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Programme Stravinski – Malandain Ballet Biarritz

L’Oiseau de feu © Olivier Houeix

L’Oiseau de feu chorégraphie de Thierry Malandain, Le Sacre du printemps chorégraphie de Martin Harriague, par le Malandain Ballet Biarritz – Musique Igor Stravinski. Au Théâtre National de la Danse/Chaillot.

C’est une soirée Stravinski construite en deux temps à laquelle Thierry Malandain, directeur du Malandain Ballet Biarritz nous convie après avoir proposé à Martin Harriague, artiste associé à la Compagnie depuis 2018, de signer une création pour une programmation à quatre mains. Ce dernier a choisi Le Sacre du printemps, Thierry Malandain revisite, en première partie, L’Oiseau de feu. Superbe programme !

Ces deux œuvres emblématiques avaient placé le compositeur sous le projecteur en même temps que dans la polémique. C’est en 1910 que Les Ballets russes de Serge Diaghilev présentaient L’Oiseau de feu sous la direction musicale de Gabriel Pierné, dans une chorégraphie de Michel Fokine et des décors d’Alexandre Golovine et Leon Bakst, à l’Opéra de Paris. L’oeuvre avait fait l’objet d’arrangements pour piano et ensemble de chambre, et de trois suites pour orchestre en 1910, 1919 et 1945. C’est celle de 1945 qu’a choisi Thierry Malandain. Après L’Oiseau de feu, était présenté trois ans  plus tard, en 1913,  Le Sacre du Printemps dans une chorégraphie originelle de Nijinski. Depuis, tous les grands chorégraphes se sont intéressés à l’œuvre qu’ils ont chorégraphiée, chacun avec son style : Maurice Béjart (1959), Martha Graham (1984), Pina Bausch (1997), Angelin Preljocaj (2001), Emmanuel Gat (2004), Jean-Claude Gallotta (2012), Sacha Waltz (2013).

L’Oiseau de feu est issu de contes traditionnels russes : Alors qu’il se promène dans la forêt mystérieuse du sorcier Kastcheï, Ivan Tsarévitch, fils du tsar de Russie, voit un oiseau merveilleux, tout d’or et de flammes ; il le poursuit, le capture et accepte de le délivrer contre une de ses plumes, scintillante et magique, et le serment que l’oiseau lui sera fidèle. Plus loin, il tombe amoureux d’une princesse entourée de douze compagnes, avant d’être capturé par le sorcier Kastcheï. C’est la plume magique qui le délivrera et lui permettra, après avoir endormi les monstres, de retrouver son élue. Ainsi est le libretto qui avait aussi intéressé Balanchine dès 1949. Thierry Malandain prend le parti de l’épure. Pour lui « les oiseaux symbolisent ce qui relie le ciel et la terre » mettant quelque chose de mystique et de sacré dans le regard qu’il porte sur l’œuvre, en référence à François d’Assise. L’oiseau serait ce « passeur de lumière portant au cœur des hommes la consolation et l’espoir. »

La chorégraphie commence par un tableau d’ouverture où danseurs et danseuses portant des robes noires tournoient, tels les sujets infernaux de Kastcheï et jusqu’à l’arrivée de l’oiseau rouge et or, superbement interprété par le danseur Hugo Layer qui entre dans l’histoire. Sa rencontre avec Ivan et la princesse est pleine de grâce et d’une grande précision. Les magnifiques costumes de Jorge Gallardo – réalisés par Véronique Murat et Charlotte Margnoux  – signent les différents épisodes de l’histoire, avec ces robes noires du début du spectacle, suivies de robes blanches, puis d’autres, orangé et jaune comme des flammes virevoltantes dans leur fluidité et poétique des formes et des tissus. Le Malandain Ballet Biarritz tient sa force des vingt-deux danseurs de la Compagnie et de la notion de ballet qu’elle place au cœur de son travail. Le chorégraphe célèbre le corps et sa sensualité dans un style où s’équilibrent les aspects classique et contemporain de la danse. Les mouvements collectifs s’inspirent des danses populaires où les danseurs se croisent et forment des chaînes humaines, des rondes, et ondulent en des mouvements continus de flux et de reflux.

Le Sacre du Printemps © Olivier Houeix

Le Sacre du Printemps, sous-titré tableaux de la Russie païenne en deux parties, met en exergue le rythme et l’harmonie. C’est à cette œuvre mythique de Stravinski que Martin Harriague, artiste associé au Malandain Ballet Biarritz depuis plus de quatre ans a choisi de se confronter. Après avoir été l’un des lauréats du premier Concours de Jeunes Chorégraphes classiques et néoclassiques à Biarritz en 2016, il a créé trois chorégraphies : Sirène en 2018, imprégné de l’Océan auprès duquel il a grandi ; Fossile en 2019, pièce dans laquelle il développe l’art du duo ; La Serre en 2020 qui place l’homme face au changement inattendu de sa vie qu’est le confinement. La première partie, L’Adoration de la terre, commence avec la glorification du printemps et la danse à laquelle se livrent hommes et femmes, piétinant le terre. Sage parmi les sages, L’Aïeul prend part à cette glorification et doit s’unir à la terre abondante. La seconde partie, Le Sacrifice, met en scène les Adolescentes et leurs jeux mythiques. Parmi elles est choisie l’Élue qui sera sacrifiée pour la renaissance du printemps. Le rythme et les changements de mesure de cette danse sacrée créent une impressionnante montée dramatique avant le coup de timbale final.

Martin Harriague prend pour référence le commentaire de Stravinski décrivant le rite païen comme « la sensation obscure et immense à l’heure où la nature renouvelle ses formes, et c’est le trouble vague et profond d’une pulsion universelle. » Il évoque, dans une première scène et avec un certain humour, le compositeur, faisant sortir du piano, les uns après les autres, les vingt danseurs qui bientôt le submergent avant de crapahuter au sol. La vitalité du collectif, les sauts, les pulsations et vibrations se déploient avant qu’une certaine inquiétude ne s’invite. Un énorme projecteur brutalement dévoilé en ses rayons accusateurs lâche prise avant de progressivement s’éloigner et disparaître. Martin Harriague fait danser le collectif avec élégance et talent, avant que deux clans ne s’affrontent et que les Anciens ne désignent l’Élue – Petit bémol, on se serait passé de l’illustration réaliste de la vieillesse qui quitte le champ symbolique et force le trait – Cette mise à mort de l’Élue est une immense ronde où les danseurs s’asseyent autour d’Elle, tendus en des équilibres instables dans le tempo scandé de Stravinski. Debout sur une pierre, l’Élue lance ses invocations gestuelles et rituelles. Le Sacre du Printemps est blanc et léger en ses costumes (signés Mieke Kockelkorn), shorts et hauts qui se gonflent comme des voiles propulsées par la force de l’énergie de chacun, et du collectif.

Fondé en 1998 par Thierry Malandain et installé dans l’ancienne Gare du Midi, à Biarritz, le Malandain Ballet Biarritz – Centre chorégraphique national mène un travail rigoureux avec ses vingt-deux danseurs permanents. Formés à la technique classique, ils sillonnent les scènes française et internationale pilotés par le chorégraphe qui a su impulser un style personnel à ce bel Ensemble. La soirée Stravinski voulue par Didier Deschamps avant son départ comme directeur de Chaillot-Théâtre national de la Danse est une belle proposition.

Brigitte Rémer, le 18 novembre 2021

Avec les danseuses et danseurs : Alejandro Sánchez Bretones, Alessia Peschiulli, Allegra Vianello, Claire Lonchampt, Clémence Chevillotte, Frederik Deberdt, Giuditta Banchetti, Guillaume Lillo, Hugo Layer, Irma Hoffren, Ismael Turel Yagüe, Jeshua Costa, Julen Rodriguez Flores, Julie Bruneau, Laurine Viel, Loan Frantz, Marta Alonso, Mickaël Conte, Noé Ballot, Patricia Velázquez, Raphaël Canet, Yui Uwaha

L’Oiseau de feu, chorégraphie Thierry Malandain, lumières François Menou, costumes Jorge Gallardo, réalisation costumes Véronique Murat et Charlotte Margnoux, maîtres de ballet Richard Coudray et Giuseppe Chiavaro –  Le Sacre du printemps chorégraphie et scénographie Martin Harriague, assisté de Françoise Dubuc et Nuria Lopez Cortés, costumes Mieke Kockelkorn, lumières François Menou et Martin Harriague, réalisation costumes Véronique Murat, assistée de Charlotte Margnoux, réalisation décor/accessoires Frédéric Vadé.

Du 4 au 12 novembre 2021, au Théâtre National de la Danse/Chaillot. Place du Trocadéro, 75016. Paris – site : theatre-chaillot.fr – tél. : 0153 65 30 00 – Le 16 novembre à 20h30, au Théâtre L’avant-Seine de Colombes – Vendredi 10 décembre 2021 de 20h30 à 21h45, samedi 11 décembre 2021 de 19h à 20h15, Théâtre des Salins, à Martigues, du 16 au 18 décembre, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, du 22 au 26 décembre, à la Gare du Midi, à Biarritz – Site : www.malandainballet.com

La Consagración de la Primavera

© Théâtre de la Ville

Mise en scène, chorégraphie et danse Israël Galván – Composition et piano, direction musicale Sylvie Courvoisier – piano Cory Smythe. Israël Galván Company, au Théâtre de la Ville/13ème Art.

Issu d’une famille sévillane qui dansait le flamenco, Israël Galván construit ses spectacles de manière personnelle et inspirée depuis une vingtaine d’années à partir de ce même vocabulaire, qu’il enlace et décale. Il présente ici sa déclinaison du Sacre du Printemps de Stravinski, pièce à laquelle les plus grands chorégraphes, au fil du temps, se sont confrontés, entre autres Vaslav Nijinski (1913), Maurice Béjart (1959), Pina Bausch (1975), Martha Graham (1984), Angelin Preljocaj (2001), Emmanuel Gat (2004).

Deux pianos à queue, tête-bêche – magnifiquement habités par Sylvie Courvoisier, compositrice et improvisatrice avec laquelle Israël Galván a déjà travaillé, et Cory Smythe, interprète rigoureux et improvisateur inspiré – s’inscrivent dans la scénographie à travers laquelle le danseur chorégraphe trace son chemin. Quand la pièce débute, portant une courte blouse et des bottines noires, une jambe gainée de laine rouge et comme blessée, il est crucifié sur la table d’harmonie d’un piano, mise à la verticale. Son corps devient instrument de percussion entre le sol et les cordes de ce piano inversé. Il dialogue avec les deux musiciens qui interviennent dans le corps de leurs instruments pour en faire vibrer les cordes, dans une introduction musicale intitulée Conspiración, prélude au Sacre. Le danseur, tel l’esprit frappeur frappe, avec énergie et insolence, avec la puissance d’un Méphisto qui se déchaîne.

Après cette brillante introduction on glisse dans l’univers de Stravinski, partition construite en deux parties : L’adoration de la terre, terre piétinée avec extase par le danseur et Le sacrifice, qui mène au rituel des ancêtres. On le retrouve sculptural au centre d’un plissé noir de 380 degrés, majestueuse robe avec laquelle, en grand ordonnateur, il va jouer, déployant rythme et force au sol, grâce et précision. Les espaces sur lesquels il se dirige et se pose, répartis sur l’ensemble de la scène, résonnent de manière singulière et minérale selon les supports : graviers, terre, pierre, bois, métal, subtilement disposés en labyrinthe, lui permettant de remplir l’espace. Il se faufile entre les deux pianos, danse sur une plateforme située derrière, passe à l’avant-scène ou se retrouve au centre. Plein d’une énergie vitale, jambes et bras d’une mobilité extravagante, Israël Galván invente, décline et joue de ses mains papillons, qui dansent aussi en émettant des sons. L’alternance entre pièces dansées et pauses musicales permet au danseur de reprendre souffle et/ou de changer de costume, et au public de se reposer de la scansion flamenca.

Le spectacle se ferme sur une éblouissante pièce musicale de Sylvie Courvoisier, Spectro, jouée à quatre mains, envol de notes cristallines virtuoses, dignes d’un Gaspard de la nuit de Maurice Ravel. Les pièces de la compositrice se fondent dans la partition de Stravinski et Israël Galván se fond avec intensité et légèreté dans l’univers sonore qui le porte. L’attention réciproque et les interactions entre danseur et musiciens dégagent une grande virtuosité et liberté. Galván prend racine dans le sol de manière ludique et déterminée, il sait puiser son énergie comme les racines des végétaux cherchent l’eau, poussant sa technicité à l’extrême. Il est de ces grands, comme le furent Nijinsky et Noureev en leur temps, faune parmi les faunes.

On connaît Israël Galván en France depuis une douzaine d’années. Son premier spectacle, Metamorfosis, inspiré de Franz Kafka, fut créé en 2000 mais c’est avec El Final de este estado de cosas – redux, un rite de mort à partir de l’Apocalypse de Jean, présenté à la Carrière Boulbon du Festival d’Avignon en 2009  et repris au Théâtre de la Ville en 2010 et 2011, qu’on le découvre. Le Théâtre de la Ville depuis l’accompagne en présentant chacune de ses créations. Ainsi, La Curva (le virage, la courbe) en 2012, où il est déjà entouré de Sylvie Courvoisier ; Lo Real en 2013 ; Torobaka avec Akram Khan en 2014/15 ; FLA.CO.MEN en 2016/17 ; La Fiesta, présentée à La Villette en 2018 et Gatomaquia au Cirque Romanès, dans les deux cas dans le cadre de sa programmation hors les murs.

La Consagración de la primavera mêle les différents styles musicaux – entre la musique néoclassique aux accents folkloriques d’Igor Stravinski, avant-gardiste en son temps, qui modifie la notion de rythme au tout début du XXème siècle et la recherche contemporaine et jazz de Sylvie Courvoisier, imprégnée de Thelonious Monk et des interprétations de Martha Argerich – au vocabulaire flamenco d’Israël Galván, figure majeure de l’évolution de cette tradition populaire dont il s’est emparé, et qu’il interprète avec une sauvagerie raisonnée. Une belle réussite !

Brigitte Rémer, le 13 janvier 2020

Musique : Conspiración, composition et piano Sylvie Courvoisier et Cory Smythe – Le Sacre du Printemps, composition Igor Stravinski – Réduction pour piano à quatre mains de l’auteur, sur deux pianos – Spectro, composition Sylvie Courvoisier, au piano Sylvie Courvoisier et Cory Smythe – créations lumières, Ruben Camacho – scénographie, Pablo Pujol – design sonore Pedro León – assistante mise en scène Balbi Parra – conseillère costumes Reyes Muriel del Pozzo.

Du 7 au 15 janvier 2020, Théâtre de la Ville – Le 13e Art – métro : Place d’Italie 75013. Paris. www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77