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Femme de Meydan

Ta’zieh de femmes, présenté par la compagnie Fanous, de Téhéran (Iran) – mise en scène Neda Shahrokhi – texte Enayat Khadem Bashiri – dramaturgie Yassaman Khajehi – musique in situ Maison Persane – vu le 2 juin 2026 à Anis Gras, Le lieu de L’Autre – spectacle en farsi, surtitré en français.

© Anis Gras

Un appel musical invite le public à se rassembler dans la cour autour des acteurs et musiciens, qui dansent en cercle. Il est ensuite convié à les suivre et s’installe dans la salle.

Ils sont une dizaine de la compagnie Fanous qui ont réussi à franchir les frontières pour arriver en France et donner leur spectacle, après un long chemin en bus et un vol de Turquie. Ils arrivent de Téhéran, leur présence ici tient de l’improbable.

La troupe s’est emparée de l’histoire d’Antigone qui constitue la trame du spectacle, la représentation s’inscrit dans un programme de recherche mené par l’Université Clermont Auvergne depuis 2022. Le travail s’appuie à la fois sur des recherches de terrain menées en Iran et en Grèce et sur plusieurs phases d’expérimentation artistique autour des formes rituelles performatives.

© Anis Gras

C’est un work in progress réalisé à partir d’une forme particulière de théâtre dit religieux, le Ta’zieh, qui commémore chaque année le martyre de l’imam Hussein – petit-fils du prophète Mahomet – mort en 680 à la bataille de Kerbala. Traditionnellement cérémonie de deuil, elle est aussi un art dramatique rituel qui met en scène des événements religieux, des récits historiques et mythiques et des contes populaires où se mêlent poésie, musique, chants et chorégraphie. L’Unesco a inscrit le Ta’zieh, sur la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité, en 2010. Le Festival d’Automne avait présenté une version du Ta’zieh à Paris et le grand réalisateur iranien Abbas Kiarostami en avait réalisé une installation vidéo-scénique en 2007, Looking at Ta’zieh.

Habituellement exclusivement interprété par des hommes, l’intitulé du spectacle, Ta’zieh de femmesFemme de Meydan rebat ici les cartes et la troupe est mixte. Meydan est ce lieu public où se tiennent discussions et discours, une agora en quelque sorte, et le mot existe en turc, arabe et ukrainien. En rapport à l’Ukraine on peut aussi penser à la révolution de Maïdan en février 2014, qui avait mené à la destitution par le Parlement du président Ianoukovitch.

© Anis Gras

Un écran est en fond de scène, des images prennent en relais les acteurs présents et portant d’élégants costumes noirs, robes et toges cousues de plis. Certains portent un casque dans lequel sont piquées deux longues plumes de couleurs, les hommes ont une couronne dans les cheveux. Tout est codifié. Des chaises sur lesquelles acteurs et chanteurs prennent place sont disposées de chaque côté du plateau. Le Ta’zieh est chanté autant que dialogué et la représentation ouvre sur Antigone essayant de convaincre Ismène sa sœur, de l’aider à ensevelir leur frère Polynice. « Je suis la bougie et le papillon, le déshonneur de mon siècle, je suis la folle… » chante-t-elle, reprise par le chœur.

Et elle parle de son oncle (Créon) objet de ses cauchemars. Les mondes de la Grèce classique et de l’Iran contemporain se croisent. Même détresse sur scène et sur l’écran. Même scandale familial et même hypocrisie sur la manière de s’habiller, de se coiffer… L’homme tourne en rond et sur lui-même au son du daf et dénonce les libertés prises par sa nièce. Le ton monte. Foulard rouge dans les cheveux, cape noire, il éructe comme un pur-sang. « Bats le tambour ! » ordonne-t-il confirmant l’interdiction d’ensevelir Polynice.

© Anis Gras

Un messager vient annoncer que l’ordre donné a pourtant été bravé, la colère grandit. À la fureur de Créon répond la douceur d’Antigone. Le récit d’une jeune femme sur écran raconte le déclin, puis la mort de son père, écrivain, qui était comme son guide. Sur scène, Antigone désignée comme coupable est capturée et traînée devant Créon qu’elle provoque par un superbe chant. Elle est loin déjà. Ligotée, on voit sa fin arriver malgré la supplique d’Hémon, fils du tyran et amoureux d’elle, et malgré la demande en grâce d’Ismène. « Es-tu audacieux au point de me menacer ? » demande le père au fils.

La sagesse de Tirésias fait ensuite place à la colère de Créon. Le devin le met en garde, énonce ses présages et prédictions, donne des recommandations. Tirésias chante, Créon s’emporte : « Je suis le maître de ce pays ! » hurle-t-il. Quand monte la musique, le destin d’Antigone est scellé. « Je ressemble à ma propre solitude » dit-elle passant le nœud d’une corde autour de son cou. Craignant le châtiment des dieux, Créon soudain décide de faire volte-face et de revenir sur l’exécution programmée, mais sa décision est tardive et le processus de mort est en place. Le chœur entoure Antigone et quand survient Hémon, à la vue de son amoureuse sans vie il se donne la mort à son tour, conférant  à ce moment un côté encore plus solennel. Sa couronne est rapportée à Créon pour preuve, par une messagère qui fait récit des noces funèbres d’Antigone et d’Hémon, contant la mort du fils de son épée plongée dans le cœur. Créon s’écroule et reconnaît sa culpabilité : « C’est moi, par ma folie… J’ai vu mourir mon âme. » Il retire sa ceinture, se démet de ses apparats et de son pouvoir et ordonne : « Tuez-moi ! »

© Anis Gras

Parallèlement, sur écran, une jeune femme cuisine et raconte la mort de sa mère, se questionnant sur les notions du juste et de l’injuste, sur la guerre et la mort. En écho à cette jeune femme et à son chagrin, la scène répond. Un chant en duo exécuté au micro ferme la représentation. Une actrice  vêtue de noir tourne comme une derviche. Un rituel de mort éclaire la scène à la lueur des bougies, le târ et les percussions accompagnent la scène.

© Anis Gras

Pendant toute la représentation deux musiciens de la Maison Persane assis côté jardin ponctuent l’action de leurs instruments, du lamento au commentaire et à la rébellion. Le Târ, joué par Alireza Fakhrizadeh Esfahani, un instrument à cordes de la fin du XVIIIe dont la caisse se compose de deux blocs de bois de mûrier évidés parfaitement symétriques, qui confèrent à l’instrument sa forme très spéciale de deux coeurs de différentes tailles se rejoignant par la pointe. Le kamântcheh, sorte de vièle à pique à cordes frottées et les percussions jouées par Fardin Mortazavi : le dāyereh au cadre en bois en forme de cercle ; le daf, un grand tambour sur cadre dont le frottement des anneaux donne l’impression du sable qui coule et le tombak, instrument de forme cylindrique  fait d’une seule pièce de bois et recouvert d’une peau en sa partie la plus large.

La troupe Fanous de Téhéran s’est constituée dès 2005 autour de Neda Shahrokhi et Mortza Yuneszadeh, rejoints un an après par Yassaman Khajehi. Elle a débuté en présentant quelques spectacles dans des festivals étudiants et des théâtres indépendants, en Iran. En 2013 a été créé l’Institut d’art Fanous qui possède une école et une salle de théâtre, un cinéma, des studios, et qui s’occupe de production et de distribution d’œuvres audiovisuelles. Ses représentants se trouvent en Iran et en France ce qui permet une certaine flexibilité dans le montage de projets.

Avec Femme de Meydan, Neda Shahrokhi propose une relecture contemporaine d’Antigone en résonance avec le contexte iranien contemporain, dans un mouvement de va et vient entre la scène et les images à l’écran. La proposition est judicieuse car le Ta’zieh repose sur quatre piliers philosophiques qui sont la résistance, la liberté, la justice et le courage, toutes valeurs dont le peuple iranien a particulièrement besoin en ce moment de déroute mondiale. Le professionnalisme des acteurs/actrices et chanteurs/chanteuses, ainsi que de tous les langages et signes de la représentation, costumes, images, musique, traduction et surtitrage, est remarquable et ne peut que susciter l’admiration.

Femme de Meydan est un projet de l’Agence nationale de la Recherche / ANR Theta mené par Yassaman Khajehi à l’Université Clermont Auvergne. Le spectacle est présenté à la fin de deux journées d’études organisées par le Centre d’Etudes et de Recherche Moyen-Orient, Méditerranée/CERMOM (Julie Duvigneau) en collaboration avec l’Inalco, l’Institut Universitaire de France et l’Université Clermont Auvergne sur le thème Ta’zieh, Passions en partage. Au-delà du théâtre religieux, repenser l’événement rituel performatif. Un moment convivial a suivi la représentation par le partage d’un repas comme le veut la tradition, un geste rare d’hospitalité.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2026

© Anis Gras

Avec les actrices et acteurs : Seyedeh Anahita Dorri, Morteza Youneszadeh, Emil Amirian, Niusha Arablou, Sayna Mirsamiei, Amirali Shaker, Bardia Roustaeifar, Samaneh Ershadifar, Masoumeh Karimzadeh- Hafshejani, Mah Taban Youneszadeh – Avec les musiciens de la Maison Persane : Alireza Fakhrizadeh Esfahani (târ) et Fardin Mortazavi (tombak, daf et kamancheh) – texte Enayat Khadem Bashiri – mise en scène Neda Shahrokhi – dramaturgie Yassaman Khajehi – assistantes Rayehe Pasha, Sarina Kian, Elnour Torabi – compositeur, Enayat Khadem Bashiri – coach vocale Hasmic Karapetian – graphiste et vidéo-artiste Mona Moghadan , caméraman Amirmansour Monfared.

Spectacle présenté le 2 juin 2026, à 19h30, à Anis Gras, Le lieu de L’Autre, 55 avenue Laplace, 94110. Arcueil – 01 49 12 03 29 – site : www.lelieudelautre.com

Derb – L’Odeur du vent

© Maison Persane

Film iranien de Hadi Mohghegh, production Bodega, 2023 – Introduction à la séance du MK2 Beaubourg, le 26 mai 2023 par le musicien Fardin Mortazavi (tombak/zarb, kamâncheh et daf) et la comédienne Daphnélia Mortazavi.

C’est une invitation au voyage qui introduit la projection du film L’Odeur du vent. Une performance poétique et musicale en bilingue, farsi et français, par un musicien-récitant et une comédienne, tous deux de la compagnie Maison Persane, de Poitiers. C’est un hymne au vent, extrait du spectacle Beynâbeyn mis en scène par Christian Rémer, voyage entre Orient et Occident. Le kamâncheh donne la ligne narrative et mélodique dans sa fragilité, et tourne sur lui-même pour que les cordes et l’archet se rencontrent. Le musicien est aussi conteur et l’actrice dit et chante. Le daf, dont le cliquetis des anneaux ressemble à la pluie, rythme Le son du pas de l’eau : « Lavons nos yeux, regardons d’une autre manière. Lavons les mots, le mot doit être lui-même le vent, doit être lui-même la pluie » dit le poème de Sohrâb Sépehri. Ce moment musical nous introduit au coeur du film de Hadi Mohghegh, présenté par l’équipe du cinéma MK2 Beaubourg par le distributeur Bodega Film.

© Image du film L’Odeur du vent

Sa première image est d’une beauté presque mystique, dans un paysage en majesté. Un homme est agrippé au flanc de la montagne, petit point dans une nature qui le dévore. Il ramasse ce qui lui sert à préparer des mélanges médicinaux, plantes et poussière de pierre concassée, son gagne-pain. Ce rapport entre le petit et le grand, entre des éléments naturels, rudes et abrupts, et la solitude de ceux qui vivent dans ces extrêmes de la géographie, est un fil conducteur du film. Quand l’homme redescend, nous voyons qu’il ne jouit pas de la station debout mais qu’il se meut comme accroupi, ses pieds repoussant le sol, à chaque pas. Une partie de l’action tourne autour de lui et de son fils, âgé d’une douzaine d’années, alité et couché à même le sol d’une maison rudimentaire isolée du monde. Ce jeune garçon est dans son monde, le père tire la couverture sur laquelle il repose en un geste attentif et tendre, vers le soleil donnant alors dans la maison.

Le scénario met ensuite au centre du jeu l’employé de l’électricité appelé dans cette maison pour réparer le transformateur tombé en panne, après une première difficulté pour le père d’avoir trouvé un téléphone. Le réparateur – personnage interprété par le réalisateur, Hadi Mohaghegh – s’engage personnellement pour répondre à cette demande. On le suit dans sa recherche effrénée de la pièce manquante qu’il faut aller chercher dans un autre village. La compassion le gagne face au père et à son fils, le besoin d’électricité leur étant vital pour le matelas dont a besoin l’enfant, et pour le soigner. Il fera des kilomètres, sera renvoyé d’un village à l’autre, prendra sur son temps et son argent personnel pour tenter de leur venir en aide. On le suit dans sa mission, autant humanitaire que technique, pleine d’obstacles comme de rencontres. Entre l’aridité d’un côté, l’eau qui coupe les chemins serpentant dans la montagne de l’autre, le dénuement de tous, la nature qui écrase l’humain, l’employé de l’électricité n’a qu’un but, réparer ce transformateur pour redonner vie à la maison du père et de son fils dont la santé en dépend.

© Image du film L’Odeur du vent

Le film nous emmène hors du temps, dans un monde de pauvreté et de combat pour la survie au quotidien, où seule la solidarité a valeur et tente d’apaiser. Le mot même s’économise, dans ce film peu bavard où tout se joue dans le plan fixe et la lenteur, dans la beauté des paysages. L’image est poétique si la vie ne l’est pas. L’histoire se déroule au sud-ouest de l’Iran, dans la région montagneuse du Lorestân d’où l’acteur et réalisateur, Hadi Mohghegh, né en 1979, est originaire. Derb signifie sol dur, en lori, dans sa langue. C’est son quatrième long-métrage – après Bardou en 2013, Memiro en 2015, et Here (Iro) en 2018 – film diffusé pour la première fois sur les écrans français et qui a obtenu le Grand Prix du jury au Festival international de Busan, en Corée et une Montgolfière d’argent au Festival des Trois Continents de Nantes. Le personnage qu’il interprète, dans son empathie avec l’homme et son fils et dans la solidarité qu’il déploie très spontanément, est très attachant, le film est une belle leçon de vie et de dignité.

© Image du film “L’Odeur du vent”

Le regard humaniste du réalisateur – qui parle de la grandeur de l’homme se surpassant dans un acte solidaire – n’est pas sans rappeler l’esprit des films d’Abbas Kiarostami. Il s’inscrit aussi dans la sensibilité des films de Sohrab Shadid Saless – qui avait réalisé Un simple événement et Nature morte, autre réalisateur iranien auquel se réfère Hadi Mohghegh. Ce dernier nous amène avec talent vers un autre regard sur la vie, enlacée à la mort.  Par sa lenteur, ce cinéma bouscule notre habituel rapport au temps et nous fait percevoir une tout autre dimension de la réalité.

Brigitte Rémer, le 10 juin 2023

Performance poétique et musicale : Maison Persane de Poitiers, site : www.maisonpersane.fr – Film L’Odeur du vent : scénario, réalisation Hadi Mohaghegh – montage Farshad Abbasi – son Amir-Mehdi Nouri, Hossein Ghourchian – interprétation Hadi Mohaghegh, Mohammad Eghbali – producteur délégué Issa Kheibarmanesh – producteur exécutif Reza Mohaghegh – distribution Bodega Films 63 Rue de Ponthieu 75008 Paris – tél. : 01 42 24 06 49 – bodega@bodegafilms.com et Persia Film : info@persiafilmdistribution.com – Le film est sorti le 24 mai 2023 sur les écrans.