Archives par étiquette : Le Cercle de craie cocasien

Le Cercle de craie caucasien

Texte Bertolt Brecht, traduction Georges Proser – mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, avec la Troupe du Théâtre de la Ville, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Paris.

© Jean-Louis Fernandez

Bertolt Brecht avait lui-même présenté la pièce avec le Berliner Ensemble, en 1955, dans ce même Théâtre Sarah Bernhardt où Emmanuel Demarcy-Mota la met en scène aujourd’hui, un beau symbole !  À l’origine du texte, une vieille légende chinoise du XIIIème siècle croise le jugement de Salomon où deux femmes revendiquent chacune la maternité du même enfant.

Pour Roland Barthes, qui assistait à la représentation, « Le Cercle de craie caucasien est certainement une des pièces les plus importantes du théâtre de Brecht… Son ampleur, sa beauté, le mélange de simplicité et de subtilité de son argument, la générosité de son dessein, le sens positif de sa conclusion, la perfection de la mise en scène, tout est heureux dans cette œuvre, qui accomplit la double intention du théâtre de Brecht : éveiller et nourrir la conscience politique du spectateur, et en même temps assurer son plaisir le plus franc, car le théâtre est fait pour réjouir. » La pièce est pourtant assez peu jouée.

© Jean-Louis Fernandez

Dans la première scène, les paysans des kolkhozes caucasiens, maquillés de blanc, s’apprêtent à entrer en rébellion ; on suit l’histoire et le parcours de Groucha Vachnadzé, servante du gouverneur Georgi Abachvilli exécuté au début de la pièce. Le quartier brûle. Nathalie Abachvilli, son épouse, contrainte à s’enfuir, n’a en tête que de sauvegarder sa garde-robe et surveiller ses malles plutôt que de prendre soin de son fils, Michel, nouveau-né et héritier. Groucha (magnifique Élodie Bouchez) voit l’enfant, abandonné, hésite et retourne sur ses pas. Elle le prend sous son aile, l’emmène dans sa fuite, trouve avec difficulté le lait nécessaire et l’élève comme son fils, un renoncement sur sa propre vie. « Redoutable est la tentation d’être bon » note Brecht. Avec Michel, elle traverse tous les périls et franchit les montagnes les plus inhospitalières. Son frère, qu’elle part retrouver, lui est de peu d’aide, mal conseillé par une belle-sœur de peu de bienveillance. Ils la marient avec un moribond imposteur. Pourtant, Groucha a un fiancé, Simon Chachava, (Gérald Maillet) soldat parti à la guerre à qui elle a prêté serment, ce qui nous vaut de belles scènes avec lui à son retour, dans une écriture délicate. « Je l’ai pris parce que je m’étais fiancée à toi » dit-elle à Simon, de l’autre côté de la rivière, joliment symbolisée par un tissu tombant des cintres, justifiant son mariage imposé et cet enfant qui n’est pas le sien.

© Jean-Louis Fernandez

Mais un jour réapparaît la mère biologique, Nathalie Abachvilli (Marie-France Alvarez) qui réclame son fils, non par excès d’amour mais par excès d’intérêt, espérant recouvrer l’héritage familial. Entre en piste, dans la quatrième partie de la pièce, le juge Azdak (Valérie Dashwood) l’écrivain du village et juge populaire élu par les Gardes noirs qui traite le droit de façon fantaisiste. C’est lui qui doit dire le droit et départager les deux mères – liens du cœur ou liens du sang ? – et c’est lui qui fait tracer sur le sol le cercle de craie à l’intérieur duquel s’affrontent une fois de plus le monde des nantis et celui des pauvres, chacune devant tirer vers elle l’enfant placé au centre. « Laissez-le, je vous en supplie, laissez-le, il est à moi ! » supplie Groucha qui lâche la petite main de Michel, ne voulant pas le blesser. « Je l’ai élevé. Faut-il maintenant le déchirer ? Ça, je ne peux pas. » Et Azdak, arbitre en sa faveur et dans sa parodie de justice, rend justice avec justesse.

© Jean-Louis Fernandez

Dans la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota avec la troupe du Théâtre de la Ville qu’il a rassemblée autour de lui il y a un certain temps, les kolkhoziens deviennent narrateurs et construisent un récit dans le récit, ils font chœur et chacun(e) tient plusieurs rôles. Comme il le dit très justement  « le travail avec la troupe crée une nouvelle identité narrative. » La scénographie est basée sur la réinterprétation des décors du Songe d’une nuit d’été – que le metteur en scène et directeur du Théâtre de la Ville avait monté en 2023 – la tourbe au sol et ces grands arbres qui se déplacent, plaisir de les revoir, servis par de magnifiques éclairages (scénographie Natacha Le Guen de Kerneizon, lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota).

Brecht écrit la pièce en 1945 alors qu’il est en exil aux États-Unis, elle sera publiée en 1949, à son retour en République Démocratique Allemande. On retrouve l’auteur dans l’humanité de sa pièce et la générosité du personnage principal, Groucha, sa bonté et sa volonté de sauver l’enfant, mettant sa propre vie en danger, dans les concepts de justice et de travail. Jean Dasté, directeur de la Comédie de Saint-Etienne qui l’avait montée avec John Blatchley en 1957, disait « l’humanité de chaque personnage, son rôle social, son sens par rapport à la pièce doivent rester vivants dans l’esprit des spectateurs » et il avait mis l’accent sur le sens profond de l’œuvre, son humanité et son actualité.

Emmanuel Demarcy-Mota connaît bien Brecht qu’il a approché  il y a une vingtaine d’années en présentant en 2007 Homme pour Homme, et le théâtre allemand avec Horváth et Peter Weiss. Il dit être habité depuis des années par la pièce et sa note d’intention précise : « Dans Le Cercle de craie caucasien, tout part d’un geste d’une simplicité absolue : une femme protège un enfant au milieu d’un monde qui s’effondre. Un courage sans héroïsme, une bonté sans discours, la certitude silencieuse qu’une vie mérite d’être portée. » Sa lecture de Brecht est dense et sa mise en scène s’apparente à un théâtre populaire au meilleur sens du terme. La bienveillance de Groucha n’est pas naïve, elle donne espoir en le monde. Bernard Dort, grand spécialiste de Brecht, commentait : « Le monde est ouvert. Entre l’Histoire et l’Utopie, un mouvement incessant s’organise, une réconciliation s’esquisse » et nous en avons besoin.

Brigitte Rémer, le 31 janvier 2026

Avec la Troupe du Théâtre de la Ville : Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto. Collaboration artistique Julie Peigné assistée de Judith Gottesman – scénographie Natacha Le Guen de Kerneizon – costumes Fanny Brouste – lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota – musique Arman Méliès – objets de scène Erik Jourdil – maquillage et coiffures Catherine Nicolas – dramaturgie et documentation François Regnault, Bernardo Haumont

Du 28 janvier au 20 février à 20h, dimanche 8 février à 15h, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com