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Sept larmes pour Elisabeth

Création mondiale à partir de l’œuvre de John Dowland – scénographie et mise en scène Aurélien Bory, compagnie 111 – avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – au Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, Montpellier – dans le cadre de Montpellier-Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie.

© Aglae Bory

Sept larmes pour Elisabeth est né de la rencontre entre Aurélien Bory, metteur en scène développant son travail avec des artistes de différentes disciplines ; Thibaut Garcia, l’un des guitaristes classiques les plus doués de sa génération, aux origines espagnoles ; Aure Wachter, danseuse auprès de nombreux chorégraphes et tête chercheuse vers une expression artistique totale faisant le lien entre les pratiques vocales et le mouvement.

Très vite Seaven teares de John Dowland, maître du luth, s’est imposé à eux. L’œuvre date de 1600, et a connu au fil des ans de nombreuses déclinaisons. Thibaut Garcia avait interprété il y a quelques années avec Philippe Jaroussky ces pavanes pour un quintette de violes et luth qui en forment le noyau, chacune étant basée sur la chanson Flow My Tears / Coulez mes larmes.

© Aglae Bory

L’équipe s’est emparée de ce motif du chagrin et de la mélancolie souvent traité par la littérature : « Coulez mes larmes, tombez de vos sources ! Exilé à jamais : laissez-moi me plaindre. Là où l’oiseau noir de la nuit chante sa triste infamie, laissez-moi vivre dans la solitude » dit Seaven teares dans un mouvement de superbe descente chromatique. À l’âge baroque, le paratexte des traités de mélancolie exprime la rhétorique qui accompagne l’édition médicale. Tirso de Molina publie en 1611 une pièce intitulée El Melancólico dont le personnage principal, confronté à un amour impossible, lance : « Je suis à ce point pris d’amour que je ne sais si je vis en moi-même. » Robert Burton en 1621 écrit L’Anatomie de la mélancolie, recueil informel d’essais observant le mal-être humain et les divers remèdes proposés, tels que la prière, l’art et l’engagement social. Plus tard, à la fin du XIXème siècle, Le spleen baudelairien désignera une profonde mélancolie née du mal de vivre qu’exprime Baudelaire dans son recueil Les Fleurs du mal.

Avec Sept larmes pour Elisabeth côté ciel un magnétophone haut perché monte, descend, et conduit le chant. Côté terre une immense étoffe marine élégamment plissée s’étend et recouvre le sol avant de devenir vêtement princier pour la danseuse en majesté, comme une toge ou peut-être la robe d’apparat d’Elisabeth 1er qui signait la fin de la dynastie des Tudors. Aure Wachter s’enroule dans cette tenture-sculpture dans laquelle elle inclut Thibaut Garcia et devient comme la figure de proue d’un navire, avant de se fondre dans le rideau de fond de scène qui paraît comme la voile d’une felouque sur le Nil, avant de tomber. Dans ces plis comme des « coulées de l’arrière-ban des souffrances » dirait Henri Michaux ; ou vers « le pli qui va à l’infini, le trait du Baroque » complèterait Gilles Deleuze, on rencontre les plis de l’âme et ceux du cerveau, faits de circonvolutions et sillons, l’espace de la pensée.

© Aglae Bory

On entre dans une pièce singulière, fragile et belle comme une enluminure où s’échangent les disciplines, où le geste est lent, où la scénographie, la musique et le mouvement fusionnent, où le sens et la référence de l’époque passent par un signe théâtral, comme la fraise, cette collerette elle aussi formée de plis dont se pare la danseuse qui en superpose plusieurs lui donnant une possibilité de jeu et une écriture stylistique comme un cygne, la coiffe d’une religieuse, le soleil et la lune. Le guitariste danse, loin de ses partitions, la danseuse chante, la rencontre se scelle autour de la guitare et d’un nouveau vocabulaire qui décale les frontières de l’espace et de la lumière, du geste et de la dramaturgie, du mouvement. La mélancolie coule dans la danse et le rythme, dans les étoffes et les rideaux blancs qui se mettent à onduler. Dos au public, Thibaut Garcia, porte, lui aussi, une fraise autour du cou. L’atmosphère rougit. Puis la guitare arrive au cœur de la danse, inversant la gravité et accélérant le mouvement, entre rotations de plus en plus rapides, suspensions et fausses chutes. Une superposition de sons traverse l’atmosphère, comme un tonnerre en écho.

Le final accélère la cadence et se perd dans le tourbillon de la vie et de la folie. Le son de la guitare parvient de la coulisse. Des vêtements noirs sont accrochés sur la toile blanche comme autant de dépouilles. Le metteur en scène déplie l’espace, la danseuse paraît, drapée dans une cape noire à capuche, l’image d’Elisabeth, deuxième fille d’Henri VII d’Angleterre et d’Élisabeth d’York, vient hanter la scène. Elle danse et se met à tourner de plus en plus vite d’une manière effrénée, la cape s’enroule autour d’elle et s’envole. Le mouvement musical s’accélère. Elle est l’aigle impérial et la reine. Le plateau se modifie et dresse comme un mur qui clôture l’espace. Thibaut Garcia seul au centre joue un morceau sublime et virtuose tandis qu’Aure Wachter revient et chante. Le magnétophone redescend, la danseuse monte à l’échelle et se place au sommet du mur comme une funambule, tout ralentit puis tout s’arrête. Belle image finale.

Dans Sept larmes pour Elisabeth, œuvre construite au carrefour de trois disciplines et des interactions qui se tissent entre elles, la musique devient danse et la danse est musique. La dramaturgie qu’élabore Aurélien Bory à travers la mélancolie de l’œuvre – « ce bonheur d’être triste » comme le disait Hugo – appelle la singularité, comme l’était son dernier spectacle, Invisibili, créé en octobre 2023 à Palerme à partir d’une fresque murale monumentale liée à la ville italienne, Le Triomphe de la mort ( * cf. notre article publié le 3 février 2024 dans Ubiquité-Culrures). Beauté et profondeur accompagnent ce motif des larmes en un mouvement lancinant où les artistes s’interrogent et nous questionnent sur le lien entre mélancolie et acte de création.

Et Mention spéciale au festival Montpellier Danse dans le parcours d’excellence de cette 46ème édition – qui se referme sur ces Sept larmes pour Elisabeth, création mondiale à nouveau – première édition de la direction collégiale de l’Agora-Cité internationale de la Danse qui fédère désormais le Centre chorégraphique national Montpellier Occitanie et Montpellier Danse, Agora codirigée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter que nous félicitons.

Brigitte Rémer le 10 juillet 2026

© Aglae Bory

Avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – scénographie et mise en scène Aurélien Bory – direction musicale Thibaut Garcia – chorégraphie Aure Wachter, spectacle accueilli en partenariat avec Écriture chorégraphique – création lumière Arno Veyrat – conception technique décor Pierre Dequivre et Pierre Pailles – collaborateur artistique et technique Stéphane Chipeaux-Dardé – construction du décor Pierre Pailles, Pierre Dequivre, Steve Duprez et Stéphane Chipeaux-Dardé – costumes Gwendoline Bouget – régie générale et plateau Thomas Dupeyron – régie plateau Julien Launay – régie lumière Arno Veyrat – régie son Adrien Maury – directrice des productions Marie Reculon – production Compagnie 111/Aurélien Bory.

Vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026 à 20h, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, dans le cadre de Montpellier Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026, Philharmonie de Paris – les 24 et 25 novembre, Scène nationale d’Orléans.

Dialogues dans le rêve

Création mondiale, mise en scène Josef Nadj – chorégraphie Josef Nadj et Ivan Fatjo – musiques de John Cage – création des masques Anaëlle Impe – espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse.

© Laurent Philippe

Après deux chorégraphies qui mettaient en jeu des danseurs africains dans leur belle énergie – Omma en 2021 et Full Moon en 2025 * Josef Nadj revient à l’intimité dans un duo complice avec Ivan Fatjo avec qui il collabore épisodiquement depuis plus d’une vingtaine d’années. Né à Kanizsa, en ex-Yougoslavie et formé aux Beaux-Arts de Budapest, Josef Nadj développe son parcours chorégraphique en France où il a notamment dirigé le Centre chorégraphique national d’Orléans de 1995 à 2016, présentant ses spectacles dans le monde entier. Ivan Fatjo se forme au conservatoire national des arts du Costa Rica puis au Centre national de développement chorégraphique d’Angers, il rencontre Josef Nadj en 2007 et participe à certains de ses spectacles dont Paysage inconnu en 2014. Il collabore avec différentes compagnies de manière multiforme et monte ses propres projets.

Avec Dialogues dans le rêve, on est à l’opposé des spectacles précédents, dans une tout autre vision, tout aussi intéressante et en recherche, où l’art du détail est au cœur du sujet. Pour que chaque spectacle puisse éclore, le chorégraphe dit fouiller dans sa mémoire. Il s’inspire ici de la culture japonaise et du bouddhisme, du kabuki et de la danse Butô qu’il avait apprise et pratiquée, et dédie le spectacle à Hijikata Tatsumi, créateur de ce mouvement de danse mais aussi passionné d’Artaud et de Genet, et disparu à l’âge de cinquante-sept ans, en 1986. Il rend aussi hommage à Etienne Decroux, ami des Frères Prévert, acteur, mime corporel dramatique et chorégraphe, brillant pédagogue, son maître dans les années 80, qui après une carrière plus classique dédia sa pratique à l’art du mouvement qu’il continua d’expérimenter et enseigna avec virtuosité.

Au-delà de la danse, Josef Nadj s’intéresse au corps-marionnette, à toutes les gestuelles et mouvances, à la peinture, aux masques, à la recherche de motifs nouveaux, il ne s’enferme dans aucun alphabet ni système. Son parcours s’inscrit dans une multiplicité d’expériences atypiques, entre le réel et l’onirique, dans ses recherches sur la théâtralité et il ne craint pas de remettre sur le métier l’ouvrage.

Pour ces Dialogues dans le rêve dont il emprunte le titre à Musō Soseki auteur du XIIIème siècle et moine bouddhiste Zen de l’école Rinzai – qui équilibre la pratique entre le zazen/la méditation, l’étude des kôan/bref échange énigmatique entre un maître et son disciple, et le samu/travail physique dans les monastères – la musique le guide. Il choisit John Cage, compositeur et philosophe de la musique qui pratiquait lui-même le bouddhisme Zen, disant de la musique occidentale qu’elle manquait de rythme, et s’appuie sur le mime et la pantomime. Dans ce duo extravagant et hors du temps chaque geste est sculpté avec minutie et chacun se répond en écho, ondule en parallèle ou réagit à la proposition de l’autre. Les mains sont papillons, les têtes s’inclinent, les jambes parlent, les expressions dansent. La complicité entre Josef Nadj et Ivan Fatjo oscille entre gémellité malicieuse – à l’instar des Frères Janicki, Waclaw et Leslaw, les deux sosies singuliers des spectacles du célèbre metteur en scène polonais Tadeusz Kantor – et sérieux, à la manière appliquée des pince-sans-rire entre mouvements de balanciers et provocations douces.

© Laurent Philippe

Sur une page blanche Josef Nadj et Ivan Fatjo dessinent les vibrations du temps, entre présent et éternité. Le noir du chapeau et des costumes et le blanc des masques, des pieds et des mains, sont la couleur du rêve chez Nadj, les masques, superbement réalisés par Anaëlle Impe, les rend plus énigmatiques encore et les métamorphosent en mannequins, figures animées autant qu’inanimées. Ils montrent la direction, côte à côte, se désynchronisent, se font face ou se tournent le dos, sortent des trésors de leur poche intérieure comme un mètre pliant à l’ancienne qui devient sémaphore ou bois de renne et mesure la précision, par segments de vingt centimètres. On est dans l’épure et le micro-détail, lignes brisées ou lignes courbes, bascules, cerf-volant, tous les langages se croisent poétiquement et musicalement. Le papier calque devient l’écran d’un théâtre d’ombres où ils racontent une nouvelle histoire. Ils deviennent homme sandwich et racine d’arbre, sortent à reculons avec talent et rapportent deux grandes valises avec lesquelles ils dansent en accélération et créent un numéro de prestidigitation. Pas de Josef Nadj sans valise !

Entre expressionisme par la déformation de la ligne, mobilité soudaine et travestissement perruqué comme dans le Nô, les deux compères dessinent des boutons, un col, une esquisse de personnages sur les valises. Nadj puise aussi son inspiration dans les écrits du poète surréaliste hongrois Dezső Tandori, écrivain fécond passionné des oiseaux qu’il élève chez lui et sur lesquels, entre autres, il écrit.

Ces Dialogues dans le rêve, rendez-vous entre les deux artistes dans la vision de Josef Nadj et le dépouillement esthétique du bouddhisme zen, en complicité avec Ivan Fatjo, sont pure réussite. Et comme l’écrivait Musō Soseki dont s’inspire le chorégraphe : « J’ai perdu cette petite chose qu’on appelle moi et je suis devenu le monde immense… » un beau voyage pour celui qui regarde et une talentueuse invitation à méditation.

Brigitte Rémer le 9 juillet 2026

*Voir nos articles Ubiquité-Culture(s) des 6 novembre 2021 (Omma) et 18 mai 2025 (Full Moon). Régie générale et plateau Nicolas Sochas en alternance avec Samuel Dosiere – administration : Laura Petit – production et diffusion Platô Séverine Péan – production déléguée Atelier 3 + 1 – avec le soutien de la Fondation BNP Paribas pour l’accueil en résidence à l’Agora.  Spectacle en hommage à Hijikata Tatsumi – Musiques : Living Room Music : I. To Begin, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen & Tamas Veto, John Cage ; Living Room Music : IV. End, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen, Tamas Veto & Ars Nova, John Cage ; First Interlude, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 5, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 3, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Three Dances for two prepared pianos : II, John Cage : Works for Piano & Prepared Piano Vol. II (1944-1958), Joshua Pierce, Dorothy Jonas, John Cage ; Sonata No. 2, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage (50s) – En tournée : du 4 au 7 février 2027 à la MC93 Bobigny.

Les jeudi 2 et vendredi 3 juillet 2026, espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site :  www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Back to Kidal

Création mondiale, concept et chorégraphie Serge Aimé Coulibaly (Burkina Faso – Belgique) – texte et parole Odile Sankara, d’après l’œuvre de Koulsy Lamko – création musicale Patrick Kabré, ‌Yvan Talbot, voix Niaka Sacko – dans le cadre de Montpellier Danse, à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

© Laurent Philippe

C’est à travers la danse, la musique et le texte portés par dix artistes dont six danseuses, deux musiciens, une chanteuse et une actrice que Serge Aimé Coulibaly a construit son spectacle Back to Kidal.

Il s’appuie sur l’œuvre du poète et dramaturge, comédien et metteur en scène engagé Koulsy Lamko, né à Dadouar, au Tchad, pays qu’il quitte à quatorze ans en raison de la guerre civile. Il vit ensuite au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire puis au Rwanda avant de s’installer au Mexique à partir de 2003 : au Burkina Faso il a activement participé à la Révolution Démocratique et Populaire de Thomas Sankara et c’est la sœur de l’ancien Président, assassiné en 1987, Odile Sankara – une voix qui porte en Afrique – qui lance ici le texte sous forme d’imprécations et assure la narration de sa puissante voix et belle présence. Koulsy Lamko a créé à Ouagadougou l’Institut des Peuples Noirs ; au Rwanda, outre son travail de dramaturge et d’écrivain il a pris activement part aux stratégies culturelles pour la prévention et la gestion des conflits et pour la réconciliation, dans le contexte post-génocide du pays, qu’il évoque dans son livre La Phalène des collines publié en 2000. Il a fondé et dirigé le Centre universitaire des Arts, à Butare ; au Mexique, il crée la Casa Hankili África México, une maison-refuge pour les écrivains et artistes africains et un centre culturel dédié à la promotion des cultures africaines et celles de la diaspora noire. Koulsy Lamko est un intellectuel qui compte dans le paysage des écrivains africains de langue française. Autant dire que dans le spectacle la parole est portée haut.

Serge Aimé Coulibaly met ensuite sur le devant de la scène le Blues, complainte du folklore afro-américain née dans le delta du Mississippi au sud des États-Unis, d’abord rurale puis urbaine. Le Blues du Sahel a sa source dans l’exil des Touaregs et mêle blues américain, rock, musiques et chants traditionnels mandingues, peuls etc. dans un esprit d’ouverture et de partage. Le chorégraphe fait ainsi le lien entre les Etats-Unis et l’Afrique de l’Ouest, même si le Hendrix du désert Vieux Farka Touré initialement prévu dans l’équipe, est aux abonnés absents. Il y a Patrick Kabré à la guitare et au chant, ‌Yvan Talbot aux percussions, et la superbe voix de la chanteuse malienne Niaka Sacko. Le rythme est ici un véritable partenaire

Kidal enfin huitième ville du Mali que l’on trouve dans le titre de la chorégraphie, Back to Kidal, bastion de la rébellion touareg, lieu de toutes les tensions aux mains de groupes armés et terroristes qui se sont implantés dans la région. Kidal choisi non pour des raisons politiques mais comme ville emblématique et symbole.

© Laurent Philippe

La danse enfin dans l’engagement et l’énergie des danseurs/danseuses qui entrent petit à petit sur le plateau et qui, pour certains, travaillent avec le chorégraphe depuis dix à vingt ans formant le noyau dur de la compagnie (Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon). Et tous les artistes présents sur le plateau s’inscrivent dans le partage d’une force vitale et totale, et dans l’urgence de créer pour rassembler, de dire ce qui unit et ce qui divise. Sur la scène de l’Opéra de Montpellier quelques rangées de chaises ont été installées pour que les spectateurs et les artistes puissent se rapprocher.

Les musiciens ont posé leurs instruments côté jardin, légèrement cachés pour laisser place au récit et à la scénographie (signée Ève Martin) qui construit comme une tente touareg, ou une dune à partir d’étoffes sur lesquelles sont projetées quelques images et la narratrice se déplace d’un espace à l’autre. À la fin du spectacle, la dune s’affaisse et révèle des corps-fantômes. Le rythme s’accélère, les imprécations se poursuivent et apparaît une réplique des colosses de Memnon en pièces détachées, ces sculptures monumentales de pierre situées sur la rive occidentale de Thèbes et bien abîmées par les ans. Elles font écho au début du spectacle où la narratrice-actrice scandait : « Je porte des histoires anciennes depuis l’Égypte des Pharaons… » Le chant, la musique, les rythmes se répondent et accompagnent l’errance et la longue marche du peuple africain vers la liberté, l’émancipation et l’autodétermination.

© Laurent Philippe

Back to Kidal est une grande fresque généreuse où les lumières (signées Arié van Egmond) délimitent les espaces, où la résistance s’exprime, où se créent des ponts, où se partage de l’humanité. Serge Aimé Coulibaly est né à Bobo-Dioulasso, deuxième ville la plus peuplée du Burkina Faso après Ouagadougou et capitale économique du pays. Depuis 2002 il travaille dans différentes régions du monde dont en Europe, s’inspirant de la culture africaine et explorant la danse contemporaine observée à travers ses voyages. Au fil des spectacles, avec son équipe, il enrichit son vocabulaire chorégraphique et le fait évoluer. Ainsi son observation des danses aborigènes en Australie a nourri son imaginaire, en même temps qu’il reconnaît son appartenance occidentale. Cette mêlée des cultures est riche, il la transcrit en un syncrétisme singulier dans lequel chaque danseur/danseuse construit son espace et sa gestuelle, parfois jusqu’à la transe.

Serge Aimé Coulibaly met ses pas dans ceux de l’auteur, Koulsy Lamko, avec la même fougue, communicative au plateau et qu’il transmet au public. Il pourrait s’approprier ces mots de l’écrivain : « La scène du théâtre c’est ma Bible, mon Kapital, mon Livre vert ou rouge, mon Coran, ma Thora, mon Livre des morts… l’Autel de mes kadegui. Tout le monde a le droit de donner son avis sur la marche de la cité ; même l’artiste ! » *

Brigitte Rémer, le 8 juillet 2026

© Laurent Philippe

Créé et interprété par : Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Déborah Lotti, Charly Simon. Assistance chorégraphique ‌Sigué Sayouba‌ – assistance artistique Garance Maillot‌ – dramaturgie ‌Sara Vanderieck‌ – scénographie Ève Martin – fabrication Lauriane De Tiege – vidéaste‌ John Pirard‌ – régie vidéo Médard Depoorter – costumes Frédérick Denis – création lumière Arié van Egmond – assistance à la création lumière Charly Wéry – régie lumière ‌Herman Coulibaly‌ – ingénieur son Thaïr Benzougar – directeur technique Thomas Verachtert‌ – régisseur plateau Dag Jennes‌ – chargée de production et relation presse Valérie Cornelis ‌- diffusion ‌Frans Brood Productions‌ – production ‌Faso Danse Théâtre – coproduction Charleroi danse – Agora/Cité Internationale de la Danse/Montpellier Danse + Centre chorégraphique national Occitanie – De Singel, Ruhrtriennale – soutien : Vlaamse overheid – remerciements Leietheater Deinze, Ankata Bobo Dioulasso – En tournée : 5, 6 septembre, Ruhrtriennale, Rhur, Allemagne – 25, 26 septembre, Desingel, Anvers (Belgique )– 1er octobre, Charleroi Danse, Charleroi, (Belgique) – 3 octobre, Stadsschouwburg De Harmonie, Leeuwarden (Pays-Bas) – 6 octobre, Théâtre de Rotterdam, Rotterdam, (Pays-Bas) –  8 octobre, Amare, La Haye (Pays-Bas ). * Source : Portraits Latents, de Nabil Boutros, issus de « Théâtre vessies pour lanternes » de Koulsy Lamko.

Mercredi 1er juillet et jeudi 2 juillet 2026, à 20h, Opéra-Comédie de Montpellier, Place de la Comédie – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60

Montpellier, on y danse !

La réunion des énergies et des imaginaires se concrétise avec la La 46ème édition du Festival Montpellier Danse – qui se déroulera du 20 juin au 4 juillet 2026 – pour à la fois garder l’esprit des lieux et tourner la page du fructueux travail réalisé de nombreuses années par Jean-Paul Montanari.

Les différentes structures chargées de la transmission et de la diffusion de la danse dans la ville de Montpellier – ville qui danse et qui laisse libre cours à la création – se sont rapprochées.  Ainsi l’Agora, Cité internationale de la Danse, rassemble Montpellier Danse et le Centre chorégraphique National Occitanie dans une direction nouvelle faisant figure de prototype, et qui se compose d’un quatuor : Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter. Le nouveau président est un homme de culture, d’information et de communication, Emmanuel Hoog, auparavant président-directeur général de l’Institut National de l’Audiovisuel, et de l’Agence France-Presse. Autant dire que le générique est riche.

Ensemble, l’équipe a annoncé le lancement de la 46ème édition de Montpellier Danse, in-situ à Montpellier puis à Paris, Festival qui mettra la ville en fête du 20 juin au 4 juillet 2026. Montpellier Danse est soutenu principalement par Montpellier Métropole et Ville, la Région Occitanie, le ministère de la Culture et bénéficie du soutien de mécènes dont la Fondation BNP Paribas. De nombreux partenaires y participent.

In the brain, Hofesh Shechter © Todd MacDonald

En prélude au Festival, David Coria, figure majeure de l’avant-garde flamenca, présentera en création mondiale Babel Torre Viva les 11 et 12 juin, au Théâtre de la mer, à Sète, en partenariat avec le TMS et le Théâtre Molière Sète, scène nationale Archipel de Thau. Une semaine de danse dédiée aux pratiques amateurs Danse en amateur et répertoire en partenariat avec le Centre National de la Danse (CND de Pantin) suivra, ainsi qu’un symposium réunissant l’Université Paul-Valéry de Montpellier, le Bennington College situé au nord-est des États-Unis et L’Instituto del Teatro de Barcelone.

L’inauguration de Montpellier Danse se fera avec Histoires de danses, une vaste déambulation festive qui mettra en exergue les lieux de la danse dans la ville et les noms emblématiques qui ont traversé le Festival : Dominique Bagouet à travers un extrait de sa chorégraphie Jours étranges, interprétée par les élèves de la Cité des Arts, Le Saut de l’Ange et Dix Anges, réinventés in situ par Laurent Pichaud avec une partie des interprètes d’origine, Soapéra de Mathilde Monnier, 100% Polyester de Christian Rizzo. Fabrice Ramalingom dansera autour de l’esprit Dominique Bagouet et Trisha Brown, dont les œuvres ont marqué de nombreuses éditions du festival. Avec Histoires de danses la création contemporaine ne sera pas en reste : Salia Sanou présentera D’un lointain si proche, version augmentée de Si Loin si proche, où se croisent des artistes camerounais et français ; Hofesh Shechter présentera une variation autour de In the brain, actuellement en tournée dans sa belle énergie et qu’il reprendra en intégrale avec Shechter II au Domaine d’O, dirigera un stage international et échangera avec les artistes locaux ; Jann Gallois développera un solo extrait d’Impulsion ; Babx et Benjamin Chaval poseront leurs pas dans la mémoire des musiques de spectacles, emblématiques du Festival.

Cinq Jour au Soleil, d’Emanuel Gat © Julie Gat

Au cours de ce grand événement, Montpellier Danse 2026 met à l’affiche 59 représentations et 34 compagnies, internationales, régionales et nationales, représentant toutes les sensibilités de la danse. Pour n’en citer que quelques-uns : Dimitri Chamblas présentera en création mondiale deux solis : Ulysse et Marion, nés des conversations avec Ulysse Zangs, musicien, compositeur et danseur, et Marion Barbeau, danseuse et actrice, qui font remonter des souvenirs d’enfance ; dans son solo This is La mort, Zoé Lakhnati mêle toutes les personnes qui ont marqué son enfance ; Emmanuel Gat Dance présente au Corum Cinq jours au soleil sur la magnifique Symphonie n° 5 de Gustav Mahler ; Éric Minh Cuong Castaing, en collaboration avec Aloun Marchal et Marine Relinger présente Vision, un projet collaboratif avec des artistes mal-voyants et non-voyants ; Héla Fatoumi, en duo avec la danseuse tunisienne Sondos Belhassen présente Twama Paradise en création mondiale ; XY dans son écriture chorégraphique-acrobatique singulière présente Le Pas du monde ; Aurélien Bory, dans sa rencontre avec le musicien Thibaut Garcia et la danseuse Aure Wachter crée Sept larmes pour Elisabeth.

Imminentes, Jann Gallois © Pascale Cholette

 La liste est longue des artistes présentant leurs travaux et réflexions dans cette ardente édition de Montpellier Danse, danseurs et chorégraphes connus, ou moins connus. On y trouvera aussi : Armin Hokmi avec Bazm (répertoire), Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe Voetlok avec Tempest, et avec Wasco ! Abby Z and the new utility, avec Radioactive practice ; Olga de Soto dans Une introduction (revisitée) ; François Lamargot dans Pulse ; Efthimios Moschopoulos, de Grèce, avec Fáe ; le Ballet national de Marseille (La) Horde avec Après moi, le déluge ; Serge Aimé Coulibaly et Vieux Farka Touré avec Back to Kidal dans une coproduction du Burkina Faso et de la Belgique ; l’artiste italienne Chiara Bersani qui fait de son corps-handicap un espace de vie et de création dans L’Animale ; Josef Nadj nous emmènera dans ses  Dialogues dans le rêve ; Katerina Andreou et Carte blanche, compagnie nationale de danse contemporaine de Norvège, présenteront How romantic.

En partenariat avec la ville de Montpellier, le collectif chorégraphique Mazelfreten invitera les Montpellierains place de l’Europe à un événement exceptionnel le vendredi 3 juillet, il leur racontera l’univers de la fête et de l’hypnose jusqu’au lâcher-prise, avec des extraits de Rave et de Lucid ; il sera le lendemain avec Hervé X au Domaine d’O pour un concert dans le cadre de Chaillot Expérience. Dans l’espace public Kader Attou et la Cellule d’excellence d’Epsedanse présentent Prélude (extrait) et Jann Gallois invite à In situ. Par ailleurs Les artistes du 46e Festival, inviteront les publics à s’initier à la danse au cours de Grandes leçons de danse qui sont aussi des moments de convivialité et de partage. Parallèlement à l’action, la réflexion suivra son cours avec des rencontres professionnelles autour des enjeux de la société d’aujourd’hui en termes de diversité, démocratie et solidarité en Art, avec l’association des Centres chorégraphiques nationaux, l’Onda, le Syndeac, l’Aerowaves et le Bennington College.

How Romantic, Katerina Androu © Oystein Haara

Au-delà de la richesse de la programmation on notera sa pertinence dans le cadre du dialogue avec la ville de Montpellier et ses habitants, les différents lieux culturels de la ville dont le Domaine d’O, en coopération avec son projet , le lien avec les territoires d’Occitanie entre autres Sète. Par ailleurs l’Agora-Cité internationale de la Danse, ouvrira en septembre 2026 une nouvelle formation aux jeunes artistes chorégraphiques de tous styles, autodidactes qui n’ont pas bénéficié de formations académiques, Boost, en vue notamment de favoriser leur insertion dans le milieu professionnel de la danse. Elle propose par ailleurs l’unique formation en France de niveau master, le Master Exerce / Études chorégraphiques – Recherche et Représentation réalisé en partenariat avec l’Université Paul-Valéry de Montpellier. À Montpellier les projets culturels et artistiques de haut niveau foisonnent. Rendez-vous, à partir du 20 juin pour cette 46ème édition du Montpellier Danse !

Brigitte Rémer, le 10 avril 2026

Festival Montpellier Danse, du 20 juin au 4 juillet 2026 : Agora-Cité internationale de la Danse, Montpellier Danse + Centre chorégraphique National Occitanie, 2 boulevard Louis Blanc. 34000. Montpellier – site : agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60. La billetterie est ouverte.

Full Moon

Chorégraphie de Josef Nadj – musiques de l’Art Ensemble Of Chicago, Fritz Hauser, Famoudou Don Moye & Tatsu Aoki, Malachi Favors Maghostut & Tatsu Aoki, Peter Vogel, Christian Wolfarth, Lucas Niggli – Vu au Théâtre Romain Rolland de Villejuif.

© Laurent Philippe

Un personnage en costume noir, mains et pieds blancs de peau, homme sans visage, énigmatique, venu d’on ne sait où, entre dans le cercle de lumière. Vers quoi se dirige-t-il ? quelle est sa traversée ? On le dirait en déséquilibre.

Il s’efface, laissant place à un groupe d’hommes africains qui recule lentement, tous reliés par un fil. Quelques signes-symboles apparaissent, une fléchette, l’exécution en duo des gestes du quotidien comme au village, l’un moud le grain l’autre pétrit le pain. L’atmosphère est lourde, quelque chose de l’ordre du magique et du sacré recouvre le plateau, subtilement éclairé dans des jeux de semi-obscurité (lumières et régie générale, Sylvain Blocquaux). Dans l’ombre et comme en écho, d’autres danseurs. Main, bras, se meuvent, alternativement, en une gestuelle abstraite. Ils sculptent l’espace dans des jeux de mains d’une grande précision.

© Laurent Philippe

La bande-son apporte une clameur, comme un ressac. Une roue à eau tourne. Apparitions disparitions. On porte la divinité. Mouvements d’ensemble, tremblements et spasmes s’écrivent, entre dialogues et mouvements contraires. Une belle énergie se dégage de l’ensemble. Les danseurs portent des cagoules noires et se transforment en guerriers, jusqu’à ce qu’une certaine folie s’empare d’eux. Soupirs, exclamations, réactions vocale et physique. Ils se désarticulent au son des percussions aigues et frappes de tambour. Le groupe se resserre. Costumes couleur anthracite avec galons ou appliqués (costumes Paula Dartigues), visages effacés. Les danseurs sautent, se portent. À l’arrière, le personnage énigmatique les regarde.

Le spectacle se construit par séquences. Les danseurs communiquent par sémaphore : gestes, doigts, mobilité des jambes, mime. L’un naît du groupe, du souffle du groupe, ils se décalent, se passent le relais, puis glissent comme des vagues sur le sol.  Accélérations. Décélérations. Tout est fluide, inventif, ludique parfois. D’une grande finesse, les corps balancent, la danse se dessine avec élégance et maîtrise. Les danseurs s’engagent, bras, jambes, corps, interprétation des rythmes, chacun existe dans un ensemble. Ils s’apostrophent et parlementent, comme au village, se regroupent en fond de scène. L’un est porté comme un prince tandis que le saxo transmet l’image de la mort, et du tombeau.

© Laurent Philippe

Changement de séquence menée par la trompette qui entraîne la fête. Comme des marionnettes et comme s’ils battaient le tambour, les danseurs s’avancent. La lumière baisse. Seul reste un masque, imposant, et le bruit de la mer. Et quand se découvre la pleine lune, ils tournent sur eux-mêmes, se déplacent avant-arrière. Sept d’entre eux s’alignent face aux spectateurs, rient, jettent des sorts. Ils marquent des temps, des silences, font des percussions avec le corps. Quelques séquences plus libres laissent penser à de l’improvisation. Les mouvements sont comme des allégories. La variation des gestes est impressionnante de précision. Le groupe porte le personnage sans visage, dans une sorte de respect avant de s’effacer devant l’Ancien qui entre, portant deux bâtons. Ils bondissent sur un chemin de lumière. Du bâton sort le sable, la terre. La transmission se fait, entre générations.

Le bruit des margouillats, la contrebasse, se font entendre. Des cris et des dialogues fusent. On abat des arbres, les oiseaux chantent. Mêmes mouvements en décalé. Scie, perceuse. Le rythme, s’accélère, ils sont là, décidés. Un avion tourne au-dessus de l’Homme sans visage. Tous reviennent et portent un masque de mort et des vestes aux couleurs chaudes, des chapeaux. La danse devient très expressive. Ils habitent l’espace en des gestes hétéroclites, bras en l’air et balancés. Trompette, musique de danse, harmonica fortissimo se succèdent. Ils reculent jusqu’à s’effacer du plateau.

© Laurent Philippe

Le bord de plateau qui a suivi la représentation en présence des danseurs et du chorégraphe a donné certaines clés de sa perception par rapport à l’Afrique. Sept des huit danseurs présents ici l’étaient déjà dans Omma, sa création précédente – cf. notre article du 6 novembre 2021. À la recherche des fondements de la danse, deux univers se rencontrent, celui de Josef Nadj, venant de Voïvodine (ex. Yougoslavie, dans l’actuelle Serbie), et celui de l’Afrique où les danseurs apportent leurs rythmes et énergies. Pour les rencontrer il a séjourné longuement en Afrique, notamment au Mali et au Burkina Faso, regardé, écouté, ressenti, observé le rapport à la terre et à la communauté, dans les villages Dogon du Mali. Il s’est nourri de ce qui l’entourait et a construit une gestuelle en réponse aux impulsions qu’il percevait. C’est un travail de longue haleine, réalisé sur cinq ans, un long cheminement pour mettre à distance sa propre culture, ses traditions et son histoire. Dans la danse, il a recherché les figures inédites de la communauté et compare sa démarche à celle d’un jardinier. « Il faut du temps et de l’attention pour que les choses poussent » dit-il.

Les danseurs viennent du Burkina Faso, du Congo Brazzaville, de Côte d’Ivoire et du Mali. Ils s’appellent Timothé Ballo, Abdel Kader Diop, Aipeur Foundou, Bi Jean Ronsard Irié, Jean-Paul Mehansio, Sombewendin Marius Sawadogo, Boukson Séré. Leurs formations sont diverses et multiples. Ils ont appris de la rue, du sport, du conte, du théâtre, des danses urbaines et de la modern-jazz, d’écoles d’art, d’ateliers et de centres chorégraphiques. Avec eux Josef Nadj a dialogué sur la musique et partagé son goût pour l’écriture musicale de Charles Mingus, Cecil Taylor ou Anthony Braxton.

© Laurent Philippe

Josef Nadj, danseur, chorégraphe, plasticien et photographe, définit la danse en ces termes : « ce sont des états qui me portent, des formes, du temps, cet espace perdu. » Il parle de la danse comme d’une autre langue, la sienne propre, avec laquelle il exprime tout ce qui ne passe pas par les mots, évoque le sens du rituel qu’on est en train de perdre. Il lie dans le spectacle cette figure énigmatique qui vient d’ailleurs et qu’il incarne, à la transmission. Un personnage né par la figure de la marionnette qui s’est invitée dans les répétitions, idée d’abord transmise par des objets, puis par l’idée qu’il pouvait incarner, lui, danseur, cette troublante figure sans visage. Le spectacle Full Moon est chargé, quand dès le début la lune se lève, majestueuse et magique. « La pleine lune d’Afrique n’est pas celle d’Europe, elle communique comme une énergie particulière. Full Moon c’est la danse de l’énergie » conclut-il. Un spectacle à ressentir et à méditer. Son énergie est positive !

Brigitte Rémer, le 12 mai 2025

Interprètes : Timothé Ballo, Abdel Kader Diop, Aipeur Foundou, Bi Jean Ronsard Irié, Jean-Paul Mehansio, Sombewendin Marius Sawadogo, Boukson Séré et Josef Nadj. Collaboration artistique Ivan Fatjo – régie générale et lumières Sylvain Blocquaux – costumes Paula Dartigues – musiques : Art Ensemble Of Chicago, Fritz Hauser, Famoudou Don Moye & Tatsu Aoki, Malachi Favors Maghostut & Tatsu Aoki, Peter Vogel, Christian Wolfarth, Lucas Niggli.

Production, diffusion Bureau Platô Séverine Péan et Mathilde Blatgé – administration de production Laura Petit – production déléguée Atelier 3+1 – coproductions : Montpellier Danse, Le Trident, Scène nationale de Cherbourg, MC 93 Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, Charleroi Danse, Le Tropique Atrium, Fort-de-France, Théâtre des Salins, Scène nationale de Martigues, Le Théâtre d’Arles.

Vu le 30 avril 2025 au Théâtre Romain Rolland, 18 rue Eugène Varlin. 94800. Villejuif – sites : https://trr.fr – et www.josefnadj.com

Les Os Noirs

© Jean-Luc Beaujault

Sur une idée originale, dramaturgie, mise en scène et scénographie de Phia Ménard, compagnie Non Nova – créé et interprété par Chloée Sanchez – dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville – au Théâtre Le Monfort.

C’est un solo pour femme né de la rencontre de Phia Ménard, jongleuse, performeuse et metteuse en scène, avec Chloée Sanchez. C’est un poème, un chant nocturne qui met en œuvre la métempsycose, cette recherche de l’âme cosmique avec migration des âmes vers un nouveau corps après la mort. Phia Ménard, née Philippe Ménard, la travaille en noir profond, comme Soulages creuse son noir-lumière ou outrenoir. « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité » dit la metteuse en scène.

Le dispositif qu’elle propose relève du cycle des Pièces du Vent, avec ce matériau de plastique noir qu’elle sculpte et apprivoise pour devenir vêtement, scénographie et abysses. Elle crée, comme le dit Borges, un Jardin aux sentiers qui bifurquent. D‘abord un grand vent auquel rien ne résiste, puis une mer démontée dans laquelle se laisse porter une femme, déesse des eaux qui épouse les vagues avant de s’y lover (Chloée Sanchez). Suit une inquiétante forêt dans laquelle elle se perd et construit son histoire extraordinaire à la manière d’Edgar Poe. La déesse-fleuve sort des eaux, drapée d’un majestueux manteau en plastique noir à longue traine, avant de le plier, introduisant le thème de l’emballage, cher à Kantor, artisan du Théâtre de la Mort. Est-elle femme, ou marionnette ? La pièce se déploie devant un grand castelet. Elle y danse, vêtue d’une robe légère et noire, seins, sexe, visage noir, incendie. Une fin du monde, des cris rauques, des tremblements de lave, des fumerolles, des cendres, du soufre. Tentation du néant. Elle saute par la fenêtre. Se sauver ? Mourir ? L’illusion et la théâtralité sont puissantes.

La réapparition fantomatique et sépulcrale de cette Reine de la nuit à la manière d’Amadeus – Mort et désespoir flamboient autour de moi ! dit la partition mozartienne – est d’une grande force mystique. On dirait un resurgissement après apocalypse dans le chaos d’un désert noir aux blocs d’anthracite. Un personnage du feu, vêtu d’une combinaison ignifugée, sorte de sculpture d’amiante et de piéta, porte un cadavre calciné. Tout est douleur, on est aux extrêmes. La création lumières comme la scénographie commentent ces fins du monde et sont en osmose avec le geste de mise en scène. Sans texte apparent, le spectacle se nourrit de références qui se fondent dans le geste chorégraphique et artistique. A peine quelques mots enregistrés – un extrait du Métier de vivre de Pavese « La mort viendra et elle aura tes yeux » – et un conte péruvien sur les oiseaux et le clair de lune. L’actrice travaille sur le cri, le souffle, le râle. Une bande son très élaborée accompagne de ses variations cette méditation funèbre, entre musique électro-acoustique et musique répétitive, souffle du vent constant, battements d’ailes et mouvements de l’eau. Elle porte l’actrice, en prise avec les éléments et en lutte avec sa condition humaine – accompagnée en coulisses de trois régisseurs présents au salut, casques et lampes frontales de travail.

Par ses performances et ses chorégraphies, par son univers plastique et son imaginaire, Phia Ménard construit un parcours unique et singulier. Elle apprend le langage du corps et de l’objet, du mouvement et de l’équilibre par la jonglerie, auprès de Jérôme Thomas et travaille dans le registre Présence, mobilité et danse avec Hervé Diasnas et Valérie Lamielle. Elle fonde sa Compagnie, Non Nova, en 1998, qu’elle définit par son manifeste : « Non nova, sed nove, Nous n’inventons rien, nous le voyons différemment. » Elle cherche ses langages, est compagnie associée auprès de plusieurs scènes nationales dont celle de Château-Gontier puis de Chambéry et de la Savoie et présente ses spectacles performances au Festival Montpellier Danse et à Avignon dans Sujet à vif, ainsi qu’à la Documenta de Kassel. Elle travaille sur les matières comme la glace, l’eau, la vapeur et le vent et dans Les Os Noirs avec le plastique, le tissu, le papier et le métal.

Phia Ménard pose un acte politique en même temps que philosophique et esthétique dans ses spectacles et explore les interdits, « ces zones de flou, que l’on ne veut pas dire ni nommer, les questions de la norme, de la sexualité, du plaisir, du genre. » Certains de ses spectacles ont fait date et tournent toujours comme la pièce P.P.P. Position parallèle au plancher ou encore L’après-midi d’un foehn, pièce pour un interprète et un marionnettiste, qui joue de vents contraires et de poésie avec des sacs plastique.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux écrit Musset dans sa Nuit de Mai. Avec Les Os Noirs Phia Ménard ne dément pas l’adage et trace son cercle de l’infini entre Solaris de Tarkovski et Nuit Obscure de Saint Jean de la Croix. Ses trois passages à l’acte énoncés en voix off, passage à l’acte suivant s’entend, sont autant de jeux de mots et de métamorphoses dans cette pièce d’une grande beauté, d’une sensibilité et d’une intelligence rares.

Brigitte Rémer, le 12 avril 2018

Du 29 mars au 14 avril 2018, à 20h30 – Le Monfort Théâtre, 106 rue Brancion, 75015 – tél. 01 56 08 33 88 – site : www.lemonfort.fr – La Compagnie Non Nova sera présente au Festival Montpellier Danse avec Contes immoraux/Partie 1-Maison Mère en juillet prochain, puis au Festival d’Avignon avec Saison sèche.

Collaboration à la mise en scène et dramaturgie Jean-Luc Beaujault – composition sonore et régie son Ivan Roussel – créations lumières et régie lumière Olivier Tessier – création costumes Fabrice Ilia Leroy assisté de Yolène Guais – création machinerie et régie générale plateau Pierre Blanchet et Mateo Provost – construction décor et accessoires Philippe Ragot, avec Manuel Ménès et Nicolas Moreau.