Archives par étiquette : June Events

Labes / لاباس 

Chorégraphie et mise en scène de Selim Ben Safia – scénographie du spectacle Nadia Kaabi-Linke, artiste plasticienne – compagnie Al Badil (Tunisie) – à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre du festival June Events et de la Saison Méditerranée 2026.

© Patrick Berger

C’est un élégant travail d’ombre et de lumière, de reflets et réverbérations que présente le chorégraphe Selim Ben Safia avec sa compagnie Al-Badil, dans le cadre de June Events. La viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye les accompagne in situ et se joint aux bruits de la ville et à d’autres instruments et registres musicaux enregistrés, dont des percussions. La musique mène le récit.

La structure scénographique, rideau multidirectionnel création de la plasticienne Nadia Kaabi-Linke, guide le parcours des danseurs. De nombreuses et fines lianes de textile blanc tombent des cintres créant un effet labyrinthe et une césure entre les espaces comme des murs, ou encore l’illusion de moucharabiehs dont le tressage se reflèterait au sol, parcours où s’expriment des solitudes. Dans un face à face Palestine/Israël où les trois religions monothéistes tentent de cohabiter, douleur et solitude se cherchent et se répondent comme s’observent et se provoquent les danseurs, entrent un à un dans cet espace sacré.

© Patrick Berger

On est à Jérusalem et Selim Ben Safia évoque le quartier maghrébin de la ville, un quartier effacé après la Guerre des Six jours, en 1967, huit cents habitants expulsés de leurs maisons en une nuit. Il voulait remettre le sujet sur le devant de la scène à partir des conversations échangées avec l’artiste Nadia Kaabi-Linke qui a élaboré la scénographie du spectacle et s’est inspirée du tracé de ce quartier pour son geste scénographique. Quartier historique de la Vieille Ville de Jérusalem datant de 1193 il se trouvait à l’ouest de la Mosquée Al-Aqsa et en occupait 5% du périmètre, il borde l’Esplanade des Mosquées à l’est et s’ouvre au sud sur la porte des Maghrébins. Entre le 11 et le 13 juin 1967, des bulldozers israéliens l’ont démoli et cent cinquante structures archéologiques datant de la dynastie Ayyubi de l’époque ottomane ont été détruites. Israël a transformé le quartier en une place nommée Le Mur des Lamentations où les colons effectuent des rituels, dansent et boivent de l’alcool sur les ruines de la communauté locale. Linstallation de Nadia Kaabi-Linke reconstitue à l’identique une partie du quartier enseveli.

© FPC 2026

Labes / لاباس signifie tout va bien… Ironie du sort… Le père du chorégraphe s’était tatoué ce message sur la peau, comme un message d’espoir ou une façon pour lui de conjurer le mauvais sort. À sa mort, Selim Ben Safia voulait lui rendre hommage en travaillant sur la mémoire et la résilience, d’où le titre du spectacle. Une image se superpose à l’autre quand un danseur efface l’autre, le rencontre ou l’affronte. La construction dramaturgique mène certains danseurs jusqu’à la transe entre ces rideaux-sculptures qui caressent l’Histoire et les murs de la ville.

Les pieds ancrés dans le sol, l’un danse jusqu’à la folie, les autres le regardent. Ensemble, ils lancent une apostrophe au public ou entament un chant collectif. Quand le vent des sables se lève, tout s’affole dans l’environnement, ici la structure textile. Les danseurs font cercle ou dansent en ligne, construisant l’alphabet des danses traditionnelles palestiniennes comme la dabké et les rythmes traditionnels tunisiens, avec sauts, chaînes, quadrilles et farandoles. Chuchotements, langage et virtuosité de la viole de gambe, superposition des sons, gestes symboles des danseurs dans un espace méditatif et ombres portées au sol, tout est mélancolie. Les costumes créés par Sumaiya Merchant ont le même raffinement que l’ensemble du spectacle. En dépit de tout, s’exprime la joie autour de la viole de gambe.

© Patrick Berger

La note d’intention du spectacle met en exergue les mots de Meursault, dans L’Étranger d’Albert Camus : « J’ai compris qu’il fallait vivre comme si chaque jour était le dernier, car, en vérité, chaque jour était peut-être le dernier ». La danse contemporaine se mêle aux danses traditionnelles et la lumière renaît des ténèbres dans une création lumière (de Jérôme Bertin) de toute beauté.

Chorégraphe et danseur franco-tunisien, Selim Ben Safia est formé à la danse hip hop au Sybel Ballet Théâtre de Tunis puis intègre le Centre Méditerranéen de Danse Contemporaine où il débute une fructueuse collaboration avec le chorégraphe Imed Jemaa, un des pionniers de la danse contemporaine en Tunisie. Il y développe son propre vocabulaire autour de la danse contemporaine dans une recherche incessante d’échanges artistiques multiculturels. En 2017, Selim Ben Safia crée l’association Al Badil – l’alternative Culturelle qui travaille sur la notion de démocratisation de la culture pour que sur tout le territoire tunisien, dans tous les gouvernorats, on puisse s’initier à la danse et danser, en montrant aussi que la culture participe du développement économique. Il a créé un premier festival il y a une dizaine d’années puis plus récemment, en 2021, le Festival des Premières Chorégraphiques pour promouvoir les jeunes artistes danseurs et chorégraphes du pays.

Avec Labes cinq artistes d’origines et d’affinités esthétiques différentes dialoguent et réinventent un langage commun autour de formes chorégraphiques et musicales issues du populaire, de Tunis, Beyrouth, du Québec et de Palestine. Selim Ben Safia a mené l’équipe artistique sur les chemins de la mémoire et de la vulnérabilité, du contretemps et de la transmission, à partir d’interviews de personnes qui ont traversé le quartier Maghrébin de Jérusalem et de la projection de ces récits de vie mis en résonance avec leurs propres vies familiales et quotidiennes. Ensemble, à partir de ces matériaux, ils tissent un espace poétique de toute beauté et de grande intensité et élaborent un langage commun singulier où se perdent les références.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Patrick Berger

Interprétation : Romane Piffault, Malek Zouaidi, Ilyes Triki, Mohamed Issaoui – musique live Marie-Suzanne de Loye, viole de gambe – création musicale Hazem Berrabah et Marie-Suzanne de Loye – création lumière Jérôme Bertin – création costume Sumaiya Merchant – production Association Al Badil – diffusion Chalmont agentur ; Agence Résonance – coproduction Viadanse CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort ; Le Triangle ; Fondation Kamel Lazaar ; Théâtre Françine – Vasse Les laboratoires vivants – Soutien Théâtre la Castélorienne, compagnie Accrorap / Kader Attou, Atelier de Paris CDCN. En tournée : 19 juillet 2026, Festival international de Hammamet (Tunisie) – 16 octobre 2026, Jaou Biennale d’Art Contemporain (Tunisie) – 5 novembre 2026, Le Triangle, Rennes (France) – 8 novembre 2026, Espace culturel L’Hermine, Sarzeau (France).

Spectacle vu le 11 juin 2026, à 21h, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Paris – site : www. atelierdeparis.org – tél. : 01 41 74 17 07.

Ici et là – Des oiseaux – Play 612

Cie Astrakan/Daniel Larrieu © Benjamin Favrat

Trois programmes chorégraphiques proposés dans le cadre du Festival June Events par l’Atelier de Paris, à la Cartoucherie de Vincennes.

Chaque année au mois de juin, le Festival June Events, rend compte des formes chorégraphiques émergeantes, à l’initiative de l’Atelier de Paris que dirige Anne Sauvage. Nous rapportons ici la trace de trois spectacles de nature différente, vus au fil des soirées et qui s’inscrivent dans ces vibrations et ce mouvement du sensible : Ici et là, dans une chorégraphie de Claire Jenny et la compagnie Point-Virgule, Des Oiseaux signé de Joana Schweizer, Play 612 spectacle-conférence de Daniel Larrieu.

Ici et là, est un projet réalisé par Claire Jenny et la compagnie Point-Virgule avec des personnes privées de liberté – ayant obtenu une permission spéciale de sortie du Centre pénitentiaire sud francilien de Réau, pour un soir – et avec cinq artistes professionnels. Depuis près de trente ans elle mène des projets artistiques en immersion en milieu carcéral, au Québec et en France qui interagissent avec ses propres créations. Huit femmes et deux hommes se placent face au public, au son de la percussion, ils avancent, se regardent comme on cherche quelqu’un dans la foule. On perçoit les bruits de la ville. Ils courent et créent du jeu, de la complicité. La vitesse augmente, la distance aussi. Lent, rapide, coulé, leurs bras forment des figures, timidement d’abord, puis dessinent dans l’espace des mouvements avant, arrière, puis ils s’abandonnent. Assis, debout, couché. Bruits de trains…

Cie Point-Virgule © Clémence Cochin

Ils sont en jeans ou collants, bleu, vert, jaune, orange. Ils se cherchent, essaient de toucher le ciel, se regroupent en un mouvement d’ensemble. Des duos se forment. Replis, sourires, portés, touchés, accélérés, crépitements. Aux trains succèdent les bruits d’avion, ils voyagent, on voyage. La main se retire. Ils deviennent oiseaux, rassemblent leur énergie. Le tapis de danse vire à l’orangé. Ils s’assoient et regardent. Ils nous regardent. Autre duo, l’un est de dos, l’autre tournoie. Deux par deux ils s’envolent au vent. Un chœur se forme, un travail des mains se met en place, un jeu de gestes, gracieux, se construit. Le tapis vire au bleu-vert et se teinte comme un étang. Des images sur écran dialoguent avec le plateau laissant apparaître ceux qui ont participé à l’aventure et n’ont pas obtenu leur autorisation de sortie. On les regarde. Le geste de la transmission se construit comme on se passe le témoin dans une course, avant que l’image ne s’efface lentement de l’écran.

Cie Aniki Vóvó/Joana Schweizer © Emile Zeizig

Des oiseaux, chorégraphie de Joana Schweizer, compagnie Aniki Vóvó. Cette pièce pour cinq interprètes nous emmène dans le monde du vol, de l’envol, des parades nuptiales des oiseaux, avec une grande finesse d’observation et de ré-interprétation. Joana Schweizer est musicienne et plasticienne autant que danseuse et chorégraphe et cherche la place de la voix dans la partition chorégraphique et la créativité des circassiens. Autant dire que les chants d’oiseaux l’inspirent. Elles les déclinent dans toute leur subtilité avec la Compagnie. Les percussions se répondent créant des rythmes portés par les maracas. Les danseurs-oiseaux s’observent, piaulent et se répondent et chacun dessine les gestes subtils de sa parade. Chaque pas enrichit le paysage sonore, apportant une nouvelle note à la partition, comme ce frottement sur le métal des échelles plantées dans la scénographie du tapis de danse. Chaque geste esquissé définit le contexte et le mode de vie et de vol, l’envol. Plumes, bec, ailes, pattes, ces sentinelles de la nature à la vue perçante, annonciatrices du jour ou de la nuit, des saisons et des états d’âme, se saluent. L’hirondelle habits de printemps et symbole de liberté, la colombe et le cygne, signes de l’amour, la huppe et le rossignol, le faucon et le chardonneret. On les voit tous en élégance, inventivité, précision et grâce, qui jouent de leurs grands airs aux riches tessitures, gazouillis discrets ou cris perçants, trilles et chants nocturnes quand le calme revient. L’un fait le beau, l’autre fait solo, ils se perchent, nichent, lissent leurs plumes. Une chambre d’écho traverse le plateau, relief de ce qu’ils perçoivent et entendent. L’un tourne sur lui-même, l’échassier, juché sur ses longues pattes, bécasseau ou héron, cigogne, grue ou pélican, danseur monté sur échasses. La sirène d’un bateau leur fait tendre le bec derrière un rideau jaune composé de fils en arrière-scène. Les costumes sont un ravissement et pur raffinement. En solo, Joana Schweizer fait du cousu mains entre les parties donnant énergie et grâce dans un manteau d’un beau rose éteint. Des oiseaux est une fable qui conte et déconte en ornithologue la vie extrême d’une faune oiselles/oiseaux.

Cette Conférence des oiseaux est visuelle et théâtrale autant que gestuelle. La fin est festive et chacun se métamorphose pour la rencontre – foulards, casquettes, danses de possession, couleurs ajoutées, djembé endiablé. La dernière image reprend le moment solennel de l’entrée en scène, moment ritualisé et polyphonique où chacun porte une lampe dans la pénombre, comme en procession, chacun est enfermé dans un manteau et les spécificités de sa classe. « Huppe je te salue, guide des hauts chemins et des vallées profondes… Salut, faucon royal à l’œil impitoyable ! Jusqu’où va ta violence et jusqu’où ta passion ? » écrit Le grand poète mystique Attar. Joana Schweizer décline avec une infinie profondeur et subtilité ce Salut aux oiseaux dont elle s’empare et qu’elle dessine comme des enluminures « Voici donc assemblés tous les oiseaux du monde, ceux des proches contrées et des pays lointains… »

Play 612, recherche chorégraphique, conférence-dansée de Daniel Larrieu, compagnie Astrakan.  Depuis Chiquenaudes présenté au Concours de Bagnolet en 1982 où il remporte le Second Prix, Daniel Larrieu n’a cessé de montrer sa capacité de créativité et son originalité. Quarante ans plus tard il appuie sur le bouton Rewind, non pas de manière nostalgique mais pour montrer en trois petits tours et puis s’en vont que c’était hier et que chaque jour il continue à déjouer le temps et le corps dans l’espace, tout en passant le témoin à d’autres. C’est avec Jérôme Andrieu et Enzo Pauchet qu’il officie ce soir-là, à mains nues, dans la belle fluidité de trois générations réunies. Trois chaises et une table, un tabouret et un ordinateur pour diffusion en direct. Derrière ce côté ludique où un spectateur pioche le thème à interpréter dans un chapeau haut-de-forme qui circule, se trouve la rigueur de la transmission. Chacun à son tour et selon leur code de complicité s’y colle, c’est-à-dire interprète gestuellement le texte, la musique, la chanson dont le titre est inscrit sur le papier magique. Dans cette chasse aux papillons défilent sous nos yeux des bribes de création aux références fortes, tant en chorégraphie qu’en musique. Ainsi Larrieu interprétant Léo Ferré dans Avec le temps ou jouant de l’éventail japonais. Ainsi Genet et Notre-Dame des fleurs, évocation par l’un des danseurs, de la pièce Divine montée par Larrieu avec Gloria Paris (2012) ou encore la poupée de Delta (1995) en référence à William Forsythe. Enzo Pauchet interprète trois solos sur les compositions de Henryk Górecki, référence au spectacle Emmy que dansait Larrieu sur le thème de l’autoportrait (1995). Il partage ses souvenirs d’enfance avec Je danse dans la forêt quand il pensait qu’un jour il pourrait voler (2018) et plus tard avec le cinéma américain qui avait envahi sa vie adolescente. Il rappelle la chanson d’Edith Piaf « Sous le ciel de Paris S’envole une chanson Hum, hum Elle est née d’aujourd’hui Dans le cœur d’un garçon… »

Cie Astrakan/Daniel Larrieu © Benjamin Favrat

Solos ou mouvements collectifs, les réminiscences de Daniel Larrieu défient le temps. Il ouvre sa malicieuse valise pour présenter avec Jérôme Andrieu et Enzo Pauchet sa Collection Larrieu et en sort des trésors, petits signes sensibles montrant ce qui l’habite sur scène depuis quarante ans. On y trouve ce qu’il appelle les chansons de gestes, mettant les mots en mouvements, des solos avec textes écrits avec Cold Song, des bouts de films et de photographies, des bribes en tous genres et espaces d’improvisations. On entre dans son cabinet de curiosités dans ce qu’il a de lumineux par sa simplicité et sa poétique.

La dix-septième édition de June Events s’est refermée sur ces formes plurielles où se mêlent la musique et le geste. Anne Sauvage, directrice, en rappelle le postulat : « Dans un même mouvement de transmission, les artistes nous rappellent les liens entre notre Histoire et nos histoires. Et c’est souvent du prisme de l’intime que jaillit le besoin profondément humain, de communauté. » Dans l’attente de la prochaine édition.

Brigitte Rémer, le 28 juin 2023

Ici et là : création 2023 – projet réunissant des personnes détenues et 5 artistes professionnels chorégraphie Claire Jenny – danseur et danseuses du Centre Pénitentiaire Sud Francilien, en live et sur des séquences filmées – interprètes professionnels : Marie Barbottin, Jérémy Déglise, Yoann Hourcade, Claire Malchrowicz, Bérangère Roussel – Univers sonore Nicolas Martz – Images Florent Médina.

Des Oiseaux : création 2023 coproduction Musique live – Pièce pour 5 interprètes – Conception Joana Schweizer en collaboration avec Gala Ognibene – Interprétation – Joana Schweizer, Justine Lebas, Lara Oyedepo, Céleste Bruandet, Miguel Filipe – scénographie Gala Ognibene – composition musicale Joana Schweizer, Guilhem Angot, Lara Oyedepo, Miguel Filipe – création lumière Arthur Gueydan – création son Guilhem Angot – création costumes Clara Ognibene – En tournée : 7 novembre 2023 : La Rampe, Echirolles – 6 et 7 décembre 2023 : Théâtre de Bligny, Briis-sous-Forges, co-réalisation Atelier de Paris – 12 et 13 décembre 2023 : LUX Scène Nationale, Valence – 13 au 15 mars 2024 Scène Nationale de Bourg en Bresse.

Play 612 : création 2018, trio, conception Daniel Larrieu, création Astrakan / Collection Daniel Larrieu – Avec : Jérôme Andrieu, Daniel Larrieu, Enzo Pauchet – Lumière Lou Dark – costumes Association Heart Wear – chapeau Anthony Peto – Poupée Kit Vollard.

Festival June Events, du 30 mai au 17 juin 2023 à l’Atelier de Paris / Cartoucherie de Vincennes – Route du Champ de Manœuvre, 75012. Paris – site : www.atelierdeparis.org – tél. : +33 (0) 1 417 417 07 –