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Un ennemi du peuple

© Jean-Louis Fernandez

Texte Henrik Ibsen – Mise en scène Jean-François Sivadier – à l’Odéon/Théâtre de l’Europe.

C’est une pièce d’Ibsen qui met sur le devant de la scène ce qu’on appelle en démocratie, la transparence, le lien entre le pouvoir et le citoyen, la dénonciation de la corruption et du mensonge. Deux frères s’affrontent face à la vérité, dans leur ville natale et préférée : Peter Stockmann, préfet, administrateur de l’établissement thermal qui fait la fortune de la ville, profil bon élève et réactionnaire à souhait (Vincent Guédon) ; Tomas Stockmann, médecin des Bains embauché par son frère, responsable des soins dans ce même établissement, qui se bat pour des idées et devient une sorte de lanceur d’alerte (Nicolas Bouchaud).

Le début de la pièce se passe chez Tomas, milieu de bonne bourgeoisie provinciale où il vit avec son épouse, Katrine (Agnès Sourdillon) et ses enfants. Il vient d’apprendre la contamination des eaux thermales et cherche des stratégies pour la rénovation du système hydraulique, nécessitant la fermeture de l’établissement. Il le fait savoir au journaliste du Messager du peuple, prêt à en diffuser l’information, et à son frère. Le préfet s’oppose formellement à la divulgation de la nouvelle, a fortiori à la fermeture de l’établissement, malgré les mises en garde sanitaires de Tomas. Tout au long de la pièce le ton va monter dans la partie de bras de fer qui oppose les deux frères Stockmann. Tomas se met sur le devant de la scène en imaginant pétitions, manifestations et révolution contre le mensonge et souhaite la participation des petites gens dans les affaires publiques. Décrétant que « le fardeau de la pauvreté » est déjà assez lourd à porter, Peter impose la dissimulation et la tricherie pour, dit-il, éviter la chute économique de la ville. Dans la flamboyance d’un discours sur l’intérêt général qu’il se fait confisquer au cours d’une assemblée populaire particulière, Tomas se saborde lui-même dans une surprenante volte-face et un déferlement de paroles incohérentes et d’insultes, à l’égard de ce qu’il appelle la majorité compacte. On le désigne comme « ennemi du peuple », provoquant sa mort sociale.

Né en 1828, mort en 1906, Henryk Ibsen connaît dans sa jeunesse l’éclatement de la famille, suivi de la pauvreté puis de l’échec par rapport à ses premières pièces qui n’ont guère de succès, et à ses déboires professionnels en tant que directeur de théâtre. Déçu par son pays, qui ne le reconnaît pas, il choisit de le quitter, part en Italie puis en Allemagne. C’est au cours de cet exil de vingt-sept ans qu’il écrira de nombreuses pièces dont Un ennemi du peuple, en 1883, montée pour la première fois en France par Lugné-Poe, dix ans après. Il avait auparavant  écrit Peer Gynt en 1867, Maison de poupée en 1879 et Les Revenants en 1881, écrira Le Canard sauvage en 1884 et Hedda Gabler en 1890. Loin de son pays, il règle ses comptes, son univers permet à ses personnages, enfermés dans une vie sans relief, de s’inventer un combat, des utopies, quelques mirages. C’est après son retour en Norvège qu’il écrit deux de ses pièces majeures, Solness le constructeur en 1892 et John-Gabriel Borkman en 1896.

Un ennemi du peuple est une pièce très manichéenne, sorte de tribune sur la démocratie, avec apostrophes au public et attaques frontales, qui pourrait relever du drame mais s’inscrit ici dans le registre de la comédie ou du polar politique. L’auteur lui-même disait : « Je suis un peu hésitant sur la question de savoir si je dois l’appeler comédie ou drame. » Les thèmes traités s’inscrivent dans l’exact sillon de notre actuel contexte de vie : enjeux politiques, écologie, montée du populisme, règne de l’argent et course au profit, corruption des élites, désinformation, machination et complot, violence sociale. Au texte d’Ibsen traduit par Eloi Recoing, des séquences ont été ajoutées, notamment un texte du philosophe Gunter Anders, adepte de l’exagération comme intention politique qui a travaillé sur l’impact des médias dans notre rapport au monde et sur la critique de la technologie ; une autre insertion consiste en des interrogations sur le théâtre et son public, situé au centre de la cérémonie comme « une masse molle » qui applaudit, que le spectacle soit bon ou non. On a ainsi l’impression, à certains moments, de paroles adaptées au goût du jour dans lesquelles Ibsen se serait absenté et l’on ne sait plus vraiment où l’on se trouve.

À cette tribune bien singulière se mêle le thème du journalisme à travers le personnage d’Hovtad, reporter au Messager du peuple (Sharif Andoura), profession relativement décriée, hier comme aujourd’hui, et le thème de l’éducation à travers le personnage de Petra Stockmann, fille de Tomas et professeure des écoles (Jeanne Lepers). D’autres personnages gravitent, comme Biling le représentant des petits propriétaires (Cyprien Colombo), Aslaksen (Stephen Butel) et le beau-père de Tomas, Morten Kill, traité en super marionnette (Cyril Bothorel). Sa fille, Katrine, longtemps solidaire de son époux, se met aussi à douter quand elle comprend que l’arène politique va les mener jusqu’à l’anéantissement social. Dans ce monde d’hommes, Agnès Sourdillon est avec justesse l’épouse de Tomas.

Thomas Ostermeier et sa troupe de la Schaubühne avait présenté la pièce au Festival d’Avignon en 2012, puis au TNP de Villeurbanne l’année suivante en transformant la pièce en happening politique et agit-prop. Dans la tribune finale il donnait la parole au public. Ici, la fin est une sorte de feu d’artifice où tout se délite et des poches d’eau (thermales…) voltigent et s’écrasent au sol. Jean-François Sivadier pousse du côté de la comédie et choisit d’être radical et provocateur. Il surligne et dynamite le cynisme du pouvoir avec une équipe qu’il connaît bien et qui s’en donne à cœur joie, Nicolas Bouchaud en tête, omnipotent, et en écho, Vincent Guédon dans la distance froide de sa fonction de Préfet. Sivadier a aussi créé la scénographie du spectacle avec Christian Tirole, fonctionnelle et belle, pleine de transparence et de reflets renvoyés par des rideaux de plastique tombant des cintres et créant des ambiances lumière adaptées aux différentes étapes de cette guerre fratricide – création lumière de Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin -. Côté cour, la cuisine familiale crée de la convivialité, les entrées et sorties des acteurs côté jardin passent par la salle les mettant au même niveau que le spectateur, le peuple, en une « fausse égalité », mais… « Qu’est-ce que le peuple ? » pose la pièce.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2019

Avec : Sharif Andoura Hovstad – Cyril Bothorel Capitaine Horster et Morten Kill – Nicolas Bouchaud Tomas Stockmann – Stephen Butel Aslaksen – Cyprien Billing Billing – Vincent Guédon Peter Stockmann – Jeanne Lepers Petra Stockmann – Agnès Sourdillon Katrine Stockmann. Traduction Eloi Recoing – collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit – scénographie Christian Tirole, Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin – costumes Virginie Gervaise – son Eve-Anne Joalland – Le texte est publié aux éditions Acte Sud-Papiers.

Du 10 mai au 15 juin 2019, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006. Paris. Site : www.theatre-odeon.eu – En tournée jusqu’en février 2020.

Italienne scène et orchestre

© Alain Dugas

Texte et mise en scène Jean-François Sivadier, à la MC 93 Bobigny. Dans le cadre du Festival Paris l’été.

Ce pourrait être un sévère pamphlet sur l’opéra, c’est avant tout un déchainement d’humour qui souffle le chaud-glacé, une tartine d’ironie bien assaisonnée, un pavé dans la mare des ego artistiques. Le spectateur assiste à l’élaboration de La Traviata, de Verdi, à des répétitions qui tiennent davantage de la bande dessinée et du feuilleton que de l’opéra. Il est engagé comme choriste dans la première partie du spectacle et se trouve sur la scène, face à une salle vide ; il est instrumentiste en seconde partie, devant un pupitre et la partition, dans la fosse d’orchestre d’où il suit l’action en contre plongée.

Protagoniste malgré lui, le public est accueilli par Jean-François Sivadier – auteur et metteur en scène de la pièce, Italienne scène et orchestre – au titre ici de chef de chœur, sa partition dans la première partie du spectacle ; par Nicolas Bouchaud, dans la pièce metteur en scène de La Traviata, qui a du fil à retordre avec les artistes pour faire passer ses messages et honorer son cahier des charges ;  par son assistante, Nadia Vonderheyden, avec qui il forme un pétillant duo.

L’adresse se fait en direct du chef de chœur, rude et provocateur, au spectateur/choriste – seul et dans un ensemble, comme au théâtre : « A quelle école étiez-vous ? J’en étais sûr, ils vous apprennent à jouer pour les abonnés. Vous devez jouer pour celui qui ne sait rien, qui vient à l’opéra pour la première fois… » Il est contredit par le metteur en scène, en recherche d’une théâtralité affirmée et mis sur le banc de touche. Chacun défend férocement son territoire.

Le spectateur assiste aux errements de la création, face aux acteurs-chanteurs interprètes de La Traviata, pris sur le vif des fausses belles idées qu’ils proposent au metteur en scène : une jeune chanteuse de bonne volonté (Marie Cariès) et un ténor sûr de lui, bien loin de la demande et de l’attente du metteur en scène (Vincent Guédon) ; une diva qui se fait attendre et se donne toutes les libertés (Charlotte Clamens) et sa doublure qui peine à trouver la juste chute (Nadia Vonderheyden).

Si la pièce interroge la création et ce que représenter veut dire, elle est aussi un superbe divertissement. Le rire est présent et l’humour, enchanteur plutôt que grinçant. C’est pur plaisir de voir Jean-François Sivadier en chef d’orchestre dans la seconde partie, face au dépit de Nicolas Bouchaud. Créée en 1996 au Cargo de Grenoble sous le titre Italienne avec Orchestre, reprise à différents moments dont en 2003 au Théâtre National de Bretagne et en 2006 à l’Opéra de Lille, la pièce, devenue emblématique de la compagnie, n’a cessé d’évoluer. Elle repose sur la notion de collectif à laquelle Jean-François Sivadier est sensible pour avoir cheminé aux côtés de Didier-Georges Gabily, comme d’ailleurs Nicolas Bouchaud avec qui il travaille depuis une vingtaine d’années.

Sivadier a monté Brecht, Shakespeare et Claudel, Büchner, Beaumarchais et Molière. Il connaît l’opéra et travaille régulièrement avec celui de Lille. Il a d’ailleurs mis en scène La Traviata au festival d’Aix-en-Provence, en 2011. Les relations entre metteurs en scène, musiciens, chefs d’orchestre et de chœur, ne semblent guère avoir de secret pour lui.

De cette expérience où la frontière entre acteurs et spectateurs s’efface, il y a le théâtre à travers l’opéra, la dérision et le rire. Et il y a le plaisir du spectateur.

Brigitte Rémer, le 15 juillet 2018

Avec Nicolas Bouchaud, Marie Cariès, Charlotte Clamens, Vincent Guédon, Jean-François Sivadier, Nadia Vonderheyden. Collaboration artistique Véronique Timsit – son Jean-Louis Imbert – lumière Jean-Jacques Beaudouin – assistante technique Léa Sarra – stagiaire à la mise en scène Djo Ngeleka.

 Du 9 au 28 juillet 2018, à MC93 Bobigny, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis – 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny – Métro Bobigny Pablo-Picasso. Sites : www.mc93.com et www.parislete.fr – tél. : 01 44 94 98 00.

Dom Juan, de Molière

Mise en scène Jean-François Sivadier, à l’Odéon Théâtre de l’Europe.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Il se glisse dans le public et dans la peau du personnage, papillonnant aux pieds des belles du premier rang. Dom Juan charme ce jour-là Nelly, Valentine et Sarah. Il offre à la première un bouquet, qu’il reprend aussi vite, lui abandonnant généreusement une rose ; à la seconde le même bouquet, avec le même empressement, et ainsi de suite. Fleurs et soupirs passent de mains en mains, au gré de ses conquêtes. Introduction au sujet, mélange des genres et des époques. Chez Molière, conquêtes, mensonges et abandons s’appellent Elvire, Charlotte et Mathurine, la pièce est provocante, pour l’époque.

La fabrication du mythe permet d’imaginer un jeune premier vif argent dans le rôle-titre. Jean-François Sivadier fait le choix d’un personnage à contre emploi, hâbleur et buriné, décalé et cynique – interprété par Nicolas Bouchaud qui tenait le rôle d’Alceste dans Le Misanthrope, monté par le metteur en scène, en 2013 -. Ce Dom Juan fait la politique de la terre brûlée et par son machiavélisme, gagne les batailles : « Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? » lance-t-il à Sganarelle avec qui il forme un étrange duo. Vincent Guédon dans son interprétation déborde d’énergie et trépigne de devoir assister un tel maître. Sa fougue et ses étonnements, vrais ou d’artifice, font parfois tanguer la chaloupe : « Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre. » C’est Molière qui interprétait Sganarelle lors des représentations données en 1665, – avant la publication de l’œuvre qui ne se fera que dix-sept ans plus tard, -. Comme Tartuffe et comme Le Misanthrope, la pièce traverse divers registres, du burlesque au grotesque, du comique au tragique.

La scène ressemble à un cosmos et nous plonge dans un monde interstellaire. Des globes semblables à des mappemondes ou à des instruments scientifiques de mesure tombent des cintres. On se croirait chez Galilée – le metteur en scène a d’ailleurs monté La Vie de Galilée de Brecht, en 2001 – et, par les lumières, proche de la voie lactée ou du septième ciel. Avec Sivadier, la gravité n’existe pas et tout est décentré dans une scénographie de guingois – signée Daniel Jeanneteau, Christian Tirole et Jean-François Sivadier – où les lignes droites ressemblent à des obliques. Elvire – Marie Vialle – fait une entrée remarquée, remontant de la salle, elle porte la coiffe à plumes des indiens navajos et, guerrière, semble déterrer la hache de guerre, attendant Dom Juan de pied ferme. « Me ferez-vous la grâce Dom Juan, de vouloir bien me reconnaître… » Charlotte est dans tous ses états à la vision de Dom Juan et Pierrot court derrière, le créancier Monsieur Dimanche a le look d’un rond de cuir tatillon et le Commandeur un air de robot dans un musée imaginaire habité de femmes de pierre, de statues.

Les rebondissements de la pièce entraînent de l’étrangeté dans la partition des acteurs et dans la mise en scène parfois proche de la bande dessinée. Un compteur tourne à rebours, des chiffres lumineux s’affichent à chaque fois que le mot ciel est prononcé, il s’allumera soixante-trois fois. Sur terre Dom Juan poursuit ses ravages, simulant son rachat et sa conversion auprès de son père et jouant de tous les subterfuges avant d’être précipité dans les flammes de l’enfer. A la question : « Vous n’avez pas peur de la vengeance divine ? » Il répond avec habileté : « C’est une affaire entre le Ciel et moi. »

Au-delà du texte de Molière Jean-François Sivadier ajoute quelques citations personnelles, notamment une séquence où Dom Juan se met à chanter Herbie Hancock, une autre extraite de La Philosophie dans le boudoir, du Marquis de Sade, ouvrage publié en 1795 avec cette même logique libertine et ce sens de la transgression, avec des thèmes similaires traitant de sexualité et de religion. Il avait approché le mythe de Dom Juan en 1996, reprenant la mise en scène de Dom Juan/Chimères laissée inachevée à la mort de Didier-Georges Gabily, auteur, metteur en scène et directeur du Groupe T’chang avec lequel il avait fait un bout de route. Il en a gardé l’esprit de troupe. Il est depuis une quinzaine d’années artiste associé au Théâtre National de Bretagne. Ses mises en scène sont attendues et remarquées.

Brigitte Rémer, 4 octobre 2016

Avec Marc Arnaud Gusman, Dom Carlos, Dom Louis – Nicolas Bouchaud Dom Juan Tenorio – Stephen Butel Pierrot, Dom Alonse, Monsieur Dimanche – Vincent Guédon Sganarelle – Lucie Valon Charlotte, Le Pauvre, La Violette – Marie Vialle Elvire, Mathurine. Collaboration artistique Nicolas Bouchaud Véronique Timsit – scénographie Daniel Jeanneteau, Christian Tirole Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé – costumes Virginie Gervaise – maquillages, perruques Cécile Kretschmar – son Eve-Anne Joalland – suspensions Alain Burkarth – assistant à la lumière Jean-Jacques Beaudouin – assistante aux costumes Morganne Legg – assistants à la mise en scène Véronique Timsit Maxime Contrepois (dans le cadre du dispositif de compagnonnage de la Drac Île-de France) – assistant de tournée Rachid Zanouda.

Du 14 septembre au 4 novembre 2016 à 20h, le dimanche à 15h, relâches les 18 septembre et 30 octobre – Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, 75006. Tél. : 01 44 85 40 40 – Site www.theatre-odeon.eu En tournée : Lausanne (Suisse), Théâtre Vidy du 23 novembre au 3 décembre – Nantes, le Grand T du 7 au 17 décembre – Strasbourg, TNS du 3 au 14 janvier 2017 – Grenoble, MC2 du 19 au 28 janvier 2017.

 

La vie de Galilée

© Dominique Brillault

© Dominique Brillault

Pièce de Bertold Brecht écrite en 1938, traduction Eloi Recoing, mise en scène Jean-François Sivadier, artiste associé au Théâtre national de Bretagne où fut créée la pièce, en janvier 2002. Cent cinquante représentations ont été données en tournée.

Brecht écrit La Vie de Galilée alors qu’il est en exil au Danemark et reprend son texte à plusieurs reprises, jusqu’à sa version berlinoise, en 1955. C’est une pièce centrale dans son œuvre qui colle à son parcours, en plein cœur du nazisme et à ses idées politiques, vers la recherche de plus de démocratie. Elle place le combat entre la science et le pouvoir religieux. Galilée, sur les traces de Copernic, démontre scientifiquement que la Terre tourne autour du Soleil, et non l’inverse. Il décale le système des représentations, ébranle la communauté scientifique, se met à dos les philosophes aristotéliciens et s’attire les foudres de l’église.

Son apport scientifique est immense dans les domaines de la mathématique, la physique, la mécanique et l’astronomie et il défend la théorie des corps flottants en prouvant que la glace flotte au-dessus de l’eau. Mais il déstabilise l’ordre du monde alors que l’obscurantisme religieux l’emporte, et malgré l’appui du pape Urbain VIII un temps, se voit contraint d’abjurer.

Dans la mise en scène de Jean-François Sivadier la pièce commence à la manière d’un conte, sur un tréteau, devant une toile tendue : le maître transmet à son jeune élève Andrea son savoir, et il ruse car l’élève est peu doué. Il utilise des jeux de mots et des jeux de mains, devinettes et rébus, et joue sur l’adresse au public. Comme un bonimenteur, il parle de terre, de soleil et d’étoiles, d’astronomie nouvelle et pour mieux regarder le ciel et faire le commentaire de ce qu’on y voit, invente la lunette astronomique « le temps de fournir des preuves »... Ciel aboli est son leitmotiv. Sa démonstration de la rotation de la terre à partir d’une pomme semble aussi ludique que savante : « Et voici un temps nouveau, tout bouge » clame-t-il.

Décoré de guirlandes de lumières jusque dans la salle, autour du spectateur, son discours d’intronisation sur la liberté de penser, les questions métaphysiques touchant à la science, Dieu et la théocratie, les discussions philosophiques sur Aristote – qui s’est aussi intéressé à la physique et à l’astronomie – et sur Ptolémée – qui avait consigné dans l’Almageste son observation des astres – sont au cœur de l’œuvre de Brecht. Galilée – excellent Nicolas Bouchaud, très présent, très humain – proclame avec enthousiasme son incessante profession de foi en la raison humaine et combat pour faire entendre ses thèses. Il sera convoqué à Rome par l’Inquisition, et plus tard accusé d’escroquerie à la cour de Florence par les prélats, moines et savants qui crient au scandale et nourrissent la polémique : « De telles étoiles sont-elles nécessaires ? »

Une scénographie sobre et inventive, conçue par le metteur en scène secondé de Christian Tirole, sert le propos, plateforme inclinée faite de caillebotis, presque austère, et qui réserve de nombreuses surprises : au fil de la représentation se construisent et se sculptent espaces et volumes, se montent palissades et praticables représentant le cabinet de travail à Padoue, le Palais des Médicis et la Maison de Galilée à Florence, le conclave et le Vatican, ou le Carnaval.  

Le ballon bleu, sa terre, et la scène savoureuse où les religieuses chaussées de planches de bois glissent, claquètent et caquètent comme les sorcières de Macbeth, ont une gaîté poétique ; comme la scène du doute où les acteurs mettent leur nez de clown ; et comme de nombreux autres tableaux dans la mise en scène de Sivadier, qui circule et évolue depuis douze ans. Les images s’y succèdent, joyeuses. Ainsi le pape qui revêt les habits sacerdotaux et qu’on couvre de blanc pour le grand cérémoniel, ou encore le Cardinal qui descend du ciel comme un Saint-Esprit.

Au Vatican, Urbain VIII reçoit le Cardinal Inquisiteur qui attaque violemment « l’esprit de révolte et de doute » de Galilée et fait pression pour qu’on livre l’hérétique à l’Inquisition, ce qui sera fait. On le retrouve prisonnier, en résidence surveillée, loin de la ville et sous le contrôle de sa fille, Virginia, dont il avait brisé le mariage. La terre attachée au pied comme un boulet, Galilée rédige en secret son Traité pour deux sciences nouvelles qui fonde la science moderne. « Je continue » dit-il. Il fait ensuite son autocritique, et après avoir abjuré s’accuse d’avoir trahi, « le seul but de la science étant de soulager l’existence humaine. » La dernière séquence reprend le dialogue entre le maître et l’élève, ponctuée cette fois d’un lourd silence. « Elle, a gagné… la raison a gagné, pas moi… » reconnaît-il. Andrea s’en va, cachant dans ses bagages à la demande du maître le précieux Traité, Discorsi. Et quand Andrea s’écrie : «Malheureux le pays qui n’a pas de héros ! » Galilée imperturbable, répond : « Malheureux le pays qui a besoin de héros ! »

La Vie de Galilée n’est pas une pièce historique, plutôt une fable, rarement montée – car longue et avec de nombreux personnages – ici bien portée par les huit comédiens qui pour la plupart tiennent plusieurs rôles. Georg Büchner dans une lettre à sa famille disait : « Le poète dramatique n’est à mes yeux rien d’autre qu’un historien, mais il s’élève au-dessus de ce dernier, du fait qu’il crée pour nous l’histoire une deuxième fois, et qu’au lieu de nous en donner une relation sèche, il nous plonge immédiatement dans la vie d’une époque, qu’au lieu de caractéristiques, il nous montre des caractères, et des figures au lieu de descriptions. » L’histoire chez Brecht rejoint le poème. Georges Wilson l’avait mise en scène en 1963, au Théâtre National Populaire et Antoine Vitez en 1990, à la Comédie Française. Ce combat entre lumière et obscurité, croyance et recherche scientifique, retranscrit par l’intelligence de la mise en scène, se pose dans une forme simple et inventive digne du théâtre populaire dans le meilleur sens du terme.

Pour parler de la distanciation brechtienne, Roland Barthes écrivait : « Or, un homme vient… qui nous dit, au mépris de toute tradition… que l’action ne doit pas être imitée, mais racontée ; que le théâtre doit cesser d’être magique pour devenir critique, ce qui sera encore pour lui la meilleure façon d’être chaleureux. »

« – Comment est la nuit ?… – Claire… ! » ces derniers mots ferment la pièce.

 Brigitte Rémer

 Avec : Nicolas Bouchaud, Galilée – Stephen Butel, Andrea, un moine – Éric Guérin, Priuli, le mathématicien, le très vieux cardinal Bellarmin, Gaffone, un homme – Éric Louis, Sagredo, Cosme de Médicis, le petit moine – Christophe Ratandra, Ludovico, le philosophe, le Grand Inquisiteur, un moine – Lucie Valon, Virginia, la Grande Duchesse, un moine – Rachid Zanouda, Federzoni, Clavius – Nadia Vonderheyden Madame Sarti, Cardinal Barberini, Vanni, un moine – collaboration artistique, Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit, Nadia Vonderheyden – décor, Christian Tirole, Jean-François Sivadier – costumes, Virginie Gervaise – lumière, Philipe Berthomet – assistante à la mise en scène, Véronique TimsitLe Monfort Théâtre, 106 rue Brancion, 75015 – 27 mai au 21 juin 2015. www.lemonfort.fr Tél. : 01 56 08 33 88.