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Montpellier, on y danse !

La réunion des énergies et des imaginaires se concrétise avec la La 46ème édition du Festival Montpellier Danse – qui se déroulera du 20 juin au 4 juillet 2026 – pour à la fois garder l’esprit des lieux et tourner la page du fructueux travail réalisé de nombreuses années par Jean-Paul Montanari.

Les différentes structures chargées de la transmission et de la diffusion de la danse dans la ville de Montpellier – ville qui danse et qui laisse libre cours à la création – se sont rapprochées.  Ainsi l’Agora, Cité internationale de la Danse, rassemble Montpellier Danse et le Centre chorégraphique National Occitanie dans une direction nouvelle faisant figure de prototype, et qui se compose d’un quatuor : Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter. Le nouveau président est un homme de culture, d’information et de communication, Emmanuel Hoog, auparavant président-directeur général de l’Institut National de l’Audiovisuel, et de l’Agence France-Presse. Autant dire que le générique est riche.

Ensemble, l’équipe a annoncé le lancement de la 46ème édition de Montpellier Danse, in-situ à Montpellier puis à Paris, Festival qui mettra la ville en fête du 20 juin au 4 juillet 2026. Montpellier Danse est soutenu principalement par Montpellier Métropole et Ville, la Région Occitanie, le ministère de la Culture et bénéficie du soutien de mécènes dont la Fondation BNP Paribas. De nombreux partenaires y participent.

In the brain, Hofesh Shechter © Todd MacDonald

En prélude au Festival, David Coria, figure majeure de l’avant-garde flamenca, présentera en création mondiale Babel Torre Viva les 11 et 12 juin, au Théâtre de la mer, à Sète, en partenariat avec le TMS et le Théâtre Molière Sète, scène nationale Archipel de Thau. Une semaine de danse dédiée aux pratiques amateurs Danse en amateur et répertoire en partenariat avec le Centre National de la Danse (CND de Pantin) suivra, ainsi qu’un symposium réunissant l’Université Paul-Valéry de Montpellier, le Bennington College situé au nord-est des États-Unis et L’Instituto del Teatro de Barcelone.

L’inauguration de Montpellier Danse se fera avec Histoires de danses, une vaste déambulation festive qui mettra en exergue les lieux de la danse dans la ville et les noms emblématiques qui ont traversé le Festival : Dominique Bagouet à travers un extrait de sa chorégraphie Jours étranges, interprétée par les élèves de la Cité des Arts, Le Saut de l’Ange et Dix Anges, réinventés in situ par Laurent Pichaud avec une partie des interprètes d’origine, Soapéra de Mathilde Monnier, 100% Polyester de Christian Rizzo. Fabrice Ramalingom dansera autour de l’esprit Dominique Bagouet et Trisha Brown, dont les œuvres ont marqué de nombreuses éditions du festival. Avec Histoires de danses la création contemporaine ne sera pas en reste : Salia Sanou présentera D’un lointain si proche, version augmentée de Si Loin si proche, où se croisent des artistes camerounais et français ; Hofesh Shechter présentera une variation autour de In the brain, actuellement en tournée dans sa belle énergie et qu’il reprendra en intégrale avec Shechter II au Domaine d’O, dirigera un stage international et échangera avec les artistes locaux ; Jann Gallois développera un solo extrait d’Impulsion ; Babx et Benjamin Chaval poseront leurs pas dans la mémoire des musiques de spectacles, emblématiques du Festival.

Cinq Jour au Soleil, d’Emanuel Gat © Julie Gat

Au cours de ce grand événement, Montpellier Danse 2026 met à l’affiche 59 représentations et 34 compagnies, internationales, régionales et nationales, représentant toutes les sensibilités de la danse. Pour n’en citer que quelques-uns : Dimitri Chamblas présentera en création mondiale deux solis : Ulysse et Marion, nés des conversations avec Ulysse Zangs, musicien, compositeur et danseur, et Marion Barbeau, danseuse et actrice, qui font remonter des souvenirs d’enfance ; dans son solo This is La mort, Zoé Lakhnati mêle toutes les personnes qui ont marqué son enfance ; Emmanuel Gat Dance présente au Corum Cinq jours au soleil sur la magnifique Symphonie n° 5 de Gustav Mahler ; Éric Minh Cuong Castaing, en collaboration avec Aloun Marchal et Marine Relinger présente Vision, un projet collaboratif avec des artistes mal-voyants et non-voyants ; Héla Fatoumi, en duo avec la danseuse tunisienne Sondos Belhassen présente Twama Paradise en création mondiale ; XY dans son écriture chorégraphique-acrobatique singulière présente Le Pas du monde ; Aurélien Bory, dans sa rencontre avec le musicien Thibaut Garcia et la danseuse Aure Wachter crée Sept larmes pour Elisabeth.

Imminentes, Jann Gallois © Pascale Cholette

 La liste est longue des artistes présentant leurs travaux et réflexions dans cette ardente édition de Montpellier Danse, danseurs et chorégraphes connus, ou moins connus. On y trouvera aussi : Armin Hokmi avec Bazm (répertoire), Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe Voetlok avec Tempest, et avec Wasco ! Abby Z and the new utility, avec Radioactive practice ; Olga de Soto dans Une introduction (revisitée) ; François Lamargot dans Pulse ; Efthimios Moschopoulos, de Grèce, avec Fáe ; le Ballet national de Marseille (La) Horde avec Après moi, le déluge ; Serge Aimé Coulibaly et Vieux Farka Touré avec Back to Kidal dans une coproduction du Burkina Faso et de la Belgique ; l’artiste italienne Chiara Bersani qui fait de son corps-handicap un espace de vie et de création dans L’Animale ; Josef Nadj nous emmènera dans ses  Dialogues dans le rêve ; Katerina Andreou et Carte blanche, compagnie nationale de danse contemporaine de Norvège, présenteront How romantic.

En partenariat avec la ville de Montpellier, le collectif chorégraphique Mazelfreten invitera les Montpellierains place de l’Europe à un événement exceptionnel le vendredi 3 juillet, il leur racontera l’univers de la fête et de l’hypnose jusqu’au lâcher-prise, avec des extraits de Rave et de Lucid ; il sera le lendemain avec Hervé X au Domaine d’O pour un concert dans le cadre de Chaillot Expérience. Dans l’espace public Kader Attou et la Cellule d’excellence d’Epsedanse présentent Prélude (extrait) et Jann Gallois invite à In situ. Par ailleurs Les artistes du 46e Festival, inviteront les publics à s’initier à la danse au cours de Grandes leçons de danse qui sont aussi des moments de convivialité et de partage. Parallèlement à l’action, la réflexion suivra son cours avec des rencontres professionnelles autour des enjeux de la société d’aujourd’hui en termes de diversité, démocratie et solidarité en Art, avec l’association des Centres chorégraphiques nationaux, l’Onda, le Syndeac, l’Aerowaves et le Bennington College.

How Romantic, Katerina Androu © Oystein Haara

Au-delà de la richesse de la programmation on notera sa pertinence dans le cadre du dialogue avec la ville de Montpellier et ses habitants, les différents lieux culturels de la ville dont le Domaine d’O, en coopération avec son projet , le lien avec les territoires d’Occitanie entre autres Sète. Par ailleurs l’Agora-Cité internationale de la Danse, ouvrira en septembre 2026 une nouvelle formation aux jeunes artistes chorégraphiques de tous styles, autodidactes qui n’ont pas bénéficié de formations académiques, Boost, en vue notamment de favoriser leur insertion dans le milieu professionnel de la danse. Elle propose par ailleurs l’unique formation en France de niveau master, le Master Exerce / Études chorégraphiques – Recherche et Représentation réalisé en partenariat avec l’Université Paul-Valéry de Montpellier. À Montpellier les projets culturels et artistiques de haut niveau foisonnent. Rendez-vous, à partir du 20 juin pour cette 46ème édition du Montpellier Danse !

Brigitte Rémer, le 10 avril 2026

Festival Montpellier Danse, du 20 juin au 4 juillet 2026 : Agora-Cité internationale de la Danse, Montpellier Danse + Centre chorégraphique National Occitanie, 2 boulevard Louis Blanc. 34000. Montpellier – site : agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60. La billetterie est ouverte.

From England to love

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter – musique additionnelle, compositions anglaises Edward Elgar, Tomas Talis, Henry Purcell et William H. Monk – compagnie Shechter II, au Théâtre de la Ville/Les Abbesses.

© Todd MacDonald

Tous en scène, jupes ou pantalons gris, sweat-shirt bleu portant l’écusson d’une université, Oxford ou Cambridge, cravates attachées selon l’inspiration, en ceinture ou dans les cheveux, sacs au dos, prêts pour une randonnée. Les danseurs font groupe. La musique est déjà bien présente. Le plein air se termine sous une pluie battante et tonnerre grondant, en pleine campagne. Ils affrontent un gros orage, se balançant dans le vent et la pluie.

C’est de son pays d’adoption, l’Angleterre, dont parle le chorégraphe d’origine israélienne, Hofesh Shechter, lui rendant hommage. On entre de plein pied dans son langage, son énergie et son imaginaire portés par huit splendides danseuses et danseurs – Holly Brennan, Yun-Chi Mai, Eloy Cojal Mestre, Matthea Lára Pedersen, Piers Sanders, Rowan Van Sen, Gaetano Signorelli, Toon Theunissen. Magnétiques, dans le chaos des éléments, ils oscillent entre joie de vivre et peur de ce qui pourrait advenir.

© Todd MacDonald

La construction musicale de l’ensemble passe par le vocal, l’unité étant le chœur, Hofesh Shechter y mêle le rock, les compositeurs anglais, et les musiques électroniques. Les morceaux s’enchaînent jusqu’à des arrêts souvent nets et cassants, parfois des suspensions plus shuntées. On voyage ainsi, de séquence en séquence, avec pour fil conducteur la musique et de remarquables lumières – de Tom Visser, parfois dans une désynchronisation entre les gestes et les compositions musicales, parfois dans l’osmose.

La chorégraphie joue de l’art de la rupture et nous transporte d’une séquence à l’autre dans des crescendos et des oppositions. Le geste est maîtrisé, plein de grâce. Il se dégage quelque chose de sacré qui fait émerger visions, sensations et émotions. De morts en résurrections, on traverse comme les Illuminations de Rimbaud : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. »

L’image parfois se fixe comme dans une succession de photographies, qui se révèlent et s’effacent. Il y a de la dérision aussi, de la provocation. On retient son souffle. Les images et figures chorégraphiques se répètent et se déforment, deviennent lancinantes. Parfois danseuses et danseurs chantent, parfois ils scandent les rythmes sur fond de chœur d’hommes et jusqu’à l’anomie et le chaos. Tout à coup on se croirait au cœur d’une forêt vierge et dans un monde animal. Plus tard quelques pas esquissés semblent issus de danses populaires, au loin des bruits de ferrailles ou de cloches en alpage tintent, un solo monte jusqu’à la transe.

Un tableau à la couleur vermeille fait ensuite allusion à la guerre, et chacun devient alors un potentiel tireur d’élite. Puis l’air redevient brut et acier sur pépiements et mélodies d’oiseaux. Chaque danseur reprend son sac à dos. Ensemble, lentement, ils avancent vers l’avenir, esquissant un signe d’adieu.

© Todd MacDonald

C’est un très beau travail que propose Hofesh Shechter et son groupe de danseurs de tous pays, choisis au cordeau et formant le Shechter II. Dans son geste d’accompagnement, le Théâtre de la Ville poursuit le dialogue avec le chorégraphe et présente chacune de ses pièces. On se souvient entre autres de Political Mother Unplugged, ainsi que de Double Murder, avec Clowns en première partie, suivi de The Fix (cf. Ubiquité-Cultures des 17 janvier 2021 et 17 octobre 2021). Créé dans une première version pour le Nederlands Dans Theater, comme une carte postale envoyée, From England to love peut se lire selon le chorégraphe, accueilli, puis installé à Londres depuis plus de vingt-deux ans, comme « une sorte de lettre d’adieu prenant la forme d’un panorama du pays. »

Brigitte Rémer, le 8 janvier 2025

Avec : Holly Brennan, Yun-Chi Mai, Eloy Cojal Mestre, Matthea Lára Pedersen, Piers Sanders, Rowan Van Sen, Gaetano Signorelli, Toon Theunissen – Lumières Tom Visser – costumes Hofesh Shechter – musique additionelle, compositions anglaises Edward Elgar, Tomas Talis, Henry Purcell et William H. Monk.

Du 6 au 18 janvier 2025, à 20h. le samedi à 15h – Théâtre de la Ville / Les Abbesses, 31, rue des Abbesses. 75018.Paris – métro : Abbesses, Pigalle – site : ww.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.

Double murder : Clowns, The Fix

© Todd MacDonald – “Double murder/The Fix”

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter avec sa compagnie Junior, dans le cadre des saisons du Théâtre de la Ville hors les murs et du Théâtre du Châtelet

Il y a une formidable vitalité dans la proposition de Hofesh Shechter et ses danseurs, intitulée Double Murder. Double programme aussi pour fêter un retour sur scène après deux années de pause obligée, par une pandémie qui a gagné le monde entier : Clowns en première partie, suivi de sa nouvelle création, The Fix. Ce plaisir du retour, le chorégraphe l’exprime aussi dans un avant-propos de folle gaîté sur la musique d’Offenbach, où il entraine le public en des hip hip hip, hourra pour le plaisir de tous.

 Hofesh Shechter avait créé Clowns en 2016 pour le Nederlands Dans Theater, qu’il a repris de loin en loin. C’est aujourd’hui une tout autre version qui est proposée avec sa nouvelle génération de danseuses et danseurs, âgés de 18 à 25 ans, la Compagnie Junior, créée en 2015. Clowns ne fait pas tant référence aux personnages comiques de cirque, qu’à la mise en scène de la violence meurtrière et des exécutions sommaires. On assiste à un simulacre de meurtres : pistolets sur la tempe, couteaux dans le dos, étranglements, sur un mode distancié, banalisé et ludique. On y meurt, on y ressuscite, on y vit, on y danse. Ici, la fête côtoie la mort.

Quatre couples de danseuses et danseurs s’infiltrent dans ce dérèglement du monde et tirent les ficelles avec légèreté et fureur, tantôt victimes, tantôt bourreaux. Une bande son magnétique créée par le chorégraphe les porte, de l’accéléré au répétitif, du lancinant à l’obsédant et les lumières sculptent les atmosphères. Les danseurs portent des costumes disparates mais harmonieux aux tons grège, sable, bistre et marron glacé, prêts pour un opéra bouffe : pour les hommes chemise à jabot, collerette XVIème autour du cou, veste romantique ou redingote, lavallière, pantalons flous ou serrés, pour les femmes, robes sur collants blanc cassé, petit liseré tradition ou pantalons saris dans ces mêmes couleurs, gilet justaucorps manches longues, jupe courte bordée de dentelles, transparences superposées.

La danse est très structurée tout en restant libre pour traduire le sarcasme, l’ironie et l’absurde, la colère et l’humour. Les pieds ancrés dans le sol, les figures en cercles, farandoles et lignes évoquent les danses traditionnelle, classique ou baroque, le clanique et la transe. La virtuosité des danseuses et danseurs, par la générosité et l’amplitude des gestes qu’ils accomplissent, par les ondulations du corps, transmettent beaucoup de grâce à l’ensemble, en dépit de la noirceur d’un thème qui nous transporte ici et ailleurs.

La nouvelle création de Hofesh Shechter présentée en seconde partie, The Fix / La Réparation, change de registre. Elle est née de ce temps suspendu pendant la pandémie Covid et traduit le plaisir de se retrouver. Du magma dans lequel danseuses et danseurs évoluent au début de la pièce, émergent des personnalités jusqu’à ce que, un à un, parés de masques et de gel, ils rejoignent les spectateurs dans la salle, pour les étreindre. « Il faut toujours s’attendre à l’inattendu ; c’est ce que je souhaite pour mon public » affirme Hofesh Shechter qui décline sur un mode personnel son inépuisable alphabet, à la fois poétique et provocateur.

La Hofesh Shechter Company, est en résidence au Brighton Dome et Hofesh Shechter est lui-même artiste associé au Sadler’s Wells. Avec de nombreuses cordes à son arc car également formé comme musicien, depuis 2002, année de la présentation de sa première chorégraphie, Fragments, il développe un éblouissant sens du rythme qu’il canalise à travers les danseurs, porteurs de sa sensibilité, de sa sensualité et de son talent.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2021

Avec la Hofesh Shechter Company : Miguel Altunaga , Robinson Cassarino , Frédéric Despierre,  Rachel Fallon , Mickaël Frappat, Natalia Gabrielczyk , Adam Khazhmuradov, Yeji Kim, Emma Farnell-Watson, Juliette Valerio. Directeur artistique associé Bruno Guillore – directeur technique Paul Froy – reprise des lumières Andrej Gubanov – régisseur Lars Davidson – assistant régisseur Léon Smith – directeur de tournée Rachel Stringer.

Pour Clowns, lumières Lee Curran – lumières additionnelles Richard Godin – d’après les costumes de Christina Cunningham – musiques additionnelles : CanCan, de Jacques Offenbach, The Sun, de Shin Joong Hyun (Komca) interprétée par Kim Jung Mi – Pour The Fix, lumières Tom Visser – costumes Peter Todd – musique additionnelle Le Roi Renaud, de Pierre Bensusan.

Concernant le travail de Hofesh Shechter, voir aussi notre article sur Political Mother Unplugged, du 17 janvier 2021.

Political Mother Unplugged

© boshua

Chorégraphie et musique de Hofesh Shechter, au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses.

C’est en 2008 que le danseur chorégraphe Hofesh Shechter fonde sa compagnie, après s’être installé à Londres quelques années auparavant. Sa première chorégraphie, Fragments, date de 2002. Il a été formé à l’Académie de danse et de musique de Jérusalem, a ensuite dansé au sein de la Batsheva Dance Company, a travaillé avec les chorégraphes Wim Vandekeybus, Paul Selwyn-Norton et Tero Saarinen. Très tôt, adolescent, la danse folklorique l’attirait.

La pièce, Political Mother Unplugged, qu’il présente au Théâtre de la Ville, aujourd’hui par écran partagé, fête ses dix ans et n’a cessé d’évoluer. Cette nouvelle version est présentée par sa Compagnie Junior, dans un Théâtre de la Ville solidaire et généreux, vidé de son public mais non de sa substance. Les jeunes danseurs de la Compagnie ont entre vingt-et-un et vingt-cinq ans et viennent de différents pays – États-Unis, France, Grande Bretagne, Singapour, Taïwan – C’est pour eux une plateforme de lancement dans la carrière. Chaque année depuis dix ans, la Hofesh Shechter Company est invitée au Théâtre de la Ville et présente ses spectacles. Uprising et In your rooms furent les premiers, en 2010. Hofesh Shechter signe aujourd’hui Political Mother Unplugged en sa nouvelle version, en tant que chorégraphe et compositeur de la partition musicale. Il est en effet également musicien, a appris et pratiqué les percussions et avait hésité entre les deux disciplines. La musique qui accompagne ses spectacles est habituellement jouée en live, des images (de Shay Hamias) viennent ici combler le vide de l’absence des musiciens.

Le mot Political contenu dans le titre de la pièce, Political Mother Unplugged, a ici son importance. Des images vidéo suggèrent et esquissent en des dessins brouillés quelques figures peu fréquentables et l’allusion à une mère-patrie incertaine. La première scène chorégraphique montre un samouraï qui se fait hara-kiri, seul en scène. On est entre le politique, le militaire, la transe et la déliquescence, entre la destruction et la folie. Les séquences se suivent, rythmées par des moments musicaux forts où alternent le collectif, les duos, trios, et autres configurations, mais le collectif domine. La lumière alterne de même entre semi-obscurité et éclairage cru, agressif parfois. Les couleurs des costumes sont hétérogènes, de l’ocre au rose foncé ou à l’orange, short, robe ou pantalon. Rondes, sauts, ligne, fête, le spectacle déborde d’énergie comme un volcan qui gronde. On est entre la fin atomique, l’adoration au soleil, le magma du centre de la terre, dans des spasmes et des secousses en dérapage contrôlé.

Il y a beaucoup de fougue et sur l’écran les images d’un tyran-pantin qui hurle, porteur de tous les totalitarismes. La dramatisation nous mène de mort à résurrection et les éléments se déchaînent. Tout à coup une note, unique, continue, suspend le mouvement bientôt reprise par les violons. Plus tard les danseurs sortent, hagards. Est-on dans un camp ou dans un asile ? Le plateau se vide. Une mélodie reprend. Les dix interprètent s’avancent, face au public, bras en l’air, en réponse à celui qui, sur écran, les menace de son arme. Un dialogue s’engage avec l’image, les danseurs sont en fondu enchaîné avec elle, dans tous les sens du terme. C’est la force du collectif. On voit peu leurs visages, ils sont souvent dos public, face à l’écran. Qui tire sur eux ? Déflagration, désintégration, anomie entourent le samouraï de retour, démultiplié en quatre figures, couleur gris acier.

Les moments crus et agressifs où une armée se rapproche alternent avec d’autres, méditatifs et oniriques, avant que les rayons d’un soleil cruel n’aveuglent le public et que tout à nouveau disjoncte et se délite. Des tours de cour, image de captivité, des accélérations décélérations, des passages de relais spontanés, une lutte contre l’invisible. La douceur des violons tout-à-coup apporte son réconfort et son lyrisme sous une lune blanche et brillante avant que ne reviennent des tremblements sourds et le rythme d’un tambour au loin, comme un cœur qui bat. Certains danseurs se suspendent, d’autres courent, d’autres tressaillent et s’agitent. Des dessins aux contours blancs s’écrivent sur un tableau noir. La figure du tyran revient en un flux et un reflux, comme un cauchemar, accompagné de cris fauves.

Political Mother Unplugged ressemble à un conte philosophique et une histoire d’aujourd’hui. Les danseurs se remettent en mouvement, sur un rythme lancinant avant que ne monte une psalmodie et que se superposent des mélodies, avant qu’une ronde ne se forme. Where there is pressure there is folk dance… L’un danse, tous regardent, avant de disparaître. Une lumière crue comme en surexposition, surgit. La fin s’étire, une voix passe sur un air de balade, suivie de quelques notes de saxo. Retour sur le danseur samouraï qui ferme le spectacle – I really don’t lie/Je ne sais pas mentir – jusqu’à ce que l’image s’éteigne et que les danseurs se figent. La troupe salue devant une salle vide, sans applaudissements ni remerciements. Ils ont du mérite d’autant, félicitons-les chaleureusement. Bonjour tristesse !

Brigitte Rémer, le 15 janvier 2021

Avec : Jack Butler, Evelyn Hart, Evelien Jansen, Niek Wagenaar, Rosalia Panepinto, Jill Goh Su-Jen, Chieh-Hann Chang, Charles Heinrich, Marion de Charnacé, Jared Brown.

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter – lumières originales Lee Curran – costumes originaux Merle Hensel – projection vidéo Shay Hamias – collaboration musicale Nell Catchpole et Yaron Engler – arrangements percussion Hofesh Shechter et Yaron Engler – musiques additionnelles Jean-Sébastien Bach, Cliff Martinez, Joni Mitchell, Giuseppe Verdi.

Vu en direct sur www.theatredelaville.com