Workshop de mise en scène présenté par Yvonne Sembene le 26 juin 2026 avec les artistes en résidence à l’Académie de l’Opéra National de Paris, direction artistique de l’Académie, Myriam Mazouzi – direction musicale Moeka Ueno – à l’Amphithéâtre Olivier Messiaen de l’Opéra Bastille, Paris.
Lulu, Lucrèce, Carmen, Médée… Mémoire de femmes nous mène du côté des grands mythes au féminin et de la femme tant victime que bourreau quand il s’agit de représailles. Les artistes en résidence à l’Académie, chanteurs et musiciens, interrogent la vengeance féminine dans l’opéra, à travers ce workshop de mise en scène, conçu par Yvonne Sembene.
La metteuse en scène décortique la cruauté du monde au masculin et au féminin, la souffrance et la méthodologie de la vengeance. Elle conçoit une scénographie autour d’un jardin de roses et de la couleur vermeil comme le sang, car les roses ont des épines. Le piano est installé côté cour, comme les musiciens un peu plus loin à flanc de coteau – violons, violoncelle et contrebasse – dans ce bel amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Près d’eux, Moeka Ueno assure la direction musicale.
Le parcours est d’excellence, de Verdi à Bizet passant par Werther de Massenet, de Wagner à Mozart via L’Élixir d’amour de Donizetti, de Berg et Britten, passant par Le Sosie, extrait du Roi des Aulnes de Schubert, « la lune me montre ma propre image… » et d’autres compositeurs encore. Le talent de la représentation repose sur la dramaturgie élaborée par Yvonne Sembene pour positionner son angle de vue en tant que femme et en tant qu’artiste et donner une unité au spectacle. Nous ne sommes pas dans le fragment mais bien dans un geste de mise en scène posé par l’artiste qui rassemble tous les styles des grands compositeurs et où chaque chanteuse et chanteur peut donner sa pleine mesure vocale dans les chants solos puissamment portés. Les voix sont magnifiques et la présence de chacun travaille sur l’épaisseur des signes théâtraux.
Gifles, moqueries, provocations, mépris et affronts des uns envers les autres servent le thème du féminin-masculin dans l’esprit de vengeance du premier sur le second et de punition du second sur le premier. L’effeuillage des roses qui se dépouillent au fil de la représentation entraine les je t’aime moi non plus et je ne t’aime plus, cachés dans ces échanges sexistes dénonciateurs et violents des personnages.
Ainsi Lulu présentant un portrait complexe de femme fatale destructrice, perverse et innocente, au centre des convoitises masculines, critique d’un monde en décomposition ; Lucrèce, femme renommée pour sa beauté et sa vertu, violée par un ami de son époux, Sextus Tarquin, fils du roi, sur fond mythologique de guerre entre Étrusques et Romains, une jeune femme qui ne se remet pas de l’outrage et se donnera la mort ; Carmen la Sévillane, pour qui « l’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser…» et qui ne craint pas de désavouer frontalement Don José, « jamais Carmen ne cédera : libre elle est née, et libre elle mourra… » provoquant ce qu’on nomme aujourd’hui un féminicide, Don José la frappant à mort à coups de poignard ; Médée, répudiée par Jason et tuant sa rivale Créuse, avant de poignarder ses deux fils, effaçant l’image du père comme punition souveraine extrême ; Iphigénie en Tauride, inspirée d’Euripide, femme contrainte à se soumettre au roi Thoas et qui, terrifiée par un songe et selon les rites barbares du pays, se voit condamnée à sacrifier tout étranger s’aventurant sur le rivage ; La Traviata qui signifie La Dévoyée, parfait mélodrame du XIXe composé par Verdi d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas où Violetta, courtisane parisienne renonce à son amour pour Alfredo, pour ne pas nuire à la réputation de sa belle-famille et qui meurt de tuberculose dans un grand dénuement ; Tristan et Isolde de Richard Wagner, un haut sommet du théâtre lyrique où, dans sa troisième partie Tristan, blessé, est ramené en son château de Karéol en Bretagne, invitant Isolde à le suivre dans le pays où il se rend, le pays de la mort.
De ces grandes œuvres et comme workshop de mise en scène, on peut dire que le contrat est magnifiquement rempli par l’équipe de l’Académie de l’Opéra national de Paris donnant de la fluidité dans le passage d’une œuvre à l’autre. « Belle nuit, ô nuit d’amour » commente Offenbach avec sa Barcarole, dans les Contes d’Hoffmann. Plusieurs personnages femmes sont les fils conducteurs du spectacle où s’entremêlent les espoirs et désespoirs, les recherches d’identité et revendications dont celle d’exister, image de la femme-archétype construite à travers un ensemble de références. « Homme cruel, que mes larmes puissent éveiller ta compassion… » ou encore « Tu connaitras ma cruauté… » « Amour, apaise ma douleur et mes soupirs… Laisse-moi mourir… »
Le jeu des illusions inventé par Yvonne Sembene est mené de main de maître et les chanteurs-chanteuses sont à de nombreux moments ensemble sur scène, maitrisant le geste et la voix avec un grand professionnalisme. « Vous m’avez éloignée des rivages aimés… Tu m’interdis les pleurs quand je quitte ma patrie… » Le spectacle se termine dans le sang, dernier acte d’expiation infligé aux hommes dans une volonté de revanche et de justice. Des pétales de roses tombent des cintres et la magie des lumières autant que l’investissement de l’équipe artistique internationale, en résidence à l’Académie de l’Opéra National de Paris, opèrent. Leur énergie conjointe propose un fort beau spectacle, sous la baguette de Moeka Ueno, formée au Tokyo Metropolitan Senior High School of the Arts et dans le récit entrecroisé des figures mythologiques et contemporaines développé par Yvonne Sembene, principalement formée au Berlin Dance Institute puis développant un travail de recherche et création notamment au Kampnagel de Hambourg et ayant été assistante à la mise en scène sur plusieurs opéras. Un vrai talent, un parcours à suivre de près !
Brigitte Rémer, le 29 juin 2026
Équipe artistique : Yvonne Sembene mise en scène – Moeka Ueno direction musicale – Eliott Blue lumières, vidéo – Aymeric Gracia arrangements musicaux Jean-Marc Bouget préparation musicale – Distribution : Daria Akulova soprano – Neima Fischer soprano – Ana Oniani soprano – Sima Ouahman soprano – Lorena Pires soprano – Sofia Anisimova mezzo-soprano -Amandine Portelli mezzo-soprano – Bergsvein Toverud ténor – Ihor Mostovoi baryton – Luis-Felipe Sousa baryton-basse – Instrulments : Simon Grimoin violon – Chloé Mauger violon – Meiko Nakahira violon – Aurore Cuvelier alto – Sunghyun Lee violoncelle – Gerard McFadden contrebasse – Louis Dechambre piano – Anastasia Martin piano.
Présenté le vendredi 26 juin 2026 à 20h00, Amphithéâtre Olivier Messiaen, Opéra national de Paris / Opéra Bastille, Place de la Bastille, 75012 Paris, métro Bastille – site : www.operadeparis.fr




