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Insoutenables longues étreintes

© François Passerini

Comédie dramatique de Ivan Viripaev, traduction Sacha Carlson et Galin Stoev, mise en scène Galin Stoev, à La Colline/Théâtre National.

C’est un huis-clos entre quatre personnages d’une trentaine d’années venant d’horizons différents – Monica, Charlie, Amy et Christophe – qui croisent leurs destins solitaires, pour le meilleur et pour le pire, entre New-York et Berlin. Nous sommes au cœur de leurs problèmes existentiels sur lesquels ils devisent, de manière directe et crue. Leur énergie n’a d’égale que leur liberté, leur recherche de désir et de plaisir, leur imaginaire, un certain romantisme. Rencontres, mariage, avortement, séduction, régime végan, malaise, tendresse, globalisation, projets, sexualité, sont leurs thèmes de prédilection. Sur un plateau d’une sobriété élaborée, qui ressemble à nulle part, les personnages – au départ assis sur un banc, dos au public – se racontent et déversent leurs paroles errantes et virtuoses, leurs détresses, cherchant à s’inventer des horizons, individuel ou collectif, dans un monde sans repère. Par moments leurs visages, graves, paraissent sur écran.

Des voix d’outre-tombe soudain les hèlent, venant de l’univers et nous projettent dans une bulle d’anticipation et un espace cosmogonique, qui pourrait entretenir illusions et espoirs. A travers cette oscillation entre toute-puissance et fragilité, entre soi et l’autre, soi et le monde, ils se métamorphosent en alchimistes et se verraient bien changer le plomb en or. « Dans cette partition écrite à la troisième personne, le comédien n’interprète pas le rôle mais l’histoire. Ce n’est pas réaliste mais descriptif et ultra concret. Le paradoxe réside également dans l’alliage des registres littéraire et populaire, du spirituel et du trivial, de l’humour lumineux pour sonder l’obscurité de l’Histoire ou de l’âme. »  Le spectacle a un petit air d’émission type talk-show où chacun est à la recherche de sens. La scénographie d’Alban Ho Van, un espace indéfini inspiré du cosmos, représenterait leur espace mental. La fin est une apocalypse où, après l’émiettement puis l’écroulement du mur de fond de scène ouvrant sur une clarté nue, les personnages s’effacent dans une fumée psychédélique, par une porte donnant sur le vide, placée en contre-haut du plateau.

« L’acteur ne doit pas jouer le personnage, mais jouer du personnage, de la même façon qu’un musicien joue de son instrument… Il doit entrer en relation avec ce personnage, pour faire entendre un thème » dit le metteur en scène. Galin Stoev a construit un véritable compagnonnage avec l’auteur dont il a monté Les Rêves en langue bulgare, à Varna, sa ville natale, en 2002 ; Oxygène en 2004 ; Genèse n° 2 en 2006 au Festival d’Avignon et au Théâtre de la Cité Internationale ; Danse Delhi, composé de sept brèves pièces en un acte, à Liège puis à La Colline, en 2011. L’écriture dramatique d’Ivan Viripaev est sinueuse et il nous met au bord du vide. Né à Irkoutsk, en Sibérie en 1974, l’auteur est aussi acteur et metteur en scène. Depuis 2001, il travaille à Moscou et présente pour la première fois en 2000 son spectacle, Les Rêves, qui obtient un vif succès et tourne dans de nombreux pays. Contraint de quitter sa ville natale, Viripaev s’installe à Moscou en 2001 où il participe à la fondation de Teatr.doc, centre de la pièce nouvelle et sociale. Il est acteur dans sa pièce Oxygène mise en scène par Viktor Ryjakov, en 2003 et accueillie dans de nombreux pays européens, puis Genèse n° 2 en 2004, écrite d’après un document d’Antonina Velikanova. Il crée sa propre structure, Mouvement Oxygène, poursuit son travail d’écriture théâtrale et se lance aussi dans l’écriture de scénarios et la réalisation de films.

Actuellement directeur du Théâtre de la Cité- CDN Toulouse Occitanie avec Stéphane Gil, Galin Stoev qui a grandi à Moscou puis étudié dans une école russophone en Bulgarie, a cette communauté de langue qui lui donne un accès direct à la pensée d’Ivan Viripaev. Il connaît bien la musicalité de l’œuvre et de l’écriture, littéraire et familière, l’incertitude de ses personnages et ses ruptures de tonInsoutenables longues étreintes est de ces objets volants mystérieux porté par quatre acteurs talentueux et bien dirigés, Pauline Desmet, Sébastien Eveno, Nicolas Gonzales et Marie Kauffmann qui impriment une distance poétique à cette puissante langue paradoxale, et qui traversent le ciel et l’enfer.

« En sortant du théâtre, on doit avoir l’impression de s’éveiller de quelque sommeil bizarre, dans lequel les choses les plus ordinaires avaient le charme étrange, impénétrable, caractéristique du rêve et qui ne peut se comparer à rien d’autre » écrivait le dramaturge polonais S.I. Wikiewicz au début du XXème. C’est dans un espace de brume métaphysique que le spectateur s’en va, méditatif, ressassant l’équation posée par l’un des personnages de la pièce : « Et quand ton cœur sera-t-il pleinement satisfait ? Quand il s’arrêtera de battre, je pense. »

Brigitte Rémer, le 8 février 2019

Avec Pauline Desmet Amy – Sébastien Eveno Christophe – Nicolas Gonzales Charlie – Marie Kauffmann Monica. Scénographie Alban Ho Van – vidéo Arié Van Egmond – lumières Elsa Revol – son Joan Cambon/ Arca – assistanat mise en scène Virginie Ferrere – décor sous la direction de Claude Gaillard – costumes sous la direction de Nathalie Trouvé, réalisés dans les Ateliers du Théâtre de la Cité – compositing Raphaël Granvaud-Perez – prises de vue Lucie Alquier-Campagnet – régie générale Agathe Tréhen – régie plateau Pierre Bourel – régie lumières Michel Le Borgne – régie son Valérie Leroux – régie vidéo Éric Andrieu.

Du 18 janvier au 10 février 2019, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h – En tournée, du 13 au 16 février 2019 au Théâtre de la Place, Liège, Belgique – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

Les Enivrés

© Hélène Bozzi

Texte d’Ivan Viripaev – Traduction Tania Moguilevskaia et Gilles Morel – Mise en scène Clément Poirée – au Théâtre de la Tempête.

Deux heures vingt du délirium tremens de quatorze personnages, en réflexion métaphysique sur l’amour et sur Dieu. Huit acteurs pour les interpréter, qui crient, vocifèrent, délirent, se déclarent, s’empoignent et s’écroulent. L’insobriété commence dans le bar du théâtre où le public s’entasse avant d’entrer et se poursuit dans la désagrégation de parcours approximatifs.

L’auteur, Ivan Viripaev, directeur artistique du Théâtre Praktika de Moscou, est né à Irkoutsk en Sibérie orientale, en 1974. Il y fait le Conservatoire, après un parcours personnel, de son propre aveu chaotique. Il crée sa compagnie en 1998 et écrit. Sa première pièce, Rêves, remporte un vif succès, ses textes sont joués à l’étranger, notamment en Allemagne et en Pologne. Ses traducteurs, Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, connaissent bien son univers, ils sont les passeurs d’une grande partie de ses textes, en France.

Le théâtre de Viripaev joue avec les limites et on ne sait dans quel registre s’inscrit Les Enivrés, tragique ou comique, grotesque ou décadent, métaphorique ou hyper réaliste, lyrique ou pathétique. Est-on en enfer ou au paradis ? La scénographie structure cet Armaguédon : le plateau tourne, à l’endroit comme à l’envers, avec deux cercles indépendants qui se meuvent aussi à contre sens. Les acteurs travaillent le déséquilibre, jouent le chaos et déambulent vers nulle part. C’est pour eux incontestablement un exercice de style auquel ils prennent un certain plaisir. Selon la vitesse du plateau, le spectateur a lui aussi la sensation de tituber.

Ce bateau ivre pourtant nous saoule, même si le spectateur reçoit des sms d’avant-spectacle comme avis de Tempête, le mettant en condition, messages que décline le poème baudelairien du Spleen de Paris, « Enivrez-vous. » On est ici plus près des Fleurs du mal que de tout Spleen.

« Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Sur le plateau la suite est tout autre et l’ivresse peu poétique ni spirituelle – juste spiritueuse – même si l’on brandit le nom de Dieu et joue avec le comme si de l’amour.  On est dans un tracé à gros traits, sans logique dramaturgique et le côté loufoco-baroque du début de la pièce s’évapore très vite. C’est un spectacle du vide sidéral – celui de notre époque, peut-être – et le metteur en scène, Clément Poirée, maître de cérémonie pour la soirée, remplit les verres dès qu’ils sont vides.

Brigitte Rémer, le 24 septembre 2018

Avec : John Arnold, Aurélia Arto, Camille Bernon, Bruno Blairet, Camille Cobbi, Thibault Lacroix, Matthieu Marie, Mélanie Menu – scénographie Erwan Creff – lumières Elsa Revol assistée de Sébastien Marc – costumes Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy – musiques Stéphanie Gibert – maquillages Pauline Bry – peinture décor Caroline Aouin – collaboration artistique Margaux Eskenazi – régie générale Farid Laroussi – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

Théâtre de la Tempête – route du Champ-de-Manœuvre. 75012 Paris – métro Château de Vincennes puis navette Cartoucherie ou bus 112 – Site : www.la-tempete.fr – Tél. : 01 43 28 36 36