ainsi que la manière dont la grande Histoire croise la petite. Et pas d’Odyssée sans Homère, un feuilleton théâtral lu sous la direction de Blandine Savetier, tous les jours à midi.

Le visuel du Festival en ses profondes couleurs chromatiques en même temps que lumineuses, est signé d’une jeune artiste d’origine syrienne, Miryam Haddad qui a quitté Damas en guerre en 2012, alors qu’elle était étudiante en art. Elle a poursuivi ses études à l’École des Beaux-Arts de Paris, elle en est diplômée. Elle expose dans le cadre de la Fondation Lambert pendant tout le Festival, sur le thème Le Sommeil n’est pas un lieu sûr.  

Les trois disciplines, théâtre, danse et musique se croiseront dans la Cour d’Honneur : Pascal Rambert ouvrira le banc le 4 juillet, avec Architecture, sur un texte qui parle de l’Europe au début du XXème ; la troupe du chorégraphe Akram Khan y dansera du 17 au 21 juillet, Outwitting the devil/Tromper le démon ; Arnaud Rebotini et le Don Van Club y présenteront le 23 juillet une soirée musicale, d’après un texte de Jean-Luc Lagarce, 120 battements par minute.

Parmi les grands événements de cette édition, Outside, sur l’histoire de l’autodidacte chinois Ren Hang, qui s’est suicidé en 2017, une création de Kirill Serebrennikov, artiste qui reste assigné à résidence, en Russie ; et, venant de Pékin, La Maison de Thé de Lao She, poète qui s’est suicidé durant la Révolution culturelle, en 1966, dans une mise en scène de Jinghui Meng.

En partenariat avec l’Odéon, Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlink mise en scène par Julie Duclos et O agora que demora/Le présent qui déborde, de Christiane Jatahy d’après Homère, seront à l’affiche. Côté théâtre Clément Bondu mettra en scène Dévotion, dernière offrande aux dieux morts avec l’École supérieure d’art dramatique de Paris ; Ontroerend Goed, théâtre et performance de Gand, £Y€S/EYES ; Alexandra Badea Points de non-retour/Quai de Seine ; Maëlle Poésy Sous d’autres cieux de Kevin Keiss, d’après Virgile ; Roland Auzet, Nous, l’Europe, Banquet des peuples, avec une quinzaine d’enfants, du Chœur d’Avignon ; François Gremaud révise Phèdre ; Jean-Pierre Vincent L’Orestie, d’Eschyle ; Henri Jules-Julien présente Mahmoud et Nini, un spectacle franco-égyptien ; Macha Makeïeff Lewis versus Alice d’après Lewis Caroll, ainsi qu’une exposition  à la Maison Jean Vilar ; Daniel Jeanneteau monte Le reste, vous le connaissez par le cinéma, de Martin Crimp ; Tommy Milliot La Brèche de Naomi Wallace, pièce d’une grande violence, qui a reçu le prix Impatience ; Rimini Protokol présente Granma, les trombones de La Havane sur le ressenti des gens ordinaires lors de la Révolution Cubaine ; Tamara Al Saadi, auteure franco-irakienne parle de l’étranger à la recherche de légitimité avec Place, spectacle pour lequel elle avait le prix Impatience 2018.

Le théâtre jeune public n’est pas laissé pour compte, Olivier Py y veille. Il met lui-même en scène un spectacle musical, L’Amour vainqueur. Michel Raskine présente Blanche-Neige histoire d’un Prince, de Marie Dilasser ; Yacouba Konaté Le Jeune Yacou, un conte musical réalisé en partenariat avec l’Atelier des Artistes en Exil ; Céline Schaeffer qui a notamment travaillé avec Valère Novarina, La République des abeilles, d’après Maurice Maeterlinck.

Avignon décentralisé se poursuit avec Amitié d’Eduardo de Filippo et Pier Paolo Pasolini mise en scène d’Irène Bonnaud, en itinérance. La danse est représentée par Kukai Dantza avec Oskara, échos du Pays Basque ; par Céliaz Gondol et Nina Santes avec A Leaf travail sur la synesthésie ; par Salia Sanou dans un partenariat Burkina Faso/Montpellier, avec Multiple-s- et la participation de Germaine Akogny, Nancy Huston et Bab-x ; par Wayne McGregor et son Autobiography venant de Londres ; par Faustin Linyek,  danseur et chorégraphe congolais né au Zaïre avec son Histoire(s) du Théâtre II, autre volet de son Indiscipline.

De la musique brésilienne complète ce copieux menu avignonnais avec Milagre dos Peixes de Tigana Santana et La Nuit des Odyssées, spectacle visuel et poétique présenté par la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton à la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon. Comme chaque année, un tourbillon de propositions complète la programmation comme les Ateliers de la Pensée, les Territoires cinématographiques en partenariat avec Utopia, les écrits, conversations, conférences, émissions etc…

L’art et la culture en 2019 seront en densité, intensité et émotions et sauront mêler gravité et festivité. Tous les publics peuvent y puiser et l’édition est prometteuse. L’étude des publics réalisée pendant chaque festival confirme l’ouverture à tous et l’attention aux spectateurs. 20% de festivaliers se situent sous le seuil du salaire médian et 19% ont moins de trente ans, dit l’étude 2018 et la variation du prix du billet s’adapte aux différentes catégories sociales et classes d’âge, comme 4 spectacles pour 40 euros pour les moins de 26 ans, petit clin d’œil au Cac 40 version Olivier Py qui, comme depuis toujours, s’engage : « Notre impatience d’une société plus juste, d’un rapport au monde plus sain, d’une parole mieux partagée, est le plus haut désir politique. Et pour cela, il faut désarmer les solitudes » déclare le directeur du Festival.

Brigitte Rémer, le 2 avril 2019

Festival d’Avignon, du jeudi 4 au mardi 23 juillet 2019 – Ouverture de la billetterie le 8 juin et par internet le 11 juin 2019 – Tout le programme sur : www.festival-avignon.com

La Trilogie de la vengeance

© Elisabeth Carecchio

Le spectacle parle de la femme comme objet de désir et de la sauvagerie qui va avec quand l’objet convoité échappe, se dissimule ou transgresse. Simon Stone s’intéresse à la dimension érotique du désir, au pouvoir masculin, à la perversion, aux fantasmes. Il traite des grandes figures et des grands mythes, femmes criminelles et/ou victimes, creusant jusqu’à l’épicentre du sujet avec une détermination inouïe. En tant qu’artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe il a décortiqué la figure de Médée pour donner sa relecture du mythe en une version très personnelle, avec le spectacle Medea, dans sa brutalité et sa luminosité (cf. notre article du 28 juin 2017) ; il a présenté la même année à Avignon Ibsen huis, autour des héroïnes de l’auteur norvégien et dans la même démarche de construction dramaturgique, puis en décembre 2017 Les Trois Sœurs, autre univers féminin. Le Toneelgroep d’Amsterdam dirigé par Ivo van Hove l’accompagne dans son parcours de création, de même aujourd’hui que Stéphane Braunschweig, à l’Odéon.

La Trilogie de la vengeance s’appuie sur trois auteurs élisabéthains intégrés dans le canevas tissé par le metteur en scène et qui sous-tend le discours analytique et psychanalytique qu’il construit. Chacun à sa manière parle de la violence : William Shakespeare avec Titus Andronicus, sa pièce la plus sanguinaire, écrite avant 1594 ; Thomas Middleton, dans The Changeling/La Tragédie du vengeur datée de 1622, tout aussi sanguinaire ; John Ford avec Dommage qu’elle soit une putain, pièce écrite en 1626 sur les relations incestueuses. Le texte de l’espagnol Lope de Vega, Fuente Ovejuna est une quatrième entrée dans la violence sur fond de troubles de l’ordre social, de viols et d’assassinats. On entre dans la liturgie des transgressions et on n’en sort pas indemne.

Simon Stone a organisé trois espaces scéniques distincts (dans une scénographie de Ralph Myers et Alice Babidge). Il répartit le public selon trois groupes qui voient le spectacle en des temps différents, allant de mansion en mansion. A chaque station et après entracte, c’est une nouvelle équipe qu’il rencontre. Les sept actrices et l’acteur (père et fils, grands prédateurs) jouent donc trois fois leur partition sans compter le don d’ubiquité qui leur est nécessaire pour apparaître dans différents tableaux à la fois.

La représentation s’est construite pour moi selon l’ordre B/C/A. Première station, le public se trouve face à la vitrine très ordinaire d’un traiteur chinois Les trois royaumes, où est installée une jeune femme en blanc, une fleur dans les cheveux, un bouquet à la main. C’est le jour de ses noces. Elle est en attente. Le temps passe, elle effeuille ses marguerites, l’atmosphère s’alourdit. Dans la salle qui jouxte le restaurant un téléphone mural en bakélite, un rideau fait de lanières plastiques en couleurs, l’encens du culte des ancêtres, les plantes vertes, le chat automate, les lampions. La journée s’annonce mal. Dans ce restau modeste tout le monde s’affaire ou s’efface, belles-sœurs et père du marié en tête. Lui, Jean-Baptiste, n’est pas là. Une joute mère/fille débute la journée. On croyait le futur mari riche, il ne l’est pas. « Tous tes rêves vont mourir aujourd’hui » lance la mère, intrusive et envahissante, à sa fille. Le mariage tourne au fiasco. Une amie noire lance ses critiques. La jeune belle-sœur de la mariée, Elise, âgée de seize ans, annonce qu’elle est enceinte et qu’elle garde l’enfant. Son attachement à son frère (le marié) ne laisse guère de doute. « Tout le monde ment… » hurle-t-elle. Les familles se délitent, les mères voudraient rejouer la partie de leurs vies affectives et sexuelles ratées. Le père, policier, fait le justicier et étrangle sa fille, Elise. Un témoin voit la scène, la servante.

Deuxième station, une chambre d’hôtel en désordre. A travers les vitres, comme dans un aquarium, le public observe les dangers, dans une position de voyeur. Pris à témoin il a de quoi vaciller, car l’histoire advient entre virginité bradée, instincts animaliers, prostitution, désunions, obligations. Chantal, l’entremetteuse, se révèle comme la figure phare de la barbarie. La scène initiale se rejoue entre un Jean-Baptiste sans âge et l’ombre de Séverine, par les aveux de celle qui a assisté au meurtre, la fille de la servante. Les lieux et personnages traversent le temps et les générations se croisent et se superposent, créant du flou. Nuit de noces, Éros et Thanatos se côtoient, obligeant au glissement et à la torsion pour une tentative de compréhension.

Troisième station, le public se fait face. On est dans un no man’s land de type bureau avec un photocopieur et quelques livres. L’homme est assis, ligoté, un sac plastique sur la tête. Une séance de torture se prépare. Autour, les femmes, telles les sorcières de Macbeth, s’agitent, prêtes à matérialiser leur vengeance. Elles racontent leurs crimes, celui du père, saoul, achevé, l’encombrement du corps, les plans pour le faire disparaître. Elles remontent l’histoire et ce qui s’est joué, leur rôle propre à chaque étape, et l’on compose le puzzle.

L’écriture au plateau pour méthode de travail allonge le temps d’élaboration du spectacle, la première s’est donc vue reportée et les équipes techniques de Berthier ont joué d’inventivité pour gérer la complexité des plateaux. Actrices et acteur sont à féliciter pour la belle énergie déployée. Ni Érinyes ni Suppliantes, les actrices – protagonistes –  marquent de leur empreinte ce parcours de vengeance, un plat qui se mange froid, dit le dicton. « J’en ai assez d’attendre les restes, je veux avoir le premier choix. Je veux être celle qui décide en premier » lâche Séverine.

Le spectacle fait penser à une série parfois, par ses excès et par l’écran formé de ces parois de verre derrière lesquelles l’intimité est regardée et qui, en même temps, nous protègent. Son concepteur-réalisateur, Simon Stone, est incontestablement un virtuose au sens d’alchimiste changeant le plomb en or, ou d’un Méphistophélès rimbaldien revu et corrigé par les tentations et la luxure de Jérôme Bosch, ou son jugement dernier. Il définit sa cosmogonie et donne en même temps de l’eau au moulin de nos débats actuels sur la place de chacun(e), longtemps passée sous silence. Force est de constater que le dérèglement des relations familiales et la violence symbolique, hantent souvent nos plateaux.

Brigitte Rémer le 30 mars 2019

Avec : Valeria Bruni Tedeschi, Eric Caravaca, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Alison Valence et la participation de Benjamin Zeitoun. Traduction et collaboration artistique Robin Ormond – scénographie Ralph Myers et Alice Babidge – costumes Alice Babidge – lumières James Farncombes – musiques et son Stefan Gregory.

Du 8 mars au 21 avril 2019, mardi au samedi à 19h30, dimanche à 15h. Relâche le lundi – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès 75017. Paris (angle du Bd Berthier), métro : Porte de Clichy – 01 44 85 40 40 / www.theatre-odeon.eu

 

Le Pays lointain

© Jean-Louis Fernandez.

De Jean-Luc Lagarce –  mise en scène Clément Hervieu-Léger – à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

C’est la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce, écrite juste avant sa disparition. Il savait son temps compté et meurt du sida en septembre 1995 un mois après sa publication, à l’âge de trente-huit ans. La pièce avait fait l’objet d’une commande à l’écriture en 1994 par François Le Pillouër, directeur du Théâtre National de Bretagne. Elle reprend le thème de sa pièce précédente, Juste la fin du monde, – portée à l’écran par Xavier Dolan – qu’elle développe. Ici le motif s’étend : même retour de Louis, le fils, dans sa famille, porteur d’un message qu’il ne réussira pas à délivrer, celui de sa mort prochaine ; vieux réflexes et faux-semblants dans les retrouvailles mais heure de vérité, en même temps ; l’amour, la solitude, les relations intra-familiales, la présence-absence sont au cœur du sujet.

Dans Le Pays lointain Louis (Loïc Corbery) revient sur ses pas dans un cercle élargi qui met en jeu non seulement sa famille naturelle mais aussi sa famille élective, ses amants et amis. Les deux pôles se rencontrent et les morts tels des revenants se mêlent aux vivants, aussi présents et indispensables pour décoder son parcours de vie, lui donner consistance et sens. Il s’explique : « Je décidai de retourner les voir, rendre visite à la famille qui me reste, et revoir encore tous ceux-là que je connus, tous ceux-là que j’ai croisés toutes ces années que fut ma vie – le voyage d’un homme jeune à l’heure de sa mort, regardant tout ce que fut sa vie –. » Face à lui les rôles se répartissent et chacun, tour à tour, règle ses comptes et parle des liens qu’il/qu’elle a tissés ou tenté de tisser avec lui.

La rencontre a lieu sur une aire d’autoroute, entre une palissade, une cabine téléphonique, un reste de végétation et un peu de terre cendrée (belle et judicieuse scénographie d’Aurélie Maestre). Une voiture délabrée est garée au bord d’un petit terre-plein. Les acteurs restent en scène du début à la fin du spectacle à la manière d’un chœur antique et chacun est une pièce du puzzle. Dialogues et longs monologues se succèdent sous le signe de l’abandon et des non-dits. De pique-nique familial en passions furtives la pièce dit et digresse entre coups de gueule et déclarations d’amour, explications, tergiversations, jalousies, ressassements. Louis en est le discret chef d’orchestre et chaque personne passe aux aveux : Suzanne, sa sœur, (Audrey Bonnet) : « Lorsque tu es parti – je ne me souviens pas très bien de toi, c’était il y a beaucoup d’années – et  lorsque tu es parti je ne savais pas que tu partais pour tant de temps… » Antoine, son frère (Guillaume Ravoire) : « Tout n’est pas exceptionnel dans ta vie, dans ta petite vie, c’est une petite vie aussi, je ne dois pas avoir peur de ça, tout n’est pas exceptionnel, tu peux essayer de rendre tout exceptionnel, mais tout ne l’est pas… » Catherine, son épouse (Aymeline Alix) : « Mais lui, il peut en déduire, il pourrait en déduire, il en déduit certainement, il peut en déduire que sa vie ne vous intéresse pas… » La Mère (belle Nada Strancar) : « Cela ne me regarde pas. Je me mêle souvent de ce qui ne me regarde pas, je ne change pas, j’ai toujours été ainsi… Ils veulent te parler, tout ça…  Ils voudront t’expliquer mais ils t’expliqueront mal, car ils ne te connaissent pas ou peu… Tu répondras à peine deux ou trois mots et tu resteras calme comme tu as appris à l’être par toi-même… »

Du côté des revenants, Le Père, mort déjà (Stanley Weber): « Moi je n’ai jamais rien vu, de ma vie, je n’ai jamais rien vu que ce coin-ci, cet endroit, ville, sorte de ville. J’y suis né, et j’y ai travaillé, et lorsque j’en ai eu fini, je suis mort, comme une fin logique, on n’avait plus besoin de moi, je n’ai rien connu d’autre, pas un seul pays étranger, même Paris, lorsque j’y pense, je n’y suis jamais allé… L’Amant, mort déjà (Louis Berthélemy) : « La Mort prochaine et moi, nous faisons nos adieux, nous nous promenons, nous marchons la nuit dans les rues désertes légèrement embrumées et nous nous plaisons beaucoup… Je ne faisais rien. Je faisais semblant. J’éprouvais par avance de la nostalgie pour moi-même. »  Le Guerrier, tous les Guerriers (Daniel San Pedro) : « Tous ceux-là que je fais, ceux-là qui sont toujours solitaires et le croisèrent, croisèrent Louis, le croisèrent et ne voulurent laisser aucune trace, eurent bien trop peur de s’attacher à lui, et de perdre pied et s’éprendre et souffrir… » Longue Date, amant (Vincent Dissez) : « On se dit, on se jure qu’on s’aimera toujours. L’un ment et l’autre triche et tous les deux, au bout du compte, nous nous arrangeons. Nous nous sommes arrangés. » Un Garçon tous les garçons (François Nambot) l’Ami qui devient fou : « On s’aimait je ne le savais pas, je n’en avais aucune idée, comment est-ce que j’aurais pu imaginer cela ? » Hélène (Clémence Boué) ni vivante ni morte, l’amoureuse non reconnue, de Louis : « J’étais avec moi-même, seule, dans ma solitude, on ne m’entendait pas, je n’aurai même pas eu besoin de mourir pour disparaitre. J’étais sans importance… »

Au final cette tragédie moderne devient une pièce chorale, où chacun apporte un éclairage sur Louis/ double de Jean-Luc Lagarce, et fouille dans le passé, où jeu de la vérité et métaphore sont au bout de la route. Les fils de ces vies ébranlées s’entrecroisent, tissant en une toile fine un certain portrait de Louis et de sa mélancolie. En même temps, la vie suit son cours, énergique et colorée, humoristique parfois, ingrate souvent.

Créée par Clément Hervieu-Léger fin 2017 au Théâtre National de Strasbourg, la pièce est aujourd’hui reprise dans la même distribution. Bavarde, elle tire en longueur (quatre heures) même si les acteurs apportent charme et jeunesse, si Loïc Corbery porte le rôle avec un certain magnétisme, et si la justesse du concept de mise en scène, se fait l’écho d’une certaine génération, chorégraphiée avec sobriété et talent.

Brigitte Rémer, le 26 mars 2019

Avec : Aymeline Alix, Catherine, femme d’Antoine – Louis Berthélemy, L’amant, mort déjà – Audrey Bonnet, Suzanne, sœur de Louis – Clémence Boué, Hélène – de la Comédie Française, Loïc Corbery, Louis – Vincent Dissez, Longue Date – François Nambot, Un Garçon, Tous les garçons – Guillaume Ravoire, Antoine frère de Louis – Daniel San Pedro, Le Guerrier Tous les guerriers – Nada Strancar, La Mère – Stanley Weber, Le Père, mort déjà.  Collaboration artistique Frédérique Plain – musique Pascal Sangla – scénographie Aurélie Maestre – costumes Caroline de Vivaise – lumière Bertrand Couderc – son Jean-Luc Ristord – coiffures/maquillages David Carvalho Nunes. Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Du 15 mars au 7 avril 2019 – Odéon Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon. 75006 – métro Odéon – tél. : 01 44 85 40 40 – site :  www.theatre-odeon.eu

Arctique

Arctique

© Christophe Engels

Spectacle d’Anne-Cécile Vandalem, Das Fräulein (Kompanie), à l’Odéon-Théâtre de l’Europe / Ateliers Berthier.

Les images de son univers cinématographique s’encastrent dans le langage scénique et composent un processus particulier de création. On ne sait dans quelle profondeur sous-marine on se trouve, ni dans quel songe. 2025 dit le texte, dans les limbes du cercle polaire. Anne-Cécile Vandalem nous emmène, au fil du thriller qu’elle compose, dans le clair-obscur d’une histoire raccordée au combat climatique d’aujourd’hui.

Cinq personnages en quête de vérité embarquent clandestinement à bord du vaisseau fantôme, Crystal-Serenity qui, au soir de son inauguration, est entré en collision avec une plateforme pétrolière au milieu des glaces et se fait remorquer pour être transformé en hôtel de luxe. Ils ont été invités par lettre anonyme et y sont accueillis un à un, après paiement d’une somme attendue, par deux personnages des plus mystérieux : Ole Gamst Pedersen sorte de capitaine et donneur d’ordres qui bientôt s’éclipse, assisté de la trouble et troublante Sila Thuring. De l’écran à la salle de réception du navire, désuète, les personnages descendent, chacun à leur tour, guidés par Sila, et délimitent leur territoire personnel : le journaliste, Niels, venu faire un reportage ; Eleanor la jeune veuve dont l’époux était impliqué dans le consortium gestionnaire du navire ; une ancienne première ministre du Groenland, Ula et son conseiller, Bent, qui tentent de se faire discrets ; une activiste repentie, Lucia, bien singulière. Dans cet huis-clos hétéroclite, ils vont apprendre à se connaître en affrontant les peurs et retournements de situations, d’autant que le remorqueur qui devait assurer leur retour sur les côtes, les laisse en plan.

S’ensuit une série d’événements et de rebondissements dans ce navire hanté où chaque personnage se fait des frayeurs et disparaît en coulisses sous l’œil d’une caméra qui le filme, et rapporte sur écran les images. Toutes les énigmes n’ayant pas été élucidées, le spectateur va de sursaut en étonnement à travers un polar bien mené et sympathique dont les personnages cherchent à résoudre le suspens. Sur fond de région mythique aux aurores boréales et de roman photo-histoire d’amour avec le capitaine follement épris de la terroriste de l’Arctic Protection Front, Mariane Thuring morte, piégée dans sa cabine. Cette fable futuriste et anticipatrice se révèle pleine d’humour. La visite d’un ours blanc, celui qui peut-être, a dévoré le mari d’Eleanor, confirme.

Même si aujourd’hui le Groenland est le signe tangible du réchauffement climatique qui nous concerne tous, inquiète et scandalise, le côté terrifiant ou politique du spectacle tel qu’annoncé par Anne-Cécile Vandalem est assez dilué, mais ce n’est pas si grave, le spectacle tient la route. On prend plaisir à cette fable-livre d’images ; aux flonflons de l’orchestre recréant le climat d’un navire de croisière haut de gamme ; à Sila, dont on apprend à la fin qu’elle est la fille de Mariane Thuring et qui travestit sa présence trouble en chanteuse joliment moulée dans une robe rouge flashy ; à l’équipe d’acteurs qui s’empare de personnages loufoques et en relief.

Anne-Cécile Vandalem a créé sa compagnie en 2008, Das Fräulein (Kompanie), après une formation au Conservatoire Royal de Liège. Elle signe la conception, l’écriture et la réalisation de ses spectacles et travaille entre la vidéo, le son et le théâtre. Elle a présenté au Festival d’Avignon 2016 ainsi que dans différents théâtres européens, dont l’Odéon, son spectacle Tristesses, sur la montée du populisme en Europe. Sa réflexion s’inscrit dans les problématiques politiques de nos sociétés, avec une recherche poétique et plasticienne des plus personnelles.

Brigitte Rémer, le 4 février 2019

Avec : Frédéric Dailly, Artic Serenity Band (guitare) – Guy Dermul, Ole Gamst Pedersen – Eric Drabs, Artic Serenity Band (piano) – Véronique Dumont, Ula Tupilak – Philippe Grand’Henry, Bent Rosbach – Epona Guillaume, Sila Thuring – Zoé Kovacs, Lucia Ludvigsen – Gianni Manente, Artic Serenity Band (batterie) – Jean-Benoit Ugeux, Niels Andersen – Mélanie Zucconi, Eleanor Omerod. Scénographie Ruimtevaarders – collaboration à la dramaturgie Nils Haarmann, Sarah Seignobosc – composition musicale Pierre Kissling – lumière Enrico Bagnoli – son Antoine Bourgain – vidéo Federico d’Ambrosio – costumes Laurence Hermant – maquillages, coiffures, effets spéciaux Sophie Carlier – montage vidéo Yannick Leroy – cadre Leonor Malamatenios, Tom Gineyts – accessoirisation, emsembliage Fabienne Müller – directeur technique, régie générale Damien Arrii, Marc Defrise – régie vidéo Frédéric Nicaise – régie lumière Léonard Clarys – régie son Antoine Bourgain, Théo Jonval – régie plateau Clara Pinguet, Baptiste Wattier – production de tournée Marie Charrieau – direction de production Audrey Brooking.

Du 18 janvier au 10 février, Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier 1 rue André Suarès, 75017 – 20h du mardi au samedi, 15h le dimanche. En tournée : 14 et 15 février, Comédie de Saint-Etienne – 4 et 5 avril FIND Festival Schaubühne (Allemagne).

Ithaque, Notre Odyssée 1

© Elizabeth Carecchio

Spectacle de Christiane Jatahy, inspiré d’Homère, en français et portugais, surtitré en français – A l’Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier.

L’inspiration est lointaine, très lointaine. Oublions Ithaque l’île natale d’Ulysse, patrie où le héros aspire à revenir, après la guerre de Troie. Le spectacle est/serait une métaphore de la guerre et de l’exil, du Brésil d’aujourd’hui, de notre monde. Le message est minimaliste, subliminal ou intello et nous parvient vidé de substance.

Que fait-on, que voit-on ? Les spectateurs séparés en deux assemblées, se placent de part et d’autre du plateau. Un sas coupe la scène en deux, on ne voit pas l’autre côté, on entend seulement quelques interférences. Il parait que nous serions à Ithaque avec Pénélope et ses prétendants et que de l’autre côté seraient Ulysse et Calypso – celle qui le retint pendant sept ans avant son retour dans l’île. On est dans l’attente. Attente que quelque chose se passe, comme Ulysse et son désir ardent de rentrer, selon l’Odyssée. On regarde les acteurs/actrices finir un paquet de chips, boire un verre d’eau, en offrir au spectateur, parler comme à la maison, filmer sur portable. Ils sont dans un salon sans style après la fête, entre miettes sur le sol et gueule de bois, avec un vague érotisme ambiant. Tous sont Ulysse, toutes sont tour à tour Pénélope ou Calypso, ils/elles s’éclipsent épisodiquement, circulant d’un côté à l’autre.

Une vingtaine de minutes après le début du spectacle il est demandé aux spectateurs de changer de camp et de passer de l’autre côté, méthodiquement, rangée par rangée, et chacun s’y colle. Après ce changement géographique et stratégique pas vraiment probant et qui prend du temps, les spectateurs sont à nouveau posés. On s’ennuie ferme. Est-on dans un rêve ? Est-on au théâtre ? Des bribes de textes à la volée se mêlent aux réflexions anecdotiques : « douze femmes pendues, du sel dans les yeux, tu n’étais personne… »

Et les acteurs ? Une équipe mixte franco brésilienne : trois actrices brésiliennes qui collaborent depuis plusieurs années avec la metteuse en scène et trois acteurs européens. Ils n’ont pas grand propos à défendre donc peu l’occasion de montrer leur talent. On garde d’eux comme un goût de gros plans cinéma sur un scénario sans intérêt. L’exil a bon dos et le fracas du monde aussi. Entre réalité et fiction, flotte le spectateur. Il flotte d’autant, qu’une pluie spectaculaire tombe à la fin du spectacle, le long des rideaux de fils séparant les deux versants de la scène – mi coulisse, mi espace de filmage mi lieu d’intimité – Et l’eau envahit le plancher de bois où tous pataugent. Plaisir des yeux même si ce n’est pas la première pluie torrentielle au théâtre. Jeux d’eaux et de caméras. Naufrages.

Quelques phrases et une annonce tentent de rattraper le mythe du retour d’Ulysse, accompagné du pathétique Dis quand reviendras-tu chanté par Barbara. De retour sur sa terre natale, Ulysse raconte sa guerre et son expédition, mais on n’y croit plus, l’ennui, comme l’eau sur le plateau, nous a recouverts. L’illusion haute résolution n’opère à aucun moment. Même la magie d’une scénographie dans ce cas devenue racoleuse, tourne à vide.

Comment qualifier le spectacle ? De baroque, d’hyperréaliste, d’illusion, d’éclectique, de politique? L’illusion par l’eau ferait appel aux réfugiés ? On se sent manipulé dans cette « simulation de quelque chose qui n’a jamais vraiment existé » comme le dit Baudrillard. Ce qu’on voit, semble bien loin de la déclaration d’intention de Christiane Jatahy, metteuse en scène associée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe qui, au demeurant prépare un Ithaque Odyssée 2.

Brigitte Rémer, le 25 mars 2018

Avec : Karim Bel Kacem – Julia Bernat – Cédric Eeckhout – Stella Rabello – Matthieu Sampeur – Isabel Teixeira. Dramaturgie, scénographie, réalisation Christiane Jatahy – collaboration artistique, lumière, scénographie Thomas Walgrave – collaboration à la création de la scénographie Marcelo Lipiani
- collaboration artistique Henrique Mariano -
création son Alex Fostier – direction de la photographie, cadrage – Paulo Camacho
- costumes Siegrid Petit-Imbert, Géraldine Ingremeau – système vidéo Julio Parente
- assistant à la mise en scène, traduction Marcus Borja.

Du 16 mars au 21 avril 2018 – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 – Métro : Porte de Clichy – Tél. : 01 44 85 40 40 –  Site : www.theatre-odeon.eu

En tournée : 7 au 11 juin Teatro São Luiz, Lisbonne/Portugal – 13 au 16 septembre Ruhrtriennale/Allemagne -1er au 6 octobre Centquatre/Paris –   7 au 17 novembre Théâtre National Wallonie, Bruxelles/Belgique – 29 novembre au 2 décembre Centre culturel Onassis, Athènes/Grèce.

Saïgon

© Jean-Louis Fernandez

Un spectacle de Caroline Guiela Nguyen, artiste associée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, présenté aux Ateliers Berthier, en français et en vietnamien, surtitré en français – Créé à la Comédie de Valence pour le Festival Ambivalence(s) et au Festival d’Avignon 2017 – Compagnie Les Hommes Approximatifs.

Paris 1996. Dans la grande salle d’un restaurant vietnamien, un homme, Antoine, a rendez-vous avec sa mère, Linh, vietnamienne, après une longue séparation. Très vite le ton monte. Une discussion-dispute s’engage mettant en lumière le fossé culturel qui les sépare. Dans cette salle, côté cour, un coin karaoké, côté jardin la cuisine, où s’affairent la chaleureuse Marie-Antoinette et la discrète Lam, sa nièce. On est chez les Viêt-Kiêu, les Vietnamiens de l’étranger, ici exilés en France.

Changement de lieu et de contexte : Saïgon 1956. Traces de la vie dans la capitale vietnamienne sous colonisation française, des couples se forment, des histoires se construisent. Avec la défaite des Français à Diên Biên Phu le temps s’accélère, les colons se voient contraints de quitter les lieux très vite, l’indépendance est proclamée. Sous nos yeux, plusieurs vietnamiennes espèrent partir. La dernière soirée vire au tragique, les couples se défont. Nous suivons le destin de Mai et Hao, et celui de Linh et Edouard. Tout le monde se ment pour justifier sa position. Hao, féru de chansons, part tenter sa chance en Europe, abandonnant la jeune Mai, très amoureuse, qui en perd sa raison de vivre. Edouard, un militaire grossier, repousse Linh, puis revient sur sa décision et l’épouse sans conviction, quand elle lui apprend qu’elle est enceinte. Louise, la femme du diplomate, s’égare, hystérique de devoir quitter ses privilèges. Marie-Antoinette cherche des nouvelles de son fils disparu. L’animosité monte entre Français et Vietnamiens, le comportement des Français n’est pas des plus glorieux. Racisme et violences circulent.

Dans le spectacle de Caroline Guiela Nguyen, les temps, les lieux et les langues se télescopent et s’interpénètrent comme des fondus-enchaînés. Le spectacle se construit par des aller-retour entre Paris en 1996 et les flash-back sur Saïgon en 1956, qui, en 1975, deviendra Hô-Chi-Minh-ville. Les revenants, ces visages perdus, apparaissent comme un flux et un reflux, à plusieurs reprises. Les chapitres se succèdent : Les Exilés, L’Absent, Le Retour. D’autres personnages émergent comme Cécile, hébergeuse pour le moins curieuse de Hao, les jeunes d’Hô-Chi-Minh-ville, insouciants et loin de toute nostalgie, quand Hao, quarante ans plus tard retourne visiter son pays et que ressurgit la mémoire, dans des visages d’une autre génération. La boucle se ferme quand à la fin Antoine demande des comptes à sa mère, Linh, au sujet de son père, et que nous découvrons qu’il était ce militaire français, si grossier ; quand Marie-Antoinette – après son grand chagrin dû à la confirmation de la mort de son fils en 1939, quand les Allemands avaient fait sauter l’usine d’armements de Bergerac où il travaillait – trouve l’énergie d’organiser une fête, le jour de l’anniversaire de ce fils absent. Les plaies sont vives, les émotions aussi.

Caroline Guiela Nguyen a préparé ce spectacle pendant plusieurs années, forte du constat de l’absence et du silence. A partir des récits entendus elle a écrit un livre, Saïgon, qui a servi de support à l’élaboration du spectacle, parle de destins brisés, d’exil, de rapports de force liés à la colonisation. Après des études en sociologie et en arts du spectacle, et après une formation en mise en scène à l’école du Théâtre national de Strasbourg, elle a créé sa Compagnie, Les Hommes Approximatifs, en 2009 et monté quelques grands classiques. En 2011 elle présente Elle brûle, variations à partir de Madame Bovary, spectacle qui a fait date. A partir de là, la Compagnie travaille sur ses propres récits, parle du monde d’aujourd’hui, des invisibles, des absents. Le chagrin en 2015, montrait les retrouvailles d’un frère, resté dans le village natal et d’une sœur qui a fait sa vie à Paris, après le décès de leur père, chacun revisitant le passé, les histoires et les liens qui les ont constitués. Mon grand amour, en 2016, entrecroisait trois histoires décentrées, dans trois villes.

Avec Saïgon, Caroline Guiela Nguyen montre la réalité de ce que fut la colonisation française en Indochine – dont l’appellation même d’Indochine traduit la vision occidentale de l’Asie du Sud-Est – qui n’a guère été traitée sur les scènes de théâtre et reste largement méconnue, même si Marguerite Duras est passée par là. Lancé en 1858, le processus d’invasion militaire française se prolongea jusqu’au début du XXe siècle, via les opérations militaires officieuses de pacification qui visaient à éliminer les derniers et nombreux îlots de résistances rurales et populaires. Caroline Guiela Nguyen propose avec finesse et intelligence un regard vietnamien sur l’Histoire, par le biais de destins individuels qui croisent la mémoire collective. Comme toujours elle privilégie l’écriture de plateau et crée une réelle dynamique collective, mêlant acteurs amateurs et professionnels, en l’occurence des acteurs français, viêt-kiêu et vietnamiens rencontrés à Hô-Chi-Minh-ville. La chronique qu’elle propose est remarquable. Elle fait théâtre de la souffrance, des larmes et de l’exil, avec une grande maîtrise. Une longue tournée s’annonce.

Brigitte Rémer, le 5 février 2018

Avec Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Truc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Phú Hau Nguyen, My Chau Nguyen Thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia – Ecriture Caroline Guiela Nguyen, avec l’ensemble de l’équipe artistique – mise en scène Caroline Guiela Nguyen – scénographie Alice Duchange – costumes Benjamin Moreau – lumières Jérémie Papin – création sonore et musicale Antoine Richard – composition Teddy Gauliat Pitois – traduction Duc Duy Nguyen, Thi Thanh Thu Tô.

Jusqu’au 10 février 2018 – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès. 75017 – métro Porte de Clichy – tél. : 01 44 85 40 40 – site : www.theatre-odeon.fr

En tournée : du 21 au 23 février 2018 au CDN de Normandie-Rouen – du 6 au 9 mars 2018 au Théâtre Dijon Bourgogne-CDN – les 13 et 14 mars 2018 à La Comédie de Valence – du 4 au 7 avril 2018 au Théâtre de la Croix Rousse-Lyon – mars 2018 Festival Iberoamericano de Teatro de Bogotá, Colombie – du 13 au 15 avril 2018 à la Schaubühne, Berlin, Allemagne – les 25, 26 avril 2018 au CDN de Besançon – du 15 au 18 mai 2018 au Théâtre National Bretagne, Rennes – du 29 mai au 2 juin 2018 au Centre dramatique national de Tours – les 7 et 8 juin 2018 au Festival Theater Formen, Braunschweig, Allemagne – les 13 et 14 juin 2018 Poly Holland Festival, Amsterdam – juin 2018 Théatre de Pékin, Chine – juin 2018 Oriental Arts Centre de Shangai août 2018 Ingmar Bergman International Theater Festival, Stockholm, Suède – 21 22 septembre 2018 Hô-Chi-Minh-ville, Vietnam.

Les Trois Sœurs

© Thierry Depagne

Un spectacle de Simon Stone, d’après Anton Tchekhov – Odéon Théâtre de l’Europe – Création française d’après la production originale du Theater Basel en version allemande.

La vie quotidienne vaut-elle d’être mise en exergue et en représentation, comme une star ? Miroir, mon beau miroir… ! Elle n’est pas vraiment poétique et se met en scène d’elle-même chaque jour dans les transports, les boutiques, les familles, dans le langage et l’imaginaire parfois proche du zéro pointé. Alors que faire de la chronique d’une famille bobo d’aujourd’hui qui se retrouve dans la villa familiale des vacances cinq ans après la mort du père, belle maison transparente qui tourne sur elle même comme un manège et livre les actes de la vie quotidienne où petits bobos et grands états d’âme des uns(es) et des autres s’entremêlent : potins sur les dernières emplettes, banalités en tous genres – bouchons sur la route, clé égarée, retour de piscine ou de plage, boulot chez SFR –

Les Simon Stone’s Trois sœurs présentent l’histoire de ce club des trois, quatre ou cinq, où on s’ennuie ferme, se demandant, si, comme dans un multiplexe, on ne s’est pas trompé de salle. Le système Simon Stone qui collait si bien à Medea, présenté il y a peu par l’artiste en résidence à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, ici ne fonctionne pas, la passion l’alimentait. La vie comme elle va est beaucoup moins captivante. Autant faire un collage personnel sur le sujet plutôt que d’offrir ce bouillon léger sous label tchekhovien – et même si c’est d’après Tchekhov puisqu’il n’en reste rien que cet exercice de style d’une soi-disant transposition.

La photo de famille est prise devant l’urne contenant les cendres du père, qui encombre un tant soit peu, là se battent les cartes des mélancolies urbaines des personnages qui vont et viennent : les trois sœurs, Olga, Macha et Irina dont c’est l’anniversaire, leur frère André sous substance illicite, amants, amis, une petite communauté privilégiée. On les suit, de pièce en pièce, du rez de chaussée – entre cuisine salon et terrasse – au premier étage dans les chambres et jusqu’aux actes intimes de la salle de bains et des toilettes. On se trouve tout au long du spectacle comme sous caméra de surveillance et dans un vide sidéral, à tel point qu’on a du mal à croire, plus tard, à l’acte final.

La trame serait d’Anton Tchekov, – né en 1860, mort en 1904 – les Trois Sœurs seraient d’aujourd’hui, elles joueraient la partie entre indépendance, féminisme, amourettes, grands problèmes existentiels et tout le kitsch qui va avec, passant de la victoire de Trump aux jugements de valeur version café du commerce, mais qu’est-ce qu’on s’en fout ! Elles se regardent avec complaisance, tentent la séduction, l’alcool et jouent de légèreté. Aucune épaisseur ni nostalgie, aucune vie, on pourrait se croire sur un plateau télé où l’on attend que le temps passe, malgré le jeu d’acteurs/trices qui tricotent comme ils/elles peuvent avec un argument devenu diaphane. Et même si la déclaration d’intention du metteur en scène tend à le justifier dans sa très libre interprétation des choses : « Tchekhov fait commencer toutes ses pièces en indiquant qu’elles se déroulent dans le temps présent, et à cet égard je le prends au mot » notre temps présent, vu sous cet angle ne vaut guère le détour.

Brigitte Rémer, le 29 novembre 2017

Avec : Jean-Baptiste Anoumon – Assaad Bouab – Éric Caravaca – Amira Casar – Servane Ducorps – Eloïse Mignon – Laurent Papot – Frédéric Pierrot – Céline Sallette – Assane Timbo – Thibault Vinçon – Teodor (Kouliguine) – Alex (Verchynine) – Andrei Olga – Natacha Irina – (Touzenbach) Roman Macha Herbert (Fedotik / Rodé) Viktor (Saliony). Traduction française Robin Ormond – décors Lizzie Clachan – costumes Mel Page – musique Stefan Gregory – lumière Cornelius Hunziker.

Tournée 2018 : du 8 au 17 janvier TNP, Villeurbanne – du 23 au 26 janvier Teatro Stabile, Turin – du 1er au 3 février DeSingel, Anvers – 16 et 17 février Le Quai, Angers.

 

 

Medea

© Sanne Peper

D’après Euripide – Texte et mise en scène Simon Stone, artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe où le spectacle est présenté – en néerlandais surtitré.

C’est la présence de deux enfants d’une dizaine d’années, qui au point de départ et avant que la lumière ne baisse, attire l’attention du spectateur en train de s’installer. L’un est à demi allongé le long d’une corbeille à l’avant-scène, l’autre en bord de plateau, ils vont et viennent. Prologue.

Quand le rideau se lève il dévoile un immense plateau blanc où le sol se fond dans le mur de scène, glacier ou désert à perte de vue, mirage ou psyché, le blanc éblouit. L’horizon se confond avec le sol, la terre avec le ciel. A mi-hauteur un écran où les visages sont repris en gros plan monte et descend, et sert parfois de limite ou de séparation.

Acte 1 scène 1, le retour d’Anna. Dans la famille, Anna, la mère, sort d’un hôpital psychiatrique pour avoir tenté d’empoisonner son époux, Lucas, infidèle, postulat de départ chez Simon Stone. Femme apparemment ordinaire dans une vie ordinaire, Anna rentre et Lucas son (ex) époux l’accueille avec bienveillance, admire une toile qu’elle a peinte et la complimente. On la croit guérie, une seconde chance lui est offerte. Comme une mouette aux ailes blessées elle tente la séduction, espère retrouver l’amour et reconstruire une vie familiale, avec les deux enfants. « Ce soir tu es à moi » dit-elle à Lucas, « je vais te reconquérir. » L’homme est chercheur dans un labo et selon elle « plus amoureux de ses éprouvettes que d’elle.» Elle y travaillait aussi. Et la conversation dévisse quand elle se risque à la question qui la brûle : « Tu l’as revue ? » Elle, c’est Clara, vingt-quatre ans, fille de Christopher, directeur du labo, devenue la nouvelle compagne de Lucas et belle-mère appréciée des enfants. L’arrivée d’Anna perturbe le fragile édifice. A la garde de leur père, les enfants essaient d’approcher leur mère et sont vite pris dans un conflit de loyauté. Passionnés d’images, ils tournent un court métrage et se serrent les coudes. Autour de Médée tout le monde s’inquiète, à commencer par Marie-Louise, assistante sociale chargée de l’accompagner dans sa réinsertion. Le patron du labo, futur beau-père de Lucas, la désavoue et lui demande de rendre son badge d’accès aux espaces de travail. Elle supplie mais il n’y a plus de place pour elle, ni familialement ni professionnellement.

Et l’histoire avance, jour après jour, les relations se dégradent. Une partie de ballon entre Anna et ses fils apporte un semblant d’insouciance, mais Anna boit et la bouteille, avec laquelle elle fait semblant de jouer lui est confisquée. Des déchirements ponctuent ses rencontres avec Lucas. Elle pense à un nouvel emploi dans la vente de livres, et fait lecture d’une scène cruelle : l’histoire d’une femme qui pendant le sommeil de son homme lui coupe le pénis et le jette par la fenêtre. Des connotations sexuelles ponctuent le spectacle. La dégradation de ses relations avec Lucas, pleine de non-dits sur le sexe – qu’elle qualifie de sexto, mi-texto mi-sexejustifie sa tentative d’assassinat. Une des premières questions qu’elle lui lance, à son arrivée : « Tu ne penses plus au sexe ? » Lucas lit Les Métamorphoses d’Ovide, les enfants jouent, traversant le plateau de cour à jardin en roulant sur un fauteuil de bureau. Marie-Louise interroge les garçons sur leurs relations avec Anna et avec Clara. La vie comme elle va, hier comme aujourd’hui. Rien de solennel, rien de mythique.

Trois semaines plus tard… affiché sur écran. Anna ne se réveille pas pour emmener les enfants à l’école, ils la pressent et tentent de la sortir de ses brumes. Pris en étau entre la supporter, la rejeter et la fuir, Lucas essaie de composer. Il annule le voyage aux Iles Fidji prévu avec Clara. Anna essaie de faire pencher la balance en sa faveur. Elle passe un deal avec Lucas : je signe la demande de divorce si « tu me baises ». Il décline, lutte, mais elle ne lâche rien, évaporée et mythomane. Après le passage à l’acte en coulisses et l’arrivée des garçons qui filment la scène, après l’agressivité d’Edgar à l’égard de son père (« Je te hais… ») et le visionnage des ébats devant Clara qui ne laisse rien paraître de son amertume devant Anna, l’étau se resserre et le drame avance. La montée dramatique est vertigineuse.

Deux jours plus tard… Une cendre fine et noire tombe des cintres et petit à petit fait tâche au centre du plateau blanc. Une discussion s’engage entre Anna et Clara pour la garde des enfants : «  Je les ai gardés, je les ai élevés dit la jeune femme. » Clara tente de déjouer la stratégie d’Anna, blessée au poignet après une probable tentative de suicide. Son état se dégrade, elle suit son destin, derniers sursauts avant l’horreur. Anna et Lucas se retrouvent sous la cendre qui continue de tomber. Elle, ne le lâche toujours pas. Alors il abat d’autres cartes et annonce que Clara est enceinte. Hystérique, Anna jette un cri et pleure comme une petite fille. Lui l’immobilise, la parole échangée a valeur de règlement de comptes, rythmée par la logorrhée d’Anna qui donne coup pour coup : « Nous faisions semblant d’être heureux… Nous n’aurions pas dû avoir les enfants, après tu ne me baisais plus… La première fois que j’ai couché avec toi… tu me faisais des cadeaux, tu t’arrangeais pour me rencontrer à la cantine… Tu m’as volé ma carrière… Je t’ai appris à penser… Tu baisais avec la chef de labo je le savais mais j’ai eu le tort de tomber amoureuse de toi…. Tout ce que tu me dois… Prendre les enfants, une mauvaise idée. » Tous deux sont dos au public et se tournent le dos. Elle, se roule dans la cendre.

Nouvelle tentative de se désengager pour Lucas qui annonce sa nomination comme chef de projet en Chine, son départ le lendemain avec Clara et les enfants. Les garçons passent comme des ombres. « Je ne vais pas te laisser faire » dit Anna « Je le peux j’ai la garde des enfants » répond Lucas. Le soir, les enfants partent dîner avec leur mère pour la soirée d’adieux, des enfants à remettre à leur père le lendemain midi. Puis tout bascule, Clara est tuée par Anna d’un coup de couteau dans la gorge, dans la mise en scène ce sont les enfants, mains innocentes, qui versent le sang. S’ensuit une image forte de Clara et de son père, main dans la main, face au public. Puis les appels téléphoniques incessants d’Anna à Lucas préparant son départ. Excédé, pendant un temps il ne décroche plus. Quand il le fait tout est achevé, le geste est accompli. Les enfants sont couchés sur les cendres. Anna les recouvre et continue à parler dans le vide. « Je pensais te sauver, Lucas… J’ai tout sacrifié à ton bonheur.» Puis elle raconte le meurtre : « Devant la télévision je leur ai donné un médicament, je les ai embrassés, ils se sont endormis… Ils seront heureux là où ils vont. » La lumière vire au rose orangé très pâle, couleur indéfinissable des aurores ou de l’au-delà. Marie-Louise poursuit le récit alors que l’immeuble est en feu. Lucas arrive et reste en état de sidération devant les flammes. Zoom sur les corps calcinés. L’écran descend, Lucas reste désespérément seul, de l’autre côté du mur de l’incompréhension.

On est à la fois loin et proche de Médée et de la mythologie, par l’écriture qui ici traverse le quotidien. Le geste de mise en scène est d’une grande force et justesse. Simon Stone s’est inspiré du cas de Deborah Green qui l’avait saisi et fasciné dans les années 90, pour construire son récit. La montée de la tension est très progressive jusqu’au paroxysme tragique et à la déchirure finale. Une musique sourde souligne et soutient les moments les plus sauvages. Résolument contemporaine, cette Médée offre une relecture du mythe, d’une intelligence et d’une sensibilité rares. Les acteurs du Toneelgroep d’Amsterdam – théâtre que dirige Ivo van Hove, où fut créée la pièce en décembre 2014 – sont justes dans les différents registres qui vont du quotidien à la tragédie grecque, et justement dirigés.

Né à Bâle de parents australiens, Simon Stone s’installe en Europe à partir de 2015, adapte et monte les grands textes comme Tchekhov, Ibsen, García Lorca et Wedekind. Il développe un travail fondamentalement collectif, interrogeant le théâtre et cherchant de nouvelles formes, ce qu’il fait et qu’il réussit si bien avec l’infanticide Medea, la mythique, l’intemporelle. Il ré-écrit le mythe et le transpose dans l’ordinaire avec un talent fou qui laisse à la tragédie tout son sens.

Brigitte Rémer, le 22 juin 2017

Avec : Fred Goessens (Herbert) – Aus Greidanus jr. (Lucas) – Marieke Heebink (Anna) – Eva Heijnen (Clara) – Bart Slegers (Christopher) – Jip Smit Fas Jonkers (Marie-Louise). En alternance, les enfants : Faas Jonker ou Rover Wouters, Edgar – Poema Kitseroo ou Stijn van der Plas, Gijs – Traduction Vera Hoogstad, Peter Van Kraaij – dramaturgie Peter Van Kraaij – scénographie Bob Cousins – lumière Bernie van Velzen – son Stefan Gregory – costumes An D’Huys.

Du 7 au 11 juin 2017 – Odéon/Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006 – Métro Odéon et RER B Luxembourg – www.theatre-odeon.eu – Tél. : 01 44 85 40 40

 

 

Le Testament de Marie

© Ruth Walz

Création en coproduction Comédie-Française, Odéon-Théâtre de l’Europe. Texte de Colm Tóibín – mise en scène Deborah Warner – avec Dominique Blanc, de la Comédie-Française

C’est une image de paradis terrestre où se consument de nombreuses bougies, qui saisit le spectateur entrant dans le théâtre. Invité à monter sur le plateau avant le début du spectacle, il peut constater le miracle de l’apparition. Car l’apparition est, en la personne de l’actrice Dominique Blanc incarnant une image de la Vierge Marie digne des plus pures représentations saint-sulpiciennes et jouant avec les codes. Dans une magnifique robe rouge sang, elle divague dans cette scénographie, belle et baroque. Puis elle se place dans une structure de verre, met un voile bleu et prend la pause. Les spectateurs vont et viennent autour d’elle, comme s’ils se promenaient dans une exposition. Un olivier déraciné et suspendu dans les cintres le long d’un arbre mort, élancé et privé de ses branches qui ressemble à un mât, est signe d’inquiétude. Dans ce prologue magnétique se trouvent aussi un oiseleur et son rapace, quelques objets du quotidien, un robinet d’eau.

Le cliché de Marie s’arrête là, ce qui suit est le contraire d’une théâtralisation sophistiquée : le récit de la Passion nous est fait, porté par une femme humble et ordinaire en jean et tee-shirt, qui accomplit dans la maison les travaux de tous les jours et souffre dans sa chair, comme toute mère parlant de ses enfants. Dominique Blanc, éblouissante et modeste, livre ses confidences avec justesse et précision, comme des évidences. Elle s’appelle Marie. Elle est fragile et forte. Elle a vu son fils mourir, supplicié sur la croix, puis ressusciter. Les mots de l’auteur Irlandais Colm Tóibín sont simples, ils parlent d’humanité et de vérité. Auteur de neuf romans et de deux recueils de nouvelles, son œuvre est traduite dans une trentaine de langues, dont en français. Ce texte, Le Testament de Marie, fut nommé en 2013 aux Tony Awards dans la catégorie Meilleure pièce.

La metteuse en scène Deborah Warner adapte son style aux textes qu’elle monte et passe du spectacle shakespearien à l’opéra ou au solo, avec la même intelligence et la même précision. Elle a créé à l’Odéon King Lear de Shakespeare en 1990 et Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen en 1997 où Dominique Blanc interprétait magnifiquement le rôle de Nora. Elle présenta en 2013 à Broadway, puis au Barbican de Londres Le Testament de Marie, avec l’actrice Fiona Shaw. Dans sa simplicité, le spectacle reste théâtral, à la lisière de la technicité du conteur et de l’apostrophe au public. Le spectateur reconstitue le puzzle du récit et s’enfonce dans l’histoire ré-écoutée, petit à petit. Marie refait le parcours à l’envers et veut comprendre ce qui a mené son fils à cette mise en croix, avant de ressusciter. Il s’entourait d’une drôle de bande, dit elle. Elle parle des miracles, de la résurrection de Lazare, du malade à qui l’on dit « lève-toi et marche », des noces de Cana. C’est une femme, une mère qui parle, avec l’extrême douleur des clous qu’on enfonce et qui déchirent son cœur, avec la souffrance d’un fils, humain trop humain, qui n’a rien de désincarné. Un moment théâtral dépouillé, de grande intensité.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2017

Traduction française Anna Gibson – scénographie originale Tom Pyecollaboration à la scénographie Justin Nardella – lumière Jean Kalman costumes Chloé Obolensky  – musique, son Mel Mercier – assistante mise en scène Alison Hornus

Du 5 mai au 3 juin 2017 – Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon. 75006, métro : Odéon. Tél. : 01 44 85 40 40 – Site : www.theatre-odeon.eu

 

 

 

Songes et Métamorphoses

@ Elizabeth Carecchio

D’après Les Métamorphoses librement inspiré d’Ovide par Guillaume Vincent, et Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare dans une traduction de Jean-Michel Déprats – Mise en scène Guillaume Vincent. Aux Ateliers Berthier/Odéon-Théâtre de l’Europe.

Si l’on essaie de dévider l’écheveau des deux textes ici rassemblés, on peut se demander ce qui a présidé à ce choix. Musée imaginaire de la mythologie, Les Métamorphoses, sont un poème épique du poète Ovide, né en 43 avant J.C. dont on connaît aussi L’Art d’aimer, and Shakespeare is Shakespeare. Il est question ici du Songe d’une nuit d’été.

Quinze livres et douze mille vers composent Les Métamorphoses, qui racontent des histoires de transformations d’hommes, de héros et de dieux, en animaux et en plantes. On y trouve les légendes de Narcisse, Pygmalion, Procné et Philomèle, Jason et Médée, Dédale et Icare, et beaucoup d’autres. On y trouve la légende de Pyrame et Thisbé, qui est aussi l’histoire centrale du Songe d’une nuit d’été. Serait-ce ce qui justifie la juxtaposition de ces deux univers et quatre heures de spectacle ? Si c’était le cas on pourrait alors penser que les choses s’emboitent et que la théâtralité de l’un réponde à la théâtralité de l’autre mais nous avons deux longues parties, deux spectacles, passant d’un théâtre amateur pur et illustré, à un théâtre qui, s’il parle de Songe, dans cette lecture ne fait guère rêver.

En première partie, quelques saynètes des légendes ovidiennes réadaptées se succèdent. La première, interprétée par des enfants âgés d’une dizaine d’années présente Narcisse, admiratif de lui-même qui se mire dans l’eau et éconduit la belle nymphe Echo, follement amoureuse. C’est le début du spectacle sur une toile de fond style art brut. Puis on passe de cette interprétation enfantine de type distribution des prix, aux adolescents d’un cours de théâtre au lycée, où le professeur fait charme et lois. Les acteurs prennent le relais et se glissent dans les mythes d’Iphis et Ianté, mi-filles mi-garçons, qui s’amusent follement et se renvoient la balle par le jeu du double ; de Myrrha et de ses fantasmes envers un père qu’elle tente de séduire ; de Procné à la recherche de sa sœur Philomèle, prête à se venger du crime perpétué par Térée, son époux. Les histoires contées se suivent, tout en vrac et en fondu enchaîné. En fin de première partie, on se demande bien où est Shakespeare. Dans les interstices, quelques propos sur le théâtre dans le théâtre, sur le jeu de l’acteur, mais après cette démonstration théâtrale quelque peu décalée, on a peine à entendre.

Dans la deuxième partie apparaît Shakespeare et le Songe d’une nuit d’été : Titania ne se soumet pas au jaloux Obéron, Thésée veut épouser Hippolyta sa conquête forcée, Héléna amoureuse de Démétrius est rejetée. Des artisans au travers de Pyrame et Thisbé jouent le rôle des deux amants séparés par un mur – physiquement représenté – et la méprise, par le philtre déposé inverse les sentiments et transforme le monde d’amours en infidélités et trahisons. Tout est bien qui finit bien, au final les couples se re-forment et s’épousent, chacun avec sa chacune, tandis que le destin tragique de Pyrame et Thisbé, par la représentation métaphorique donnée, fait référence au jeu amateur du début du spectacle, et en sonne la fin. L’esprit de Titania et d’Obéron s’exprime par deux chanteuses à la belle présence qui, à divers moments de la représentation, accompagnées d’un pianiste, interprètent avec brio Britten, Purcell et Mendelssohn.

Songes et Métamorphoses est un spectacle de forme hybride, extravertie et sans complexe. L’illusion et le simulacre, la déconstruction en démonstration, une esthétique artisanale loin du bricolage conceptuel qui pourrait donner des ailes au plateau comme à la salle, posent la question du sens à donner à la notion de représentation.

Brigitte Rémer, le 29 avril 2017

Du 21 avril au 20 mai 2017 – Odéon-Théâtre de l’Europe/ Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017. Paris Métro : Porte de Clichy – Tél. : 01 44 85 40 40 – www. théâtre-odeon.eu

Avec Elsa Agnès, Paul-Marie Barbier, Candice Bouchet, Lucie Ben Bâta, Emilie Incerti Formentini, Elsa Guedj, Florence Janas, Hector Manuel, Estelle Meyer, Alexandre Michel, Philippe Orivel, Makita Samba, Kyoko Takenaka, Charles Van de Vyver, Gerard Watkins, Charles-Henri Wolff. Dramaturgie Marion Stoufflet – scénographie François Gauthier-Lafaye – lumières Niko Joubert – composition musicale Olivier Pasquet et Philippe Orivel – son Géraldine Foucault – costumes Lucie Durand – perruques et maquillages Justine Denis.

Dom Juan, de Molière

Mise en scène Jean-François Sivadier, à l’Odéon Théâtre de l’Europe.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Il se glisse dans le public et dans la peau du personnage, papillonnant aux pieds des belles du premier rang. Dom Juan charme ce jour-là Nelly, Valentine et Sarah. Il offre à la première un bouquet, qu’il reprend aussi vite, lui abandonnant généreusement une rose ; à la seconde le même bouquet, avec le même empressement, et ainsi de suite. Fleurs et soupirs passent de mains en mains, au gré de ses conquêtes. Introduction au sujet, mélange des genres et des époques. Chez Molière, conquêtes, mensonges et abandons s’appellent Elvire, Charlotte et Mathurine, la pièce est provocante, pour l’époque.

La fabrication du mythe permet d’imaginer un jeune premier vif argent dans le rôle-titre. Jean-François Sivadier fait le choix d’un personnage à contre emploi, hâbleur et buriné, décalé et cynique – interprété par Nicolas Bouchaud qui tenait le rôle d’Alceste dans Le Misanthrope, monté par le metteur en scène, en 2013 -. Ce Dom Juan fait la politique de la terre brûlée et par son machiavélisme, gagne les batailles : « Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? » lance-t-il à Sganarelle avec qui il forme un étrange duo. Vincent Guédon dans son interprétation déborde d’énergie et trépigne de devoir assister un tel maître. Sa fougue et ses étonnements, vrais ou d’artifice, font parfois tanguer la chaloupe : « Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre. » C’est Molière qui interprétait Sganarelle lors des représentations données en 1665, – avant la publication de l’œuvre qui ne se fera que dix-sept ans plus tard, -. Comme Tartuffe et comme Le Misanthrope, la pièce traverse divers registres, du burlesque au grotesque, du comique au tragique.

La scène ressemble à un cosmos et nous plonge dans un monde interstellaire. Des globes semblables à des mappemondes ou à des instruments scientifiques de mesure tombent des cintres. On se croirait chez Galilée – le metteur en scène a d’ailleurs monté La Vie de Galilée de Brecht, en 2001 – et, par les lumières, proche de la voie lactée ou du septième ciel. Avec Sivadier, la gravité n’existe pas et tout est décentré dans une scénographie de guingois – signée Daniel Jeanneteau, Christian Tirole et Jean-François Sivadier – où les lignes droites ressemblent à des obliques. Elvire – Marie Vialle – fait une entrée remarquée, remontant de la salle, elle porte la coiffe à plumes des indiens navajos et, guerrière, semble déterrer la hache de guerre, attendant Dom Juan de pied ferme. « Me ferez-vous la grâce Dom Juan, de vouloir bien me reconnaître… » Charlotte est dans tous ses états à la vision de Dom Juan et Pierrot court derrière, le créancier Monsieur Dimanche a le look d’un rond de cuir tatillon et le Commandeur un air de robot dans un musée imaginaire habité de femmes de pierre, de statues.

Les rebondissements de la pièce entraînent de l’étrangeté dans la partition des acteurs et dans la mise en scène parfois proche de la bande dessinée. Un compteur tourne à rebours, des chiffres lumineux s’affichent à chaque fois que le mot ciel est prononcé, il s’allumera soixante-trois fois. Sur terre Dom Juan poursuit ses ravages, simulant son rachat et sa conversion auprès de son père et jouant de tous les subterfuges avant d’être précipité dans les flammes de l’enfer. A la question : « Vous n’avez pas peur de la vengeance divine ? » Il répond avec habileté : « C’est une affaire entre le Ciel et moi. »

Au-delà du texte de Molière Jean-François Sivadier ajoute quelques citations personnelles, notamment une séquence où Dom Juan se met à chanter Herbie Hancock, une autre extraite de La Philosophie dans le boudoir, du Marquis de Sade, ouvrage publié en 1795 avec cette même logique libertine et ce sens de la transgression, avec des thèmes similaires traitant de sexualité et de religion. Il avait approché le mythe de Dom Juan en 1996, reprenant la mise en scène de Dom Juan/Chimères laissée inachevée à la mort de Didier-Georges Gabily, auteur, metteur en scène et directeur du Groupe T’chang avec lequel il avait fait un bout de route. Il en a gardé l’esprit de troupe. Il est depuis une quinzaine d’années artiste associé au Théâtre National de Bretagne. Ses mises en scène sont attendues et remarquées.

Brigitte Rémer, 4 octobre 2016

Avec Marc Arnaud Gusman, Dom Carlos, Dom Louis – Nicolas Bouchaud Dom Juan Tenorio – Stephen Butel Pierrot, Dom Alonse, Monsieur Dimanche – Vincent Guédon Sganarelle – Lucie Valon Charlotte, Le Pauvre, La Violette – Marie Vialle Elvire, Mathurine. Collaboration artistique Nicolas Bouchaud Véronique Timsit – scénographie Daniel Jeanneteau, Christian Tirole Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé – costumes Virginie Gervaise – maquillages, perruques Cécile Kretschmar – son Eve-Anne Joalland – suspensions Alain Burkarth – assistant à la lumière Jean-Jacques Beaudouin – assistante aux costumes Morganne Legg – assistants à la mise en scène Véronique Timsit Maxime Contrepois (dans le cadre du dispositif de compagnonnage de la Drac Île-de France) – assistant de tournée Rachid Zanouda.

Du 14 septembre au 4 novembre 2016 à 20h, le dimanche à 15h, relâches les 18 septembre et 30 octobre – Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, 75006. Tél. : 01 44 85 40 40 – Site www.theatre-odeon.eu En tournée : Lausanne (Suisse), Théâtre Vidy du 23 novembre au 3 décembre – Nantes, le Grand T du 7 au 17 décembre – Strasbourg, TNS du 3 au 14 janvier 2017 – Grenoble, MC2 du 19 au 28 janvier 2017.

 

La Mouette

 © Arno Declair Jean-Pierre Gos François Loriquet Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française Mélodie Richard Matthieu Sampeur Et Marine Dillard (peinture) Copyright by Arno Declair Birkenstr. 13 b, 10559 Berlin Telefon +49 (0) 30 695 287 62 mobil +49 (0)172 400 85 84 arno@iworld.de Konto 600065 208 Blz 20010020 Postbank Hamburg IBAN/BIC : DE70 2001 0020 0600 0652 08 / PBNKDEFF Veröffentlichung honorarpflichtig! Mehrwertsteuerpflichtig 7% USt-ID Nr. DE 273950403 St.Nr. 34/257/00024 FA Berlin Mitte/Tiergarten

© Arno Declair

Texte Anton Tchekhov – traduction Olivier Cadiot – adaptation et mise en scène Thomas Ostermeier – scénographie Jan Pappelbaum.

Trois hauts murs, gris clair, austères, comme une immense boîte ou comme un signe d’enfermement, quelque chose d’intemporel. Tout autour, saillant de ces murs, un banc sur lequel ont pris place les acteurs, par grappes, en position d’attente avant l’arrivée des spectateurs. Un plateau quasiment vide, dans un coin quelques tables et chaises empilées, comme si la maison allait fermer. A l’avant, une grande plateforme définit l’espace de représentation. Sur le mur du fond, quelques mots de Tchekhov commentent une photo arrêtée : « Mon œuvre entière est imprégnée du voyage à Sakhaline. Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes d’un autre regard. » Sakhaline, un lieu de détention au large de la Sibérie où l’auteur s’était rendu, et dont il avait rapporté un récit.

Un grand silence au début du spectacle. Une ou deux minutes d’un temps arrêté, avant un duo pour guitare et vocal en guise d’introduction. Nous sommes dans la propriété de Sorine, ancien haut fonctionnaire, de santé fragile, frère de la célèbre actrice Irina Arkadina venue quelques jours lui rendre visite en compagnie de son amant, l’écrivain à succès Trigorine. « Pourquoi es-tu toujours en noir ? » demande l’instituteur Sémion Medvedenko, à Macha, qui ne lui est pas indifférente. « Je suis en deuil de moi-même, si malheureuse… » répond-elle, amoureuse en effet de Konstantin Treplev comme elle le confie au docteur Evgueny Dorn, alors que Konstantin est épris de Nina Zaretchnaïa et qu’il a écrit pour elle une pièce qu’ils s’apprêtent à présenter dans les jardins de la propriété.

Le docteur Dorn fait ensuite un pas de côté et décale le temps du récit. Il évoque sa rencontre avec un chauffeur de taxi syrien installé en Russie depuis vingt ans, marié et heureux, retourné au pays chercher ses parents, pour les sauver, il rembourse ses dettes en faisant ce travail. On est au cœur de l’actualité et de la vie politique aujourd’hui. Un peu plus tard, une allusion au 49/3 s’immisce dans le spectacle de façon frontale, le metteur en scène regarde les spectateurs droit dans les yeux, salle allumée. Au-delà de la bourgeoisie qu’il décrit, Tchékhov était un homme attentif, il s’intéressait au champ social.

Thomas Ostermeier interrompt cette partition de la vie d’aujourd’hui pour déclarer la pièce ouverte. Un espace qui ouvre sur le lac, lentement dessiné tout au long de la pièce par une artiste aux longues brosses, sur le mur du fond de scène. Konstantin prépare sa représentation et attend Nina : « Te voilà, mon rêve » lui dit-il tendrement quand elle arrive. Il lui parle de sa mère, cette grande actrice narcissique et exclusive qui « s’imagine jouer l’art suprême » et de son amant, qu’il n’apprécie guère. Nina se prépare pour la représentation, sûre de vouloir devenir actrice. Les spectateurs – Arkadina, Trigorine, Sorine et Dorn, sont assis dans la salle de l’Odéon, au premier rang. Le texte de Konstantin, provocateur et sacrificiel, entraine des interventions impromptues d’Arkadina qui ne comprend ni le texte ni la démarche de son fils. Furieux, Konstantin quitte le plateau. Nina rentre chez elle où son père l’attend.

Au gré des caprices d’Arkadina qui dit vouloir repartir puis décide de rester chez son frère, et alors que Nina s’approche de Trigorine, on retrouve Konstantin la tête bandée, après s’être tiré une balle. Il apporte une mouette qu’il vient d’abattre et qui devient métaphore et allégorie de la fragile Nina. La jeune fille part à Moscou pour être actrice, tombe amoureuse de Trigorine, vit avec lui un temps, met au monde un enfant qui meurt en bas âge et ne rencontre pas la réussite. Reniée par Trigorine, délaissée et blessée, elle s’abîme entre vodka et folie. Sa dernière rencontre avec Konstantin est pour lui le coup de grâce : il voulait croire que tout était encore possible, mais Nina lui confesse éprouver toujours la même passion pour Trigorine. Konstantin la quitte brutalement. Autour d’une table éclairée d’une lampe à pétrole, la famille fait une partie de loto. Un premier coup de feu claque, puis un second. Dorn qui comprend, sort, et demande à Trigorine d’éloigner Arkadina. Konstantin s’est tué. Une fin lourde et éprouvante, dans l’insouciance générale.

La recherche d’amour est un des grands thèmes de la pièce que Thomas Ostermeier met en relief. Il invite par ailleurs à une réflexion sur l’art et le métier d’artiste, sur l’écrivain, comme une obsession. Il devise sur le théâtre, son formatage, ses effets de mode, ses clichés, les mêmes textes toujours montés et le refus des jeunes auteurs. « On a besoin d’un nouveau théâtre ou alors plutôt rien… » Il montre le théâtre dans le théâtre et le théâtre dans la vie. On est, au plan artistique, au cœur du conflit des générations, Arkadina ne reconnaît pas son fils.

Ecrite en 1895, présentée un an plus tard au Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg, la pièce ne fut pas bien reçue. Elle obtiendra plus tard le succès que l’on sait, montée par de nombreux metteurs en scène, partout dans le monde. C’est la première fois qu’Ostermeier s’affronte à Tchékhov, il avait monté La Mouette à Amsterdam il y a trois ans, il  l’a créée en langue française au Théâtre Vidy de Lausanne, en février dernier. Le directeur de la Schaubühne de Berlin sait créer des fidélités artistiques et s’entourer des mêmes équipes. Il a demandé à Olivier Cadiot une nouvelle traduction où se mêlent le quotidien et la poésie, et à Jan Pappelbaum la scénographie. Une partie des acteurs avaient aussi travaillé avec lui en 2013 dans Les Revenants, d’Ibsen, tous sont pertinents dans leur rôle, Nina – Mélodie Richard et Konstantin Treplev – Matthieu Sampeur, sont particulièrement justes, et habités dans leur fragilité.

Le travail de Thomas Osterméier, sensible et risqué, agrège au texte-source l’actualité politique du moment avec naturel et intelligence, comme un défi. Fin directeur d’acteurs, il a récemment publié Le Théâtre et la Peur, une réflexion sur la société d’aujourd’hui qui fait le pont entre l’art et la vie, comme il le fait dans La Mouette dont il donne une brillante lecture.

Brigitte Rémer, 13 juin 2016

Avec Bénédicte Cerutti (Macha), Valérie Dréville (Arkadina), Cédric Eeckhout (Medvedenko) Jean-Pierre Gos (Sorine), François Loriquet (Trigorine), Sébastien Pouderoux/de la Comédie Française (Dorn), Mélodie Richard (Nina), Matthieu Sampeur (Konstantin Treplev), Marine Dillard (peinture) – Musique Nils Ostendorf – dramaturgie Peter Kleinert – costumes Nina Wetzel – lumière Marie-Christine Soma – création peinture Katharina Ziemke.

Du 20 mai au 25 juin 2016, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. 75006. Tél. : 01 44 85 40 40. Site : www.theatre-odeon.eu

 

 

 

Odéon-Théâtre de l’Europe – Saison 2016/2017

affiche-rvb-1Le nouveau directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Stéphane Braunschweig, a donné les grandes lignes de sa programmation 2016-17. Il a rappelé le contexte de son arrivée au théâtre et rendu hommage à son prédécesseur, Luc Bondy, qui en reste, pour partie l’artisan, et met un point d’honneur à respecter les engagements pris. La saison prochaine est donc une saison de transition.

Premier axe la dimension internationale, bien au-delà des frontières de l’Europe, à partir de la mise en exergue de l’identité européenne du théâtre. Dans un contexte complexe et particulièrement sensible aujourd’hui avec le grand mouvement des migrations, l’Odéon-Théâtre de l’Europe affirme son rôle politique et culturel et sa place pour lutter contre le repli identitaire et la xénophobie. Depuis 1983, date de sa création par Jack Lang comme ministre de la Culture et Giorgio Strehler, premier directeur et metteur en œuvre du concept Théâtre de l’Europe, la mission s’est poursuivie sous les différentes directions : Lluis Pasqual, Georges Lavaudant, Olivier Py et Luc Bondy. L’Odéon avait auparavant – de 1959 à 1968, sous l’égide de Jean-Louis Barrault – reçu de nombreux spectacles du Théâtre des Nations, venus du monde entier. Stéphane Braunschweig réaffirme cette vocation internationale, mêlant les grandes signatures aux jeunes générations, dans le but de confrontation des pratiques. Le projet repose sur le croisement des générations et le croisement des origines géographiques.

Sept spectacles en version originale sont annoncés dans ce cadre, dont Wycinka Holzfällen – Des arbres à abattre, de Thomas Bernhard en polonais surtitré, mis en scène par Kristian Lupa que Braunschweig avait découvert et côtoie depuis 1990 et qu’il avait invité au Théâtre national de Strasbourg puis au Théâtre de la Colline, qu’il a dirigés ; Ivo Van Hove met en scène Vu du pont d’Arthur Miller avec des acteurs néerlandais, ainsi que Fountainhead La source vive d’Ayn Rand ; Thomas Ostermeier présente Richard III ; Daria Deflorian, actrice et Antonio Tagliarini, performer, présentent deux spectacles en partenariat avec le Festival d’Automne : Il cielo non è un fondale, Le ciel n’est pas une toile de fond et Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, Nous partons pour ne plus vous donner de soucis.

Second axe annoncé par Stéphane Braunschweig comme l’une de ses priorités : l’accompagnement tout au long de son mandat, d’artistes associés. Ils sont actuellement quatre, deux d’entre présenteront un spectacle au cours de la saison prochaine, les deux autres, la saison suivante : Simon Stone, né en Suisse de parents australiens, travaille sur Euripide et présentera Medea ; Christiane Jatardy, brésilienne qui s’intéresse à l’image et joue des rapports entre cinéma et théâtre, une installation performance présentée au Cent-Quatre, intitulée A floresta que anda – La forêt qui marche.

Troisième axe, les metteurs en scène de France : trois spectacles phares et une douzaine de metteurs en scène dont Georges Lavaudant avec Hôtel Feydeau, qui présente un montage des pièces en un acte de Georges Feydeau ; Stéphane Braunschweig qui aborde Tennessee Williams pour la première fois avec Soudain l’été dernier, texte mettant en lumière les rapports nord sud et l’antagonisme entre milieu social aisé et milieu défavorisé ; Deborah Warner qui prépare une création en coproduction avec la Comédie Française, Le Testament de Marie de Colm Tóíbín, à partir de l’élaboration du mythe de la vie de Marie. On verra aussi 2666, dans une mise en scène de Julien Gosselin – que l’on a connu avec Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq – adaptation d’un texte de l’auteur chilien Roberto Bolaño ; Dom Juan de Molière, par Jean-François Sivadier ; Un amour impossible de Christine Angot, sur le thème des rapports mère-fille, par Célie Pauthe ; Le Radeau de la Méduse, de Georg Kaiser monté par Thomas Joly qui aime à travailler sur l’hybridation ; Songes et Métamorphoses d’après Ovide et Shakespeare, par Guillaume Vincent

Quatrième axe, la poursuite des programmes liés à l’éducation artistique et culturelle : avec Adolescence et Territoire(s), en sa cinquième édition, à destination d’adolescents issus de la proximité des Ateliers Berthier dans le XVIIème arrondissement, proposition faite, chaque saison, à une vingtaine d’adolescents âgés de 15 à 20 ans de participer à la création d’une pièce de théâtre, tout au long de l’année, sous la direction d’un metteur en scène professionnel ; Génération(s) Odéon qui accompagne pendant deux ans des élèves de collège – principalement du réseau d’éducation prioritaire – dans un parcours de découverte et de pratique théâtrale, en vue d’une représentation commune sur la scène de l’Odéon.

Le programme des Bibliothèques de l’Odéon se poursuit – cinquième axe – il permet de se questionner. De nouvelles ouvertures sont annoncées sur les dramaturgies européennes d’une part, sur les sciences d’autre part. Ainsi le physicien Etienne Klein s’interrogera sur le thème : comment a-t-on su ce que nous savons ? Les conversations avec les auteurs de la vie intellectuelle se poursuivront dans le cadre de La marche des idées ; des ateliers philosophiques à partir de huit ans Les petits Platons à l’Odéon, seront à l’affiche ; deux grandes voix, l’une française l’autre internationale, échangeront avec Les dialogues du contemporain.

La réflexion sur la diversité des origines nécessaire sur le plateau, réflexion engagée au Théâtre de la Colline, se poursuivra à l’Odéon, jusqu’au moment où les métissages se feront spontanément dans les équipes artistiques et qu’il ne sera plus utile d’en parler. Et, grande première, la réflexion sur la conquête des publics conduira à l’ouverture du théâtre au plus grand nombre de spectateurs : deux avant-premières seront proposées à prix réduit de moitié, pour cinq créations, soit 7000 places. Par ailleurs une discussion sur le prix des places s’engage avec le ministère de la Culture, l’idée étant de baisser les tarifs chômeurs et les tarifs jeunes.

En cette saison 2016-2017 et prenant un nouveau virage, l’Odéon-Théâtre de l’Europe propose 294 représentations et 33 spectacles au Cent-Quatre ; 59 représentations en tournée – Phèdre, Vu du Pont et Soudain l’été dernier -. Stéphane Braunschweig nouvellement nommé met ses pas dans ceux de son prédécesseur qui avait amorcé la programmation et poursuit la route avec de grandes ambitions, y compris celle de faire de l’Odéon-Théâtre de l’Europe une grande Cité du Théâtre.

Brigitte Rémer, 21 mai 2016

Odéon-Théâtre de l’Europe : Odéon Paris 6ème – Ateliers Berthier. Paris 17ème – Tél. : 01 44 85 40 40 – Site : www.theatre-odeon.eu

 

 

 

 

 

Phèdre(s)

 © Pascal Victor

© Pascal Victor

Création à l’Odéon Théâtre de l’Europe – Textes de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et John Maxwell Coetzee – Adaptation et mise en scène Krzysztof Warlikowski, avec Isabelle Huppert-Phèdre, Andrzej Chyra-Hippolyte 2.

Le mythe de Phèdre vient de très loin. Il remonte le temps depuis Euripide cinq siècles avant JC. L’auteur grec produisit deux pièces, Hippolyte voilé, document aujourd’hui perdu et Hippolyte porte-couronne. Sénèque, au premier siècle après JC, écrivit Phèdre. Plus près de nous et bien connus, les cinq actes de Racine joués pour la première fois sous le titre Phèdre et Hippolyte en 1677, dont il nous est donné d’entendre quelques vers, à la fin du spectacle.

Dans la mythologie grecque, Phèdre est fille de Minos et de Pasiphaé troisième gardien de l’enfer, demi-sœur du Minotaure et épouse de Thésée, roi d’Athènes. Pour se venger d’Hippolyte – fils de Thésée et d’une reine des Amazones – qui lui avait préféré Artémis, Aphrodite, déesse de l’amour et de la sexualité, précipite Phèdre dans ses bras.

Partant de cette mythologie, Krzysztof Warlikowski a choisi de traiter Phèdre(s) au pluriel en rassemblant des textes de différente nature et donnant à l’héroïne plusieurs visages à partir d’une seule et même actrice. Isabelle Huppert, mythique elle aussi, se donne à corps perdu à ses personnages kaléidoscopiques, femmes fatales et de la transgression, et accepte avec courage tous les risques, y compris celui de la démythification.

La première séquence met en espace et en images le texte de Wajdi Mouawad, Une Chienne, écrit à la demande de Krzysztof Warlikowski. Tous deux ont créé des liens et collaborent depuis 2009. Mouawad place l’action « dans un night-club de la péninsule arabique. » Le spectacle s’ouvre sur une chanson écrite pour la grande Oum Khalsoum, Al-Atlal/Les Ruines, merveilleusement interprétée par Norah Krief – qui tient aussi le rôle d’Oenone – accompagnée d’un guitariste : « Jamais je ne t’oublierai, tu m’as enivrée… Y a-t-il éclair semblable à celui de tes yeux ?» Une danseuse mi-orientale mi-crazy horse glisse à la manière d’un serpent, ou d’une sirène. Est-ce Ishtar, déesse astrale de l’amour et de la guerre, ou la « Vierge-immaculée-miraculée » dont parle Mouawad ? Hippolyte se refuse : « Tu mérites tout mon amour. Mais mon cœur est fermé. Une clef est perdue. Autant traîner dans la forêt à la recherche de clairières inconnues. » Pourtant l’assaut donné par Phèdre aura raison de lui, et plus tard, d’elle : « Midi. Soleil écrasant. Le sang est partout. Phèdre arrache le drap souillé de son lit… Du drap, elle fait un nœud coulant. Elle va dehors, attache le drap en haut de l’embrasure de la porte. Monte sur une chaise, passe le nœud autour du cou. Le soleil semble la regarder en face. » Premier suicide. Wajdi Mouawad a construit son texte en cinq chapitres, portant pour titres : Beauté, Cruauté, Innocence, Pureté et Réalité. Aphrodite et Phèdre s’y superposent, comme les images sur grand écran qui brouillent les pistes, vacillent et se démultiplient, augmentant ainsi l’effet d’illusion.

La seconde séquence repose sur L’Amour de Phèdre, de Sarah Kane, pièce écrite en 1996, qui se développe en huit scènes. La jeune dramaturge britannique à la courte vie a traité avec violence et âpreté, de passion et de sexualité. L’action tourne autour d’un Hippolyte à la fierté pudique et sauvage, qui « assis dans une chambre plongée dans la pénombre, regarde la télévision. » Phèdre et un médecin l’observent. Puis Phèdre dialogue avec sa fille, Strophe, et se raconte : « Impossible d’éteindre ça. Impossible de l’étouffer. Impossible. Me réveille avec, ça me brûle. Me dis que je vais me fendre de bas en haut tellement je le désire. » Le tête à tête entre Hippolyte et Phèdre est des plus crus et sur les raisons de cet amour, Phèdre lui répond, provocante : « Tu es difficile, caractériel, cynique, amer, gras, décadent, gâté. Tu restes au lit toute la journée et planté devant la télé toute la nuit, te traines dans cette maison avec fracas les yeux bouffis de sommeil et sans une pensée pour personne. Tu souffres. Je t’adore. » Elle apprend, par Hippolyte, sa liaison avec Strophe. Seconde pendaison d’une Phèdre victime de ses pulsions, comme Sarah Kane le fit elle-même à l’âge de vingt-huit ans. Mort de Strophe. Tête à tête père-fils, entre Hippolyte en prison et Thésée face à la mort de Phèdre.

La troisième séquence est écrite par John Maxwel Coetzee, romancier né en Afrique du sud, Prix Nobel de littérature en 2003, qui s’interroge sur l’ambiguïté et sur la violence. Il met en jeu une intellectuelle extravagante et caricaturale, Elisabeth Costello, parlant de ses recherches sur Eros et des rapports entre mortels et immortels. L’interview prend des dimensions singulières, la fantasque chercheuse – Phèdre numéro trois – y donne ses prédictions et sa vision de l’Armaguedon, lieu symbolique du combat entre le Bien et le Mal.

Ces trois séquences se fondent les unes dans les autres, sans rupture et la scénographie leur sert de trait-d’union. Les personnages évoluent dans une grande pièce nue et claire, celle d’un palace, d’un bordel ou d’un lieu de torture tapissée de grands miroirs et d’écrans panoramiques. Au fond, le pommeau d’une douche dont l’eau, à certains moments, lave ou purifie, côté jardin un lavabo, espaces pour le geste, récurrent, de la pendaison. Deux ventilateurs tombent des cintres puis remontent, ajoutant à la notion de lourdeur et d’enfermement. Une chambre mobile, aux parois de verre, laisse voir par sa transparence les actes de transgression, puis la mort, ainsi Thésée, devant le corps inerte de Phèdre – qui, par un jeu de dédoublement raconte sa propre absence – viole le cadavre ; cynisme et violence sont au rendez-vous.

Krzysztof Warlikowski est un familier de l’Odéon, il y est venu en 2007 avec Krum, d’Hanokh Levin, puis en 2010 pour la création de Un Tramway, d’après Un Tramway nommé désir de Tennessee Williams dans lequel Wajdi Mouawad était co-adaptateur et Isabelle Huppert interprète. En 2011, le metteur en scène présentait Koniec/La Fin, d’après Kafka, Koltès et Coetzee. Il tourne actuellement son spectacle Les Français, réalisé à partir d’un travail sur Proust. Après avoir étudié la philosophie et l’histoire à Cracovie, Warlikowski s’intéresse au théâtre grec et à la mise en scène. Assistant de Peter Brook et de Krystian Lupa, il met en scène l’opéra autant que le théâtre et s’est attaqué aux grands auteurs, de Shakespeare à Mishima et de Dostoievski à Koltès, ainsi qu’aux grands compositeurs, de Wagner à Penderecki et de Verdi à Richard Strauss. C’est une tête chercheuse qui expérimente de nouveaux langages, table sur les complicités artistiques et crée de nouvelles aventures théâtrales. Sa passion pour l’image est une des voies qu’il explore. Pas une séquence de Phèdre(s) qui n’ait, dans un angle, un écran, un moniteur ou une caméra qui renvoient quelques images, petites et grandes comme autant d’écritures au plateau, ou qui tiennent lieu de référence. Quand enfin apparaissent les images de Théorème, film de Pasolini tourné en 1969, on comprend qu’il fit scandale, les Phèdre(s), l’antique comme la moderne ont ce même relent de transgression et de blasphème. Le tragique est là, brutal, violent et excessif, porté par d’excellents acteurs, dont le couple Huppert/Chyra, et par la réverbération des images en miroir sortant d’une machinerie sophistiquée, et fascinante.

Brigitte Rémer, 23 mars 2016

Avec : Isabelle Huppert, Agata Buzek, Andrzej Chyra, Alex Descas, Gaël Kamilindi, Norah Krief, Rosalba Torres Guerrero – dramaturgie Piotr Gruszczyński – décor et costumes Małgorzata Szcześniak – lumière Felice Ross – musique Paweł Mykietyn – vidéo Denis Guéguin – chorégraphie Claude Bardouil – maquillages et coiffures Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo

Du 17 mars au 15 mai, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon. Paris 6ème – En tournée, en 2016 : 27 au 29 mai, Comédie de Clermont-Ferrand Scène nationale – 9 au 18 juin, Barbican London & LIFT – 26 et 27 novembre, Grand Théâtre du Luxembourg – 9 au 11 décembre, Théâtre de Liège (Belgique).