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De rêver encore

Exposition des oeuvres du photographe-vidéaste Youssef Nabil, au Musée d’Orsay – Commissariat d’exposition Sylvain Amic (†) et Nicolas Gausserand,  – à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027.

Annick Lemoine et Youssef Nabil © Brigitte Rémer (1)

Conservatrice générale du patrimoine de la Ville de Paris et docteure en histoire de l’art, anciennement directrice du Petit Palais et conceptrice d’expositions emblématiques, Annick Lemoine est depuis quelques mois la nouvelle présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Elle accueille le photographe-vidéaste Youssef Nabil avec élégance et attention et annonce poursuivre la dynamique engagée par son prédécesseur, Sylvain Amic, grand défenseur de la démocratisation culturelle brutalement disparu l’été dernier, à qui elle rend hommage.

Self-portrait © Youssef Nabil (2)

De rêver encore est un magnifique exercice funambule permettant une plongée dans le patrimoine commun que sont les collections du musée d’Orsay couvrant la période 1848 à 1914, dialoguant avec l’art d’aujourd’hui à travers les chemins buissonniers et l’œuvre de Youssef Nabil. Le dialogue engagé entre l’artiste et l’équipe du musée – les conservateurs chargés de la Photographie d’une part, de l’Orientalisme d’autre part – sous le regard de Nicolas Gausserand, conseiller du président, conservateur en charge des affaires internationales et des programmes contemporains qui signe le commissariat de l’exposition, est passionnant. Il permet d’ouvrir davantage encore le musée d’Orsay au grand public et de permettre de repositionner dans le monde contemporain les messages des grands artistes du passé.

Depuis les années 1990, le photographe-vidéaste franco-égyptien Youssef Nabil, construit une œuvre à l’identité visuelle forte, à laquelle le musée d’Orsay a contribué sans le savoir. Ce fut sa première confrontation avec l’art en arrivant en France, une rencontre profonde et définitive. Son émotion du premier jour et sa perception rhizoment et imprègnent son œuvre. Il est le premier artiste contemporain à investir les salles consacrées à la peinture orientaliste du musée d’Orsay, l’accrochage suit son parcours chronologique, en cinq étapes.

Anonyme Égypte-Badrechein entre 1890 et 1915 (3)

Dans la première salle – Observations en Orient et inspirations orientalistes – sont accrochées les photographies extraites des collections du musée et choisies par l’artiste, présentant une Égypte intemporelle : celles de Maxime Du Camp, écrivain polygraphe et photographe français, membre de l’Académie française, ami de Gustave Flaubert et qui a voyagé avec lui en Égypte, Nubie, Palestine et Syrie dans les années 1849 à 1951 ; celles de John Beasley Greene, photographe et archéologue orientaliste américain qui a photographié le Nil et ses cataractes dans les années 1853 à 1955 et engagé des fouilles au temple de Ramsès III, à Thèbes. Par leur précision, ces photographies ont valeur d’outils scientifiques. Un Autoportrait de Youssef Nabil, visage couleur pierre se détachant dans un rais de lumière sur un mur de granit recouvert des symboles pharaoniques et idéogrammes sculptés, se mêle aux clichés du XIXème. Il est l’homme de l’ombre en costume noir dans le projecteur naturel du soleil égyptien, en marche dans la lumière oblique.

Memory of a Happy Place © Youssef Nabil (4)

Dans la seconde salle en enfilade de la galerie intitulée L’Enfance de l’Art, Youssef Nabil nous ramène à l’enfance, au double, au trouble, à l’observation, aux ondulations des décisions. Il fait récit du passé en référence à son départ du pays, qu’il choisit de quitter à l’âge de dix-neuf ans. Memory of a Happy Place, place le regard grave de l’enfant au centre de la photographie et le superpose aux paysages fragmentés d’eaux, de ciels et de soleils couchants. Le regard est interrogatif, empreint de sérieux et d’une certaine mélancolie. Dans Say Goodbye, Self-Portrait, Alexandria 2009, il nous mène dans le quartier de Bahari lié à la pêche à Alexandrie devant une mer remplie des barques tout-couleurs des pêcheurs. Il est de dos et prend le large, dans une barque, car cet homme en djellaba blanche qui rame et quitte le rivage, c’est lui, Youssef Nabil, en marche sur son chemin de Damas. Au loin, de l’autre côté de la corniche, paraît l’Alexandrie moderne autour de la Bibliotheca Alexandrina, comme un mirage. Un autre récit, autre série en quatre temps et quatre grands clichés, I Will Go To Paradise, Self-Portrait, Hyères 2008 raconte l’effacement progressif d’un homme pénétrant dans la mer, jusqu’à disparaître. Même djellaba blanche, jeux de couleurs entre ciels au couchant, mer dont le bleu s’éteint et reflets des dernières clartés sur le sable. L’homme s’éloigne et devient un petit point avant de disparaitre dans un paysage crépusculaire ocre, organsin, brun et orangé.

Onirique par le traitement de la couleur – Youssef Nabil a élaboré sa technique picturale auprès des derniers retoucheurs arméniens et égyptiens de son pays et colorise en peinture des tirages argentiques en noir et blanc qu’il capture à la chambre noire. L’atmosphère chromatique ainsi créée et devenue sa marque de fabrique et sa signature, ouvre sur le rêve. Depuis qu’il a quitté sa terre natale, en 2003, Youssef Nabil se met en scène dans des paysages de solitude.

The Dream, self-portrait © Youssef Nabil (5)

De rêve il est question tout au long de l’exposition, c’est un thème emblématique pour l’artiste et ses références, la troisième salle de l’exposition intitulée Symboles et Paraboles en témoigne. The Dream qu’il présente, réalisé en 2021 juste après le confinement, fait écho à la peinture de Pierre Puvis de Chavannes, Le Rêve, réalisée en 1883 et qu’il a rencontrée lors de son premier voyage en France, en 1992, il avait dix-neuf ans. Cette peinture l’a hanté, il en donne sa lecture, et en revisite le symbolisme. Ainsi trois nymphes ou trois anges, comme dans le tableau, apportent à ce bel endormi, lui-même, Youssef Nabil, l’élixir d’amour, de gloire et de richesse. Pour lui le rêve « ni vie ni mort, est ce moment, où l’on s’échappe de la vie. » Le peintre, dessinateur et graveur Odilon Redon l’inspire aussi beaucoup, dans sa manière de rendre l’invisible visible. Sa peinture, Le Sommeil de Caliban devient pour lui une référence. Odilon Redon était revenu à plusieurs reprises sur ce personnage issu de La Tempête de Shakespeare, par la réalisation de trois fusains avant d’en exécuter une peinture sur bois. Être hybride, habitant noir d’une île déserte sur laquelle Prospero duc de Milan s’est exilé, il a fait de Caliban son esclave. Ce duc règne grâce à l’esprit de l’air, Ariel, qu’il a libéré d’une malédiction et dont il a fait son serviteur. Le tableau d’Odilon Redon montre Caliban endormi au pied d’un arbre, entre un tapis de coquelicots et le ciel turquoise.

Self-portrait with Roots © Youssef Nabil (6)

De curieux visages flottent autour de lui dont celui d’Ariel maître de la magie, chargé de le surveiller. L’acte III scène 2 de La Tempête de William Shakespeare en est l’illustration. Youssef Nabil le cite en référence : « N’aie pas peur : l’île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m’éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m’a semblé voir les nuées s’ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m’éveillais, je pleurais d’envie de rêver encore. »

I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 © Youssef Nabil (7)

La dernière salle fait référence à la tradition cinématographique égyptienne en son âge d’or dont s’est imprégné Youssef Nabil pour avoir vu nombre de ces films et comédies musicales au Caire pendant l’enfance. De même qu’en photographie on peut aussi penser à l’œuvre très picturale de Rudolf Lehnert et Ernst Landrock dans leurs mises en scène de l’Égypte et jeux de lumière, rares, à cette époque. Deux films vidéo d’une dizaine de minutes sont projetés : I Saved My Belly Dancer, réalisé en 2015 où il met en scène l’actrice mexicaine Salma Hayek, en danseuse du ventre, et l’acteur franco-algérien Tahar Rahim dans une épopée amoureuse qui les mène des rives d’Égypte au Far West américain en une sorte d’opéra. À cette recherche esthétique élaborée et raffinée ouvrant sur une atmosphère magnétique, les tons pastel d’une beauté à outrance, fruit d’une colorisation de l’image à la main font référence à l’art de l’affiche en Égypte. L’artiste interroge aussi son pays d’origine sur son avenir et évoque la perception du corps des femmes dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Le second film, The Room, se situe à l’opposé du premier, dans le fond comme dans la forme. Il s’agit du passage de l’autre côté du miroir, un voyage au pays de la mort qui n’est pas sans faire penser à la barque solaire pharaonique. Youssef Nabil s’y met en scène avec l’artiste performeuse Marina Abramovic qu’il avait rencontrée en 2000 et qui ne craint ni la provocation ni la mise en danger. Elle, sorte de sphinge vêtue de blanc, lui dans les limbes de l’avant ou de l’après de la vie, dans un univers où la lumière agresse l’âme et où le cerveau s’éteint. Marina Abramovic tient le rôle de l’ange qui le transporte jusqu’à ce lieu inconnu qu’on appelle la mort.

The Wedding, courtesy M. Ibrahim (8)

Par la colorisation manuelle Youssef Nabil dessine un Orient libre et sans interdit, à travers un imaginaire poétique où se mêlent fiction et autobiographie. Un certain nombre de ses photos ont été acquise par Bernard Pinault et figurent dans sa collection, elles ont été présentées pour la première fois en 2020 à l’occasion de l’exposition monographique consacrée à l’artiste sous le titre Once Upon A Dream au Palazzo Grassi, à Venise.

Le spectre de l’œuvre de Youssef Nabil est large, et son regard traverse le rêve et la mélancolie, la nostalgie, le désir, la légèreté et la profondeur, l’exil, l’identité et le sentiment d’appartenance. Il écrit lui-même ses cartels et joue des correspondances faisant dialoguer les époques, les espaces, les langues, les supports et les esthétiques. Quand il parle du Bouddha d’Odilon Redon, ou de son Grand tapis de prières, exposés avant de pénétrer dans les galeries où il est lui-même en majesté accueillant le visiteur, il commente l’œuvre au regard de sa perception. En cela l’exposition proposée par le Musée d’Orsay est passionnante et permet un fructueux dialogue entre artistes distants de centaines d’années, entre l’ici et l’ailleurs. Youssef Nabil dans ce cadre offre un bel espace de méditation en même temps qu’il se reconnaît dans un symbolisme libre et ouvert, ses œuvres deviennent des métaphores dans lesquelles chacun peut se perdre et se retrouver. Son exposition, De rêver encore, est une magnifique invitation au voyage … « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté » dit le poète…

 Brigitte Rémer, le 29 mai 2026

Visuels – (1)  Annick Lemoine présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie et Youssef Nabil – (2) Youssef Nabil (1972) Self-portrait next to the Wall # II, Luxor, 2014 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (3) Anonyme Égypte-Badrechein : paysage, rivière, palmiers, entre 1890 et 1915 Épreuve argentique H. 20,0 ; L. 27,8 cm. Collection Musée d’Orsay Achat, 1993 © Photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt – (4) Youssef Nabil, Memory of a Happy Place, 2021 – tirage argentique coloré à la main • 26 × 39 cm Coll. particulière, © Youssef Nabil – (5) Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 26 x 39 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (6) Youssef Nabil (1972) Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2014, 115 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil – (7) Youssef Nabil (1972) I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (8) Youssef Nabil, The Wedding, New York, 2025. Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim – (9) Youssef Nabil (1972) Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil

Say Goodbye self-portrait Alexandria © Youssef Nabil (9)

Commissariat d’exposition : Sylvain Amic (†) Président de l’Établissement Public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie, Valéry Giscard d’Estaing du 24 avril 2024 au 31 août 2025 – Nicolas Gausserand, Conseiller du Président, en charge des questions internationales et contemporaines – Exposition organisée à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027 – Avec la collaboration de la Galerie Nathalie Obadia – Partenariats médias – Les Inrockuptibles, Fishey – Avec le généreux soutien de  American Friends Musées d’Orsay et de l’Orangerie

De rêver encore, exposition du 19 mai au 13 septembre 2026, au Musée d’Orsay, de 9h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45 (fermé le lundi) – Esplanade Valéry Giscard d’Estaing. 75007. Paris – métro : Solférino – site : musee-orsay.fr