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Abgrund / L’Abîme

© Arno-Declair – Les Gémeaux/Sceaux

Texte de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier avec la Schaubühne de Berlin – Scène Nationale Les Gémeaux, à Sceaux – Spectacle en allemand surtitré français. Création en France.

Après une rapide initiation au fonctionnement du casque audio que l’on trouve posé sur chaque fauteuil du théâtre et que le spectateur est invité à porter, on s’introduit, presque par effraction, dans l’intimité d’une soirée organisée entre amis. Milieu bourgeois, pour ne pas dire bobo, nous sommes au cœur d’une grande et belle cuisine à l’imposante table centrale. Unité de temps et de lieu pour ce spectacle qui se déploie dans une scénographie efficace et pertinente où s’affichent sur écran, entre des moments séquencés, des mots-clés. Le couple hôte, Bettina et Matthias, finit de préparer les boissons et les mets tout en devisant avec le premier couple arrivé. Suivront, avec un léger retard, un homme seul, homo, et une femme. Ils sont trentenaires, parlent de tout et de rien avec aisance et certitude. Tous les sujets du quotidien défilent, sans peur des clichés, dans leur absurdité : la maison, le couple, le politique, les vacances, la musique, les projets, la cuisine, les enfants. Les deux filles de Bettina et Matthias – âgées de cinq ans et quelques mois – dorment paisiblement dans leur chambre, leur mère y jette un rapide coup d’oeil deux ou trois fois au cours de la soirée. Un travail filmique s’affiche sur des voilages comme des réverbérations sur l’eau en mouvement, et montre la chambre couleur de songe Tout est paisible, positif, léger, détendu et futile. La voix des acteurs est feutrée, ordinaire, comme à la maison – l’audition fine que permettent les casques souligne l’intimité – et les personnages tiennent entre eux la bonne distance sociale, amicale et complice. De temps en temps le débat existentiel s’anime ou dérape, avec maîtrise.

Et la soirée suit son cours, dans ce langage si près de la réalité, selon une tension dramatique qui va monter crescendo, jusqu’au point de bascule et jusqu’à la tragédie, comme un coup de grisou. L’insoutenable s’étant invité dans la maison, l’auteure, Maja Zade, emmène le spectateur là où on ne l’imaginait pas, dans un acte de déconstruction proche du cauchemar, de déstructuration du temps, de chaos intérieur. Et elle observe en entomologiste les réactions des invités en état de choc et qui ne savent plus comment se comporter. Elle les regarde dévisser, face à l’Abîme.

Dramaturge à la Schaubühne depuis vingt ans, Maja Zade est aussi traductrice. Abgrund, L’abîme est sa seconde pièce, créée à Berlin en avril dernier par Thomas Ostermeier. Status Quo, la première, mise en scène par Marius von Mayenburg, fut présentée à la Schaubühne, en janvier. Le monde qu’elle dépeint reste une énigme, comme la vie peut-être. Thomas Ostermeier donne sa lecture, par la projection des interactions entre les personnages, avec la finesse et l’intelligence qu’on lui connaît. Il guide magnifiquement les acteurs, chacun à sa place, échappant à toute caricature, Bettina et Matthias, le couple invitant, est particulièrement remarquable (Jenny-König et Christoph-Gawenda).

Metteur en scène et co-directeur de la Schaubühne de Berlin avec la chorégraphe Sacha Waltz, Thomas Ostermeier poursuit son parcours d’excellence. Ses choix d’œuvres et d’auteurs sont éclectiques, il a entre autres fréquenté Ibsen, Shakespeare, O’Neil, Lars Noren, Thomas Mann, Büchner, Tennessee Williams, Yasmina Reza, Schnitzler, Sarah Kane, John Fosse et bien d’autres encore. Les Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux l’accueille depuis une quinzaine d’années. Ce spectacle, L’Abîme / Abgrund porte le trouble, avec son scénario du pire, dans une théâtralité remarquée.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2019

Avec : Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Isabelle Redfern, Alina Stiegler, Svea Derenthal ou Keziah Bürki. Dramaturgie Maja Zade – lumières Erich Schneider – musique Nils Ostendorf – son Jochen Jezussek – vidéo Sébastien Dupouey – décor et costumes Nina Wetzel.

Du 3 au 13 octobre 2019, du mardi au samedi à 20h45, dimanche à 17h, Les Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux, 49 avenue Georges Clémenceau. 92330. Sceaux – RER B station Bourg-la-Reine – site : www.lesgemeaux.com – tél. : 01 46 61 36 67

Peer Gynt

© Arnaud Bertereau

Texte Henrik Ibsen – Traduction François Regnault – Adaptation et mise en scène David Bobée/CDN Normandie-Rouen – Créé en janvier 2018 au Grand T de Nantes.

Ce poème dramatique norvégien en cinq actes d’Ibsen, publié en 1867 et représenté pour la première fois à Oslo en 1876, contient pas moins d’une cinquantaine de personnages. C’est dire la difficulté de le monter et la nécessité de l’élaguer. Au début de la pièce, Peer Gynt est un tout jeune homme, il nous mène, dans ses errances, jusqu’à la vieillesse et la solitude absolue. Fou de liberté, il parcourt le monde et le défie, taille sa vie fantasmée à coups de mensonges et de rêves, rate ce qu’il entreprend. Sa course folle tient de la fuite et du parcours initiatique et la chute n’est jamais loin de l’envol, dans sa quête d’identité il tient de l’albatros. Ceux qui le croisent n’en sortent pas indemnes : il perturbe la fête au village, viole la mariée, s’enfuit, séduit la fille du roi des montagnes qui l’entraîne dans le monde des trolls, leur vend son âme puis tente de se désister, s’enfuit à nouveau.

Derrière ses vagabondages qui célèbrent la vie, deux femmes illuminent son parcours : Ase, sa mère, avec laquelle il célèbre ses retrouvailles dans une petite roulotte, elle qui le connaît si bien dans ses affabulations et qui oscille entre surprotection et colère, lui qui l’accompagnera tendrement jusqu’à la mort ; Solveig – qui signifie le chemin du soleil – dont il tombe éperdument amoureux et qu’il retrouvera à l’approche de la mort, trop occupé par les affaires extraordinaires qu’il essaye de faire. Car il a de l’ambition et rêve de reconnaissance.

Après la mort de sa mère en un moment très émouvant où il lui fait croire qu’ils chevauchent ensemble dans la voie lactée, en route vers Saint-Pierre, après un saut dans le temps, on retrouve Peer Gynt loin de la Norvège, marchand d’esclaves à la tête d’une fructueuse affaire au Maroc. Comme toujours l’affaire tourne court et ses rencontres sont autant de mises à l’épreuve. Son partenaire le dévalise et le bateau plein de ses richesses sombre en mer, lors d’un retour qu’il souhaitait triomphal. Une série de péripéties s’en suivent. On le retrouve en Arabie où sa dernière conquête, Anitra, lui dérobe ses derniers biens puis en Egypte où il est sacré empereur des fous, dans un asile. Sur le vaisseau du retour au pays il subit encore toutes sortes d’inquiétudes par ses aventures, notamment avec un mystérieux fondeur de boutons-sorte d’alchimiste, avant de retrouver Solveig et de mourir entre ses mains : « Ton voyage est fini, Peer, tu as enfin compris le sens de la vie, c’est ici chez toi et non pas dans la vaine poursuite de tes rêves fous à travers le monde que réside le vrai bonheur. »

Dans une scénographie monumentale sur le thème de la fête foraine constituée de passerelles modulables manipulées à vue par les acteurs, toujours tous présents sur scène, ces échafaudages magnifiquement éclairés deviennent montagnes, forêts, navires et équipages. David Bobée conçoit lui-même ses dispositifs scéniques et élabore à partir de là, dramaturgie et théâtralité. Fondateur de la compagnie Rictus et metteur en scène depuis 1999 après des études de cinéma et de théâtre, il dirige depuis 2013 le Centre dramatique national de Normandie-Rouen. Il a mis en scène entre autre Lucrèce Borgia en 2014, puis La Vie est un Songe en 2017 en Tunisie et vient de monter un premier opéra, The Rake’s Progress de Stravinsky.

L’excellent travail qu’il propose à travers la fable et cette figure mythique qu’est Peer Gynt, pièce emblématique d’Ibsen, lui permet de poursuivre ses expérimentations même si les moyens et les plateaux ont changé d’échelle. Il mêle théâtre, danse, musiques, lumières et tout ce qui fait spectacle, avec brio et sensibilité, accompagné d’acteurs qui servent avec justesse ce monde fantasmé et poétique venu du grand nord scandinave. Et il renvoie à la question pour le moins troublante et qui nous concerne tous : qu’est-ce qu’être au monde?

Brigitte Rémer, le 9 février 2018

Avec Clémence Ardoin, Jérôme Bidaux, Pierre Cartonnet, Amira Chebli, Catherine Dewitt, Radouan Leflahi, Thierry Mettetal, Grégori Miège, Marius Moguiba – dramaturgie Catherine Dewitt – assistante à la mise en scène Sophie Colleu – scénographie David Bobée et Aurélie Lemaignen – composition et interprétation musicale Butch McKoy – création lumière Stéphane Babi Aubert – création son Jean-Noël Françoise – costume Pascale Barré – construction de la structure du décor par les ateliers du Grand T, théâtre de Loire- Atlantique – toiles peintes par les ateliers de l’Opéra de Limoges – construction des éléments mobiles Richard Rewers

Du 25 janvier au 4 février 2018, Les Gémeaux Scène Nationale de Sceaux, 49, av Georges Clé­men­ceau – RER B : Bourg-la-Reine et 5 mn à pieds – tél. : 01 46 61 36 67 – Site : www.​lesgemeaux.​com – En tournée : les 8 et 9 février 2018 au Théâtre des Salins, Martigues – vendredi 16 février à L’Avant-Scène, Colombes – 21 et 22 février à la Scène Nationale 61, Flers – 8 et 9 mars au Carré Colonne, Saint-Médard-en-Jalles – 20 et 21 mars 2018 à La Passerelle, Saint-Brieuc – 19 avril aux Scènes du Golfe, Vannes.