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Poétique des Ailleurs

Carte blanche aux chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, samedi 7 et dimanche 8 février, samedi 14 et dimanche 15 février 2026 – au Théâtre Claude Lévi-Strauss et sur le Plateau des Collections du musée du Quai Branly.

Aksak, de H. Fattoumi E. Lamoureux © Laurent Philippe

Dans le cadre de la troisième carte blanche proposée par le musée du Quai Branly à des chorégraphes – après Bintou Dembélé et Fouad Boussouf – deux chorégraphes passionnés des ailleurs et des altérités, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, animeront, par leur danse, le Plateau des Collections du Musée et présenteront leurs spectacles dans l’auditorium.

À la tête de Viadanse, Centre chorégraphique national de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, ils ont toujours travaillé en duo pour tracer leur chemin singulier et affirmer une œuvre écrite à quatre mains. Leur première création Husaïs, avait été repérée et couronnée au Concours international de Bagnolet en 1990, leur trio Après-midi avait reçu, un an plus tard, le Prix Nouveaux Talents Danse de la SACD, leur apportant une reconnaissance internationale. Ils ont dessiné, tout au long de leur parcours, une véritable identité chorégraphique à partir de leur recherche des Ailleurs.

Parades, de Clémence Baubant © Lionel Pesquet

Au gré des rencontres et des compagnonnages qu’ils ont mis en place au fil des ans, avec pour oriflamme la pensée de l’auteur martiniquais Edouard Glissant dans son concept de créolisation qu’il traduit par l’imprévisible du monde, et celui de rhizome dans son essai Poétique de la relation, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux travaillent sur les imaginaires et l’altérité. Ils ont constitué une communauté de danseurs dans la diversité géographique venant du Burkina Faso, d’Égypte, de France, du Maroc, de Tunisie, du Sri-Lanka et de Madagascar, métissant les cultures et confrontant les expériences.

Au cours de la Carte blanche qui leur est offerte par le musée du Quai Branly, lors de deux wee-end – les 7 et 8 février, 14 et 15 février – des artistes issu(e)s des cultures caribéennes les accompagnent, notamment Clémence Baubant de la Compagnie Empreintes, originaire de Guadeloupe qui signe avec Parades trois solos féminins, portraits de femmes, qui se croisent et dialoguent ; Léo Lérus de la Compagnie Zimarèl, Gounouj, (grenouille, en créole) qui chorégraphie une ode à la biodiversité en explorant les liens subtils entre danse, émotions et environnement, à partir du site protégé de Gros-Morne et Grande-Anse en Guadeloupe, sur les rythmes des tambours du gwo ka.

Gounouj, de Léo Lérus © Philippe Virapin

Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présenteront leur spectacle Tout-Moun (cf. notre article du 11 janvier 2024 – https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/tout-moun/ ) ainsi qu’une création, Les Auras, sur le Plateau des Collections/mezzanine Marc Ladreit de Lacharrière du Musée, avec le magnifique contre-ténor Serge Kakudji, originaire de la République démocratique du Congo ; et leur spectacle Akzak – L’impatience d’une jeunesse reliée, Aksak qui, en turc signifie contretemps et qui met le rythme et l’énergie au cœur de la danse, dans une musique composée par Xavier Desandre Navarre, percussionniste virtuose.

Un voyage par-delà les frontières, porté par la vitalité des danseurs et l’ardeur des chanteurs et musiciens, dans une tension poétique à la croisée de la danse contemporaine et des cultures antillaise, caribéenne et africaine, là où « le poème est toujours à venir… » comme le disait Édouard Glissant. Venez nombreux !

Brigitte Rémer le 4 février 2026

© Musée du Quai Branly

Samedi 7 février, dimanche 8 février 202615h : Parades,de Clémence Baubant, Compagnie Empreintes (30mn) – Suivi de Gounouj in situ de Léo Lérus (30mn), au Foyer du théâtre Claude Lévi-Strauss 17h : Tout-Moun, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux (1h10), au Théâtre Claude Lévi-Strauss

Samedi 14 février, dimanche 15 février 2026 – 15h : Les Auras, Héla Fattoumi, Éric Lamoureux et Serge Kakudji, danse et chant, création (45mn), Plateau des Collections – Mezzanine Marc Ladreit de Lacharrière – 17h : Aksak, L’impatience d’une jeunesse reliée, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, danse (1h10), Théâtre Claude Lévi-Strauss – et aussi le film documentaire sur le travail de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, Danser sur les frontières, réalisé par Élise Darblay et Antoine Depeyre (52mn) , heure à préciser.

Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37 quai Branly. 75007. Paris – métro : Alma-Marceau, École Militaire, Bir Hakeimtél. : 01 56 61 71 72 – site : www.quaibranly.fr

Tout-Moun

© Laurent Philippe

Conception Héla Fattoumi et Éric Lamoureux – chorégraphie en collaboration avec les interprètes – composition musicale et saxophone Raphaël Imbert – à Chaillot / Théâtre national de la Danse.

Le fil conducteur du spectacle se tisse avec la notion de Tout-Monde que défend l’écrivain Martiniquais Edouard Glissant (1928-2011) et titre d’un de ses romans. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux ont découvert ses écrits en 2007 à travers l’appel qu’il avait lancé avec son confrère et compatriote Patrick Chamoiseau, en réaction à la mise en place d’un ministère de l’identité nationale. Tout-Moun signifie en créole tout un chacun, toute personne, tout le monde. A travers des essais, romans et textes poétiques, l’auteur analyse la notion de créolisation, qu’il traduit par l’imprévisible du monde, celle de confluence et de mise en relation des identités culturelles. A trois reprises on entend sa voix dans le spectacle.

Avec les chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, la mise en relation des imaginaires se danse sur le plateau. L’équipe de danseuses et danseurs qu’ils avaient rassemblée en 2020 pour leur spectacle, Akzak, venant de différents points du monde, est la même. Ils font groupe et cheminent ensemble. Une danseuse de Martinique les a rejoints. Ce collectif est à la base du travail proposé par les chorégraphes et leur construction d’une nouvelle manière de regarder le monde à partir de cultures chorégraphiques très diverses. Dans Tout-Moun, il y a le geste et la parole chantée, l’image scénographiée, la musique et l’espace.

© Laurent Philippe

 Le vocal est introduit à partir des spécificités rythmiques des huit langues maternelles des danseurs, et travaillé dans leurs sonorités singulières avec le saxophoniste Raphaël Imbert. Présent sur scène ce dernier signe la création musicale, et, à un moment du spectacle, devient chef d’un chœur polyphonique, permettant à ces voix et langages disparates, de constituer un Ensemble, faisant entendre, entre autres, comme un chant de travail. Imprégné de soul, blues, folk, chants populaires et free jazz, Raphaël Imbert travaille sur le rapport entre improvisation et nouvelles technologies. Il a mis au point et développé à l’IRCAM, avec Benjamin Lévy, le logiciel OMax, qui traite en temps réel les improvisations du saxophone joué en direct, qu’il capte. C’est autour d’un projet sur John Coltrane que la rencontre entre le musicien et les chorégraphes a eu lieu. Placé côté jardin, Raphaël Imbert se mêle aussi aux danseurs et donne souffle, voix, stridences ou notes graves, au cours des pièces jouées et de ses improvisations.

Différentes séquences forment le tableau chorégraphique d’ensemble. On commence par une séquence qui ressemble à des fonds sous-marins, des cordages tombent des cintres, cordages qui sont en fait des étoffes habilement roulées et qui, plus tard, deviendront filets de pêche puis voiles et à la fin, sculptures. Les danseurs entrent un à un et prennent des formes animales. Le grand écran tendu à l’arrière-scène donne le reflet de lumières sourdes éclairant comme une mission d’archéologie sous-marine à la conquête de mondes engloutis. Puis l’écran passe au rouge, et les styles des chorégraphies déclinent leurs variations, tout au long du spectacle, dans une impressionnante montée dramatique.

© Laurent Philippe

D’autres séquences se déploient, dont l’une où la végétation luxuriante des Antilles recouvre le plateau, les danseurs et l’écran, où l’on croise l’arbre du voyageur, l’alpinia et l’oiseau de paradis. Une autre, la séquence finale, magique, où le sol découvre son atlas, écrit et dessiné comme sur un tableau noir sur fond de chant polyphonique, avec une voile-sculpture, qui elle aussi danse. Les costumes aux brillances plus ou moins prononcées, déclinés du gris clair au noir profond, sont très réussis à la fois tous différents et dans une belle unité (création costumes Gwendoline Bouget, assistée de Corto Tremorin). Le travail des lumières (création lumières Jimmy Boury) et de la scénographie vidéo (Éric Lamoureux et Stéphane Pauvret, collaborateur artistique, plasticien) qui montrent l’eau en mouvement, les braises du feu qui se dispersent et la végétation,  apporte à chaque séquence un environnement particulier et sert le propos.

Tous ces alphabets se fédèrent et forment un spectacle profond et sensible où beaucoup d’énergie se partage, où le ludique est présent, même si le thème de créolisation et de Tout-Monde n’a rien de nouveau et a beaucoup évolué. L’énergie est à la fois spontanée et canalisée pour servir l’ensemble. Il y a du rythme, du swingue – ça balance – de la technicité et de la grâce. Il y a de l’originalité, de la diversité dans la partition de chaque danseur, une grande liberté en même temps que beaucoup de précision.

Les chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, qui co-dirigent le Centre chorégraphique national de Belfort, poursuivent en tandem leur route, qui a débuté en 1990. La quête d’altérité est au cœur de leurs recherches et ils se nourrissent des textes d’auteurs qui les inspirent. Ce furent au fil des spectacles Nathalie Sarraute, Clarisse Lispector, Antonio Ramoz Rosas, Roberto Juarroz, Adonis. Avec Tout-Moun, c’est Edouard Glissant, entre réflexion théorique et textes poétiques. Les danseurs avec qui ils travaillent et s’interrogent – et qui représentent si bien le métissage des arts et des langages – viennent de partout, des Caraïbes, d’Égypte, de France, du Maroc et de Tunisie : Sarath Amarasingam, Meriem Bouajaja, Juliette Bouissou, Mohamed Chniti, Chourouk El Mahati, Mohamed Fouad, Mohamed Lamqayssi, Johanna Mandonnet, Yaël Réunif, Angela Vanoni. Saluons ici leur virtuosité et leur énergie.

Brigitte Rémer, le 11 janvier 2024

© Laurent Philippe

Conception : Héla Fattoumi – Éric Lamoureux – chorégraphie en collaboration avec les interprètes : Sarath Amarasingam, Meriem Bouajaja, Juliette Bouissou, Mohamed Chniti, Chourouk El Mahati, Mohamed Fouad, Mohamed Lamqayssi, Johanna Mandonnet, Yaël Réunif, Angela Vanoni – composition musicale et interprétation : Raphaël Imbert (saxophone) et Benjamin Lévy (logiciel OMax) – collaborateur artistique, plasticien : Stéphane Pauvret – création lumières Jimmy Boury – création costumes Gwendoline Bouget, assistée de Corto Tremorin – direction technique Thierry Meyer – régie son Valentin Maugain – régie lumière Manon Bongeot – régie costumes Hélène Oliva. Production : Viadanse Centre chorégraphique national de Bourgogne Franche-Comté à Belfort / Direction Fattoumi-Lamoureux – coproduction : Chaillot/Théâtre national de la Danse, Scène nationale du Sud-Aquitain, Compagnie Nine Spirit. Tout-Moun a été créé en septembre 2023 pour le Festival Le Temps d’Aimer la danse, à la Scène nationale du Sud-Aquitain, à Bayonne.

Du 10 au 12 janvier 2024 à 19h30, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 Place du Trocadéro, 75116 – métro : Trocadéro – tél. : 01 53 65 30 00 – site : www.theatre-chaillot.fr