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 Les Vieilles Filles

Texte dramatique d’Ali Shams, traduit du persan par Fahimeh Najmi, publié par les éditions L’Espace d’un instant / Maison d’Europe et d’Orient. Rencontre au Petit Odéon / Odéon-Théâtre de l’Europe.

À l’occasion de la publication en France de la pièce d’Ali Shams, Les Vieilles Filles, Dominique Dolmieu, fondateur de la Maison d’Europe et d’Orient et directeur artistique des éditions avait organisé le 27 avril 2026 une présentation et lecture d’extraits de la pièce. Autour de lui Fahimeh Najmi, traductrice de la pièce, enseignante à Paris 3 Sorbonne nouvelle et chercheuse associée à l’Université Paris 8 ; Jonathan Châtel, professeur en études théâtrales à l’Université de Louvain, signataire de la Préface ; Michel Simonot, sociologue, auteur dramatique et metteur en scène ; Franck Lacroix, acteur.

L’auteur, Ali Shams, est Iranien, né en 1985 à Arak, capitale industrielle située au centre du pays. Journaliste un temps, il obtient une bourse pour se former à Rome, à l’Université Sapienza et revient diplômé en cinéma, théâtre et arts du spectacle. Il a écrit plus d’une quinzaine de pièces qu’il a mises en scène pour la plupart et est aussi romancier, traducteur et réalisateur, il a tourné plusieurs courts métrages. Consigné au pays depuis plus de trois ans – ses textes ayant été publiés en omettant de passer par le bureau de la censure – il a fondé la Maison du Théâtre Shams, un lieu de répétition, dans un quartier populaire de Téhéran et poursuit son travail. On le connaît à Paris pour avoir présenté Odyssée persane il y a deux ans, pièce qu’il avait dirigée à distance et qui raconte l’histoire d’un couple d’acteurs iraniens, qui, après l’interdiction de se produire sur scène dans leur pays, trouvent refuge dans leurs rêves.

Ali Shams @ Hasan Hendi

Après l’introduction de Dominique Dolmieu, la soirée commence par la lecture d’une scène des Vieilles filles par l’acteur Franck Lacroix, suivie d’une présentation de l’auteur et de la pièce par sa traductrice, Fahimeh Najmi. Ali Shams avait écrit un premier texte, non publié, Quand le coq chante faux, en 2016 et trois de ses textes ont été traduits, dont l’un fut publié en 2017 en Italie. Il travaille par métaphore… et pour cause… Il a écrit Les Vieilles filles, pièce pour trois comédiennes, en une dizaine de jours, comme si le temps lui était compté.

Nous sommes dans une maison dans laquelle trois sœurs vivent quasi recluses, une maison où le temps s’est arrêté. Une description introductive de l’auteur, longue didascalie, place le décor et l’ambiance mortifère qui plane : « Une maison dont l’évier de la cuisine – que nous ne voyons pas mais que nous devinons – est recouvert de graisse et dont la surface de la cuisinière est plus noire que mon destin… » Une maison où tout est délabré, déréglé et crasseux, dans laquelle le jour ne ressemble pas à la nuit et où les personnages se livrent à des rituels immuables pour entrer en contact avec leurs disparus. Parmi eux, le Père Chéri, figure-type du patriarcat, pourtant mort depuis plus de vingt ans. Elles ont un rendez-vous annuel avec lui, pour son anniversaire. Mais les trois sœurs ne sont pas seules, elles convoquent aussi leur Défunte sœur, la quatrième de la fratrie, poétesse qui se serait suicidée trente-trois ans plus tôt. Cette dernière s’était enregistrée avant de passer à l’acte – contrainte ou forcée – donnant les raisons de son geste, vrai ou faux…

Table ronde, Odéon-Théâtre de l’Europe © B. Rémer (*)

Autre type d’enregistrement dans la pile de cassettes stockées dans la maison, des leçons de convenances que le père leur remet en mémoire, alors que, frappé par la maladie d’Alzheimer, il ne se souvient pas même de la mort de l’une d’elle. Dans cet huis-clos parfaitement anxiogène où ces trois femmes solitaires meurent à petit feu, le trouble est partout : dans les temps qui se superposent et qui s’oublient, dans la mêlée entre la vie et la mort et le manque de repères, dans le labyrinthe des mots exprimant l’absence, la frustration, la jalousie, dans la manipulation de l’homme, le père, puis l’amant-marionnette sorti du congélateur, dans une situation grotesque et pathétique. Car la pièce jongle entre le tragique et l’absurde.

Table ronde, Odéon-Théâtre de l’Europe

La soirée est émaillée de lectures et les points de vue s’échangent entre les intervenants. Fahimeh Najmi met l’éclairage sur cet aspect marionnettique du théâtre iranien, ici par le côté de manipulé/manipulable des personnages ainsi que sur la question du temps qui s’étire dans cette histoire-labyrinthe. La place accordée aux femmes est aussi en jeu dans ce texte où elles sont comme captives mais où les hommes, pire, sont des cadavres. Michel Simonot élargit la question de la nécessité de l’art, pourtant vitale, de la liberté artistique et des formes de résistance, de la langue comme instrument de liberté et tous s’expriment sur la notion de représentation en Iran où l’on doit contourner les sujets tabous – et le suicide en est un. Ali Shams dessine une allégorie de son pays et décrit, à travers l’extravagance des personnages, l’air de rien, une situation parfaitement figée.

À travers la Maison d’Europe et d’Orient, association reconnue d’intérêt général principalement financée par la Ville de Paris, Dominique Dolmieu poursuit son travail de coureur de fond. Il édite à L’Espace d’un instant des pièces venant d’un vaste espace géographique où l’art n’a pas toujours droit de cité, à moins qu’il ne soit sous contrôle. Ces pièces, souvent méconnues dans leurs pays et pour certaines écrites sous le manteau, passent pourtant les frontières, venant entre autres d’Afghanistan, Arménie, Géorgie, Iran, Irak, Kurdistan, Macédoine, Turquie, Ukraine. Leur publication est vitale pour les artistes qui les pensent et les écrivent et pour qu’un jour, dans une mêlée des cultures, elles soient représentées.

Brigitte Rémer, le 20 août 2026

Les Vieilles Filles / Pirdokhtarhâ, Téhéran 2023, d’Ali Shams, traduit du persan par Fatimeh Najmi, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, préface de Jonathan Châtel, est publié aux éditions L’Espace d’un instant à l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient, avec le soutien du Centre National du Livre. Janvier 2026. Cette rencontre s’est déroulée le 27 avril 2026, au Petit Odéon/Odéon-Théâtre de l’Europe. *Table ronde, Odéon-Théâtre de l’Europe. 75006. Paris © B. Rémer, de droite à gauche : Dominique Dolmieu, Jonathan Châtel, Fatimeh Najmi, Michel Simonot

Éditions L’Espace d’un instant / Maison d’Europe et d’Orient, siège social 100 rue de Charenton. 75012. Paris – Production Théâtre dans la forêt. 34520. Parlatges – tél. : +33 9 75 47 27 23 – email : agence@parlatges.org – site htttp://parlatges.org

Le but de Roberto Carlos

© Blind

Texte de Michel Simonot – mise en scène et scénographie Hassane Kassi Kouyaté Tropiques Atrium/Scène nationale de Martinique – Le Tarmac, la Scène Internationale Francophone dans le cadre du programme Outre Mer Veille.

La pièce, abstraite et poétique, est écrite en seize séquences, très courtes chacune portant un titre connotant le voyage, l’horizon, l’exil, les kilomètres, le tunnel, ici là et son contraire là et ici, les murs qui séparent et enferment dans de nombreux pays avec longueur du mur et date de construction. S’intercale une séquence intitulée Notre amour pour toi revenant à trois reprises.

Le metteur en scène, Hassane Kassi Kouyaté a construit le lien et la logique du parcours théâtral autour de deux musiciens montés chacun sur un podium, l’un côté cour l’autre jardin. Tom Diakité avec le chant et le Ngoni (sorte de luth ou de kora) Simon Winsé, avec la flûte peul et le Ngoni, commentent le texte de leurs interventions sensibles et concentrées. L’acteur, Ruddy Sylaire, porte les mots qu’il habite, comme une suite d’imprécations, avec force et sobriété. Son espace de jeu est délimité par un tapis de danse blanc. Acteur et musiciens sont aussi vêtus de blanc, la couleur de la mort.

Et la mort rôde, avec un homme éjecté du camion, Moussa « l’athlète qui saute jusqu’aux étoiles » qui disparaît. « On a crié Moussa son nom est tombé arrêtez stop mais rien pas ralenti seulement rien » ; avec cette femme, Aïcha, « morte contre moi, dans mon épaule » et avec beaucoup d’autres drames humains. La narration s’éclaire, tardivement. « Kossi est parti il y a un an. Des hommes sont venus de là-bas. Lui ont promis. Parti pour un stage. Il a envoyé les photos. Puis une année sans aucun signe. » On entre de plein fouet dans le but que Roberto Carlos ne marquera pas, but d’exception qu’il rate lors de la finale de la Coupe du Monde France-Brésil, en 1997 et la passion se déchaine. « On est parti avec un but. Ne pas rentrer les mains vides. La famille compte sur nous. Se souvenir, rêver de pourquoi, le ballon, le foot, l’équipe, les échauffements, l’entrainement, les matchs… » Des univers s’entrecroisent, tissés d’espoir et de désespoir, d’exil et de mort, des histoires de vie souvent naufragées.

Homme de théâtre, écrivain et metteur en scène, Michel Simonot a publié de nombreux ouvrages et articles sur l’écriture et la scène, ainsi que sur les politiques culturelles. Né au Burkina Faso d’une famille de griots, Hassane Kassi Kouyaté, conteur, acteur, danseur et musicien, dirige la scène nationale Tropiques Atrium, à Fort-de-France. Il a réalisé un certain nombre de mises en scène dont Les Mouches de Jean-Paul Sartre et La noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht présentée au Burkina-Faso, au Niger et au Mali. Ce travail garde une certaine étrangeté et une sorte de lyrisme. Il parle d’humanité par la métaphore du sport et d’un idéal qui souvent s’éloigne, par la mer qui recouvre tout et magiquement baisse le rideau de scène.

Brigitte Rémer, le 22 mai 2017

Avec : Ruddy Sylaire acteur – Simon Winsé Ngoni flûte Peul – Tom Diakité Nogni chants. Création lumière Marc-Olivier René – création musicale Tom Diakité et Dramane Dembélé – création visuelle et animations David Gumbs – costumes : Anuncia Blas.

Du 17 au 20 mai 2017 – au Tarmac/ La scène internationale francophone, 159 avenue Gambetta. 75020. Site : www. letarmac.fr – Tél. : 01 43 64 80 80 – La pièce est éditée aux éditions Quartett.