Solo à voix nue – mise en scène, écriture, composition musicale, jeu Anne Leterrier – co-mise en scène Diane Vaicle – Accompagnement à la création Mickaël Délis, Michel Bruzat, Sylvain Maurice – au Théâtre La Reine Blanche, Paris.
Une voix audio introduit le sujet et nous place au cœur du récit, écrit et porté par Anne Leterrier, à partir de son histoire de vie : « être adopté n’est pas une chose banale » entend-on. Elle est assise dans le public, puis rejoint la scène et lance un chant.
Mon histoire commence par un prénom composé : Anne-Caroline Laurence, celui qu’ils donnent aux bébés nés sous « x ». Pupille de la Nation elle est adoptée à l’âge de trois mois par une famille qui ne pouvait pas avoir d’enfant malgré plusieurs tentatives de fécondation in vitro. La communication que reçoit un jour Mme Leterrier et qui la remplit de joie annonce qu’une petite fille les attend. C’est Anne, « nos regards se sont croisés, le courant est passé » dit-elle. Ce regard échangé à scellé son destin à celui de sa famille adoptive, heureuse d’accueillir cette petite fille.
Anne déballe une paire de petits chaussons avec émotion et quelques objets de sa petite enfance. Elle sait depuis toujours qu’elle a été adoptée et une question la taraude : « qui s’est occupé de moi les trois premiers mois de ma vie ? ». Elle sait aussi qu’un jour elle aura envie de savoir qui est sa mère biologique et de comprendre pourquoi cet accouchement sous x, qui la prive de son identité. « Il me manque les premières pages du livre de ma vie » dit-elle. Cette mère, Khadija, avait écrit une lettre avant qu’elle n’ait trois mois, lettre qui se trouve dans son dossier. Le Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles la guide dans ses démarches. Elle en donne lecture et prend connaissance de ses origines puis offre au public un thé à la menthe pour que chacun(e) reprenne souffle avant de partager son histoire.
Son père, José, portugais, a vingt-neuf ans et sa mère seize. Une courte histoire les lie et Khadija tombe enceinte. Sa mère l’oblige à accoucher sous x. Naît un beau bébé aux mensurations parfaites : 3,810 kilos, cinquante et un centimètres, un 1er décembre 1990. « Je suis ce bébé volé » dit Anne Leterrier. Khadija perd la parole et se terre dans le mutisme avant de fuir sa famille. Elle aura d’ailleurs tout subi dans l’enfance, agressions sexuelles et inceste. Elle se marie, a deux enfants puis deux jumeaux, divorce en 2008.
La suite se dessine au fil du courrier échangé de 2013 à 2016 entre Anne et sa mère biologique. Les lettres sont remises à des spectateurs qui acceptent de les lire. Puis d’un commun accord une rencontre s’organise entre mère et fille. Rendez-vous est pris à la Fête des Lumières de Lyon, un 10 décembre 2016. « Est-ce que je vais lui plaire » se demande Anne, « J’ai brodé ma chemise. Je dévisage les femmes. Une femme fonce dans ma direction. Elle parle fort. Je l’observe ». Khadija n’est pas seule, elle est accompagnée de sa fille de dix ans, d’une voisine et son mari, de son frère avec deux cousins, de quatre enfants. Bref Anne fait face à onze inconnus.
Deux ans plus tard c’est à Marseille qu’elle se rend chez Khadija, dans une grande barre d’immeubles. Elle apprend quelques mots d’arabe. Dans un cadre photos où se trouvent le visage de quatre enfants, reste une cinquième place, la sienne. Dans les discussions qui s’ensuivent s’installe le fossé des différences : se marier ou pas, avoir des enfants ou pas, qui on aime qui on n’aime pas. Le fossé se creuse. Deux ans s’écoulent puis Anne envoie une lettre qui dit sa vie, homosexuelle, militante, musicienne, reprise par un coup de fil qui mesure les limites de leurs retrouvailles réparatrices.
Derrière les silences, Anne Leterrier repose la question de l’inné et de l’acquis et plonge dans la fascination des origines et la recherche de ses identités. Elle écrit sa vie et la porte en témoignage avec sensibilité, humour et émotion. De son Terrier, Anne Leterrier observe. On entre dans l’intimité de la conteuse avec empathie, témoins d’un parcours qu’elle a su compléter pour s’apaiser, enfant désirée par des parents adoptifs qui l’ont aidée à devenir ce qu’elle est, une femme a priori heureuse et libre malgré le traumatisme de l’abandon. Une grande humanité circule dans ce partage complice avec le public, et, derrière l’absence et les questionnements sur l’absence suivis de la confirmation des différences culturelles, l’amour reçu dans sa famille d’adoption, un cadeau. Le chant ponctue certains moments du spectacle, petits moments de grâce.
Brigitte Rémer le 20 avril 2026
Accompagnement à la création : Mickaël Délis, Michel Bruzat, Sylvain Maurice – création musicale Anne Leterrier – régie son Erwan Morisse – choeur et soutien de coeur : Estelle Meyer, Anna Jouan, Bele Bopp, Diane Vaicle, Dorothée Leclair, Lauranne Callet, Marine Lombard, Coralie Borghi, Camille Derijard.
Du 7 au 29 avril 2026, les mardis et mercredis 21h, Théâtre La Reine Blanche – 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris – métro la Chapelle et Marx Dormoy – site : www.reineblanche.com – tél. : 01 42 05 47 31 – le 10 décembre 2026 à La Camillienne, avec Enfance Famille et adoption, Paris 12e.



