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Ici sont les dragons / deuxième époque

1918-1933, Choc et Mensonges. Une création collective du Théâtre du Soleil en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine – au Théâtre du Soleil / Cartoucherie.

© Michèle Laurent

La première époque se concentrait sur la révolution russe en 1917 et s’intitulait La Victoire était entre nos mains. On y assistait au renversement du régime tsariste, à la prise de pouvoir par les bolcheviques en octobre et à l’installation d’un régime communiste, à l’initiative de Lénine. Ariane Mnouchkine posait ainsi un geste fort face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

La seconde époque couvre les années 1918-1933 et s’intitule Choc et Mensonges. On y suit la montée du nazisme en Allemagne et l’accession d’Hitler au pouvoir sur fond de propagande du Reich et la montée du stalinisme en Russie. Après la première guerre mondiale, on pensait que la paix allait s’installer dans le monde, mais la haine et le totalitarisme lui ont en fait succédé.

© Michèle Laurent

Les dates défilent sur écran et ponctuent la représentation dont la puissance visuelle et la dynamique montent d’un cran au-dessus de l’épisode précédent. Même style et technique scénique à partir des masques représentant les Staline, Lénine, Trotsky et autre Hitler (masques signés Erhard Stiefel, récemment disparu, assisté de Simona Vera Grassano). Même multilinguisme à partir d’enregistrements savamment synchronisés aux discours et à la nationalité des hérauts (allemand, anglais, français, japonais, russe, ukrainien), bridant parfois le jeu et le décalant. Des toiles peintes de toute beauté dessinent l’environnement (peintures Elena Ant, assistée de Hanna Stepanchenko). Ariane Mnouchkine et la trentaine d’acteurs et d’actrices qu’elle a pilotés, nous livre des fragments de l’Histoire qui courent sur une quinzaine d’années et qui éclairent le présent.

1918, il neige, les Allemands sont à cent-cinquante kilomètres de Pétrograd. Lénine essuie une tentative d’assassinat, le 30 août 1918, à Moscou. La police politique (la tchéka) qu’il met en place depuis 1917, pour lutter contre une potentielle contre-révolution, remplit sa mission. Les conférences internationales de Paris et Versailles qui ont débuté en janvier 1919, organisées par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale pour négocier les traités de paix se clôturent un an plus tard, en janvier 1920. Léon Blum fait un discours remarqué au Congrès de Tours, en décembre1920. Il y parle de socialisme humaniste, fraternel et universaliste pour consolider l’unité socialiste née avec la SFIO en 1905, et après l’assassinat de Jean Jaurès, en juillet 1914. Le mouvement se montrent plutôt hostile à la révolution bolchevique qui gagne assez vite du terrain. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » entend-on alors.

© Michèle Laurent

Lénine a pour ambition d’étendre la révolution au reste du monde et fonde en 1919 l’Internationale communiste, provoquant à l’échelle mondiale une scission de la famille politique socialiste. Mais bientôt ses forces s’amenuisent, et il meurt au début de l’année 1924, embaumé et accompagné de nombreux coups de canon. La pièce le montre à plusieurs reprises en palabres, tant avec Staline qu’avec Trotsky alors qu’entre les deux commence la curée et la marche vers le pouvoir. Lénine penchait davantage vers Trotsky mais c’est Staline qui emporte le leadership. Alexandre Zinoviev, révolutionnaire bolchevik disciple de Lénine, a remplacé Martov, autre disciple contraint à l’exil en Allemagne pour fuir l’antisémitisme qu’il subit. La pièce montre Lénine et Zinoviev, un temps au Soviet Suprême, il sera exécuté en août 1936 à Moscou, en tant qu’opposant à Staline.

En 1918 du côté de l’Allemagne, quand la Bavière se révolte contre la monarchie et que le Conseil des Ouvriers, Soldats et Paysans de Munich exige l’abdication du roi de Bavière, les Wittelsbach quittent Munich, Louis III abdique et la Bavière s’autoproclame république populaire. Dans la capitale de la Prusse, à Berlin, le MSPD, qui a de l’influence sur le cabinet ministériel, exige l’abdication immédiate du Kaiser et le départ des Hohenzollern. La République de Weimar se met en place et prépare le lit des idéologies totalitaires compte tenu de la crise politique, sociale et économique, de l’incertitude et du chaos. Le 30 janvier 1933, Paul von Hindenburg, président du Reich en exercice depuis 1925, nomme comme chancelier Adolf Hitler à la tête d’un nouveau cabinet et gouvernement, dès lors le destin de l’Allemagne et du monde est scellé.

© Michèle Laurent

Les tableaux se succèdent, avec le défilé des hommes politiques comme ce trio Lénine, Trotsky, Staline, dans la maison de campagne de Lénine, sorte de wagon type Orient Express version simplifiée, les complots se font et se défont, les menaces et attentats guettent, les marins de Kronstadt qui étaient l’avant-garde de la révolution d’Octobre se révoltent contre le régime bolchevique et son centralisme. La répression est sévère. 1922, des fleurs, une palissade, un fauteuil, une table, chez Staline. Passe un corbeau, oiseau de mauvais augure.  Une toile de Kandinsky est suspendue au mur. On parle de Fritz Gorlich, historien et journaliste allemand, figure de proue de la presse d’opposition au nazisme dont les prises de position lui valurent d’être assassiné lors de la nuit des Longs Couteaux, en juin 1934. On prend connaissance des lettres d’Hitler, écrites en prison où il se trouve suite au lamentable putsch qu’il avait fomenté à Munich, en novembre 1923. Ce moment de mise à l’écart lui donne le temps d’écrire Mein Kampf qui devient vite un best-seller. À sa sortie de prison Hitler reprend la tête du Parti nazi et sa propagande. Les croix gammées fleurissent. En janvier 1928, Trotsky est exilé à Alma-Ata, dans le Kazakhstan puis chassé d’URSS un an plus tard, et contraint à se réfugier sur l’île de Prinkipo, en Turquie, jusqu’en 1933. Beaucoup de gouvernements lui refusent l’asile politique. Il se rend en France jusqu’en juin 1935, puis en Norvège jusqu’en septembre 1936, et, finalement, au Mexique où il sera assassiné par un agent de Staline, en août 1940.

© Michèle Laurent

Tous les décors sont sur roulettes et manipulés par les acteurs en une vaste chorégraphie, précise, efficace et belle. Lanternes, réverbères et lampes de poche, les lumières sont aussi inventives que le reste (Virginie Le Coënt, Noémie Pupier, assistées de Lila Meynard), teintant l’ensemble d’une écriture scénique qui traduit l’époque. Trois femmes traversent la scène de loin en loin, énoncent des poèmes et font des prédictions. La bande son, (Thérèse Spirli, assistée de Mila Lecornu) suit les mouvements de la rue, et de la foule, et la musique dont le chant et la contrebasse, apporte ses couleurs (Clémence Fougea). Le playback multi-langue donne aux personnages cette légère rigidité. Un acteur lit la lettre adressée par Boulgakov, accablé par la censure, à Staline, en 1929, lui demandant ou bien la liberté de publier et de faire jouer ses pièces ou bien la liberté de quitter l’URSS. L’image finale est forte : une mer démontée rugit et engloutit la raison. Un acteur tente la traversée, il est emporté. Comme Göring ministre de l’Intérieur pour la Prusse et ministre sans portefeuille dans le premier gouvernement Hitler du 30 janvier 1933, son acolyte destructeur dès 1934. Il déchainera la violence des SA contre les opposants. Montent les voix de la résistance tant française autour de De Gaulle qu’anglaise autour de Churchill.

Sur un texte d’Hélène Cixous, la maîtrise d’œuvre et le travail artisan d’Ariane Mnouchkine, l’énergie des acteurs du Théâtre du Soleil appellent l’Histoire, en ces temps incertains cela est salutaire.

Brigitte Rémer, le 31 mars 2026

Avec : Hélène Cinque en alternance avec Dominique Jambert, Andrea Marchant Fernandez, Judit Jancsó, Aline Borsari, Alice Milléquant, Vincent Martin, Hanna Kuzina, Ève Doe Bruce, Elise Salmon, Jean Schabel, Seear Kohi, Duccio Bellugi-Vannuccini, Astrid Grant, Ariane Hime, Nolan Berruyer, Xevi Ribas, Agustin Letelier, Vijayan Panikkaveettil, Tomaz Nogueira da Gama, Mitia Zloto, Victor Gazeau, Andrea Formantel Riquelme, David Stanley, Pamela Marin Munoz, Maurice Durozier, Shaghayegh Beheshti, Vincent Mangado, Clémence Fougea, Ya-Hui Liang, Marilou Poujardieu, et les voix de Ira Verbitskaya, Clémence Fougea, Reiichi Sato, Hanna Kuzina, Charlotte Krenz, Amoto Taniguchi, Judit Jancsó, Iori Onoguchi, Arman Saribekyan, Egor Morozov, Artem Bannikov, Sacha Bourdo, Artem Tokmakov, David Stanley, Vincent Martin, Johannes Oliver Hamm, Philipp Weissert, Ciaran Creswell, Vincent Mangado, Brontis Jodorowsky, Hao-Yang Wu, Maurice Durozier, Alexandre Zloto, Yuriy Zavalnyouk, Rainer Sievert, Ciaran Cresswell, Martin Vaughan Lewis, Onochi Seietsu – Musique Clémence Fougea – son Thérèse Spirli, assistée de Mila Lecornu – images Diane Hequet – umières Virginie Le Coënt, Noémie Pupier, assistées de Lila Meynard – peintures Elena Ant, assistée de Hanna Stepanchenko – soies Ysabel de Maisonneuve – masques Erhard Stiefel, assisté de Simona Vera Grassano – masques et accessoires Xevi Ribas, Miguel Nogueira, Lola Seiler, Sibylle Pavageau, assistés de Léo Dalric – figurines Miguel Nogueira – costumes Marie-Hélène Bouvet, Barbara Gassier, Nathalie Thomas, Annie Tran, Elisabeth Cerqueira, avec l’aide de Fanny Copéré, Zoé Lenglare, Patricio Luengo, Andréa Millerand, Chloé Bucas – perruques et coiffures Jean-Sébastien Merle – décors David Cohen Buizard, Naweed Kohi, Reza Rajabi, Aref Bahunar, Pablo Canon-Rozain, Noël Chainbaux, Olivier Ros avec l’aide de Martin Claude, Clément Vernerey, Pierre Mathis-Aide, Chloé Combes – effets spéciaux Astrid Grant, avec l’aide de Nolan Berruyer, Ève Doe Bruce, Judit Jancsó, Hanna Kuzina, Alice Milléquant, Marilou Poujardieu – conseils historiques Galia Ackerman, Stéphane Courtois – archiviste Dominique Hambert – traduction des archives Johannes Oliver Hamm, Rainer Sievert, Philipp Weissert – assistant à la mise en scène Alexandre Zloto – surtitrage Manon Ricou – régie générale Aline Borsari, assistée de Seear Kohi – régie images Diane Hequet, en alternance avec Axel Caudal et Pierre Lupone – production Théâtre du Soleil – coproduction TNP Villeurbanne – Avec le soutien exceptionnel, à l’occasion de la célébration des 60 ans du Théâtre du Soleil, de la Région Île-de-France, du Ministère de la Culture et de la Ville de Paris – durée : 3h10 (entracte compris)

À partir du 12 mars 2026 – Deuxième Époque, le mercredi et le jeudi à 19h30, le dimanche à 14h – Première ou Deuxième Époque en alternance, le vendredi à 19h30 – Intégrale, le samedi à 14h – Théâtre du Soleil, Cartoucherie, 2 Route du Champ de Manœuvre. 75012 Paris – 01 43 74 24 08 / Théâtre Online – site : www.theatre-du-soleil.fr