Archives par étiquette : Institut du Monde Arabe

June Events 2019

© Charlotte Audureau – « Näss », Compagnie Massala.

13ème édition du Festival / Danse Paris. Direction Anne Sauvage.

Comme chaque année depuis douze ans, June Events clôture la saison du Centre de Développement chorégraphique national à la Cartoucherie de Vincennes qui, toute l’année accueille de jeunes créateurs, dans le cadre de sa Saison en création(s). Le Festival se tient à l’Atelier de Paris fondé il y a vingt ans par Carolyn Carlson, et au Théâtre de l’Aquarium ainsi que dans différents lieux de la capitale dont cette année le 12ème arrondissement, et parfois dans la rue. Anne Sauvage le dirige, ses priorités vont aux résidences d’artistes et à la jeune création. « Sans hiérarchie de formes, les expériences à voir, à vivre et à danser se croisent, s’affrontent ou se répondent… » Elle permet des rencontres professionnelles et développe de nombreux partenariats, offre à des chorégraphes de montrer leurs work in progress.

Le coup d’envoi avait été donné le 6 mai au Conservatoire Paul Dukas du 12ème arrondissement, par Cécile Proust, chorégraphe et féministe engagée et Pierre Fourny, poète à « 2 mi-mots » qui découpe et recompose le langage, avec leur spectacle FénanOQ présenté l’an dernier à Avignon dans le cadre de Sujets à vif.

L’une des soirées s’est déroulée en coréalisation avec Le Printemps de la danse arabe #1 de l’Institut du Monde Arabe. Un regard sur la pièce intitulée Sérénités, trio de Danya Hammoud, danseuse et chorégraphe libanaise également formée au théâtre, à la recherche d’apaisement, a été proposé en première partie de soirée. « Peut-être que l’arme de résistance c’est le viscéral, le bassin… quand mon territoire redevient mon corps. » disait-elle en 2013 en présentant son solo Mahalli.

Cláudia Dias, artiste portugaise, présentait en seconde partie un duo, Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar, d’après les mots de Karl Marx : Tout ce qui est solide se fond dans l’air. On ne sait si le solide serait ici le corps des danseurs – qui ne dansent pas tout au long de la pièce – ou ce fil blanc de type pâte à modeler qui se faufile dans l’espace du spectacle, pour laisser traces. Le thème évoque l’exil, par les bribes de texte qui s’impriment sur écran, mais l’ensemble de la démarche reste flou dans le rapport entre Marx, l’exil et ce qui est donné à voir. Le principe de travail de Cláudia Dias repose sur l’invitation qu’elle lance auprès d’un artiste, ici Luca Belleze et son projet global se déroule sur sept ans, à raison de la création d’une pièce par an. Il y a pourtant dans cette pièce des moments d’émotion liés notamment au travail de la voix et du son, enregistré in situ.

Troisième spectacle de la soirée, Näss / Les gens, pièce pour sept danseurs, proposée par la Compagnie Massala, dans une chorégraphie de Fouad Boussouf, imprégnée de hip hop, de danse traditionnelle, de danse jazz et de nouveau cirque et digressant entre ces différents vocabulaires. Sept danseurs investissent le plateau, puissants, intenses et acrobatiques. Aucun répit pour le spectateur. Rythmes, scansions, cadences infernales, acrobaties, dans un paroxysme et une saturation images et sons. Mouvements d’ensembles et partitions solos, jeux de maillots et de masques, figures gymnastes et break dance virtuoses, écritures percutées par les rythmes obsédant, jusqu’à la transe, au sol et dans les airs. C’est de la haute voltige. On est au Maroc, entre gnawas, soufis, et choc des cultures. Le chorégraphe se présente ainsi : « Artiste engagé, ma danse est au service du partage de cet héritage artistique et culturel, elle questionne les identités plurielles, entre rupture et continuité. »

Ce « moment d’utopie collective » comme le dit la directrice de June Events, sur le thème cette année de Faisons corps permet de donner de la force face aux mutations du monde. On traverse des expériences, on décale les codes. Joanne Leighton fête d’une manière ludique la fin de sa résidence à Paris Réseau Danse au Palais de la Porte Dorée avec Walk #3 ; Vincent Thomasset joue sur les équilibres, avec Carrousel ; Aina Alegre interroge les identités avec La nuit, nous autres ; Nina Santes, nouvellement associée à l’Atelier de Paris, organise un récit de nuit, Fictions, une nuit en créations, avec des performances multiples au cours d’une nocturne multiforme et électrique.

La programmation est riche et ouverte, et on y trouve tous types d’initiatives et de spectacles. Elle est fantaisie, recherche et  décalage, venant de différentes régions de France – entre autres  le Ballet de Lorraine sous la houlette du chorégraphe japonais Saburo Teshigawara et celle de Thomas Hauert avec vingt-deux danseurs – et venant de partout, entre autres d’Allemagne, Belgique, Espagne, Portugal, Israël, dans l’idée d’être ensemble. Découverte et plaisir sont à la clé de June Events. Suivez la piste !

Brigitte Rémer, le 9 juin 2019

Sérénités, Association L’Heure en Communavec : Yasmine Youcef, Ghida Hachicho, Danya Hammoud – Chorégraphie Danya Hammoud – accompagnatrice Marion Sage.

Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar – Compagnie Alkantara – avec Claudia Dias et Luca Bellezze – conception Claudia Dias – regard extérieur Jorge Loura.o Figueira – assistance Karas – créations lumières et décor Thomas Walgrave – animation Bruno Canas.

Näss/ Les gens – Compagnie Massala – avec :  Élias Ardoin ou Yanice Djae, Sami Blond, Mathieu Bord, Maxime Cozic, Loïc Elice, Justin Gouin, Nicolas Grosclaude – chorégraphie Fouad Boussouf – assistant Bruno Domingues Torres – création lumière Françoise Michel – habillage sonore et arrangements Romain Bestion – costumes et scénographie Camille Vallat – En tournée : 13 juin 2019 Festival Perspective de Sarrebruck (Allemagne) – Juillet Avignon Off et Festival de Sanvicenti (Croatie) – Beijing Dance Festival, Pékin (Chine) – Août : Shanghai international Dance Center, Shangai (Chine) – Septembre Dansens Hus d’Oslo (Norvège) et Stockholm (Suède).

June Events – Jusqu’au 15 juin 2019 – Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. 75012 – Tél. : 01 41 74 17 07. Voir aussi nos articles Ubiquité-Cultures, pour Le Printemps de la danse arabe #1 des 31 mars et 8 avril 2019.

Le Printemps de la danse arabe

© Mario Jarweh – Et si demain – Collectif Nafass

Après une édition zéro en 2018, qui a servi de plateforme de lancement, l’Institut du Monde Arabe propose sa première édition du Printemps de la danse arabe. Marie Descourtieux, directrice des actions culturelles en assure la programmation. Des partenariats avec sept lieux qui accueillent les spectacles, venus de géographies et cultures différentes, se sont mis en place : Chaillot-Théâtre national de la Danse, l’Atelier de Paris-Centre de développement chorégraphique national/Festival June Events, le Centre national de la danse, le Cent-Quatre, le Tarmac-La scène internationale francophone, le Musée national de l’histoire de l’immigration et l’Institut du monde arabe. L’objectif est de « se réunir pour porter ensemble un visage singulier de l’actualité chorégraphique. »

Des artistes venant des deux rives de la Méditerranée, des Comores, d’Egypte, du Liban, du Maroc, de Palestine, de Tunisie sont accueillis pour présenter leurs chorégraphies et animer des workshops. La résidence chorégraphique de Shaymaa Shoukry, chorégraphe égyptienne, ouvre sur une restitution publique au Cent-Quatre, complémentairement à la chorégraphie qu’elle présente à l’IMA, Walking. Des films sont projetés, dont Un point de détail dans l’histoire du ballet ? réalisé en 2016 par Hisham Abdel Khalek, qui raconte la création, en 1953, du premier corps de ballet de l’Opéra du Caire, guidé par les interprètes du Bolchoï de Moscou. Tous les styles, rythmes et pratiques se mélangent et les vocabulaires se croisent, de la danse contemporaine au hip hop, du traditionnel au jazz. La soirée de lancement s’est donnée le 22 mars, avec au programme trois pièces : Et si demain, de Nidal Abdo (Collectif Nafass), Jusqu’à L, par la Compagnie Uni’Son, Soyons fous, par la Compagnie Tché-Za.

Chorégraphe et fondateur de Nafass en 2018qui se traduit par une respiration profonde, autrement dit vitaleNidal Abdo – né dans le camp de Yarmouk en Syrie, interroge sa double nationalité, ukraino-palestinienne à travers le collectif. Il est issu des Ballets libanais Caracalla et travaille entre l’identité orientale et la technique occidentale. Implanté en France depuis deux ans et partie prenante dans l’Atelier des Artistes en Exil, il présente Et si demain entouré de trois danseurs torses nus et drapés – Samer Al Kurdi, Alaaeddin Baker et Maher Abdul Moaty – qui interrogent la guerre et la déstructuration physique et mentale qu’elle entraîne. Puissance et grâce se dégagent de la chorégraphie sur une composition musicale de Osloob et du Trio Joubran. Cette pièce est programmée au Ramallah Contemporary Dance Festival de Ramallah le 4 avril.

La seconde pièce, Jusqu’à L, présentée par la Compagnie Uni’Son, est un solo signé du chorégraphe Akeem H.Ibrahim (alias Washko) qui l’interprète. Né aux Comores, arrivé en France à l’âge de onze ans, il a rencontré l’univers des cultures urbaines dans lequel il développe ses recherches, tant au plan de la danse et du hip-hop qu’au plan de l’expression écrite et orale par le slam et le rap. Il présente ici, après Suresnes Cités danse en janvier, son travail en duo/duel avec la lumière sur un scénario de Clotilde Tranchard, éclairé par Odilon Leportier. La théâtralisation de la pièce enracine le danseur au sol où il se meut comme une flamme incertaine, entre demi-clarté et reflets. Il y a peu de moments dansés, cette pièce mêle danse et recherche expérimentale sur le corps.

La troisième pièce, Soyons Fous, est aussi comorienne. Cest un hymne à la révolte qui puise dans différentes techniques dont le krump avec vie et bonne humeur. Né au cœur des quartiers pauvres de Los Angeles, le krump simule la violence et l’affrontement. Sous la houlette de Salim Mzé Hamadi Moisi (alias Seush) directeur artistique et chorégraphe de la Compagnie Tché-za, les danseurs – Abdou Mohamed, Mohamed Oirdine, Fakri Fahardine, Ahmed Abdel-Kassim –  s’en donnent à cœur joie dans leurs costumes aux couleurs flashy. Ils miment la colère et la révolte avec un humour décapant.

Un grand programme se déploie pendant trois mois dans les sept lieux partenaires du Printemps de la danse arabe, qui diffusent les créations chorégraphiques composées avec et dans le monde arabe et qui montre que toute une jeunesse s’empare des scènes, pour porter ce mouvement de liberté et de créativité qui les habite. A suivre de très près.

Brigitte Rémer, le 30 mars 2019

Du 22 mars au 28 juin 2019, Institut du Monde Arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, Place Mohammed V. 75005. Paris – métro : Jussieu – Tél. : 01 40 51 38 38 – Voir le programme complet et la programmation des divers lieux partenaires sur le site : www.imarabe.org

 

The Keeper

© Antoine Repesse

Chorégraphie de Samar Haddad King et Amir Nizar Zuabi – répétitions ouvertes dans le cadre du dispositif la Fabrique Chaillot et du Printemps de la Danse Arabe de l’Institut du Monde Arabe.

La chorégraphe américano-palestinienne Samar Haddad King, poursuit son travail de recherche sur The Keeper/Le Gardien, travail engagé en collaboration avec le dramaturge Amir Nizar Zauabi. Elle présente le résultat de ce work in progress après un mois de résidence avec son équipe, dans le cadre de la Fabrique Chaillot. Sa réflexion touche aux relations qu’entretiennent tout homme et toute femme, à leur terre, à la notion d’identité et d’appartenance.

Quand on entre dans le Studio Maurice Béjart de la salle Firmin Gémier, l’ambiance est au travail : danseurs et acteurs s’échauffent. Deux trois fleurs blanches dans des pots, une armoire, un lit. Samar Haddad King et Amir Nizar Zuabi présentent le contexte de leur travail où deux disciplines se mêlent, la danse et le théâtre, deux mondes et processus différents.

Le spectacle s’ouvre sur un couple perdu dans une ville pleine de bruit et de fureur, au rythme d’un battement de cœur. Tout est affolé, les voitures, les travaux, il y a quelque chose de mécanique et de déshumanisé dans ce chaos. Ils arrivent dans une chambre où l’homme est contraint de s’étendre, souffrant. On est transporté dans le contexte d’un d’hôpital où le mot incurable est énoncé, où le couple se sépare. Il la remercie, elle est anéantie. Apparaît l’équipe médicale qui prend en charge le patient et le teste. Il résiste. On est dans le jeu et le geste contrasté, entre mobilité et immobilité – mobilité des gens du ménage et de leur phobie du propre, immobilité de l’homme et de la femme au charriot, comme pétrifiés. On ne sait ce qui est du fantasme ou de la réalité. Déformation, agitation, accélération, décélération se succèdent. Des fleurs blanches arrivent dans la chambre. Le symbole de la terre se met en marche.

La terre se renverse, à partir des fleurs d’abord, puis se déverse et se brise sous le lit comme une vague. L’un se couche et se recouvre de terre, s’enfouit, signe d’une mort annoncée. Imaginaire, visions, mirages, illusions ? Quatre personnes rampent comme des vers de terre. Lui, se recroqueville et s’efface, dans sa camisole chimique. Solos, duos et mouvements de groupe se succèdent dans ce contexte hospitalier fantasmé, entre fusion et dévoration. Dans le dialogue, celui qui écoute est comme possédé, celui qui s’adresse voudrait garder la maitrise. L’un parle, l’autre danse. L’élue, devenue autre, s’approche de lui en une danse érotique. Il reste sans réaction. Elle le recouvre de terre avec rage. Il se dégage.

S’ensuit une dernière séquence, celle de la mort. Des fleurs blanches se mêlent à la terre qui recouvre presque tout le plateau. Il se relève, prend une pelle sous son matelas et tient le rôle du fossoyeur. Il creuse sa tombe et raconte l’histoire de sa grand-mère : « On a enterré ma grand-mère j’avais quinze ans. Elle avait dix-sept ans de plus que moi… » Le texte arabe, sous-titré en anglais, s’inscrit en fond de scène. L’une des danseuses l’incarne et danse, comme désarticulée. Il jette sur elle de grandes pelletées de terre, comme il l’a fait peut-être sur la tombe de cette grand-mère bien aimée. Il la jette compulsivement et recouvre la danseuse, comme une emmurée vivante. Le geste est fort. Puis il agonise sur son lit, six personnes autour de lui, comme des âmes mortes. L’élue tente de le réanimer, prend son souffle au plus profond et respire longuement pour et avec lui, mais l’homme s’enfonce et disparaît, spectateur des derniers instants de sa vie.

Le jeu subtil qui se tisse entre danseurs et acteurs venant de tous les points du monde, dans ce travail encore en recherche, mène du réalisme à l’abstraction, du tragique au burlesque, du romantisme à l’excès. Très concentrés ils s’inscrivent dans ce mouvement perpétuel de la vie et de la mort où le geste parle et le mot divague, aux frontières de l’impuissance et de l’absurde. La terre est leur emblème en même temps qu’elle devient étrangère. « La terre nous est étroite » disait Mahmoud Darwich, « elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. »

Danseuse et chorégraphe, Samar Haddad King fonde et dirige la compagnie Yaa Samar ! Danse Theatre (YSDT), basée entre New York et la Palestine, depuis 2005. Diplômée en chorégraphie du programme Ailey/Fordham Bachelor of Fine Arts de New York, sous la tutelle de Kazuko Hirabayashi elle s’est produite dans de nombreux lieux prestigieux aux États-Unis en même temps qu’elle travaille au Moyen-Orient. Elle a notamment présenté Catching the Butterflies pour Zakharif in Motion en Jordanie en 2010, et travaille en Palestine depuis 2012 où elle a présenté au Festival International de Danse Contemporaine de Ramallah From Dust, puis Bound en 2014, Playground pour le Festival international d’art vidéo et performance si:n en 2013 ; not/tob pour la Biennale Qalandiya Internationale de Palestine, en 2014. Elle développe des programmes d’éducation à la danse en Palestine et soutient le travail de jeunes danseurs palestiniens. Sa démarche à travers les pièces qu’elle présente est transdisciplinaire et trans-nationale elle se tisse étroitement au contexte social dans lequel elle vit. Sa collaboration avec Amir Nizar Zuabi, se développe depuis plusieurs années. Lui est auteur, dramaturge, metteur en scène et directeur du ShiberHur Theater Company. Il travaille entre autres au Young Vic et à la Royal Shakespeare Company de Londres, a présenté ses mises en scène au Festival d’Edimbourg et à Paris au Théâtre des Bouffes du Nord. Il est engagé dans les réseaux européens de théâtre dont United Theaters Europe for artistic achievement.

La Fabrique Chaillot est un dispositif qui offre aux artistes un espace de recherche et un temps de réflexion, un nouveau programme, une belle initiative. Samar Haddad King et Amir Nizar Zuabi s’en sont emparés pour développer un projet ambitieux et explorer un langage qui, entre théâtre et danse, pousse les limites du fond et de la forme pour porter leurs messages. L’Institut du Monde Arabe et sa première édition du Printemps Arabe de la Danse s’inscrit à point nommé comme partenaire.

    Brigitte Rémer, le 20 juin 2018

Chorégraphie : Samar Haddad et Amir Nizar Zuabi
- Avec Khalifa Natour, Samaa Wakeem, Mohammad Smahneh, Fadi Zmorrod, Ayman Safieh, Zoe Rabinowitz, Yukari Osaka

14 et 22 juin 2018, à la Fabrique Chaillot, Chaillot/Théâtre National de la Danse, 1 Place du Trocadéro. 75016. Paris – Métro : Trocadéro. Tél. : 01 53 65 31 00 – Site : www.theatre-chaillot.fr

 

Le Printemps de la danse arabe # 0

© Caroline Tabet

Faire-part de naissance à l’Institut du Monde Arabe, avec le lancement le 18 avril d’une première Biennale de la Danse voulue par son Président Jack Lang, en partenariat avec plusieurs institutions culturelles prestigieuses : Chaillot-Théâtre national de la Danse, l’Atelier de Paris-Centre de développement chorégraphique/Festival June Events, le CentQuatre, le Centre national de la Danse.

En ouverture sont projetés des extraits de comédies musicales égyptiennes des années 50, comme une invitation à entrer dans la danse. Des stars comme Samia Gamal, Fifi Abdou ou Taheya Carioca y sont à l’honneur, séduisantes et sensuelles sous les broderies et voiles, brocarts, lamés, damas brochés et batistes de lin moirés,  dans des palais des mille et une nuits. L’orchestre domine, figure principale, masculine, placé sur un podium. C’est kitch à souhait.

La performance-déambulation du danseur chorégraphe libanais Alexandre Paulikevitch, Tajwal, donne ensuite la liberté de ton. Dans ses voiles rouges incandescents, tantôt vestale et derviche, tantôt éclair et incendie, tantôt momie s’enroulant dans le vocabulaire de l’interdit, il théâtralise avec impertinence le paradoxe de sa vie « entre exaltation et frustration ». Né à Beyrouth, il étudie la danse à Paris – danse folklorique et traditionnelle, ballet classique, danse orientale – et travaille dans la capitale libanaise depuis une douzaine d’années autour de la danse Baladi appelée communément danse du ventre, un fait rare pour un homme du Proche-Orient.

Le programme de ce Printemps de la danse arabe mélange les genres. Wild Cat présenté le 20 avril dans une chorégraphie de Saïdo Lehlouh, travaille un des styles fondateurs de la danse hip hop, le bboying. Quatre hommes, et une femme bondissent avec la détente des félins, s’observent, échangent des signaux et cherchent leurs points d’appui avec une précision d’horlogerie, tout en légèreté et dans la virtuosité de figures acrobatiques. Ils construisent une chorégraphie en contact avec le sol qu’ils frôlent de leurs agilités, se passent le relais et tracent leurs territoires dansés de façon chorale.

Danseur et chorégraphe tunisien, Imed Jemaa fête ses trente ans de danse avec Omda Show, retrace sa carrière et se remémore, sous forme de mimodrame. De l’écoute d’Oum Kalthoum, bien calé dans un fauteuil, à la lecture de son manifeste sur les relations entre l’art et le prince, il joue de zapping et nous emmène dans ses univers-labyrinthes. Les images qu’il propose défilent à toute allure et digressent sur les sentiers de ses interrogations et de son esthétique. Il est une synthèse entre les arts martiaux et la danse contemporaine et profère, par le corps, ses postures appliquées et théâtralisées. Il est entouré d’accessoires et manie l’humour autant que la dérision, la marche sur place comme les entrechats, la bande son cinéma et les écrans de publicité dans lesquels il déborde du cadre.

Dans ce Printemps de la danse arabe, l’IMA annonce aussi pour le 22 avril deux chorégraphies : La première, Heroes, prélude, de Radhouane El Meddeb, artiste associé au CentQuatre jusqu’en 2017, qui s’inspire de l’observation des danseurs s’entraînant librement dans ces espaces ouverts. Il propose une danse sous haute tension, rythmée par les vagues répétitives de la musique de Ravi Shankar et Philip Glass. La seconde, Mother Tongue, premier spectacle solo de Pierre Geagea, danseur et chorégraphe libanais, sur le monde des malentendants. Le 19 juin, sera présenté dans le cadre du Festival June Events, Al-Hakoumou Attakathourou/Fausse couche, qui tend un miroir de la société tunisienne en transition.

Ce premier Printemps de la Danse permet la réflexion sur la place du corps dans les sociétés du Proche et du Moyen-Orient et témoigne de l’actualité artistique dans le monde arabe, de manière ouverte et citoyenne. La manifestation allie différents lieux et institutions emblématiques de la danse à Paris qui s’engagent auprès de l’Institut du Monde Arabe et se fait la chambre d’écho de l’actualité du monde dans lequel nous vivons. Une belle idée qui se construit collectivement, révèle un état d’esprit convivial et exigeant, et des esthétiques très prometteuses à découvrir.

 Brigitte Rémer, le 25 avril 2018

Du 18 avril au 23 juin 2018 : Institut du Monde Arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard. 75005. Métro : Jussieu – Toutes informations sur le site : www.imarabe.org

Vu les 18 et 21 avril : Tajwal – chorégraphie et mise en scène Alexandre Paulikevitch – musique Jawad Nawfal – voix Yasmine Hamdan – costumes Krikor Jabotian – lumière Riccardo Clementi  – Wild Cat – chorégraphie Saïdo Lehlouh / Cie Black Sheep, avec Ilyess Benali, Evan Greenaway, Samir el Fatoumi, Timothée Lejolivet, Hugo de Vathaire – création musicale Awir Léon – Omda show – chorégraphie, mise en scène, danse Imed Jemaa – texte Monique akkari – scénographie Souad Ostarcevic – régie plateau et assistant Fethi Ferah – régie et création vidéo Houssem Bitri – régie lumière Sabri Atrous – régie son Walid Walid – A voir :  le 22 avril, à l’IMA Heroes, prélude, conception et chorégraphie Radhouane El Meddeb
-  Mother Tong, chorégraphie Pierre Geagea – le 19 juin, dans le cadre du Festival June Events/ Atelier de Paris-CDCN, Al-Hakoumou Attakathourou/ Fausse couche.

Et aussi, soirée cinéma le 20 avril, à l’IMA : Le feu au cœur de Danielle Arbid – Manta de Valérie Urréa, dans une chorégraphie de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux – Electro  Chaâbi de Hind Meddeb – Tables rondes : le 19 avril à 20h30, La danse comme geste citoyen, suivi du film Unstoppable, de Yara Al Hasbani, à l’IMA – le 22 avril à 17h, Le corps libre et entravé, à l’IMA, suivi du film d’Alexandre Roccoli, Hadra  – le 12 juin, 19h, La création chorégraphique dans le monde arabe, au Centre National de la Danse, suivi du film de Blandine Delcroix, Je danserai malgré tout !

 

Pour un musée en Palestine

« Al-Thawra/La Révolution » – Abdalla Hamed – 1968

Nous aussi nous aimons l’art, exposition à l’Institut du Monde Arabe.

Cette seconde édition présente les nouvelles donations solidaires d’artistes européens et arabes collectées pour le futur Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine. Elias Sanbar, Ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, poursuit le travail engagé. Plus de six mille visiteurs avaient vu la première édition, en 2017. A ses côtés, le plasticien Ernest Pignon Ernest met en relation les artistes et le projet, en vue de couvrir toutes les tendances de la création contemporaine des cinquante dernières années. Le partenariat avec l’Institut du Monde Arabe par la signature d’une convention en 2015, confirme l’engagement de son Président, Jack Lang.  L’exposition est dédiée à Henri Cueco, peintre et écrivain récemment disparu.

Sur le même mode que le Musée Salvador Allende pour le Chili créé pendant la dictature militaire ou que le Musée de l’exil porté par la diaspora d’Afrique du Sud pour dénoncer l’apartheid, le Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine porte haut l’excellence artistique. Elias Sanbar en trace les contours, avec toute la fierté du mot national qui résonne dans l’intitulé et le devoir de tout état dit-il, « de garantir l’accès à l’art pour tous, un véritable pari sur une terre encore occupée. »

Les œuvres internationales rassemblées croisent toutes les disciplines : peintures, aquarelles, photographies, bandes dessinées, installations et sculptures. Ainsi, une peinture de technique mixte d’Hamed Abdalla, Al-Thawra/la Révolution, artiste engagé tant dans ses écrits sur l’art et la philosophie que dans ses recherches plastiques sur le graphisme de la langue ; les lithographies de Robert Combas, leader du mouvement Figuration libre, et d’Hervé Di Rosa, entre arts populaires, bande dessinée et science-fiction ; les photographies de Bruno Fert aux paysages désertiques, aux maisons abandonnés ; celles de Marc Trivier faisant le portrait d’artistes, comme Jean Genêt, auteur de Sabra et Chatila suite aux massacres de 1982, ou de Mahmoud Darwish, grand poète de l’exil – La Palestine comme métaphore, La terre nous est étroite, La trace du papillon, auteur de bien d’autres œuvres, traduites par Elias Sanbar ; un dessin aquarelle de Jacques Ferrandez, Cimetière de Chatila issu de sa série « Carnets d’Orient » ; 2015/435a, une peinture sur tissu de Claude Viallat, du mouvement critique Supports/Surfaces, qui pose des empreintes géométriques sur des toiles dans une couleur à l’unisson ; la série de lithographies de Rachid Koraïchi, Les maîtres de l’invisible, allant de Rûmi à Attar, de Sidi Boumedienne à Hâllaj ; de la série Beyond/Au-delà de Nabil Boutros, une photographie, grille de mots arabes en écriture kufique qui ressemble à un moucharabieh occultant la réalité : « Les images, montrent-elles ce qu’elles donnent à voir ou cachent-elles ce que l’on ne voit pas ? » questionne-t-il.

On pourrait citer tous les artistes solidaires du projet, la collection s’enrichit au jour le jour et le Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine devient ainsi un véritable projet collectif. Il met en exergue « la force morale, politique et intellectuelle de tout un peuple » comme le signifie Elias Sanbar qui milite pour la beauté, la paix et la justice. « La Palestine, parfois oubliée des cénacles internationaux » comme le dit Jack Lang, est en marche. Avec l’aide du directeur du Musée de l’IMA, Eric Delpont, les œuvres sont répertoriées avec soin et stockées sur place. Avant de trouver leur localisation en Palestine, dans un lieu et bâtiment qui ne les mettent pas en péril, elles voyageront en expositions itinérantes.

Brigitte Rémer, le 15 mars 2018

Du mardi au vendredi de 10h à 18h,samedi, dimanche et jours fériés de 10h à 19h –  Institut du monde arabe 1, rue des Fossés-Saint-Bernard/
Place Mohammed V – 75005 – www.imarabe.org – Une partie des recettes de l’exposition sera reversée à l’Association d’Art moderne et contemporain de la Palestine.

 

Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire

Evangéliaire de Rabbula – VIème siècle Syrie © Biblioteca Medicae Laurenziana

Institut du Monde Arabe, Paris – En coproduction avec le MuBA Eugène Leroy, musée des Beaux-Arts de Tourcoing – Commissaires d’exposition : Elodie Bouffard et Raphaëlle Ziadé.

Cette grande exposition, intitulée Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire présentée à l’Institut du Monde Arabe, est un événement en soi et une grande première en Europe. Elle montre, avec plus de trois cents œuvres exposées, qu’il existe une culture chrétienne forte dans le Proche et le Moyen-Orient et traduit un geste fort posé par Jack Lang, Président de l’IMA et son partenaire, la ville de Tourcoing, dont Gérald Darmanin est Maire. Réalisée en dialogue avec L’œuvre d’Orient et les différentes communautés, elle parle du partage de valeurs communes dans un monde multiculturel où vivent des arabes chrétiens et des arabes musulmans.

Le christianisme s’est constitué en Orient et s’exprime à travers des églises chrétiennes de différentes philosophies et pratiques : l’église syriaque d’Orient avec les chaldéens et les assyriens, autrefois appelés nestoriens ; l’église syriaque d’Occident ; l’église Maronite dont le siège est au Liban ; l’église Copte d’Egypte qui comporte une branche catholique ; l’église grecque, avec les Grecs orthodoxes et les Melkites. Structurée en quatre parties, l’exposition s’attache à une aire géographique correspondant à six pays arabes actuels : l’Irak, le Liban, la Syrie, la Jordanie, les Territoires Palestiniens, l’Egypte. Elle évoque la présence arménienne dans la région et la diversité confessionnelle en terre sainte.

La première partie de l’exposition, Ier-VIème siècle – Naissance et développement du Christianisme en Orient témoigne d’une communauté de destins et rassemble des chefs-d’œuvre de différents pays. C’est sur les pas du Christ et de ses apôtres que s’est construit le christianisme, implanté sur les rives du Bosphore entre la Méditerranée et l’Euphrate. En raison des persécutions qui, dès le commencement, ont eu lieu, les chrétiens s’organisent et créent des lieux de culte clandestins, notamment en Syrie. De ces domus ecclesiae, il reste des fresques dont deux, précieuses, présentées ici exceptionnellement grâce à la Yale University Art Gallery qui a accepté de les prêter : La guérison du paralytique et Le Christ marchant sur les eaux (Syrie IIIème siècle). On trouve, dans cette première partie de l’exposition, des stèles sculptées dans la pierre, des chapiteaux, des pendentifs, des amulettes et des croix provenant d’Egypte et du Liban et de nombreuses pièces, uniques, qui surgissent de l’Histoire. Ainsi d’Egypte, parmi d’autres La Tenture au Jonas, une tapisserie en lin et laine (IIIème Vème siècle) et une icône représentant Saint-Marc tenant le livre des Evangiles, peinture à l’encaustique sur bois de sycomore (VIème siècle) ; de Jordanie, une mosaïque de pavement, Mosaïque avec une paire de chèvres autour d’un palmier-dattier (535) et, de Syrie une pièce exceptionnelle, L’Evangéliaire de Rabbula, manuscrit enluminé sur papier (VIème siècle). A partir de 313, après l’Edit de Milan (ou de Constantin) qui accorde la liberté de culte à toutes les religions, de nombreuses églises se sont construites dans tout l’Empire Romain. En témoignent de superbes pièces d’orfèvrerie telles que des calices et des encensoirs, des lampes de suspension, des moules à hosties, des plats et des vases.

Autre caractéristique de cette époque, à partir du IIIème siècle se fondent des monastères, tout d’abord en Egypte – avec les Pères du désert, notamment Antoine, considéré comme le père du monachisme, et Pacôme qui se retirent dans le désert – puis en Transjordanie, en Syrie et en Mésopotamie. Deux icônes venant du Monastère de Baouit en Egypte représentent l’une le Portrait d’un moine copte, l’autre un Portrait copte, Frère Marc (VIème-VIIème siècle). La figure de Saint Syméon Stylite devient emblématique. Une fresque le montre en haut de sa colonne où il passa les trente dernières années de sa vie, Saint Syméon Stylite l’Ancien et Saint Syméon Stylite le Jeune (icône attribuée à Yüsuf al-Misawwir, collection Abou Adal, Syrie).

 La seconde partie de l’exposition, VIIe-XIVe Siècle – Les Églises orientales après la conquête arabe parle de ce moment où, au VIIème siècle, des califats arabes s’installent, morcelant le territoire et instaurant la religion musulmane comme religion d’état. Après la conquête, les populations,   majoritairement chrétiennes, conservent leur religion, leurs lieux de culte et leurs institutions et gardent un rôle important dans les administrations, la vie sociale et intellectuelle. Après le Concile de Nicée, en 787, les églises développent leur style propre et se couvrent d’images. Cette partie de l’exposition montre le pouvoir des images et interroge leur place dans la religion : ainsi les icônes coptes d’Egypte et les panneaux de bois peints de l’église suspendue El Muallaqa, au Caire ; l’apparition des iconostases, de pierre ou de bois, séparant l’espace sacré de l’espace profane ; les images liturgiques qu’on trouve dans le mobilier et le décor des églises tels que ces deux Flabellum syriaques, des éventails liturgiques qui ont en leur centre l’image de la Vierge à l’Enfant (Deir Souriani, Egypte XIIème). Les icônes deviennent des objets de culte. On y trouve entre autre, venant d’Egypte, le Fragment d’une icône avec représentation du Christ (VIIème VIIIème) et une plaque avec Saint-Ménéas (Chaire de Grado) dans l’extrême finesse d’un ivoire sculpté (VIIème siècle) ; de Syrie, ce Tissu de soie avec scène de l’Annonciation (vers 800) une soie polychrome avec tissage en sergé. La langue arabe par ailleurs, s’intègre dans la liturgie et la Bible est traduite en arabe dès le IXème siècle. L’exposition présente des manuscrits rares en copte, syriaque, grec et arabe dans une scénographie circulaire très réussie et sonorisée avec les hymnes correspondant à chaque rite. On lit, à travers les objets présentés dans cette partie de l’exposition, les interactions entre les civilisations chrétienne et musulmane, ainsi, venant de Syrie, un Fragment d’un plat à la descente de croix (fin du XIIIème), une Bouteille décorée de scènes monastiques vraisemblablement soufflée par un artisan musulman pour un commanditaire chrétien (milieu du XIIIème) ou encore une Aiguière à iconographie chrétienne et islamique (XIIIème). Le temps des croisades, entre le Xème et le XIIIème siècle, marque le recul des chrétiens d’Orient, intervenant à différents moments, selon les pays : à partir du Xème siècle c’est en Irak et en Syrie, au XIVème siècle en Egypte, avec la marginalisation de la communauté copte.

La troisième partie de l’exposition, XVe-XXe Siècle – Les Églises orientales entre Orient et Occident montre comment, au XVème siècle, se nouent des alliances diplomatiques, intellectuelles et commerciales dans le nouvel Empire Ottoman où se trouvent les chrétiens de Mésopotamie, de Syrie et d’Egypte. Ainsi le système dit des capitulations règlemente les interventions des puissances européennes avec les populations chrétiennes et sont consignées dans des firmans. Le Firman ottoman Soliman I expulsant les Franciscains du Cénacle en 1500 est couvert d’une écriture fine, avec encre et or sur feuille de papier en rouleau. C’est un moment où se développent les relations entre l’Orient et l’Occident, notamment par l’apprentissage des langues orientales en Europe, et la recherche, par les imprimeurs français et italiens, de la manière de restituer la typographie arabe. L’exposition présente ainsi des manuscrits, des poinçons et des plaques de cuivre comportant différents alphabets, et des bibles. C’est un moment où s’organisent des pèlerinages et se renouvellent les icônes. A Alep, au XVIIème siècle, se créent des écoles spécialisées dans les icônes qui ouvrent sur des dynasties d’artistes chrétiens enlumineurs et miniaturistes – ainsi la dynastie des al-Musawwir -. A Beyrouth, Jérusalem, Damas, Le Caire, existe le même mouvement et la même dynamique artistique, et l’on trouve parfois sur les icônes des caractères arabes à côté de la figure du Christ. Au XVIIIème siècle se structure un véritable art de l’icône chrétienne.

La quatrième partie de l’exposition, XXe au XXIe Siècle – Être chrétien dans le monde arabe aujourd’hui parle à la fois d’exil, d’exode, et d’un renouveau culturel et religieux. Elle présente, sous vitrines, des revues et des journaux – Al-Hilal-Le Croissant, Al Manâr-Le Phare, Al Muqtata-L’Emprunt – qui témoignent de la volonté de créer une culture arabe commune. Elle montre des objets et des photographies, des pendentifs, des statues représentant la Vierge, des autels de rue au Liban, dédiés à deux saints maronites Rifqa et Charbel, Houda Kassatly les a photographiés, à Beyrouth. Autre démarche, Vincent Gelot, alors jeune étudiant parti à la rencontre des églises d’Orient en 4L entre 2012 et 2014, présente son récit de voyage sous forme d’un grand Livre d’or : ceux qu’il a rencontrés ont déposé un message, un dessin, une prière. Cette dernière partie de l’exposition montre les regards d’artistes contemporains inscrits dans l’histoire collective de territoires confrontés à des situations politiques et sociales très diverses. Sa présentation est assez disparate et manque d’ambition. Lara Tabet, de Beyrouth, présente une série intitulée Pénélopes (2013), Michele Borzoni avec Inch’Allah-Si Dieu le veut évoque, à travers huit photographies, l’ancienneté et la contemporanéité de la présence chrétienne en Jordanie et au Liban (2013), Roger Anis Blessed Marriage construit un scénario sur le mariage à partir de six photographies et de petits messages accrochés, comme des bouteilles à la mer. Icônes, de Nabil Boutros, polyptyque faisant partie de la série Coptes du Nil réalisée entre 1997 et 2004, ferme l’exposition et construit un discours très personnel à partir de huit années de recherches. Son travail documentaire et artistique témoigne du regain religieux et culturel qui traverse la communauté copte à laquelle il appartient : « L’approche est double, systématique et documentaire du reporter, mais également intimiste, tentant de remonter aux sources de ma propre culture » explique-t-il.

Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire invite à un voyage dans l’histoire de la chrétienté, qui fait date. De nombreux prêteurs et collectionneurs de tous les pays du monde y ont contribué. Son approche se fait par les minorités et le partage des territoires, et par la question des droits de l’Homme. La diaspora chrétienne est disséminée dans tous les pays, compte tenu de la montée en puissance des courants islamistes, des guerres et des attentats qui se perpétuent sur les lieux de culte – on se souvient notamment de celui d’Alexandrie le 1er janvier 2011, devant une église copte remplie de fidèles fêtant le Nouvel An, de celui de Tanta au nord du Caire, en 2017 un dimanche des Rameaux, ou encore des moniales grecques orthodoxes de Ma’aloula, village situé au nord-est de Damas contraintes de quitter leur couvent, en 2013. La tentation du repli guette parfois les communautés chrétiennes, compte tenu de la difficulté d’être chrétien dans les pays du Proche et du Moyen-Orient, et l’ostracisme guette. Les Printemps arabes avaient donné de l’espoir pour le développement des libertés et les chrétiens, qui ne veulent plus être des citoyens de second rang, s’exilent. D’où l’importance d’une telle exposition qui replace le sujet au cœur de la réflexion.

Brigitte Rémer, le 2 octobre 2017

Du 26 septembre au 14 janvier 2017, à l’Institut du Monde Arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005. Paris – www.imarabe.org – Du 22 février au 12 juin 2018, au MuBA Eugène Leroy, musée des Beaux-Arts de Tourcoing. Le catalogue est publié aux éditions Gallimard.

2ème Biennale des Photographes du Monde Arabe contemporain

© Laila Hida – Série Borderless

Cette seconde édition poursuit son exploration de la création photographique contemporaine dans le Monde Arabe, à l’initiative de l’Institut du Monde Arabe et de la Maison Européenne de la Photographie. Gabriel Bauret en est le commissaire général. Huit lieux partenaires – l’Institut du Monde Arabe, la Maison Européenne de la Photographie, la Cité internationale des Arts, la Mairie du 4e, les galeries Thierry Marlat, Photo12, Clémentine de la Feronnière et Binôme – exposent ces photographies comme autant de regards d’auteurs – qu’ils soient ou non arabes – parlant de leurs pays ou vu d’autres rivages. Ils contribuent à « révéler des réalités cachées » comme le dit Jack Lang, Président de l’IMA, là où se mélangent les cultures et se croisent les sensibilités. Le positionnement de la Biennale est cette année, géographique. Deux pays du Maghreb sont à l’honneur, la Tunisie et l’Algérie. L’édition est dédiée à Leila Alaoui, photographe tragiquement disparue en 2015, alors qu’étaient exposés ses Portraits de Marocains.

Olfa Feki, co-commissaire basée en Tunisie, a rassemblé pour l’IMA les œuvres d’une vingtaine de photographes venant de l’espace tunisien et d’autres géographies. Ainsi Scarlett Coten, qui, née à Paris, travaille aux Etats-Unis et démystifie le concept de masculinité sous le titre Mectoub en prenant en photo des hommes épris de liberté, après la révolution. Elle signe l’affiche et la couverture du catalogue où un homme jeune et beau tenant un œillet à la main est assis dans un fauteuil, lascif, sur fond de papier peint de ces mêmes grosses fleurs rouges. Laila Hida, née à Casablanca, présente The Dreamers, une œuvre onirique travaillée avec Artsi Ifrach, designer marocain qui choisit des tissus, dentelles, broderies et couleurs, tandis qu’elle élabore des discours à travers la grâce et la poésie : arabesque d’un bras noir sur mur blanc, imprimés qui appellent, profondeur de la couleur. Douraïd Souissi présente Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, sur le fond noir d’un paysage qu’on ne voit pas et qui mange la photo. Ses portraits d’hommes silencieux, yeux baissés ou de trois-quarts dos, à peine éclairés, sont d’une portée quasi mystique. Bruno Hadjih né en Kabylie (Algérie), fait, avec Nous n’irons pas nous promener, un récit photographique d’Effacements successifs à partit du rejet des effets radioactifs dus à l’essai nucléaire réalisé par la France en 1962, dans le Sahara. Huit photos grands formats, quatre de paysages arrêtés pour raison de rejets de gaz et de poussières radioactives, deux de visages ressemblant à des icônes, deux de dos. Née à Beyrouth et vivant aux Etats-Unis, Rania Matar parle, avec Becoming, du passage entre l’état adolescent et la volonté d’être femme. Stephan Zaubitzer, né à Munich, ramène d’une escale libanaise les photos de belles endormies que sont ces anciennes salles de projection au Liban, Le Star, Le Byblos ou Le Colorado qu’il prend à la chambre photographique grand format et qu’il intitule Cinémas. D’Egypte, Ahmad El-Abi avec Alphabet, tord les lettres de l’alphabet arabe, avec une certaine dose d’humour. Chaque lettre l’oblige à l’élaboration d’un concept différent qu’il pose sur trente petites toiles toutes fantaisies et de couleurs vives. Son compatriote, Karim El Hayawan présente Cairo cacophony, un film vidéo dans lequel défile, au rythme d’une musique enlevée, le quotidien égyptien : jeu de dominos, poissons, murs griffés, repas partagés, coupoles et photos en quinconce sur fond de fauteuils fatigués. Jaber Al Azmeh né à Damas, vit et travaille à Doha et présente Border-Lines, trois photos qui racontent le Sahara, en déplaçant les lignes : une rangée de seize fauteuils alignés et superposés, tête bêche, au milieu du désert ; des traces en pointillés comme des signes à perte de vue, sur un sable sépia ; une rangée de vieux autobus, cabossés et accidentés jaunes, blancs et vert d’eau sur ciel immense et bleu.

La Biennale se poursuit avec les photographies de trois artistes d’horizons différents, à la Maison Européenne de la Photographie. « Chacun des trois photographes tend un peu vers une acception de la nostalgie » dit son directeur, Jean-Luc Monterosso. Au premier étage, Hicham Benohoud, qui vit entre Paris et Casablanca, entre dans les appartements comme par effraction et s’impose à partir de deux thèmes : avec The Hole, il crée des trous dans les murs ou les plafonds, place et déplace les corps de manière ludique, inventant des écritures avec les bras, les mains, les pieds ou les bustes, puis il rebouche les trous et s’en va. Avec Acrobatics c’est une troupe d’acrobates qui l’accompagne et investit les appartements. Ils jouent de leurs figures et postures devant des familles mi amusées mi inquiètes, créant un joyeux anachronisme entre la rigidité de l’ordre habituel, dans la maison et la flexibilité de la liberté des corps. Au sous-sol de la MEP, Farida Hamak interroge l’Algérie d’aujourd’hui. La série de photographies qu’elle présente, Sur les traces, parle de Bou-Saâda, une ville sahélienne surnommée la Cité du bonheur. Elle y capte la lumière si particulière du désert pour en faire sa matière première, travaille la transparence et les tons pastel, dans le silence et la chorégraphie lente de ceux qui habitent les oasis. A l’autre extrémité du sous-sol, la photographe russo-suédoise, Xenia Nikolskaya, présente DustPoussière – , qui travaille sur les traces d’un patrimoine architectural oublié et montre, en de petits formats, les palais du Caire à l’abandon, symboles d’une grandeur passée. Ainsi la Villa Casdagli à Garden City, le Palace Al-Gawhara de la Citadelle, ou encore le Palais du Prince Saïd Halim.

A la Mairie du IVème arrondissement administrée par Christophe Girard, le photojournaliste Michel Slomka témoigne de la communauté Yézidie d’Irak, sous le titre Sinjar naissance des fantômes. Chassée en 1980 par l’armée de Sadam Hussein dans le but d’épuration ethnique, accusée de satanisme, la communauté avait vu ses villages rasés. A partir de 2014, c’est l’Etat Islamique qui, après avoir pris Mossoul, s’est tourné vers les Monts Sinjar situés au carrefour de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie, et habités depuis des siècles par cette minorité religieuse. Daech a fait des femmes ses esclaves sexuels et des enfants ses soldats. Les photos montrent le rapport à la terre pour ceux qui ont pu fuir, à leur retour, en 2017, dans des paysages d’une beauté bouleversante et se fait l’écho du traumatisme collectif de la violence. Ainsi cet homme qui retrouve son frère, avec émotion et douleur, après avoir été libéré et contraint de se convertir à l’Islam pour échapper à la mort ; ainsi Aïshe et Bubu Daoud, mari et femme posant fièrement devant leur maison de Khanassor située au pied des Monts Sinjar, qui portent au quotidien l’habit traditionnel ; ainsi Suad, 22 ans, allaitant son enfant, violée durant sa captivité et restée sans nouvelles de son mari ; ainsi cette ronde de petites filles à côté du camp de déplacés de Shari’a au Kurdistan Irakien. L’exposition est belle et forte, un peu cachée dans sa localisation au fond de la Mairie et sa signalétique, discrète.

A la Cité internationale des Arts, l’Algérie est à l’honneur et l’exposition, généreuse. L’artiste Bruno Boudjelal, travaillant entre la France et l’Algérie, a assuré de son expertise le choix des œuvres et le commissariat de l’exposition présentée sous le titre Ikbal/Arrivées, pour une nouvelle photographie algérienne. Il a opté pour la multiplicité des regards et des thèmes à travers vingt jeunes photographes venant des différentes régions du pays, qui lancent leurs messages en parlant de la ville (Karim-Nazim Tidafi) et de la rue (Mehdi Boubekeut) ; du rural (Ramzy Bensaadi) ; du social avec les sans emplois (Besma Khalfa) et les migrants (Nassim Rouchiche, Abdo Shanan) ; des rêves (Sonia Merabet) ; de l’intime (Yassine Belahsene, Farouk Abbou) ; de la prière et de l’Aïd Al Kebir (Sihem Salhi et Youcef Krache) ; de l’absence (Liasmine Fodil) ; du sport (Fethi Sahraoui). Ahmed Badreddine Debba raconte L’histoire emblématique de L’homme à la djellaba, guerrier, maître et guérisseur plein de sagesse et de modestie, qui fut chassé et insulté, et qui se mit à perdre son identité et son visage jusqu’à devenir un esprit errant. Abdelhamid Rahiche parle d’utopies urbaines dans Alger, climat de France avec l’architecture de Fernand Pouillon, parti de l’idée généreuse de désengorger les bidonvilles, espaces aujourd’hui devenus comme des ghettos surpeuplés. Dans Nuages noirs, Yanis Kafiz photographie les visages d’amis proches avec sensibilité et impudeur, dans une sorte de quête de soi, il en fait un journal. A la Cité internationale des Arts, la Biennale présente un puissant témoignage sur la vitalité des artistes algériens qui, comme le dit Bruno Boudjelal, « nous parlent, à travers leurs images, d’eux-mêmes et des lieux dans lesquels ils vivent. » Et il ajoute : « il est essentiel que l’Algérie, comme de nombreux autres pays à travers le continent africain, soit aussi racontée, décrite, photographiée. » On y trouve un beau parcours en images et l’élaboration d’une pensée.

La Biennale c’est aussi plusieurs galeries fédérées qui présentent les photographies de : Mustapha Azeroual et Sara Naim à la Galerie Binôme, avec The Third Image, un travail expérimental sur la lumière ; de Daniel Aron à la Galerie Photo12 avec Tanger intérieurs simples, un regard sur une ville peu à peu désertée où de nouvelles populations s’installent, du moins temporairement ; de Marco Barbon à la Galerie Clémentine de la Féronnière avec The interzone qui travaille sur la notion de frontière et d’espaces-temps intermédiaires à partir de Tanger, ville frontière par excellence, qui joue entre fiction et réalité ; de Randa Mirza avec Beitutopia, une projection dans l’avenir du portrait de Beyrouth et de Zad Moultaka à la recherche des planètes et de l’éternité, présentant Astres fruitiers : leçons de ténèbres planétaires, à la Galerie Thierry Marlat.

La géographie, privilégiée pour cette Deuxième Biennale des Photographes du Monde Arabe contemporain, contrairement à la Première en 2015 qui avait choisi quatre grands thèmes de réflexion se répondant en écho – Paysages, Mondes intérieurs, Cultures et Identités, Printemps – est nettement plus ramassée, on peut le regretter. Outre le jeunisme et la nouveauté, bienvenus, on peut regretter de ne pas voir la suite du parcours de certains artistes dont le développement des expressions ponctue l’évolution des sociétés. Il faut donner de l’ampleur à la Biennale des Photographes du Monde Arabe contemporain, tant dans l’annonce et la communication que dans l’identification des lieux d’expositions. Cette radioscopie du monde arabe comme le disait Jack Lang est salutaire. Elle est une métaphore du temps et de la vie et une réalité du monde, devenues vitales. Son développement aide à la compréhension de nos sociétés multiculturelles. Donnons-lui plus de visibilité, encore. « Nous vivons dans un monde qui n’est pas seulement fait de marchandises mais aussi de représentations, et les représentations – leur production, leur circulation, leur histoire et leur interprétation – sont la matière première de la culture » écrivait Edward W. Saïd.

Brigitte Rémer, le 23 septembre 2017

Du 13 septembre au 12 novembre 2017, Institut du monde arabe – Maison Européenne de la Photographie (jusqu’au 29 octobre) – Cité internationale des arts (jusqu’au 4 novembre) – Mairie du 4e arrondissement – Galerie Binome – Galerie Clémentine de la Féronnière – Galerie Photo12 – Galerie Thierry Marlat – Site : www. biennalephotomondearabe.com – Le catalogue est publié aux éditions Silvana Editoriale.

 

Biennale des photographes du monde arabe

Egyptiens ou L’habit fait le moine - © Nabil Boutros

Egyptiens ou L’habit fait le moine
© Nabil Boutros

Conçue et présentée par l’Institut du Monde Arabe et la Maison Européenne de la Photographie.

La Biennale des photographes du monde arabe contemporain est une première édition, présentée dans huit lieux du cœur de ville, à Paris. Fondée sur l’échange et les partenariats entre le public et le privé, l’IMA et la Maison Européenne de la Photographie ont entrainé dans leur sillage la Cité internationale des Arts, la Mairie du IVème et quatre galeries : Binôme, Basia Embiricos, Photo 12, Graine de Photographe. Le parcours proposé enjambe la Seine et présente, dans les différents lieux, le travail de cinquante photographes issus du monde arabe ou artistes occidentaux travaillant sur ces territoires. Chaque artiste interprète le monde d’aujourd’hui, la Biennale met leurs regards en perspective.

L’IMA présente, en une exposition collective intitulée histoire(s) contemporaine(s) vingt-neuf artistes, autour de quatre grands thèmes prêtant à réflexion et qui se répondent : Paysages, Mondes intérieurs, Cultures et Identités, Printemps. Géraldine Bloch en assure le commissariat. On y trouve les œuvres de Khalil Nemmaoui, du Maroc, qui, avec Equilibrium, travaille sur les notions de symétrie et d’équilibre ; Yazan Khalili, de Palestine, avec Landscape of darkness, déconstruit les paysages et interroge la perception ; Joe Kesrouani, du Liban, juxtapose le bleu de l’eau aux constructions ravageuses du front de mer, inscrites avec Beirut Walls dans une architecture d’étouffement. Farah Al Qasimi, de Dubaï, créée avec sa série The World is Sinking, des territoires urbains monumentaux et utopiques, sorte de maquettes comiques et absurdes ; Tamara Abdul Hadi, d’Irak, marque un arrêt sur le vaste cimetière de Wadi as-Salam où sont enterrées plus de cinq millions de personnes. On pourrait questionner tous les photographes présentés ici sur leur démarche car chaque œuvre interroge et raconte. Remarquons encore Egyptiens ou l’Habit fait le Moine, série de dix-huit autoportraits de Nabil Boutros, d’Egypte, où le photographe se grime et se métamorphose, se laisse pousser la barbe puis la rase, se coupe les cheveux, les teint, se voile etc. Jeux de rôles qu’il a imaginés pendant un an, en 2010/2011, autour de la posture, de l’allure et de la figure, avec la représentation d’un idéal-type – selon la terminologie de Max Weber – d’une société où l’identité est mise à rude épreuve et les comportements sociaux sous liberté surveillée.

La Maison Européenne de la Photographie, sous le regard de son directeur, Jean-Luc Monterosso, a opté pour la juxtaposition de six expositions monographiques : Passages, une remarquable rétrospective de l’œuvre de Bruno Barbey à travers le monde et à travers le temps, presque trop dense – une cinquantaine d’années – travail d’auteur autant que témoignage réalisé en noir et blanc, ou en couleurs, au sein de l’Agence Magnum : des pèlerinages du Rajasthan à la tragédie du Nordeste brésilien, des champs pétroliers du Koweit à l’art populaire. Brésil, La Réunion, Pologne, Inde, villes et pays défilent, invitation au voyage dans l’espace-temps du photographe : de Persépolis à Fès – il est né au Maroc -, Sénégal, Turquie, Corée, Chine, Egypte et Palestine, égrenant avec lui les événements et géographies de mondes dont il témoigne et transmet les émotions et respirations. Ses premières photos couleurs sont rapportées du Brésil, en 1966. Les plus grands écrivains – dont Genet, Tahar Ben Jelloun et Le Clézio, ont mis des mots sur ses images.

Massimo Berruti a approché les enfants de Gaza et travaillé sur le thème de l’eau et de la pollution. Gaza : eau miracle est un reportage fort, en noir et blanc pour lequel il a obtenu le Prix AFD/Polka 2014. Il témoigne du manque d’eau suite à la destruction des canalisations lors de l’opération Bordure protectrice lancée par Israël, en 2014 et de la pollution qui s’en est suivie, jusque dans les nappes phréatiques. La force de vie des enfants reste intacte, leurs terrains de jeu sont ces maisons détruites et ces champs de gravats. Daoud Aoulad-Syad photographe et vidéaste, joue entre fiction et documentaire et capte, depuis Marrakech, les gens, les lieux et les objets. La culture populaire, les arts forains et ce qui touche à la mémoire collective sont ses sujets de prédilection. Stéphane Couturier travaille depuis la fin des années 1990 sur la représentation des villes et leur transformation, et interroge le médium photographique. De Chandigarh à Brasilia, il décrypte les villes et rapporte les traces des cités logements du quartier de Bab-el-Oued, à Alger. Dans ses aller retour entre Marrakech et Beyrouth, Leila Alaoui interroge la question de l’identité et de la diversité. Elle présente une série : Les Marocains où elle a capté, dans les lieux publics, des portraits d’hommes et de femmes avec l’aide de son studio photo mobile. Andrea et Magda, duo de photographes franco-italien, travaillent sur des thèmes situés entre les territoires et l’économie, leur Sinaï Park observe les ravages du tourisme de masse et la spéculation immobilière qui en découle, créant un monde artificiel et naïf qui interpelle.

Dans la cour de la Mairie du IVème arrondissement, sont exposées les photos de Pauline Beugnies, Generation Tahrir 2010-2015, projet qui avait débuté avant la révolution de 2011 et rend hommage aux jeunes en quête de liberté et de démocratie. Un lieu, un sujet, un engagement, des espoirs. La Cité Internationale des Arts met en exergue les œuvres de trois de ses résidents : deux photographes marocaines : Safaa Mazirh, avec Autoportrait et Ihsane Chetuan, Transfiguration, ainsi que le photographe et vidéaste libyen, Samuel Gratacap qui présente un film vidéo réalisé en Libye tandis que son travail photo, Les Naufragé(e)s est exposé à l’IMA. En parlant du choix de faire un film, il dit : « Ces images seront un genre de mémoire moderne, une nouvelle forme d’album de famille ou de documentation d’un événement traumatique. »

Chaque galerie partenaire est partie prenante de ce mouvement collectif porté par la Biennale : la Galerie Photo 12 présente Le temps suspendu de Maher Attar, du Qatar, un travail sur la mémoire des lieux ; la Galerie Binôme invite à un Discours de la lumière, réalisé par Mustapha Azeroual (Radiance 2), Caroline Tabet (Perdre la vue) et Zineb Andress Arraki (Conversation solaire) ; la Galerie Basia Embiricos présente Autoportrait, carte blanche donnée à Souhed Nemlaghi, de Tunisie, créateur interdisciplinaire qui trace sa route avec une grande liberté d’inspiration ; Graine de Photographe.com a proposé un concours photo sur le thème Mille et une oasis, à savoir les épiceries de nuit tenues pour la plupart à Paris par des vendeurs liés au monde arabe. La Galerie expose sa sélection.

Créer une Biennale des photographes du monde arabe est une magnifique idée et une nécessité, d’autant en ce moment. « Folle ou sage ? La Photographie peut-être l’un ou l’autre : sage si son réalisme reste relatif, tempéré par des habitudes esthétiques ou empiriques ; folle, si ce réalisme est absolu, et, si l’on peut dire, originel, faisant revenir à la conscience amoureuse et effrayée la lettre même du Temps… » comme le signifiait Roland Barthes. Les traces laissées par les artistes, ici chambres d’écho des pays représentés, composent un riche corpus documentaire et se répondent les unes aux autres. C’est une écriture visuelle à la large palette et aux nuances multiples qui permet au public une réelle imprégnation des situations. C’est un événement photographique, le premier du genre, voulu par Jack Lang, Président de l’IMA qui voit en la Biennale « une sorte de radioscopie du monde arabe. » Loin des clichés, chaque artiste trace son chemin propre. Chapeau bas pour cette initiative, et rendez-vous en 2017 pour une seconde édition, déjà attendue.

                                    Brigitte Rémer

Du 11 novembre 2015 au 17 Janvier 2016. Informations : www.biennalephotomondearabe.comwww.mep-fr.org – Coordination générale : Claude Mollard et Jean-Luc Monterosso, directeur de la Maison Européenne de la Photographie – Commissariat : Gabriel Bauret, écrivain et critique d’art – Géraldine Bloch, chargée d’expositions, IMA.

 

 

Une insoumise, Asma El Bakry réalisatrice

© Institut du Monde Arabe

© Institut du Monde Arabe

Asma a tiré sa révérence le 5 janvier dernier. Depuis quelque temps, elle n’était plus tout à fait de ce monde disent ses proches. Ses amis de Paris se sont rassemblés le 1er juin à l’Institut du Monde Arabe – autour de la projection du film Asma réalisé par André Pelle et Raymond Collet pour le Centre d’études alexandrines – pour rendre hommage à la femme et à l’artiste, profondément égyptienne – elle partageait sa vie entre Le Caire et Alexandrie – et passionnément occidentale – avec son lien complice à Paris.

Elle était aux confluences géographique, philosophique, religieuse par ses parents – sa mère fille de pacha catholique les Sakakini, son père fils d’un maître de confrérie soufie, les El Bakry – politique et artistique. Elle se battait pour l’Egypte, pour les femmes et pour l’art avec révolte et passion, franchise et provocation. Son maître absolu et modèle en cinéma fut Youssef Chahine qu’elle côtoya jusqu’à sa disparition en juillet 2008. Elle fut notamment son assistante dans Le Retour du Fils Prodigue en 1976 et participa à Adieu Bonaparte, en 1984.

Après des études en littérature française à l’Université d’Alexandrie, amoureuse de cinéma mais aussi d’histoire et de musique, Asma El Bakry traversa tous les métiers du plateau avant de prendre elle-même la caméra. Dès 1979 elle réalise son premier film documentaire : Une Goutte d’eau, voyage dans le désert occidental, du lever au coucher du soleil. D’autres documentaires expriment ses thèmes de prédilection, notamment Le Musée gréco-romain d’Alexandrie dont le co-scénariste n’est autre que Jean-Yves Empereur, spécialiste des recherches sous-marines et directeur du Centre d’études alexandrines avec qui elle effectue des plongées dans la baie d’Alexandrie, en 1994. Un an après elle tourne Le Nil, puis en 1998, Les Fatimides suivi de Les Ayyoubides, rois de l’ancienne Égypte, en 1999. Ses collaborations sont multiples avec des historiens, des intellectuels et des artistes, c’est une femme de réseaux, un passeur.

Son premier film de fiction fut l’adaptation du roman d’Albert Cossery en 1990, Mendiants et Orgueilleux, qui reçu un très bon accueil – univers de Cossery qu’elle reprendra en 2004 avec l’adaptation de La Violence et la Dérision -. En 1998, Concert dans la ruelle du bonheur traduit sa passion pour l’opéra et son amour pour le petit peuple qu’elle observe avec beaucoup d’émotion. Elle nourrissait encore des projets quelque temps avant sa mort et cherchait des financements pour tourner Tante Safia et le monastère, adapté du roman de Baha Taher. Elle souhaitait y montrer une Égypte où chrétiens et musulmans savent cohabiter et vivent en paix.

Asma telles que ses amis la décrivent, est celle « qui n’a pas froid aux yeux, un électron libre ; grand cœur grande gueule et grande culture ; qui apporte ses idées iconoclastes ; idéaliste et paysanne car très attachée à sa terre où elle vivait avec ses amis les d’animaux et recueillait les chats ; une femme hors norme qui se bat pour des idées ; une lanceuse d’alertes ; drôle et intraitable ; un cœur gros et des coups de blues ». Le film d’André Pelle et Raymond Collet rassemble d’émouvants témoignages d’amis intellectuels et artistes, de complices qui ont suivi Asma, l’insoumise, pas à pas : ainsi Joseph Boulad intellectuel d’Alexandrie et qui en connaît sur le bout du doigt les différentes strates, Golo dessinateur et grand observateur de l’Egypte, Gabriel Khoury producteur de cinéma qui œuvre en Egypte à son développement et à son inscription dans le champ international, Kénizé Mourad romancière, Alexandre Buccianti correspondant au Caire pour RFI, Mohamed Awad, professeur d’architecture à l’Université d’Alexandrie et conseiller auprès du Centre des Recherches Alexandrines et Méditerranéennes, les témoignages sont nombreux.

Après la projection s’est engagé un court débat de souvenirs impressionnistes en présence notamment de Gilles Gauthier, ancien conseiller culturel au Caire et ancien ambassadeur au Yémen, Gilles Kaepel, spécialiste du Monde Arabe contemporain, Robert Solé, écrivain et journaliste d’origine égyptienne, Mercédès Volait, directrice de recherche au CNRS, Marianne Khoury réalisatrice et productrice notamment de Mendiants et Orgueilleux et qui dit d’Asma « Elle faisait les choses qu’on avait envie de faire mais qu’on n’aurait pas osé. »

Puis Amira Selim, jeune soprano de talent et compatriote a chanté, en son souvenir, des airs d’opéra qu’elle aimait : l’air de la Musetta de la Bohème de Puccini, un extrait de Roméo et Juliette de Gounod, La Reine de la nuit de La Flûte enchantée de Mozart, et des Chansons égyptienne de Sayyed Darwish et Omar Khayyan.

Asma comme le tonnerre…  est partie en musiques, en douceur et applaudissements.

Brigitte Rémer