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Bientôt le jour

Conception, écriture et mise en scène Julie Bertin, Le Birgit Ensemble – dramaturgie Guillaume Clayssen, Lucas Samain – Spectacle en français, allemand, anglais, espagnol, eton (Cameroun), hindi, italien, surtitré en français – au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

© N.C. Le Birgit Ensemble

Ils sont sept à venir raconter ce moment de bascule où ils ont tout quitté dans leur vie pour changer de cap, radicalement. Julie Bertin a collecté une centaine de témoignages, en France et à l’étranger selon un protocole précis qu’elle avait déterminé : l’anonymat, la sélection des informations qu’ils veulent bien communiquer, ne pas se revoir, prendre une photo seulement pour les archives. Ceux qui ont accepté de se dévoiler savaient qu’elle allait écrire et préparer un spectacle. Elle a gardé sept histoires issues de sept pays, avec sept différentes langues.

© N.C. Le Birgit Ensemble

L’ensemble est magnifiquement  construit, en quatre chapitres. Le premier où chacun se raconte s’intitule C’est une histoire étrange ; le second, C’est toujours un jour précis ; le troisième, Je m’arrache ; le quatrième Et voir le soleil se lever.  Chaque personnage réapparaît à quatre reprises, jusqu’à ce que les histoires se mêlent et qu’ils forment comme un chœur, entre désarroi et réinvention. Les chaises de bois sur lesquelles ils s’assoient pour raconter, un à un et par bribes, face au public, forment une chorégraphie. Le sol est recouvert de terre. En fond de scène un grand panneau aux reliefs peints comme une géologie ou comme une écorce terrestre, savamment éclairé, rappelle les icônes. Chacun dans son récit devient icône sur ce fond d’argile rouge et de feuilles d’or, de pigments de terres naturelles et de la tempéra. Un Christ hors cadre est suspendu comme une ombre planant sur quelques-uns des parcours, la religion comme entrave à la vie est relativement présente dans ces récits de vie. La remarquable scénographie est signée de James Brandily assisté de Céane Jelsch et les lumières de Jérémie Papin.

Le spectacle oscille entre l’ombre et la lumière, dans ces vies qui se disent et ces anti-héros qui cherchent vérité et harmonie pour se sentir en vie. Débuter le récit est un acte éprouvant dans lequel certains se lancent avec timidité. Une musique, subtile, les porte (son Lucas Lelièvre) : Il y a Eduardo (Robin Causse), d’une région pauvre d’Espagne, l’Extremadura, sous Franco, parents céramistes qui s’apprêtent à lui passer la main pour gérer la boutique et lui suggèrent une jeune fille à épouser. Eduardo aime les garçons et s’enfuit pour étudier et rencontrer, à Barcelone puis à Madrid. Il vivra quarante-neuf ans en couple avec Rafaël, jusqu’à la mort de ce dernier, une rencontre improbable « un soulèvement amoureux dans un monde que j’avais si bien rangé… » Il y a Monika (Caroline Arrouas), comptable, deux enfants, née à Vienne et vivant à Salzbourg qui, découvrant les infidélités de son mari Elias et le plan machiavélique qu’il mettait en place pour l’exclure de leur vie, s’exclut elle-même, dans un retournement majeur de sa situation qu’elle prend en mains, s’interrogeant sur sa propre folie.

© N.C. Le Birgit Ensemble

Il y a Anastasia (Loïc Riewer), de Vienne, cet endoctriné par une famille qui l’a étouffé dans la branche la plus stricte d’une secte évangéliste où tout est sacrilège et commandité par le diable, à Los Angeles ; il fait silence sur les châtiments corporels et la privation d’enseignement et reste écartelé dans ses contradictions tout en reconnaissant que pour lui désormais « la voix de Dieu s’est tue. » Il y a M. (Fareen Aslam) cette jeune femme indienne, amoureuse d’un homme d’une autre caste que la sienne et qui garde en mémoire l’image de sa professeure de mathématiques qui, pour ne pas être arrêtée, s’était suicidée. En Inde, on peut être en danger de mort par amour et on reste hanté par la peur, pour la vie. Avec son amoureux ils se sont inscrits dans une Business-School à Rome où ils se sont mariés, même si quitter la famille et le pays leur fut un arrachement. Il y a Roberta (Gaia Singer) qui s’ennuie dans son Italie natale où elle est professeure et pour qui « l’ailleurs est toujours mieux » ; elle ne tient pas en place et « décide de partir pour ne pas crever » enseigner à Lagos, abandonnant mari et enfant, « au revoir, je t’aime… » mais elle somatisait fortement avant son départ. Il y a Amadou né au Cameroun (Heza Botto) et contraint à l‘exil à Dakar pour s’être fait piéger par une entreprise chinoise corrompue dans le trafic de bois et le pillage de la forêt, à Bamanga, dans son pays. Difficile de se faire entendre quand tous les maillons de la chaîne participent de la corruption. Il y a finalement réussi avec l’aide de France 24, dénonçant ces grumes de bois gisant au sol.

© N.C. Le Birgit Ensemble

Il y a Maxime (Morgane Nairaud), placé à six ou sept ans, dealer à quatorze, délinquant juste après, avec crescendo dans les vols. En centre éducatif fermé il a fugué pour l’interview et rêve de voir la mer jusqu’à se l’inventer – la Normandie, Étretat, le sel. Il claque la porte du CEF le jour de ses dix-huit ans avant de dévoiler avoir menti et n’avoir, en fait, jamais vu la mer, ni oser partir. Au fil des chapitres chacun revient pour donner un nouveau fragment de son récit, parler de sa révélation et de sa nouvelle vie. Pour casser ce côté linéaire des récits, Julie Bertin a mis en oeuvre plein de trouvailles : le Christ qui tombe en entendant l’anathème et le sang qui coule du panneau-icône comme une crucifixion ; la marche des hôtesses et steward comme métaphore du voyage ; le drapé d’or infini dans lequel s’enroule M. la mariée ; la porte abyssale que Monika ouvre brutalement pour montrer la sortie à son mari ; l’image interstellaire et les astronautes en scaphandre et combinaison qui marchent sur la lune ; ce gros nuage blanc passant dans le théâtre pour illustrer l’écume de mer ; beaucoup d’images symboles qu’on trouve aussi dans le texte, comme cette allusion aux canaris des mines de charbon donnant l’alerte quand trop de gaz toxiques s’accumulaient dans les galeries.

© Simon Gosselin

Les conversations se mêlent et les personnages – tous finement interprétés – interrogent le bonheur, chacun y répondant à sa façon : « J’oublie qui j’étais et je réapparais ailleurs – On laisse tout un monde derrière soi – Se dire que les choses sont possibles – Une pulsion de vie – Parfois plus à perdre qu’à gagner – La promesse d’une vie nouvelle – Mon pays me manque… » Il y a des silences, des vents et des musiques qui permettent de reprendre souffle et jusqu’au chœur final où l’on attend que le soleil se lève. Au début, l’histoire se raconte en français, puis quand elle se précise et que chacun plonge dans ses racines, passant de la narration à l’incarnation, la langue maternelle alors apparaît.

Bientôt le jour est un superbe spectacle qui parle d’expériences et de soulèvements intimes avec beaucoup de doigté, Julie Bertin – qui codirige avec Jade Herbulot le Birgit Ensemble – en signe la conception, le texte et la mise en scène. Elle enrichit le récit par sa transposition théâtrale complexe, travaille sur le fragment et les réminiscences et met en jeu les corps (chorégraphie Lucía García Pullés) pour faire émerger l’invisible. C’est un exercice de funambule fort réussi.

Brigitte Rémer, le 4 octobre 2026

Avec : Caroline Arrouas, Fareen Aslam, Heza Botto, Robin Causse, Morgane Nairaud, Loïc Riewer, Gaia Singer. Dramaturgie Guillaume Clayssen, Lucas Samain – scénographie James Brandily – chorégraphie Lucía García Pullés – lumière Jérémie Papin – son Lucas Lelièvre – conseil vidéo Pierre Nouvel – costumes Pauline Kieffer – accompagnement vocal Jeanne-Sarah Deledicq – assistanat à la mise en scène Jan Czul – assistanat à la scénographie Céane Jelsch – assistanat à la lumière Théo Le Menthéour – stagiaire à la lumière Zoé Signabout – régie générale et régie plateau Marco Benigno – construction du décor Ateliers de la Comédie de Caen – traductions Nicole Aistleiner, Fareen Aslam, Heza Botto, Emanuela Pace, Adelaïde Pralon, Heinke Sabine Wagner, Flavia Turci – régie lumière Luc Muscillo – avec la participation de l’(équipe technique du TGP Siméon Amiel, Rachid Bahloul, Frédéric Gillmann, Vincent Langlais – habillage Lydie Kasilam – Remerciements Henri Thulliez et l’équipe de PPLAAF, les membres de la Fundación 26 de Diciembre, Magdalena Arrouas, Chiara Cartia, Flavia Turci, Aymen Yacoubi. Et toutes les personnes, en France et à l’étranger, qui ont bien voulu nous confier leurs histoires.

 Du 30 septembre au 11 octobre 2026, du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, dimanche à 15h – Théâtre Gérard Philipe, 59 Bd Jules Guesde. 93207. Saint-Denis Cedex – métro : Saint-Denis Basilique – tél. : 01 48 13 70 00 – site : theatregerardphilipe – *En tournée : du 15 au 17 octobre 2026, Maison des Arts et de la Culture André-Malraux (MAC), scène nationale, Créteil – 18 et 19 novembre 2026, Le Grand R, La Roche-sur-Yon – 8 janvier 2027, La Passerelle, scène nationale de Gap – 12 janvier 2027 ZEF, scène nationale de Marseille – 15 janvier 2027, Théâtre et Cinéma, scène nationale de Narbonne – 25 et 26 janvier 2027, Le Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque.