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No Yogurt for the dead

Tiago Rodrigues et NTGent, au Grand-Palais – Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues – Texte traduit du portugais (Portugal) par Thomas Resendes – dramaturgie Kaatje De Geest – musique in situ Hélder Gonçalves – Compagnie Mundo Perfeito.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Sous la majestueuse Nef du Grand-Palais, un espace scènique et des gradins ont été dressés. Tiago Rodrigues évoque son père, Rogério Rodrigues, né à Tras-os-Montes au nord-est du Portugal, journaliste depuis plus de quarante ans et mort à l’hôpital Amadora Sintra situé à plus de quatre cent dix-huit kilomètres de là. Il savait sa vie abrégée et fut emporté par une maladie dite de longue durée. Son dernier carnet fut retrouvé au fond du sac plastique où se trouvaient ses dernières affaires rendues à la famille par les infirmières qui l’avaient accompagné au cours de ses derniers jours.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Pas de yaourt pour les morts en était l’intitulé et Rogério Rodrigues déployait chaque jour une grande énergie pour le remplir. La stupeur du fils aîné, Tiago lui-même, fut grande quand il découvrit les derniers écrits de son père. Hormis le titre il n’y avait que des traits, rien de plus, « des traits, des gribouillis, des rayures. Des lignes incohérentes… des lignes tracées par une main fragile. Une main qui croyait écrire mais qui n’écrivait pas ». Il en ressort seize séquences, courtes scènes écrites par son fils et auteur de la pièce, Tiago Rodrigues, par ailleurs directeur du Festival d’Avignon, dans ce sixième volet de la série Histoire(s) du Théâtre initiée au NTGent par Milo Rau.

Le premier personnage à entrer en scène est La Pire Infirmière du Monde. C’est elle qui raconte. Lui succède une scène entre barbe courte, la représentation du fils et barbe longue celle du père. Il y est question de stylo noir et non pas de bleu, et les deux règlent leurs comptes à propos de cadeaux et d’oublis de cadeaux, « tu ne m’offres rien depuis longtemps… » Ils échangent sur le temps qu’il reste à vivre, « le médecin a dit peu de temps ». Dans le cycle des saisons au rythme des vendanges le père avait compris qu’il ne boirait pas le vin de l’année. Dans une distance narquoise, Tiago Rodrigues dessine un monde de fantômes où l’on meurt plusieurs fois « Je meurs toujours pendant les visites… Je meurs toujours trop tôt…» et où l’on renaît avant le départ final. « Quelle conscience avait-il de son état ? » s’interroge l’auteur.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

En haut d’une montagne reconstituée par la scénographie (signée Sammy Van den Heuvel) et qui à certains moments et sous certains éclairages ressemble à une montagne gelée, une âme errante dans un lit, c’est le guitariste qui accompagne le spectacle de bout en bout (Hélder Gonçalves) et interprète quelques chansons dont La Chanson des vieux amants de Brel. « Les soins sont une chaîne de montagnes » écrit l’auteur décrivant la répétition des gestes à l’hôpital – les repas et l’extinction des lumières très tôt, l’inversion des hiérarchies et des responsabilités entre parents et enfants -. Il évoque aussi le compagnon de chambre du père à l’hôpital, Pacheco, guitariste, dans ses longs gémissements musicaux. Puis Barbe longue, le père, rôle qu’interprète une comédienne, parle de sa rencontre avec Cheveux Lisses qui deviendra sa femme, sa traversée des frontières en temps de guerre, Paris, l’Espagne, la surveillance de la police politique, la faim, son frère tué en Angola.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Apparaît alors la figure d’une actrice, de son nom de scène Teresa Torga qui, ayant des hallucinations perdit un jour les pédales et fit un strip-tease intégral dans la rue, moment capté par un photo-reporter. Internée à plusieurs reprises elle fut contrainte à s’éloigner du métier et chanta le fado dans les boîtes de nuit avant de devenir elle-même une chanson. En haut de la colline la pire Infirmière du Monde chante, accompagnée du guitariste. Et à la question que lui pose l’auteur : « Qu’est-ce que tu fais quand on meurt ? » « Je fume une cigarette » avait-t-elle répondu » évasive… « et quand la cigarette est finie je retourne à l’intérieur et je m’occupe des vivants. » Entre le père et le fils les choses ne sont pas très sereines surtout s’il s’agit de politique. Une discussion s’engage entre eux à partir de l’impossibilité de voter quand on est captif dans un hôpital et de la délégation à donner à l’un de ses enfants. « Qui a gagné les élections, ton parti ou le mien ? » s’enquiert le père…

Aux scènes où s’échangent de courts dialogues succèdent des scènes plus poétiques et de visions portées notamment par la pire Infirmière du Monde se substituant au malade. « Certains me disent de rester au pays des vivants. D’autres me demandent de les suivre au pays des morts. Je suis à la frontière et ils viennent tous me voir. Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je ferme les yeux. Je vois une silhouette en haut de la montagne gelée. Elle chante une chanson ». Puis apparaît le fantôme de la mère de Rogério Rodrigues suivie du fantôme de Teresa Torga qui rencontre le fils. La pièce se ferme sur l’enterrement du père et les remerciements à ceux qui ont pris le temps d’y assister.

Dans ce dialogue entre les vivants et les morts s’entrelacent des chansons portées par la guitare virtuose de Hélder Gonçalves donnant comme un air de comédie musicale à l’ensemble. Le texte et la mise en scène de Tiago Rodrigues oscillent entre réalisme et onirisme et nous perd sur les sentiers escarpés de la fin de vie dans ses extravagances, visions et hallucinations jusqu’à l’obscurité et au silence final. « Je me vois sortir de mon corps. Je regarde en arrière comme pour me dire adieu ». La lumière vacille et s’éteint laissant place à des feux de détresse, la guitare s’efface. La nuit est tombée sur le Grand Palais.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Avec : Beatriz Brás, Hélder Gonçalves, Lisah Adeaga, Manuela Azevedo – assistanat à la mise en scène André Pato – scénographie Sammy Van den Heuvel – costumes Ilse Vandenbussche – lumières Dennis Diels – son Frederik Vanslembrouck – musique Hélder Gonçalves – traduction néerlandaise Lut Caenen – production NTGent – coproduction Culturgest Lisboa, Piccolo Teatro Milano/Teatro d’Europa – Wiener Festwochen – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs, il a été créé dans la mise en scène de l’auteur en août 2025, NTGent à Gand (Belgique).

Du 18 au 20 juin 2026 à 21h – au Grand-Palais, Accès 7 Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, Nef / Entrée Gabrielle Chanel – métro : Champs-Elysées Clémenceau – site : www.grandpalais.fr

Oreste à Mossoul

© Nanterre Amandiers

Texte et mise en scène Milo Rau, d’après L’Orestie d’Eschyle – spectacle en néerlandais, arabe et anglais, surtitré en français – au CDN Nanterre Amandiers, en partenariat avec le Festival d’Automne.

L’image vidéo se superpose à l’action qui se déroule sur le plateau et les deux se répondent en écho pour réécrire lOrestie, à partir de la réalité d’aujourd’hui, en Irak. Avec Mossoul libérée, point névralgique et ex-capitale du califat de Daech, l’idée de cette ville torturée s’impose à Milo Rau quand il décide de mettre ses pas dans ceux des migrants. La ville de Sinjar, près de la frontière syrienne, libérée un peu avant Mossoul, avait été sa première idée avant de privilégier la seconde. Située de l’autre côté du Tigre, Mossoul fait face à l’antique cité de Ninive, dont on trouve trace dans la Bible. Le contexte a du sens en référence à lOrestie d’Eschyle, représentée en 458 avant JC. à Athènes, avec son cortège de violence et de vengeance contenu dans le triptyque Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides.

Les acteurs sont sur scène avant l’arrivée du public, parlent entre eux et circulent dans les ruines de la ville, entre un café de fortune et une console d’où s’échappent quelques notes. Tous les personnages de la tragédie sont présents et dotés d’un double, l’un se trouve sur le plateau l’autre à l’écran et les scènes se répètent en canon entre Nanterre Amandiers et Mossoul la vie la mort. La technique narrative et documentaire élaborée par Milo Rau avec les acteurs, est éprouvée. D’entrée de jeu Johan Leysen en narrateur se raconte et parle de sa fascination pour Troie et la mythologie grecque quand il était ado. Puis il endosse le rôle d’Agamemnon.

Dans la pièce éponyme d’Eschyle, Agamemnon accomplit le sacrifice rituel d’Iphigénie, sa fille. Elle meurt ici par strangulation explicite, sur plateau comme sur écran. Le roi de Mycènes et Cassandre qui l’accompagne sont à leur tour assassinés par Clytemnestre qui venge Iphigénie, avant de régner sur Argos, avec Egisthe. Dans Les Choéphores, suit la vengeance d’Oreste, fils de Clytemnestre et d’Agamemnon, de retour avec Pylade, son ami. L’exécution sommaire de sa mère, après celle de son beau-père – habilement réalisée dans la cabane-café placée en fond de scène – avec des images filmées qui se répètent dans Mossoul en ruines, le plonge dans le désarroi. Oreste part ensuite pour Delphes, se purifier selon la volonté des dieux. Son errance, poursuivi par les Erinyes qui le traquent avant qu’il n’atteigne Delphes et obtienne la protection d’Apollon, forme le troisième volet de l’Orestie, Les Euménides.

Milau Rau s’est rendu au nord de l’Irak à partir de 2016 pour préparer son spectacle, Empire, forme documentaire basée sur le vécu des interprètes. Avec Oreste à Mossoul il a concrétisé son projet de ré-écriture de la tragédie grecque dans le kaléidoscope de l’histoire irakienne, à partir de l’évolution de la situation sur place et des rencontres faites, notamment celle de Khitam Idris Gamil, interprète d’Athéna et de Suleik Salim Al-Khabbaz, joueur de oud, qui dirige une école d’art à Mossoul. Ce dernier a participé au choix des acteurs, ceux de Mossoul ont été filmés, d’autres, exilés, sont sur le plateau. Tous sont investis dans le tragique et se mettent en danger quand on parle de liberté de la femme ou d’homosexualité, deux sujets bien présents dans L’Orestie et donc sur scène. Le metteur en scène travaille sur la dialectique entre le passé et le présent, utilise le témoignage et pose la question du pouvoir du théâtre face au tragique. Metteur en scène mais aussi auteur et cinéaste suisse, sociologue et ancien grand reporter, Milo Rau présente une fresque où se joue la distance entre là-bas et ici, où le réel va jusqu’à l’impensable, où le sang et les meurtres sont le langage quotidien d’une ville fantomatique dans laquelle des gens essaient de vivre.

En France et en Europe où l’Orestie est cycliquement montée – Ivo Van Hove en a récemment proposé sa version à la Comédie Française – la démocratie est interrogée et la question du pardon reste posée. « Il ne s’agit plus seulement de dépeindre le monde. Il s’agit de le changer » avait écrit Milo Rau dans un manifeste, à son arrivée au théâtre NTGent, en 2018 posant un regard sans concession sur notre époque. Dans Oreste à Mossoul le tragique d’hier vaut le tragique d’aujourd’hui par sa radicalité, et le texte grec coïncide parfaitement au cycle infernal de la géopolitique irakienne. Pourtant, aujourd’hui devant une telle entreprise de destruction dont le plateau et l’image se font l’écho par le philtre d’Eschyle, on reste un peu sur sa faim, puisque nulle part ne s’écrit le mot « fin. »

Brigitte Rémer, le 17 septembre 2019

Avec : Duraid Abbas Ghaieb, Susana AbdulMajid, Elsie de Brauw, Risto Kübar, Johan Leysen, Bert Luppes, Marijke Pinoy – acteurs vidéo : Baraa Ali, Khitam Idress, Khalid Rawi – musiciens vidéo : Zaidun Haitham, Suleik Salim Al-Khabbaz, Firas Atraqchi, Saif Al-Taee, Nabeel Atraqchi – chorus vidéo : Mustafa Dargham, Rayan Shihab Ahmed, Ahmed Abdul Razzaq Hussein, Abdallah Nawfal, Younis Anad Gabori, Hatal Al-Hianey, Hassan Taha, Mohamed Saalim – dramaturgie, Stefan Bläske – vidéo, Daniel Demoustier, Moritz von Dungern – lumières, Dennis Diels – costumes, An De Mol – décor, Ruimtevaarders – montage, Joris Vertenten – Assistant à la réalisation, Katelijne Laevens.

Du 10 au 14 septembre 2019, au CDN Nanterre-Amandiers – Sites : nanterre-amandiers.com (tél. : 01 46 14 70 00) et festival-automne.com (tél. : 01 53 45 17 17) puis en tournée jusqu’au 7 décembre 2019.