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Des hommes endormis

Texte Martin Crimp – traduction Alice Zeniter – mise en scène Jean-Luc Lagarde, compagnie Seconde Nature – à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

© Marie Gioanni

Dramaturge britannique, Martin Crimp est aussi traducteur et metteur en scène et monte parfois ses propres textes. Il a écrit et publié depuis les années 80 une quinzaine de pièces et des livrets d’opéra pour le compositeur Georges Benjamin, dont Written on skin présenté en 2012 au Festival d’Aix-en-Provence et Lessons in love and violence au Royal Opéra House de Londres en 2018.

Des hommes endormis est une commande de Katie Mitchell pour la troupe du Deutsche Schauspiehaus à Hambourg où la pièce fut créée en 2018. Comme l’ensemble de son théâtre il explore la violence contemporaine avec une certaine cruauté et beaucoup d’humour, dans un rapport singulier à l’absurde.

© Marie Gioanni

La scénographie nous mène dans un séjour bourgeois sommairement représenté avec grand frigo et petit point d’eau. Une chanson blues à bas volume communique une impression de calme. Une immense baie vitrée permet, dans son opacité, de prolonger l’action sur le balcon et à un moment de nous faire voir la ville (scénographie Ludovic Lagarde, en collaboration avec Sébastien Michaud). Côté jardin une table et une chaise type chaise d’école, inconfortable, l’antre de la protagoniste, Julia, (Christèle Tual) auteure apparemment connue mais on ne le saura que tard. Côté cour un lampadaire des plus banals et à mille mille de la première, une seconde chaise tout aussi inconfortable sur laquelle est avachi l’époux, Paul, (Laurent Poitrenaux) un tantinet non-réactif aux coups qu’il reçoit. À ses côtés, un magnétophone, il est producteur de musique à défaut d’avoir été pianiste.

La pièce ouvre sur un bruit d’avion qui couvre les voix et la musique, et qui revient de manière récurrente – caractère subjectif du son – Julia, femme de tête fantasque envoie ses salves existentielles de manière hâbleuse et sans réserve pour faire payer à son époux la distance mise entre eux, le manque de tendresse et l’absence d’enfant, et, derrière sa superbe, tente de régler ses comptes avec son propre désarroi. La mise en scène suspend l’action par des noirs qui rythment le spectacle comme des plans de tournage entre leur début et leur fin.

© Marie Gioanni

Il est deux heures du matin, à cette heure sommes toutes singulière s’il s’agit d’invitation Julia a convié sa nouvelle assistante, Josefine (Hortense Girard), sans en informer Paul. Rien n’est prévu, le frigo est vide. Arrive cette jeune femme, très extravertie, avec son compagnon, Tilman fabricant de meubles (Guillaume Costanza), un drôle d’oiseau, un peu fantaisiste et en vol sans visibilité lui aussi. « Elle disjoncte » dira Paul en parlant de Julia.

Et le quatuor grince, les femmes vont acheter un peu de vin, les hommes se rapprochent, la conversation va et vient entre avoir un enfant ou ne pas. Josefine voudrait s’éclater, danser. Paul lui offre de la musique classique. Elle lui assène un coup violent, lui pulvérisant le nez. Il raconte son enfance, l’abandon du piano qu’il apprenait « j’avais pas d’âme » dit-il, et l’abandon de sa mère. Tilman trouve un reste de salade grecque au fond du frigo et va boire un peu trop, surtout quand Josefine lui fera savoir qu’elle est enceinte. L’appel téléphonique d’un certain Marco à Julia la déstabilise totalement.

© Marie Gioanni

La pièce mène du quasi-soliloque de Julia au début de la pièce à son statut de spectatrice avant effondrement et de la gesticulation de Josefine sous lumière psychédélique (signées Sébastien Michaud) à la déroute des hommes endormis. La direction d’acteurs de Ludovic Lagarde est remarquable et le couple Julia-Paul/Christèle Tual, Laurent Poitrenaux – deux acteurs qui ont travaillé à plusieurs reprises avec le metteur en scène – fonctionne à merveille, chacun dans son extrême, de même que le couple Josefine-Tilman/Hortense Girard, Guillaume Costanza dans ses gesticulations et égarements, l’un pouvant être le négatif de l’autre. La mise en scène de Ludovic Lagarde fait osciller le spectateur entre une réalité cruelle et une certaine déréalisation, ouvrant jusqu’au fantastique et au rêve.

Brigitte Rémer, le 5 mai 2026

Julia, Christèle Tual – Paul, Laurent Poitrenaux – Tilman, Guillaume Costanza – Josefine, Hortense Girard. Scénographie Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud – régie générale et assistanat à la scénographie, Moustache (François Aubry) – costumes Marie La Rocca – lumières Sébastien Michaud – son et images Jérôme Tuncer – musique Alvise Sinivia – Collaboration artistique à la mise en scène Céline Gaudier – production Compagnie Seconde Nature, avec le soutien du dispositif d’insertion de l’École du Théâtre national de Bretagne. La traduction française signée d’Alice Zeniter a été publiée par les éditions de l’Arche en 2019.

Du 4 au 24 mai 2026, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4, square de l’Opéra Louis- Jouvet. 75009 Paris – métro Opéra, Havre Caumartin – site : www.athenee-theatre.com – tél. : 01 53 05 19 19

Médecine générale

Texte Olivier Cadiot – conception et mise en scène Ludovic Lagarde – Avec Valérie Dashwood, Laurent Poitrenaux, Alvise Sinivia – au Théâtre de la Ville / Les Abbesses.

© Mariano Barrientos

Le point de départ du spectacle est un roman de quatre cents pages d’Olivier Cadot que Ludovic Lagarde a réussi à adapter à la scène. C’est la huitième fois que les deux artistes collaborent sur un projet. Autant dire qu’ils travaillent en confiance.

Le scénario met en confrontation trois personnages, Closure, écrivain, qui vient d’enterrer son demi-frère (Laurent Poitrenaux) ; Mathilde, anthropologue, légèrement déconnectée des réalités après un long séjour de travail sur le terrain (Valérie Dashwood) ; Pierre, musicien, assis devant son piano situé côté jardin (Alvise Sinivia, qui signe également la conception sonore et musicale du spectacle). Ensemble, ils décident de s’arracher à un monde devenu pour eux illisible et de se créer de nouvelles utopies. Mathilde offre une maison familiale en état de semi-abandon comme nouveau port d’attache.

© Mariano Barrientos

La scène débute par un duo musique-lecture orchestré par Mathilde, tourneuse de pages, qui fait le grand écart entre la partition du pianiste – jouant Haydn qu’il affectionne particulièrement – et le livre d’Olivier Cadiot lu par Closure. Mathilde est pour Closure une vieille connaissance de lycée. Lui, a rencontré Pierre dans un train. À la recherche de son enfance disparue, elle s’échauffe comme au cours de danse, balancé, chassé, coupé, levé, plié. Cette première scène donne le ton du loufoque et d’un humour pince-sans-rire ravageur. Un micro sur pied, des images vidéo se promènent sur des praticables de différentes tailles et positionnement, montrant des ciels noirs et des nuages (scénographie Antoine Vasseur, conception vidéo Jérome Tuncer). Les corbeaux guettent. Les trois compères en costumes noirs et chemises blanches (signés Marie La Rocca) – réinventent la vie quotidienne et son cortège de péripéties et de rituels faisant évoluer l’atmosphère pseudo-classique du début en une joyeuse anomie débridée. Jusqu’à ce que tout se délite dans les souvenirs où chacun se perd.

On suit ces trois extravagants solitaires imprégnés de mal de vivre, à la recherche de nouvelles raisons d’exister, ils sont à tour de rôle la Trinité, père, fils et Saint-Esprit imitation icônes. Les hommes épluchent les haricots, Mathilde revient sur sa famille et son histoire, elle retrouve un bouquet daté du 1er juin 1881 : « Mon père disait… Ruine et désir, notre père parlait comme une langue étrangère… C’est du poison tout ça, je n’arrive pas à revenir à la maison. » Elle s’était enfuie très jeune. Closure parle de l’héritage moral de son demi-frère qu’il vient d’enterrer et s’enregistre, avant de s’emporter pour de bon. Pierre, qui a l’oreille absolue, se concentre sur ses magnétophones comme un DJ habité et endiablé, faisant aussi son récit familial.

© Mariano Barrientos

Les images se teintent de nuances de violet (lumières, Sébastien Michaud). La nature, présente dans le récit, s’affiche sur les praticables-écrans, tandis que Mathilde râpe le gruyère. Les oiseaux pépient et le tilleul s’effondre. Avant de virer à l’humour noir, le récit a pris un petit air de conte. Pierre joue du piano avec les pieds puis se replie sous l’instrument comme dans une cabane. « J’ai pas de souvenirs » confirme-t-il. Mathilde le rejoint et délire dans ses souvenirs. Les viols par les prêtres sont évoqués, ainsi que les suicides en série qui ont suivi. Le piano, truqué, devient strident. Le conscient, le pré-conscient, l’inconscient, s’invitent au générique, bercés par le murmure du piano. Et l’on se questionne mutuellement sur l’inconscient. « Je m’habitue à ma future disparition » dit Closure, l’écrivain, tandis que Pierre et Mathilde se mettent à ranger. Il ne reste qu’à se dire adieu.

© Mariano Barrientos

L’univers d’Olivier Cadiot dont l’œuvre est emblématique de la poésie contemporaine, invente et déconcerte par ses lignes brisées et reliefs escarpés. Il est dans l’invention formelle, le découpage et rapiéçage. Ludovic Lagarde accompagné des trois magnifiques acteurs – Valérie Dashwood, Laurent Poitrenaux, Alvise Sinivia – qui pourraient être les trois facettes d’un même personnage, sait lui donner corps. Il connaît sa poétique et a entre autres monté de lui Frères et Sœurs en 1993 ; adapté et mis en scène plusieurs de ses romans et textes de théâtre : Le Colonel des Zouaves (1997), Retour définitif et durable de l’être aimé (2002), Fairy Queen (2004). Au Festival d’Avignon 2010, d’Olivier Cadiot il a créé Un nid pour quoi faire – repris au Théâtre de la Ville la même année – et Un mage en été.  En 2016, il a mis en scène Providence.

Médecine générale est un spectacle plein de finesse, sobre et baroque, où se mêlent les vies inachevées de personnages quelque peu désabusés mais pleins de vie. De la belle ouvrage !

Brigitte Rémer, le 15 mai 2025

Avec Valérie Dashwood, Laurent Poitrenaux, Alvise Sinivia. Scénographie Antoine Vasseur – lumières Sébastien Michaud – costumes Marie La Rocca – conception sonore et musicale Alvise Sinivia – conception vidéo Jérome Tuncer – son David Bichindaritz, Jérome Tuncer – collaboration à la dramaturgie Pauline Labib-Lamour – assistante à la mise en scène Élodie Bremaud.

Du 28 avril au 13 mai 2025 – au Théâtre de la Ville/ Les Abbesses, 31 rue des Abbesses. 75018. Paris – métro : Abbesses, Pigalle – tél. : 01 42 74 22 77 – site : www.theatredelaville-paris.com

Providence

© Pascal Gely

Texte Olivier Cadiot – mise en scène Ludovic Lagarde – jeu Laurent Poitrenaux, au Théâtre des Bouffes du Nord.

On entre dans le cabinet de sonorités de Cadiot-Poitrenaux-Lagarde, mi-salon mi-atelier, dans une maison au bord d’un lac. Un homme s’y est retiré. Deux magnétophones font fonction de figures totems et officient, chambres d’écho et interlocuteurs pour l’acteur, seul en scène. Un long canapé et un panneau réfléchissant qui servira d’écran. Des cloisons aux grilles bleu-nuit laissent filtrer la lumière, comme des moucharabiehs.

Quatre histoires ont été compressées en une unité nommée Providence – du nom du quatrième récit – dont on ne comprendra pas tout. On se laissera couler dans les expérimentations de l’acteur bonimenteur démonstrateur qui fait des gammes compulsives sur ses magnétophones, s’enregistre et se répond, joue de mots et de bruitages, de sons et de musiques et dialogue avec lui-même par vidéo interposée. Le labyrinthe est complexe et malgré le fil d’Ariane le spectateur se perd, et se laisse perdre. Il est question d’un personnage et d’un auteur dont les points de vue divergent, d’un jeune homme qui se transforme en vieille dame, d’Illusions perdues à la Balzac, d’un vieil homme au bord du vide qui prépare sa conférence pour faire la preuve par quatre qu’il n’est pas tout à fait fou.

Ces séquences se mêlent et se tordent entre elles, sur fond de quadriphonie. Le verbe est dense, touffu, abstrait, il est intense et brumeux, et se transforme, à certains moments, en vapeur d’eau. L’acteur est convaincu, concentré, pince sans rire. Il mène son combat, seul au front, il est un et multiple, diseur et chef d’orchestre, il joue de vérité et de fiction, la providence pour lui. « C’est à la notion de personnage que le texte s’attaque. Qu’est-ce qu’un personnage ? En a-t-on besoin ? » reconnaît Laurent Poitrenaux qui excelle sur ces sentiers escarpés.

Cadiot-Poitrenaux-Lagarde en sont à leur troisième essai ensemble, c’est dire qu’ils se connaissent. Deux textes d’Olivier Cadiot ont été présentés et mis en scène par Ludovic Lagarde, interprétés par Laurent Poitrenaux, Le Colonel des Zouaves en 1997 et Un mage en été, en 2010. « Dans l’écriture de Cadiot tout est sans cesse en mouvement, les choses se font et se défont, se construisent de manière quasi rhapsodique, on ne peut se reposer seulement sur la seule continuité psychologique » note le metteur en scène.

Créé en novembre dernier à la Comédie de Reims, Centre dramatique national que dirige Ludovic Lagarde, Providence est un peu comme un objet volant non identifié, magnétique, poétique, fantastique, exigeant, millimétré, parfois dévastateur. L’Ircam y est partie prenante dans le travail du son. « Si on examine une vie entière, on trouvera le moment X où, à cause de la disparition d’Y, du départ de Z, de conditions de vie terrifiantes, de barbarie totale, ou d’une idée tout simplement, d’une idée terrible, vous avez été vraiment le plus mal, c’est inscrit – ça fait un pic à l’encre noire » écrit Cadiot qui se plait à parler par énigmes. Singulière est la narration, singulier le spectacle, un bel objet, cherchez l’erreur.

 Brigitte Rémer, le 13 mars 2017

Scénographie Antoine Vasseur/assistante Justine Creugny – lumières Sébastien Michaud – réalisation sonore David Bichindaritz – réalisation informatique musicale Ircam Sébastien Naves et Jérôme Tuncer – conseiller musical Jean-Luc Plouviercostumes Marie La Rocca/assistante Peggy Sturm – habillage Alice Françoismaquillage et coiffure Cécile Kretschmar/assistant Mityl Brimeur  – conception image Michael Salerno – collaboration image Romuald Ducrosconception graphique Cédric Scandelladramaturgie Sophie Engel/conseillère dramaturgique Marion Stoufflet assistante à la mise en scène Céline Gaudier mouvement Stéfany Ganachaud – ensemblier Éric Delpla – régie générale Jean-Luc Briand – régie vidéo Stéphane Bordonaro régie plateau Paul Argis.

Du jeudi 2 au dimanche 12 mars 2017 – Théâtre des Bouffes du Nord – 37 (bis), boulevard de la Chapelle – 75010 Paris – métro : La Chapelle – Tél. : 01 46 07 34 50 – www.bouffesdunord.com – En tournée : du 15 au 25 mars au Théâtre National de Strasbourg – du 29 au 31 mars à la Maison de la Culture d’Amiens, du 4 au 7 avril à la Comédie de Clermont-Ferrand, Maison de la Culture – Le roman Providence est publié aux Éditions P.O.L