Texte et mise en scène Hamideh Doustdar, musique live Tom Lefort, lumière Juliette Luangpraseuth – Compagnie 84, au Théâtre du Soleil.
On pénètre dans ce conte de la misère et de la poussière par la musique live (Tom Lefort) et dans une sorte d’expressionnisme aux frontières, du clownesque et du caricatural.
Une famille passablement délabrée, physiquement et économiquement, et bientôt enfouie sous la poussière d’une maladie qui rôde, tente de survivre. Le décor de leur maison misérable tombe des cintres (scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert). Le père s’est blessé dans le travail du bois sa femme le pousse à reprendre une activité, ou propose de partir elle-même travailler, non sans donner ses conseils ménagers. L’ainé trouve des expédients pour aider les parents et risque fort de se faire prendre dans de sales affaires, dans les quartiers sud, pour changer… Les pommes chapardées qu’il rapporte sont un petit paradis, il reçoit une bonne gifle en remerciements. La fille ainée, Astrid souvent moquée et prête à épouser Pierrot coud sa robe d’une soirée, penchée sur un avenir meilleur. On ensevelit les petits sans trop d’états d’âme. « Père, où sont les petits ? » questionne l’un des grands. La pénombre définit l’ensemble de la tragédie (création lumière Juliette Luangpraseuth).
Car la tragédie sociale est là, version bas-fonds et quart-monde dégradé, famille frappée d’une drôle de maladie nommée ergotisme, intoxication à la farine de seigle avariée qui affecte la peau et les centres nerveux et apporte des formes aigues de convulsions, spasmes et hallucinations pouvant mener à la folie. On la nomme aussi le mal des ardents – d’où le titre – ou le feu de Saint-Antoine, elle touche ceux que nos sociétés laissent sur le banc de touche.
C’est en découvrant un article du Monde qui évoquait ces intoxications alimentaires à Pont Saint Esprit dans le Gard, pendant l’été 1951, avec des morts et de nombreux internements psychiatriques, qu’Hamideh Doustdar eut l’idée de s’en emparer et d’écrire. On assiste ainsi à la dégradation de la famille, déjà à la marge, dans laquelle chacun réagit à sa manière selon son instinct de survie. La metteure en scène travaille un univers décalé et choisit le vocabulaire du grotesque et du clown pour traduire cet épisode du pain noir.
De ce fait sa pièce devient un peu un exercice d’école, bien réalisé et bien porté par les acteurs, habiles de leur corps et dirigés avec précision, mais laisse peu de place à la crédibilité. Ce conte, qu’elle annonce macabre repose sur un trait assez forcé, où tremblements et sacs de farine laissent à l’objet théâtral quelque chose de linéaire.
Certes la misère sociale sous nos yeux est éprouvante, il n’y a qu’un pas pour regarder autour de soi et se redire que toute ressemblance avec des personnes ayant existé ne serait pas pure coïncidence, même si la connotation de l’histoire nous conduit aux années de l’après-guerre. La misère reste la misère, il est dérangeant de la regarder droit dans les yeux. À l’intérieur, la maison se vide, la mère se délite et Astrid est prise de tremblements. Dehors tous les villageois meurent, le maire se suicide, le boulanger est arrêté.
Formée entre autres à l’école Jacques Lecoq, Hamideh Doustdar a créé la Compagnie 84, après avoir été interprète dans différentes troupes. Elle a travaillé le clown et le burlesque avec Jos Houben et participé à la création du Théâtre Majâz. Le contrepied choisi comme langage théâtral à travers le burlesque et le clown, idée affirmée par la metteure en scène et bien réalisée avec les acteurs, contredit sans doute le regard sociologique porté par la pièce, sur la pauvreté. Son accentuation un peu trop théâtrale, conduit, qu’on le veuille ou non, à ce qu’on cherche à éviter.
Brigitte Rémer, le 30 décembre 2025
Avec : Charlotte Andrès, David Charcot, Arnaud Churin, Marie Hébert et Harold Savary – musique live Tom Lefort – création lumière Juliette Luangpraseuth – scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert, communication et diffusion, Aude Martino.
du 26 novembre au 14 décembre 2025, du mercredi au samedi à 20h et dimanche à 16h – au Théâtre du Soleil, 2 Route du Champ de Manoeuvre, 75012 – site : www.theatre-du-soleil.fr – tél. : 06 44 02 73 30


