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Une Maison de poupée

D’après Henrik Ibsen, Mise en scène Yngvild Aspeli et Paola Rizza – avec Yngvild Aspeli (en alternance avec Maja Kunsič et Viktor Lukawski en alternance avec Jofre Carabén (acteur·rices marionnettistes) – compagnie Plexus Polaire, spectacle en anglais surtitré en français – au Théâtre Silvia Monfort.

© Christophe Raynaud De Lage

Avec Une Maison de poupée dans la version proposée par la compagnie Plexus Polaire, Nora (Yngvild Aspeli) règne sur un monde de mannequins grandeur nature : Torvald Helmer, son époux, bientôt nommé directeur de banque, leurs trois enfants et la gouvernante, docteur Rank l’ami de la famille, Krogstad l’avoué, et Kristine Linde.

L’adaptation suit de près ce grand classique de l’auteur norvégien Henrik Ibsen, écrite et représentée en 1879. C’est Noël. L’action se passe dans le salon de la maison des Helmer où se trouvent Torvald et les enfants, mais la belle horlogerie bourgeoise très vite se dérègle autour de l’argent. Torvald le gagne et le contrôle, Nora dépense, dans une certaine insouciance. Pourtant la dépendance dans laquelle elle est enfermée, lui pèse.

© Christophe Raynaud De Lage

Le début est de bonne humeur. Dans le rôle qu’il lui a attribué, de « petite alouette », Nora charme son époux. Il vient d’obtenir une promotion comme directeur de banque. Les enfants se réjouissent de Noël et préparent le sapin. Nora est narratrice puis elle donne vie à chacun des mannequins tant dans une manipulation savante que par les modulations de sa voix. Nora/ Yngvild Aspeli est tous les personnages, un lourd défi théâtral dont elle se tire à merveille. On est dans une maison de poupées – au pluriel – dans le stricto sensu du terme, mais la maison est en carton… pirouette, alouette… !

L’arrivée impromptue de Kristine Linde sonnant à la porte, une amie de Nora perdue de vue depuis plusieurs années, change le cours des choses. Devenue veuve, elle vient implorer un emploi auprès de Nora et cette dernière s’engage à l’aider. Toutes deux se racontent. Nora parle du séjour d’un an qu’elle a dû organiser en Italie sur les conseils des médecins, pour son mari alors gravement malade, son père lui aurait prêté de l’argent. On comprend que le mariage est plutôt de raison que de passion et que Nora n’est pas heureuse, malgré l’apparence donnée par le couple.

Nora obtient de Torvald cet emploi promis, en toute bonne foi. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que l’attribution du poste provoque un licenciement, celui de Krogstad l’avoué de la banque. Or Nora a contracté secrètement un emprunt auprès de lui pour le séjour en Italie, échangé contre une reconnaissance de dette. Krogstad vient lui demander d’intervenir pour retrouver son poste. Prise de panique Nora tente de faire marche arrière auprès de son époux qui ne comprend plus et refuse. Le ton monte, comme l’atmosphère qui se trouble.

© Christophe Raynaud De Lage

Krogstad revient et ne pouvant obtenir gain de cause avance dans le chantage. Il menace d’écrire une lettre à Torvald Helmer, donc de la dénoncer. Prise de panique dans ce tourbillon de suspicion et coincée dans ses non-dits, Nora perd pied : les enfants s’effacent du plateau et disparaissent d’une manière singulière, d’étranges araignées sortent de trappes qui se soulèvent à peine et traversent la pièce. Petit à petit Nora est envahie de ces tarentules étranges aux paires de pattes de plus en plus grandes jusqu’à devenir monstrueuses, comme ces trolls sortis des légendes scandinaves dont Ibsen a tissé son théâtre dans Peer Gynt. Comme si ses propres démons allaient l’engloutir elle devient elle-même tarentule, cette araignée mythique de l’Italie. De tarentelle qui devient ici une danse de morsure, une danse enragée, à tarentule, il n’y a qu’un pas – à l’origine la tarentelle était d’ailleurs une danse thérapeutique pour soigner les morsures. On bascule dans un autre monde, celui du fantastique et de la terreur où l’enfermement se précise, où le piège se referme.

© Christophe Raynaud De Lage

Une séquence entre le docteur Rank, grand ami de la famille et Nora montre une lassitude commune. Rank déclare sa flamme avant de disparaître tandis que Nora voulait lui demander conseil sur ses affaires financières. Krogstad lui rend visite encore une fois et jette une lettre dans la boîte dont Nora n’a pas la clé. Ses pensées s’assombrissent. Quand Torvald – devenu acteur, interprété par Viktor Lukawski – prend connaissance du contenu de la lettre, secret de famille s’il en est, Nora enclenche son compte à rebours, sa fin peut-être par cette révélation, la fin du couple sûrement. Lui explose, mettant sa réputation dans la balance, agresse Nora et joue l’homme blessé d’avoir été trompé dans sa confiance. Coup de théâtre, une seconde lettre contredit la première, renvoyant la reconnaissance de dette. L’honneur est sauf, mais le mal est fait ! L’heure de vérité a sonné. Nora donne l’estocade finale lui lançant en plein visage ce que fut sa vie avec lui, qui ne l’a jamais considérée que comme une poupée. « Je ne peux pas passer une nuit de plus sous le toit d’un étranger » lui lance-t-elle avant de claquer la porte.

Construite comme une sorte de puzzle, la pièce eut un grand retentissement à sa création en 1879 au Théâtre Royal de Copenhague, elle mettait brusquement le projecteur sur la domination masculine, la pression sociale, l’émancipation de la femme et se terminait dans la rupture radicale et unilatérale de Nora. Elle garde aujourd’hui une grande force. Dans le langage marionnettique choisi par Yngvild Aspeli et Paola Rizza qui signent la mise en scène, les rôles se sont inversés. Saisie d’effroi, Nora est devenue marionnette, agressée par les tarentules réalisées dans des échelles différentes et jusqu’à devenir géantes, qui l’engloutissent dans sa culpabilité. Tandis que Torvald devenu acteur a changé de statut, mais reste tout aussi aveugle.

© Christophe Raynaud De Lage

C’est une lecture passionnante de la pièce, pourtant assez souvent montée, que propose la compagnie Plexus Polaire qui joue entre l’illusion et la réalité. Les mannequins magnifiquement sculptés, présents presque tout au long du spectacle comme témoins assistés, et manipulés avec brio, portent le trouble du double. Tout participe d’une virtuosité pluridisciplinaire dans laquelle le fantastique pénètre le quotidien : les costumes faits de splendides tissus, les chœurs et la bande son qui soulignent la psyché de Nora dans laquelle on pénètre, la lumière. Le spectacle a quelque chose d’hypnotique dans la pulsion donnée du personnage de Nora, perdue dans son mensonge et tiraillée dans ses contradictions, moteur de tous les autres personnages.

Yngvild Aspeli traduit les émotions de la pièce avec une grande inventivité et justesse entrainant le spectateur dans son cauchemar jusqu’à ne plus savoir qui manipule qui. Directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire basée en France et depuis 2022 du Nordland Visual Theatre / Figurteatret i Nordland en Norvège, elle s’est formée à l’école Jacques Lecoq et à l’Institut international de la Marionnette à Charleville-Mézières. Dans un court récit d’introduction, Yngvild Aspeli vient elle-même sur scène pour dire que l’idée de la pièce, Une Maison de poupée lui est venue grâce à un oiseau qui cognait contre la vitre alors qu’elle lisait. Norvégienne, comme Ibsen, elle sert de manière personnelle et puissante la dramaturgie de la pièce, dans un spectacle d’une grande beauté plastique.

Brigitte Rémer, le 20 mars 2026

Composition musicale Guro Skumsnes Moe – chorale Oslo 14 Ensemble – fabrication des marionnettes Yngvild Aspeli, Sébastien Puech, Carole Allemand, Pascale Blaison, Delphine Cerf – scénographie François Gauthier-Lafaye – chorégraphie Cécile Laloy – lumière Vincent Loubière en alternance avec Marine David – costumes Benjamin Moreau – son Simon Masson en alternance avec Raphaël Barani – régie plateau et manipulation des marionnettes Alix Weugue en alternance avec Léa Brès – fabrication décor Eclektik Sceno. Le spectacle a été créé le 16 septembre 2023 au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières. Il a reçu une Mention Spéciale du Prix de la Critique, en 2024

Du 19 au 29 mars 2026, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 20h, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris. Métro : ligne 13 arrêt Porte de Vanves – tramway arrêt Brancion – site : twww.theatresilviamonfort.eu – tél. : 01 56 08 33 88.

Nora, Nora, Nora !

De l’influence des épouses sur les chefs-d’œuvre, d’après Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen – texte et mise en scène Elsa Granat – dramaturgie Laure Grisinger – Théâtre de la Tempête.

© Christophe Raynaud-de-Lage

On entre dans l’histoire d’un secret de famille prenant pour point de départ Maison de Poupée, de l’auteur norvégien Henrik Ibsen, pièce écrite en 1879 à partir d’un fait réel. On y entre par la dérision et la subversion. Perché sur un piédestal et statufié, l’auteur, Ibsen, est recouvert d’une épaisse couche de peinture blanche, par l’assemblée des femmes, sortes d’Érinyes vêtues de combinaisons de protection nucléaire tout aussi blanches, rouleau et peinture à l’œuvre. Tout y passe vêtements, barbe, cheveux et lunettes. Et voilà Ibsen littéralement pétrifié, dans tous les sens du terme. Les ouvrières sortent après avoir annoncé la couleur. Les femmes se rebellent.

On pénètre ensuite au cœur de ce qui pourrait ressembler à un Ehpad où chaque personnage se présente de manière satirique : celle qui veille sur les autres, dans la préface ; Camille, dans le dossier pédagogique ; Suzanna, sage-femme désignant les enfants, pourtant bien adultes, comme son chef-d’œuvre. Deux infirmières entourent deux vieilles femmes à la mémoire brouillée. Au sol, non loin d’elles, deux pigeons figés, comme repus des graines lancées. Il pleut, on les incite à rentrer…  « Je ne bougerai pas » dit Nora qui laisse déborder son caractère et qui se souvient d’une soirée à l’opéra avec ses parents. Ingmar – Bergman il va de soi – arrive avec un tapis blanc plié… Le tapis vert qui faisait office de gazon, est nettoyé.

© Christophe Raynaud-de-Lage

Nora fait face à ses enfants qui à la mort du père découvrent que leur mère, cette inconnue disparue depuis leur enfance, est toujours en vie. Ils viennent lui demander des comptes : « Maman, on peut savoir pourquoi tu nous as abandonnés… » Passe une vieille chanson de ce temps-là. Du fond de son fauteuil, Nora sort un porte-document qui contient les traces et preuves du passé et qui livre son secret de famille. Une vieille dame aimée de tous en est le témoin. Les enfants feuillettent leur petite enfance, avant que leur mère quitte la maison, essayant de recoller les morceaux de la réalité. Ils scrutent photos et papiers administratifs avec impatience et exaltation, cherchent les traces de leur propre existence. « Ici, ma grande sœur, là… » Ils peinent à se reconnaître.

Avec eux Nora remonte le fil du temps : elle épouse Torvald Helmer, directeur de banque et met au monde trois enfants. Pour soigner son mari, elle contracte à son insu mais pour son bien, un emprunt, auprès d’un certain Krogstad. Elle qui, dans son foyer, est devenue parfaitement invisible – car « Une femme n’a pas le droit de… » – puise dans ses forces et sa créativité et signe un faux en écriture qui permet au mari de partir en Italie faire la cure prescrite par le médecin. Pour contrer ce Krogstad menaçant de tout révéler, elle se bat, voulant à toute force éviter que Torvald ne sache. Pourtant, par une lettre du maître-chanteur envoyée, le voilà informé. Haro sur sa réputation ! À ses accusations pleines d’injustice, Nora s’effondre.

© Christophe Raynaud-de-Lage

Cependant et alors que les choses semblent s’arranger, la jeune femme décide de larguer les amarres et part, en quête de sa vie, à la recherche d’elle-même. « Je ne t’aime plus. Je te rends mon alliance, les clés. » Pour les enfants c’est un abandon. Qu’ils soient aujourd’hui là pour elle, est un acte fort. Elle leur doit la justification de son absence. Tout se passe dans une joyeuse anomie, où on s’arrache un meuble, où l’horloge sonne et appelle le temps, où l’heure de vérité est proche. On m’a fait internée, on m’a enlevé les enfants. Une permission de week-end la ramène dans sa maison. Une question taraude les enfants : « Est-ce que tu nous as aimés ? » Dans cette remontée du temps apparaît le jeune Thorval, Nora et trois petits. « J’ai rêvé… » Sur un air d’opéra, elle commente le chant et deux Nora se font face à quelques trente années d’écart.

© Christophe Raynaud-de-Lage

L’héroïne de la pièce dialogue avec Henrik (Ibsen) qui lui souffle : « Il faudrait que tu me relises. » Interférences des voix intérieures, du jeu dans le jeu, on ne sait plus qui est qui. Thorval prend la place d’Ibsen sur le socle de pierre, une leçon de féminisme lui est infligée. Les étourneaux passent. Un chant enfle. Revient l’auteur dans une leçon de poésie et de philosophie. Montent la danse – une tarentelle, le rythme, Nora et son double, Madame Linde, sont au centre. Son effigie à son tour statufiée, comme héroïne ou comme Christe recrucifiée.

Passent les grands mythes à la moulinette au gré de l’énergie des quatorze jeunes acteurs, tout droit sortis de l’École Supérieure d’Art Dramatique qui déploient leur chant choral et enthousiasme dans la disparité des rôles. Ils sont accompagnés des deux actrices amatrices, Gisèle Antheaume et Victoria Chabran incarnant Nora Helmer et Madame Linde, dans le charme désuet des aînés. L’équipe est guidée par Elsa Granat qui signe écriture et mise en scène, secondée par Laure Grisinger à la dramaturgie et qui a inventé cette suite de Maison de poupée, devenue maison de retraite, droits à succession et droit à vivre dans la dignité. Le spectacle interroge avec ironie et distanciation, la place des femmes dans la société.

Elsa Granat avait monté en 2020 V.I.T.R.I.O.L sur le thème de la folie, spectacle dont les représentations avaient été suspendues en raison du covid. Elle a présenté au TGP de Saint-Denis King Lear Syndrome ou les mal élevés où à partir de Shakespeare elle questionne l’héritage, la maladie et la fin de vie. Elle met aujourd’hui en scène Nora, Nora, Nora ! Trois Nora pour trois enfants qu’elle n’a pas élevés et qui cherchent à comprendre pourquoi et comment une mère peut déserter ses enfants. Le patriarcat du temps jadis n’est pas si loin, qui draine ce violent désir de vie, désir de mort.

Brigitte Rémer, le 10 avril 2024

© Christophe Raynaud-de-Lage

Avec, en alternance : Maëlys Certenais, Antoine Chicaud, Hélène Clech, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Niels Herzhaft, Chloé Hollandre, Juliette Launay, Anna Longvixay, Clémence Pillaud, Luc Roca, Lucile Roche, Clément-Amadou Sall, Juliette Smadja et deux actrices amatrices : Gisèle Antheaume, Victoria Chabran – Assistanat à la mise en scène Zelda Bourquin – scénographie Suzanne Barbaud – lumières Véra Martins – son Mathieu Barché – régie générale et plateau Quentin Maudet – régie plateau et habillage Sabrina Durbano – approche chorégraphique de la tarentelle : Tulia Conte, Mattia Doto.

Jusqu’au 31 mars 2024, du mardi au samedi 20h30 dimanche 16h30 – Théâtre de La Tempête – Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre 75012. Site : www.la-tempete.fr