Exposition de Smith – Commissariat général Nicolas Surlapierre – Commissaire de l’exposition Franck Lamy, assisté de Julien Blanpied – au Mac Val, musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.
C’est une exposition passionnante et singulière que celle de Smith au Mac Val, émaillée de nombreuses références philosophiques allant de Jean-Luc Nancy, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg et membre du Collège international de philosophie et Jacques Derrida leader de la pensée dite de la déconstruction, au cosmologiste Jean-Philippe Uzan, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique et Lucien Raphmaj auteur notamment de Capitale songe. Smith est aux aguets, en quête de sens, il pose la question de l’environnement idéologique et artistique de son travail.
Né en 1985 Smith est un artiste chercheur qui voyage entre la photo, l’image animée, l’installation, la sculpture et la performance, et se plaît à déplacer les frontières. Le titre de son exposition, Ici Grand Ouvert, fait référence aux notions d’accueil et d’hospitalité, à la poétique de la transition. Une atmosphère fantomatique et stellaire compose l’esprit du lieu où l’artiste nous emmène et nous perd dans son rêve éveillé. La douceur, la violence et la mélancolie l’habitent.
Son travail s’ancre dans une expérience du monde entre l’intime et le collectif, loin de tout académisme. Sa méthode remet en cause les outils de l’histoire de l’art. Ici grand ouvert est une rétrospective qui montre vingt ans du travail de Smith avec arrêt sur image, tout autant qu’une rétro-prospective immersive et évolutive. « Cette forme m’intéresse pour sa puissance de repli du temps qui autorise une temporalité non linéaire, faite de plis, de retours et de voisinages inattendus entre strates éloignées… » Au fil des neuf mois au cours desquels les oeuvres et performances sont présentées l’exposition évoluera, au fil des grandes et petites mues qu’il organise *. Smith fait bouger les lignes et évoluer ses positions esthétiques et philosophiques au fil des commentaires entendus et des échanges, qui lui permettent de se réorienter et se ré-inventer. Dans une posture personnelle il déconstruit la chronologie et travaille dans une « pensée du temps oblique, de l’ordre de l’annonciation. »
Après un Master en philosophie à la Sorbonne, Smith a commencé ses apprentissages en passant par les écoles de photographie d’Arles puis du Fresnoy, cherchant à jouer et déjouer les questions conceptuelles – la photographie est aussi une question de point de vue. En 2022 il soutient une thèse en recherche-création à l’UQAM de Montréal. Pour lui « l’exposition est un terreau en même temps qu’un rhizome » et il parle de fermentation en train de se faire. Dans sa narration il montre l’art et l’artiste en mutation et métamorphose, et travaille par cycles.
Il montre ainsi ses œuvres, séries et projets tels que CH19H2802 (Agnès) (2010-2011), une série de cinq vidéos composée d’écrans où des comédien.nes, transgenres et cisgenres, interprètent l’expérience d’Agnès, accompagnée d’une sculpture en silicone, PVC et paillettes – Spectrographie (2010-2014), est une série de photographies qui « défait » le corps et réhabilite la spectralité, il partage alors ses expériences réalisées avec l’aide d’une caméra thermique, cet outil militaire créé par l’armée américaine pendant la guerre froide. Il évoque aussi l’intelligence artificielle et réfléchit autour de la perception – Saturnium (2015-2018) mêle la radioactivité qu’utilisait Marie Curie dans ses expériences aux inquiétudes écologiques d’aujourd’hui, à partir de tirages photographiques sur surface métallique.
TRAUM (2016) extrait d’un spectacle chorégraphique accompagné de la Robe de Vlad, percute « lorsque l’instant de la mort cesse d’être une fin et devient l’ouverture d’une autre modalité d’existence » – Löyly (2007-2012), est un « travail photographique né de l’attention portée aux transitions de ma communauté d’ami·es proches, créé à une époque où ces questions circulaient encore peu dans la conversation publique » – Dami (2024), avec Fulmen, thermogrammes sur aluminium brossé, et Photino/Autoportrait, thermogrammes sur aluminium brossé, bois brûlé Yakisugi et sculpture verre et néon, l’oeuvre construit « une traversée intérieure et la pratique d’états de conscience modifiés » – L’extase de Monsieur Patate, cet humanoÏde aux membres ramifiés en tubercules plane au-dessus de nos têtes comme l’ange descend du toit de la cathédrale, à Brasilia – Désidération(s) (2016-2021) dont Komplex une micro architecture designée par l’agence Diplomates, « élargit l’écologie au cosmos, cherchant une manière de traverser la turbulence du présent en déplaçant le point de vue. » C’est aussi, à l’étage supérieur de l’exposition, le studio de l’artiste et son lieu de fabrication et de recherche lui permettant de poursuivre ses Work in Progress.
Le rez-de-chaussée est conçu avec l’architecte finnois-norvégien Sami Rintala, dans une forme-forêt structurée « en clairières, zones denses, sous-bois et gradients lumineux, où l’on circule par ramification et bifurcation, avec des retours possibles et une attention qui se recompose au fil de la visite » parmi néons, musiques et vidéos. Dans cette crise de la sensibilité, pour Smith l’œuvre aide à penser, entre un vol en gravité zéro avec internaute, compost, transe et états de conscience élargie, projections dans le futur, frontières qui s’effacent et hybridations. Le parcours est brillant, poétique, ingénieux et exigeant.
Franck Lamy, commissaire d’Ici grand ouvert, fait la synthèse de l’exposition dans la singularité de l’univers de Smith : « Pensée comme un labyrinthe, un faisceau, une forêt de parcours initiatiques et de gestes transformatifs, l’exposition affirme sa dimension de laboratoire. Quelque chose est en cours… » L’environnement est tarkovskien, combinant des éléments de science-fiction et de fantastique, où se mêlent des thèmes philosophique, psychanalytique, mystique et métaphysique. Comme ce chasseur furtif et silencieux, Stalker, ce rôdeur, Smith nous guide sur les sentiers de sa mélancolie à travers terrains vagues et zones interdites, à la recherche du Graal ou en quête du Simorgh, l’oiseau fabuleux et immortel de la mythologie perse souvent comparé au Phénix, symbole du cycle de mort et de résurrection, ou encore Oiseau de feu. En écho, j’entends ce vieux derviche de la Conférence des Oiseaux de Farid-ud-Din Attar œuvre initiatique à laquelle l’exposition me fait penser, disant à l’instant de mourir : « Je suis pour mon dernier voyage comme un misérable mendiant. Je n’ai pu que pétrir une poignée d’argile mouillée par la sueur de mes hontes subies. Voyez, j’en ai fait une brique. Posez-moi la tête dessus. J’ai rempli un flacon de pleurs, j’ai pour linceul quelques haillons… »
Brigitte Rémer le 18 août 2026
Visuels : (1) Smith, Paris, décembre 2024 © DR – (2) Smith, Sans titre, in « Dami (Fulmen) » , 2024. Image réalisée dans le cadre de la résidence Instants « Château Palmer x Leica ». Thermogramme sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard. Courtesy Galerie Loevenbruck, Paris – (3) Smith, Sans titre, in « Dami (Travelogue) », 2024. Tirage sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard / Modds – (4) Smith, « L’extase de M. Patate », 2024. Vue d’installation. Courtesy Galerie Christophe Gaillard – (5) Smith, Sans titre, in « Désidération (Prologue) », 2019. Tirage sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard / Modds – (6) Smith, Sans titre, in « Dami (Fulmen), 2023 ». Thermogramme sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard.
Exposition réalisée en collaboration et avec le soutien de la Galerie Christophe Gaillard – avec le soutien de Picto et Am Art. La scénographie de l’exposition est pensée avec la complicité des architectes et designer Mathieu Prat (Diplomates) et Sami Rintala, assisté de Toni Lozano – *Tous les premiers dimanches du mois sont programmées des rencontres, projections ou visites dans l’espace de l’exposition, Les petites mues : dimanches 7 juin, 8 juillet, 2 août, 6 septembre, 4 octobre, 1er novembre et 6 décembre 2026, 3 janvier 2027. Les grandes mues auront lieu à l’occasion du vernissage, samedi 23 mai 2026, dimanche 28 juin pour le Pic Nic au Mac Val, samedi 19 et dimanche 20 septembre lors des Journées européennes du Patrimoine, samedi 17 octobre 2026 en écho avec les Journées nationales de d’architecture et dimanche 31 janvier 2027 pour le dernier jour de l’exposition.
Ici grand ouvert, exposition de Schmidt, du 23 mai 2026 au 31 janvier 2027, au Mac Val, musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, du mardi au dimanche et jours fériés, de 11h à 18h – Place de la Libération, 94400. Vitry-sur-Seine – T3 ou métro ligne 7, arrêt Porte de Choisy puis T9, arrêt Mac Val – tél. : 01 43 91 64 20 – email : contact@macval.fr – site : www. macval.fr





