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La Maison de Bernarda Alba

Texte Federico García Lorca, nouvelle traduction Thibaud Croisy et Laurey Braguier – mise en scène Thibaud Croisy – scénographie Sallahdyn Khatir, lumière Caty Olive – au T2G Théâtre de Gennevilliers / Centre dramatique national.

© Martin Argyroglo

C’est la dernière pièce de García Lorca et l’ultime volet de la « Trilogie de la terre » qui se compose de Noces de sang, Yerma, et La Maison de Bernarda Alba soustitrée Drama de mujeres en los pueblos de España / Drame de femmes dans les villages d’Espagne, à peine terminée en 1936, l’année de la mort de son auteur. Un mois après le coup d’État du général Franco et le début de la guerre civile, le 19 août 1936 García Lorca est fusillé par les miliciens nationalistes de la Phalange, à quelques kilomètres de Grenade où il avait passé sa jeunesse. Il a trente-huit ans, son homosexualité ne fait plus mystère, ses engagements républicains sont connus, son œuvre est considérée comme subversive. Elle sera d’ailleurs interdite pendant de nombreuses années, sa tombe n’a pas été retrouvée.

© Martin Argyroglo

Très tôt García Lorca s’initie à la musique, à la peinture, écrit des saynètes qu’il interprète et de nombreux poèmes, dont le plus connu El Romancero gitano sera publié en 1928. Il créée un théâtre de marionnettes, écrit des pièces dont les premiers rôles sont souvent attribués à des femmes. « Mes plus lointains souvenirs d’enfant ont la saveur de la terre » disait-il. Après des études à l’Université de Grenade où il se lie d’amitié avec le compositeur Manuel de Falla il décide de partir tenter sa chance à Madrid. Là il rencontre ceux qui plus tard entreront dans le mouvement surréaliste comme le réalisateur Luis Buñuel, l’excentrique Salvador Dali et le poète Rafael Alberti et fait partie du courant littéraire de la Generación del 27, avec les grands auteurs de l’époque. En 1931 il est nommé directeur de la société du théâtre étudiant, La Barraca dont la mission est de faire tourner les grands classiques dans la ruralité espagnole. C’est à ce moment-là qu’il entreprend sa trilogie dont La Maison de Bernarda Alba sera le dernier acte. Il dit d’ailleurs s’être inspiré dans son village d’une famille recluse qu’il lorgnait derrière les murs à ses heures perdues, et dont il voyait parfois passer les filles, comme des ombres.

La première mondiale a lieu le 8 mars 1945 au Théâtre Avenida de Buenos Aires, sous la direction de Margarita Xirgu, l’actrice fétiche de Lorca qui avait joué Mariana Pineda, Yerma et Doña Rosita et qui interprète le rôle-titre. Le 31 décembre, de cette même année, Maurice Jacquemont la met en scène et la présente au Studio des Champs-Élysées. Souvent montée en France la pièce remporte un vif succès, elle a prêté à de nombreuses traductions et adaptations, laissant à penser que ses potentialités scéniques sont multiples. Thibaud Croisy qui signe la mise en scène de la pièce à Gennevilliers a réalisé une traduction à quatre mains, avec Laurey Braguiera avec qui il avait déjà traduit une pièce de Copi, Lamento pour un ange.

© Martin Argyroglo

La jeune servante rit à gorge déployée (Lucie Rouxel) tandis que sonnent les cloches, avant de se faire rappeler à l’ordre par la Poncia, la majordome (magnifiquement interprétée par Frédéric Leidgens), une sorte de miroir de Bernarda Alba qui elle, enterre son mari. Les prises de bec entre les deux ne sont pas rares, la Poncia a son franc-parler, Bernarda aussi. La scénographie, (signée Sallahdyn Khatir), bordée par une vingtaine de hautes colonnes en fibre de verre, favorables aux apparitions disparitions donne un peu d’intimité pour s’épier, commérer et confabuler, bref se pister. Le sol est blanc et comme couvert de griffes ou de cicatrices, il donne de la lumière mais sait aussi s’éteindre au crépuscule (Caty Olive, créatrice lumière).

© Martin Argyroglo

De retour en veuve éplorée Bernarda Alba (Charlotte Clamens) s’apprête à donner un tour de vis à ses cinq filles Angustias (Michèle Gurtner), Magdalena (Elsa Bouchain), Martirio, (Emmanuelle Lafon), Amelia ((Céline Fuhrer), Adela (Helena de Laurens), toutes bien différentes les unes des autres dans leur singularité, et elle déclare huit années de deuil pour toutes. Seule l’aînée riche héritière de son père, Angustias, échappe à la règle matriarcale et a blanc-seing pour convoler avec un homme du village, qu’elle aperçoit dans les entrebâillements de porte, Pepe el Romano, semant la convoitise parmi ses soeurs. Devant leur mère les filles filent doux, derrière c’est une tout autre question et si Amelia et Martirio sont relativement complices, Adela et Martirio sont plutôt antagonistes. On est au cœur des rapports hommes-femmes dans la société patriarcale espagnole des années 1930, chargée du poids du deuil et des traditions, mais malgré l’autoritarisme de Bernarda quand les cœurs s’enflamment le système se dérègle et les esprits s’échauffent.

La Maison de Bernarda Alba est aussi une métaphore du monde. Ragots et jalousies y vont bon train tandis que la Poncia virevolte inventant quelques traquenards. Et le ton monte, alors que le portrait du grand-père a disparu et que la grand-mère, María Josefa (Laurence Roy) délire. Le matriarcat que reproduit Bernarda dans une théâtralité mesurée ne tombe pas ici dans la caricature, elle en serait presque, sous certains angles, touchante, Charlotte Clamens l’interprète avec pondération. La pièce est traversée de belles scènes comme celle où les cinq filles alignées face public cousent et brodent, préparant un vraisemblable trousseau ; une autre est celle du repas, toute la famille est alignées en fond de scène autour de la grande table rectangulaire. Une belle énergie plane et chacune des filles, toutes recluses qu’elles sont, réussissent à exister, oscillant entre humour et mélancolie, jusqu’au coup de griffe finale et la bataille rangée qui mène au drame et à la mort de la benjamine, Adela, la plus jeune et la plus rebelle, éprise de Pepe el Romano qui ne lui était pas destiné.

© Martin Argyroglo

Loin d’être suspendue aux desiderata de Bernarda et au huis-clos qu’elle impose, La Maison de Bernarda Alba vit dans un rythme vif donné par les courtes répliques de la traduction et le jeu d’actrices pleines de vie et qui n’en pensent pas moins. Thibaud Croisy dirige l’ensemble de main de maître dans un mélange des genres où il évite la simplification de l’imagerie andalouse en même temps qu’il nous plonge dans les rapports patriarcaux matriarcaux castrateurs mais construit plus de complexité dans l’épaisseur qu’il donne aux personnages, brouillant les frontières entre l’intérieur et l’extérieur. Le metteur en scène a de nombreuses cordes à son arc, il traduit, écrit, publie, met en scène et filme, mène aussi des ateliers à destination d’amateurs, d’étudiants et de professionnels. Sa mise en scène est une belle gageure.

Brigitte Rémer, le 15 avril 2026

© Martin Argyroglo

Avec : Elsa Bouchain, Magdalena – Charlotte Clamens, Bernarda – Céline Fuhrer, Amelia – Michèle Gurtner, Angustias – Emmanuelle Lafon, Martirio – Helena de Laurens, Adela – Frédéric Leidgens, la Poncia – Lucie Rouxel, la Servante – Laurence Roy, María Josefa – Hélène Schwaller, Prudencia. Scénographie Sallahdyn Khatir – lumières Caty Olive – costumes Angèle Micaux – son Manuel Coursin – collaboration artistique Élise Simonet – régie générale Thomas Cany ou Raphaël de Rosa – régie son Romain Vuillet ou Tom Balay – régie Plateau Maureen Cléret – production et diffusion Le Bureau des Écritures Contemporaines (Claire Nollez et Romain Courault) – Le spectacle a été créé le 4 mars 2026 à La Filature, Scène nationale de Mulhouse. La Maison de Bernarda Alba en sa nouvelle traduction est publiée chez L’Arche éditeur.

Du 9 au 17 avril 2026 – lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 16h, au T2G Théâtre de Gennevilliers Centre dramatique national, 41, avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers – site : www.theatredegennevilliers.fr – tél. : 01 41 32 26 10.

En tournée : Du 13 au 17 octobre 2026, au Théâtre de la Cité internationale dans le cadre du Festival Transforme/Fondation d’entreprise Hermès – les  18 et 19 novembre 2026, Le Quai, Centre dramatique national d’Angers  – les 13 et 14 janvier 2027, La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale, dans le cadre du Festival Transforme/Fondation d’entreprise Hermès – Semaine du 18 janvier 2027, Comédie de Béthune, centre dramatique national  – le 27 janvier 2027, Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre (Juvisy) – les 24 et 25 mars 2027, Le Phénix, scène nationale de Valenciennes.